‹ Les îles [microforme]Chapitre 20 sur 30 · LA · texte numérisé non relu

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sûreté, il revira de bord, salua de la main; et ramant vers terre, la dernière fois que nous le vimes, comme l'oiseau précurseur des tempêtes, il se laissait bercer ainsi qu'un pétrel sur le dos : des vagues énormes. |

Trente milles séparent à peine la pointe sud de la Pointe-aux-Bruyères. Avec une bonne brise pour un voilier, et du temps calme pour un vapeur, cette distance n'est qu’une promenade d'agrément ; mais avec le brouillard tout doit compter en mer. Il fallut donc remettre à la cape, et nous mîmes trente-six heures à franchir douze lieues. De temps à autre, leson d’une conque ou d’un porte-voix nous arrivait à travers la brume, qui s’étendait plus grise et plus épaisse que jamais. (C'était un gros navire qui arrivait sur nous. Comme un fantôme, il passait sous notre étrave, où coupait notre sillage, puis une seconde après, sombrait dans ie brouillard, où nous disparaissions à noire tour. Appuyés sur les bastingages, les matelots oisifs fumaient leurs pipes et se laissaient bercer par la mer, d’un air ahuri; pendant que Jim, vieille gaffe rouillée par de nombreuses campagnes faites à bord des marines anglaise et chilienne, leur disait d’un ton goguenard, en désignant Agénor Gravel, qui, se croyant protégé par la densité de la brume, se livrait à de douloureuses études sur le mal de mer :

— Weil tars ! T'ihink that a man who travels at sea for his pleasure, might as well go to purgatory for his past time.

Ce ne fut qu’en sondant, et qu'en prenant mille précautions, que nous arrivâmes ainsi par le travers de la Pointe-aux-Bruyères. Bientôt, à la faveur d’une éclaircie, nous pûmes aperce-

voir le phare. Ila été construit en 1855, et a la forme d’une tour blanche, circulaire, haute de cent-dix pieds. D'après le livre bleu de la marine, ce phare est toujours ouvert au sud de la pointe au Cormoran, et est visible entre les points sud-ouest-quart-nord et est. Ilest bâti sur une pointe très basse qui vue d’une certaine distance en mer, s’efface complètement pour ne laisser apercevoir que la tour. Celle-ci, par un curieux effet d'optique, ressemble alors à une voile sur l'horizon.

Notre aimable camarade de route, M. Gragnier, devait nous quitter ici. Avant de nous dire adieu, il voulut nous faire les honneurs de son domaine, qui ressemble plutôt à une ferme modèle qu'à l'emplacement d'un phare. Nous sautâmes donc ensemble dans la baleinière ; et bientôt nos vigoureux rameurs nous débarquèrent sur l’étroite lisière de grève qui sépare la mer d’un petit lac d’eau douce. Le voyageur, en parcourant cette partie de l’Anticosti, rencontre assez fréquemment ces lagunes, peuplées d’anguilles. Elles sont creusées dans une vaste tourbière qui, d’après M. James Richardson, s'étend le ie des terres basses de la côte sud de l’île, depuis la Pointe-aux-Bruyères jusqu’à huit ou neuf milles de la pointe sud-ouest. Cette plaine continue de tourbe a plus de quatre-vingts milles d'étendue. Sa largeur moyenne est de deux milles ; elle présente une superficie de plus de cent-soixante milles carrés, et les sondages lui ont donné une épaisseur de trois à dix pieds. En y pratiquant des canaux, on pourrait aisément l’assécher et la rendre propre à l'exploitation. (C'est, autant que je sache, ajoute M. Richardson, la plus vaste tourbière du Canada. On y a tracé une route quiconduit

La au phare. Elle n’est pas très longue, un mille An tout au plus, mais ce jour-là, elle nous parut interminable. Nous étions accompagnés par un énorme terreneuve qui nous montrait des dents LE à rendre jaloux n'importe qui, par leur blan- | cheur, et à faire trembler n'importe quel mollet, par leur longueur. Ce terrible échantillon de la race canine était appuyé par un vetit iau: reau noir à l’encolurse puissante. L'œil en feu, les naseaux frémissants de colère, ce dernier faisait de droite et de gauche des charges à fond de train sur les envahisseurs de son ile. Heureusement que Gragnier était très bien avec . le terre-neuve. Pendant qu'il le cajolait et Tamadouait de son mieux, nous nous débarrassions de notre second assaïillant, en faisant pleuvoir un déluge de pierres et de bois flotté sur cet animal farouche et dégénéré, dont les paisibles ancêtres s'étaient jadis illustrés au service des rois fainéants.

