‹ Les îles [microforme]Chapitre 19 sur 30 · EE ESS CS ES · texte numérisé non relu

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eût ramené la tristesse sur nos fronts, en étouffant le soleil dans sa chape de plomb.

Je ne le cache pa, ce fut avec un sentiment d’indéfinissable plaisir que nous débarquâmes à la pointe sud. Plongés dans cette demi-obscurité, ne respirant que moiteur et humidité, la vie du bord était devenue pour nous d’une mo-

notonie désespérante, Invariablement, la con-

versation roulait sur le vent qu'il faisait, et sur celui qui soufflerait le lendemain. L'œil se fatiguait à interroger l'horizon qui restait muet. Les uns avaient un faible pour le baromètre, et le consultaient constamment. D’autres n'avaient foi que dans les sondages, et se dressaient à chaque instant, comme des points d’interrogation, devant l'officier chargé de cette délicate opération. Le soir, chacun s’endormait du sommeil du juste, en faisant des rêves, dont les moins farouches leur montrait le Napoléon III passant à toute vapeur sur le corps des navires, assez imprudents pour se trouver sur son passage.

Dès le petit jour, une seule interrogation partait de tous les coins du carré :

— Raphaël, quel temps ce matin ?

—De la brume, messieurs, encore de la brume, toujours de la brume! répondait le maître d’hôtel, tout en veillant à ce que la table fût préparée pour le déjeüner.

Et les heures succédaient ainsi aux heures, sans que le jour pût voir le jour.

Nouveau Lazare, le soleil enfin quitta son linceul ! Il était là, se mirant dans la mer ; et nos yeux purent se reposer sur autre chose que

sur l'insaisissable, Ils avaient devant eux le phare de la pointe sud, tour blanche, hexagone,

ui atteint soixante-quinze pieds de hauteur, et

ont la lumière blanche placée à cinquantequatre pieds du sol donne un éclat tontes les vingt secondes. Près de là, se trouvaient groupées quelques maisonnettes, dont l’une trop petite et mal construite, est destinée au gardien, et l’autre renferme ui engin à vapeur qui, pendant les tempêtes de neige ou par les temps obscurs et brumeux, fait résonner un sifflet dix secondes par minutes.

La garde du phare de la pointe sud est confiée par le ministère de la marine à un homme aussi instruit qu'énergique, M. David Têétu.

Grand, les épaules légèrement voûtées, l'œil doux et serein, possédant un poignet de fer et une santé à toute épreuve, notre ami nous représentait à merveille le type du canadienfrançais de jadis ; et cet esprit chevaleresque et aventureux qui, n’obéissant qu’à son impulsion, et ne se laissant guider que par son flair et par ses connaissances, parcourait en tous sens le continent américain, y faisant des découvertes merveilleuses, et ne revenait au pays, que pour léguer à d’autres son amour du voyage, de la liberté et de l'inconnu. Ce fut dans une de ses longues promenades sur la côte du Labrado: que David Têtu découvrit ces fameux gîsements de sable qui, bien exploités, donneraient les plus

-beaux minerais magnétiques du monde. Ce fut

aussi grâce à son courage, que les maraudeurs de Saint-Alban purent échapper aux limiers qui les traquaient comme des fauves. Rendez-vous avait été pris au milieu de la nuit sur le pont de glace, en face de Québec. Là, un homme se faisait reconnaître de Têtu, au moyen d'un

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signe accepté, et ils devaient alors se remettre aveuglément à sa discrétion. Malheureusement, les confédérés s'égarèrent sur le fleuve. Ce ne fut qu'su point du Mes qu'ils purent rejoindre leur guide près de la pointe de l'ile d'Orléans. Sous sa conduite, ils descendirent en voiture le long de la côte nord jusqu'au Saguenay ; puis à pied jusqu'à Moisie, où, au printemps, ils s'embarquèrent sur une goëlette que Têtu commanda pour l’otcasion. Cet excellent marin, profitant alors d’une tempête qui rendait la mer intenable, put courir déposer ses passagers à + @u d’un croiseur qui les attendait dans le olfe.