Une réception cordiale nous attendait à la is tour, et un excellent dîner y avait été servi par 1e les soins de madame Gragnier. Pendant que à nous lui faisions honneur, les questions et les réponses pleuvaient des quatre co1r: de Îa table. L'un, apprenait avec surprise la mort du fondateur de la confédération canadienne, de Sir Greorge Cartier ; l’autre, interpellé sur les affaires de France, annonçait la présidence du maréchal de MacMahon. (Chacun vidait le dessus de son panier en échange des nouvelles locales, et ce fut ainsi que nous apprîimes la fin terrible d’an des enfants de la famille Bradley. En jouant, il s'était perdu dans les bois. De longues et de fréquentes battues furent organisées. Tout fut inutile : et les parents s'étaient déjà résignés, lorsqu'ils virent leur pauvre cœur

soumis à une nouvelle épreuve. Quelques mois plus tard, un second enfant partit dans une embarcation, conduite par un domestique. Ils se rendaient à trois milles de là ; mais un coup de vent du nord les surprit en vue de la côte, et ils furent entraînés vers la haute mer. Ont-ils été recueillis par un navire qui passait ? Le

olfe leur a-t-il donné une de ses vagues pour inceul ? Nul n’a pu pénétrer encore un secret que l’abîme semble vouloir si bien garder.

Notre amphitryon était l'ami intime de David Têtu, et que de fois, ils avaient franchi à pied ou en berge les trente milles qui les séparaient l’un de l’autre, et ce, pour avoir le pluisir de causer et de fumer une pipe ensemble !

Comme tous les inséparables, leurs caractères . faisaient antithèse. Ils ne s’accordaient que sur deux choses, la pêche et la chasse. Autant Têtu adorait sa liberté et ses f:anches coudées, autant Gragnier aimait le confort, la vie domestique. Sur cette île déserte, livré aux seules ressources de son bon sens et de sa modeste bibliothèque, il avait réussi à former et à élever la plus charmante famille du monde. Il est vrai qu’une femme pieuse et dévouée l'avait aidé à mener à bonne fin cette tâche sublime, et que le Dieu qui aime tant les petits enfants avait béni leurs efforts chrétiens.

L'intérieur du phare de la Pointe-aux Bruyères ressemble plutôt à celui d’une de nos riches chaumières canadiennes-françaises, qu'à an poste jeté au milieu de la solitude, pour guider ou secourir les naufragés. En homme prudent, Gragnier a su tirer parti de tout : pas un coin où l'œil ne rencontrât une armoire. Un poêle toujours ronflant, des couvre-plats bien étamés,

une longue file d’assiettes, de bols et de soucoupes rangés dans des buffets à jour, donnent à la cuisine un perpétuel air de fête. Le salon est joli, bien disposé et trouverait grâce devant le plus diflicile. Des chambres à coucher sort ce parfum de linge net et blanc, qui fait l’orgueil des ménagères de notre pays, et depuis la lanterne jusqu'au rez-de-chaussée du phare, tout respire le calme, l’ordre et la propreté.

Hélas ! cette tranquillité ne pouvait toujours durer. Bientôt l’impitoyable mort vint faire jaillir les larmes au milieu de cette douce joie.

En 1874 un brigantin, l’Alexina, faisait naufrage près de la Pointe-aux-Bruyères. Tout le monde put quitter l'épave et gagner terre sain et sauf : mais à la suite du froid et de la misère, un matelot de l'Islet, du nom de Deroy, fut atteint d’une fièvre cérébrale. Depuis quelque temps déjà le jeune Thomas Cabrel avait treize ans—-souffrait de la consomption. On le voyait dépérir promptement sous ce rude climat ; mais en apprenant la terrible position de Deroy, le père du poïtrinaire oublia les fatigues que pourrait occasionner à sa famille un nouveau malade, et donna des ordres pour que le matelot fût transporté à la tour. Tous les soins furent prodigués à ce jeune homme de vingt-trois ans : mais sans résultat. Deroy mourut, emporté au milieu d’une attaque de délire, et celui qui ne l'avait pas abandonné un seul instant, son fidèle camarade Adélard Couillard-Desprès--troisième lieutenant à bord du Napoléon III—{ut obligé de prendre le cadavre dans ses bras, de le descendre sans bruit, à onze heures du soir—-crainte d'attirer l'attention du jeune Gagnier qui se mourait—et d'aller le déposer dans un hangar,