' L'esprit d'aventure, le goût de la solitude faisaient de notre ami, un homme on ne peut peus apte à remplir les fonctions de gardien de umière. Les longs quarts de nuit qu'il lui fallait faire, lui permettaient de se livrer à ses études favorites sur l'histoire naturelle. Il aimait son phare comme un chasseur d'Afrique aime son cheval arabe. Une partie de la journée se passait à l’astiquer et à le mettre en ordre : puis, quand la besogne était terminée, quand l'hiver était venu et que sa lumière avait été éteinte—le vingt décembre—alors commençait la saison des chasses et des explorations. Vite, on chaussait les raquettes. Les fusils étaient démontés et nettoyés, les piéges éprouvés, et bientôt, le jarrei solide et alerte, enveloppé dans une chaude ‘areuse, on voyait Tétu, la carabine sur l'épaule, portant avec lui des provisions pour plusieurs jours, prendre la lisière du bois ou le long de la grève, et aller déclarer une guerre sans merci aux loutres, aux ours et aux renards gris, rouges, noirs, et argentés. Rarement ce nouvel Œil-de-Faucon reve-

nait bredouille ; et plus sa chasse ou sa pêche avait été abondante, plus ses voisins et ses amis, les pauvres, s'en ressentaient. Alors fourrures précieuses, morceaux de venaison, grosses pièces, truites monstrueuses,tout passait entre les mains de cet homme, qui se sousiait fort peu, en ce temps-là, de savoir ce que sa gauche ou sa droite faisaient.

Le soir au coin du feu, maints trappeurs racontent encore les histoires merveilleuses de ce pêcheur habile et de ce chasseur adroit ; mais ti à mon avis ne vaut celle de l'ours tué au vol.

Tétu avait oui-dire qu’une baleine morte était venue atterrir à quelques lieues de son habitation. En homme qui sait profiter du vieux dicton-—aide-toi, le ciel t’aidera-—il part, accom pagné de Crispin, son domestique, bien décidés tous deux à tirer du cétacé toute l'huile qu'il pourrait rendre. La nuit tombait lorsqu'ils arrivèrent au lieu de l’échouage ; et comme avant de camper, Têtu tenait à être renseigné sur la valeur de l'épave, les chasseurs se dirigèrent äu côté de la baleine. Ils avaient été devancés Lar des rôdeurs de grève encore plus alertes qu'eux : et deux ours noirs s'en donnaient à cœur joie, le museau plongé dans les flancs du monstre, mangeant comme deux clercs échappés de carême, et ne s’interrompant de fois à autre que pour respirer longuement, et pour lécher Lis babines toutes ruisselantes de lard.

Le domestique de Têtu était devenu pratique au contact de ce maître.

—-M. David, lui dit-il doucement, en glissant un : balle dans son fusil, permettez-moi de tirer

le plus gros ? J'ai besoin d'une robe de carriole, lorsque je retournerai chez moi, à l'automne, Et ra foi ! plus d'un faraud m'enviera cette peau d'ours, lorsque le dimanche, mon cheval m'attendra à la porte de l’église de Berthier.

Sa vie de trappeur, sutant qu’une certaine fable de Lafontaine, avaient mis Téêtu au courant des habitudes rusées de maître Ursus. Aussi, fit-il signe à son compagnon de ne pas trop se presser de tirer. L’ours, dont la fourrure soyeuse devait orner l'arrière d'une des carrioles de Berthier, se présentait mal : et puisque Crispin tenait absolument à celui-là, il fallait attendre le moment favorable, pour le prendre à l'œil ou au cœur.

Mais la chanson de Nadaud aura toujours raison ;

L'ambition perd les hommes,

Crispin, rendu nerveux par l'appât du butin, venait d'épauler. V'lan! le coup part. La balle ricoche sur le museau de l'ours, et va, comme Jonas se perdre dans le ventre de la baleine. Le second ours, plus gourmet et sans doute de meilleure famille que son camarade, avait réussi, pendant le colloque des chasseurs, à se hisser sur le dos du cétacé. (C'était sa manière à lui de mettre la main au plat. La détonation du fusil le surprit là: et tout effrayé, perdant la tête comme Balthazar au milieu de son festin, mais ayant moins de décorum que ce roi, il s’élança dans l’espace, où la balle de Tétu vint le rejoindre. Celle-ci l’envoya rouler roide mort sur le dos de son compagnon qui, hurlant de douleur, le museau haché par la balle de Cris-