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où il passa le reste de la nuit à l’ensevelir, à lui faire un cercue:l, et à ouvrir à grand'peine une fosse dans la terre gelée. (Ceci se passait au comrencement d'avril, Le sept du même mois, l'enfant du gardien de la Pointe-aux-Bruyères rendait à son tour le dernier soupir. Desprès et les autres naufragés venaient de trouver l’occasion de regagner la côte sud : et le malheureux père, laissé à sa propre initiative, fut forcé de faire l’ensevelissement, la tombe et la fosse : de porter lui-même son enfant jusqu au petit enclos qui sert de cimetière, et de l'y enterrer au milieu de sa famille au désespoir qui sanglotait un de profundis.

—Je me sentis alors tellement fou de douleur, me disait le brave Gagnier, avec des larmes dans les yeux, que j'oubliai les vivants pour ce cher petit mort. À force de penser à cette catastrophe, je faillis un jour prendre mes jambes à .mon cou et me sauver dans les bois.

Ce ne fut qu'en 1875, que j'eus l’occasion de visiter le dépôt de naufragés, où les gens de l'Alexima avaient passé l'hiver. Le lieutenant Couillard-Desprès nous conduisit à cet abri, qu'un gouvernement prévoyant a érigé là, pour les malheureux jetés à la côte. Cet officier en faisait les honneurs avec d'autant plus de plaisir, que lui-même y avait été sauvé d’une mort certaine. L'habitation se compose d’un seul appartement et d’un grenier. Une double rangée de couchettes en bois, superposées les unes sur les autres, fait le tour de cette unique chambre, et les hôtes que le hasard loge à pareille enseigne, n’ont pour matelas que de la paille qui parfois n'est point très-fraîiche. Un grand poêle en fonte occupe le milieu de ce

réduit : et seule sa lueur l'éclaire à la veillée, car le ministère de la marine ne fournit pas le luminaire,

La provision réglementaire d'un dépôt de naufragés consiste en quinze quarts de farine, sept quarts de pois, du sucre, du thé, et sept barils de lard (1).

. Tant pis pour ceux qui arrivent les derniers à cette hôtellerie de la mer. D’autres y étaient passés auparavant : et la ration quotidienne donnée à l'équipage de l'Alexina ne se composa que d’une petite mesure de pois, d’une livre et demie de farine, et de trois-quarts de livre de lard. Desprès fut acclamé cuisinier on chef de cette bande d'’affamés ; et comme la batterie mise à sa disposition ne se composait que d’an poëlon, ainsi que d’un plat de fer-blanc, et que les couteaux étaient surtout remarquables par leur absence, il eut un trait de génie, en se

promenant un jour sur la grève. one tr

une large coquille, il la ramassa et y adapta une pince en bois. Ses camarades en firent autant ; et on peut s’imaginer tous les services que cette cuillère improvisée rendit alternativement, à la purée aux pois et aux vareuses des naufragés de l'Alevina. Le frugal menu détaillé plus haut ne rappelle pas précisément celui des Frères Provençaux : et que de fois les gardiens du phare, se laissant attendrir par la vue des maladies et des privations qui fondent sur ces délaissés, ne leur fournissent-ils pas des provisions prises sur leur propre réserve.

(1) En 1874, on a ajouté à ces provisions, deux boites ce viandes en conserve, et douze couvertes,

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Le ministère de la marine s'est montré d'une rande sollicitude pour tout ce qui touche à ‘habillement des naufragés. Le maitre du phare distribue à chaque homme, dès son arrivée, un excellent gilet de laine bleue, un pantalon en serge, une paire de caleçons, deux vestons de flanelle, des bas, des bottes, des mocassins, des raquettes, un bonnet de fourrure, des mitaines et une chaude vareuse. Pour peu qu’un homme ait de l'énergie, et ne se laisse pas abattre par l’oisiveté et par l'isolement, il peut ainsi

asser un hiver assez confortable : et la chasse, a pêche et la coupe du bois de corde le tiennent toujours en haleine empêchant ses muscles de s’engourdir.

La vue de cette chambre désolée, où un interminable hiver s'était passé, avait rappelé au lieutenant Desprès ce qu'il y avait souffert. Devant ses yeux repassait lenaufrage de l’Alexina, l’atterrage miraculeux de son unique embarcation, la maladie de Deroy, sa triste agonie, et la nuit terrible de l’'ensevelissement., Tout en songeant à ces choses, ses pas distraits l’avaient mené jusqu'à l'endroit où dormait son camarade de danger : et j’aidai Després à planter une croix sur ce tertre solitaire, pour indiquer au passant qu'un chrétien s'était endormi là, sur les bords de la mer, en attendant paisiblement l'heure solennelle de la résurrection,

Mais ces réminiscences d’une troisième croisière, que je dois, pour ne pas me répéter, mêler sans cesse à ceux de mon premier voyage, me font oublier qu'il nous faut retourner à bord. Gragnier et son excellente famille ont reçu nos adieux. Les avirons frappent le flot en cadence ; et pendant que nous tournons le dos à cette

terre inhospitalière de l'Anticosti qui, pour nous a menti si gracieusement à sa réputation, je songe à ce que l’avenir peut réserver à cette ile qui a une longueur de cent vingt-deux milles, une largeur de trente, et une circonférence de deux cent soixante-dix. Privée de ports et entourée d’une redoutable ceinture de récifs, j'ai. bien peur que tous les efforts faits pour la coloniser ou la défricher restent infructueux.

Depuis l'instant où elle fut découverte et baptisée par Jacques-Cartier du nom de l’Assomption, l’Anticosti n’a guère changé d'aspect. C’est toujours cette terre que Champlain trouvait “blanchâtre comme les falaises de la côte de Dieppe,” et que le routier de Jean Alphonse de Saintonge nous présénte dans son langage poétique, comme étant “assise sur des rochers blancs et d’albâtre, couverte d'arbres jusques au bord de la mer.” Seulement, ces représentants du règne végétal sont en certains endroits tellement rabougris et tellement enchevêtrés les uns dans les autres, qu’on peut marcher des arpents sur leurs cimes métamorphosées en ressorts élastiques.

Quelques-uns ont prétendu que l'ile renfermait.des richesses minérales. Je ne crois pas ju se soit fait quelques travaux en ce sens,

epuis le jour où Charlevoix livra à la postérité la désopilante histoire de la première tentative.

—“ Il courut un bruit il y a quelques années, assure cet écrivain, qu'on avait découvert à Anticosti une mine d'argent, et faute de mineurs on fit partir de Québec, où j'étais alors, un orfèvre pour en faire l'épreuve ; mais il n’alla pas bien loin. Il s'aperçut bientôt au discours de celui qui avait donné l'avis, que la mine n’exis-

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tait que dans le cerveau blessé de cet homme, pot lui recommandait sans cesse d’avoir confiance en Dieu. Il jugea que si la confiance en Dieu pouvait par miracle faire trouver une mine, il n'était pas nécessaire d'aller jusqu’à l’Anticosti, et il revint sur ses pas.”

Pendant l'été, l'ile d’Anticosti est parcourue :

par des bandes nomades de pêcheurs qui exploitent le saumon, la morue, le maquereau, le homard et le hareng. Au printemps, les chasseurs de loups-marins arrivent à leur tour; et avec ces poissons et cet amphibie, la chaux, la tourbe, la pierre de taille et les collections de fossiles, demeurent, à tout prendre, les seules et véritables richesses de l’île.

L'hiver, la population sédentaire ne dépasse guère soixante-quinze personnes. Pareil nombre compte peu aux yeux de la statistique ; mais n'oublions pas que l’île d’Anticosti réserve pour

le jour du jugement dernier la terrible quotepart qu’elle doit au recensement des humains. Alors, de ses rives désertes se lèveront officiers, soldats et matelots, portion considérable de : l'immense foule des fils de ces pauvres gens, qui

Sont morts en attendant tous les jours sur la grève Ceux qui ne sont pas revenus,

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