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pin, et surpris par cette avalanche d'un nouveau genre, prit le bois au galop, laissant le propriétaire de la petite carriole de Berthier réfléchir à la philosophie de ces deux vers, que Têtu prenait le malin plaisir de lui répéter, en rechargeant sa carabine :

sous ossi] n6 faut jamais Vendre la peau de l’ours qu'on ne l'ait mis par terre,

David Tétu avait reçu de la nature certains talents de société qui, sur l'ile d’Anticosti, ne sont pas à dédaigner. Tour à tour cordonnier, mécanicien, inventeur, zoologiste, géologue, lettré, homme du monde, cordon bleu et trappeur, il avait su donner à la maison qu'il habitait le cachet de ses occupations multiples. Aux murs étaient accrochés des canardières, des pistolets, une carabine, un fusil de rempart et des perches de ligne. Dans un coin, on voyait un coffre de pharmacie sauvé du naufrage du Shandon. Tout se coudoyaic dans sa petite bibliothèque, depuis le Cornhill Magazine, l'almanach de Raspail, jus-

u’à l’Imitation de Jésus-Christ et un traité

’entomologie. Une courte-pointe en fourrure couvrait un lit de sangle, auprès duquel se dressait une table de nuit surchargée de boîtes de fossiles et de paperasses, où le maître, au moment où nous entrions, venait d'insérer ses dernières observations météorologiques, et sur lesquelles il avait négligemment jeté, en guise de presse-papier, une énorme défense dé morse

Inutile de peindre la joie de Têtu en nous apercevant. Quoique beaucoup plus âgé que moi, il avait été mon compagnon d'enfance, et bien qu’un mois de causeries n'eût pas sufñ

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pour nous dire tout ce que nous avions vu et appris depuis une séparation de douze ans, il fallait subir les exigences de la ‘onsigne, et le laisser libre de son temps. Nous n'avions que cinq heures devant nous pour ravitailler ce phare. Mais avant d'aller sur la grève prendre livraison de ce que lui expédiait le ministère de la merine, Têtu donna des ordres pour faire préparer en notre honneur, une chasse aux homards.

Cette chasse se fait au moyen de chiens de Terreneuve qui plongent et vont à marée basse, chercher ces délicieux crustacés dans ces herbes marines que Denys appelait des plantins, et que les pêcheurs du golfe ont baptisées du nom de prairies à homards. Enfoncés dans d'énormes bottes sauvages, que l’on avait eu la complaisance de nous prêter, et armés chacun d’un panier et d’un bâton, a bout duquel était fixé un crochet de fer, nous cheminions dans l'eau et suivions de point en point les instructions de notre guide. Il fallait marcher à pas comptés et avoir l'œil vif, pour distinguer dans cette herbe verte qui suivait les ondulations de la mer, la carapace noire ou les longues serres de ceux que nous «cherchions. En voyions-nous.

un: vite nous plongions notre engin de pêche pour tâcher de l’attraper. Mais prompt comme l'éclair, le crustacé nous avait dépassés d'un coup de queue, et la chasse était à recommencer, aux grands éclats de rire de notre guide. Celui-ci, plus expert, n'avait qu'à glisser bypocritement son. croc sons le ventre de la pauvre bête, à la chatouiller quelques secondes, puis à l’envoyer rejoindre brusquement la douzaine et demie decamarades qui, tout abasourdis par leur changement de garnison, se livraient à la plus excen-

trique des manœuvres pour sorti” de leur prison d'osier. Quant aux terre neuves, ils n’y mettaient pas tant de façons. Dès qu'ils avaient flairé un de ces malheureux homards, ilsle heppaient hardiment et allaient le déposer sur la grève.

En mer, cinq heures peuvent apporter bien des changements. Le temps, qui s'était mis au beau, fut de nouveau gâté par l’impitoyable brume. AÀtire d’aile, elle accourait du large. La houle s'était refaite ; elle devenait creuse, et bien qu'elle n'offrit aucun danger, comme la baleinière remorquait une longue échelle, et que le vent soufllait dans une direction opposée à la marée, nous arrivâmes couverts d’embruns au Napoléon III.

En accostant, les hommes se défendirent mal. Nous faillimes emplir : et la vague poussa l’impudence jusqu’à s'approprier la casquette d'Agénor (travel, qui s'en vengea, en parodiant le fameux vers de Racine:

Le flot qui l’emporta recule épouvanté.

L’alexandrin de Théramène fut la seule oraison funèbre que reçut cette vieille amie de vingt ans.

En voyant venir le brouillarA, Têtu craignit que nous eussions quelques difficultés à retrouver la route du steamer ; et, prenant sa boussole, il avait tenu à nous faire la conduite. Fermement assis sur le banc d’un esquif long de dix pieds, qu'il gouvernait comme une plume au moyen de deux légers avirons, il vint ainsi jusqu’au Napoléon III. Nous sachant alors en

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