SCENE XIV Les Mêmes, excepté EDGARD
LAMBERT
Nous voilà délivrés d’un fat bien assommant.
VALÉRIE
11 ne vous plaît donc pas ? Je le trouve charmant. LA MARQUISE, a part.
Bravo !
Fernande, la marquise, Maurice, Valérie, Lambert.
DE L’AMOUR LAMBERT, riant.
Charmant, charmant !
LA MARQUISE
Il n’est pas mal, en somme.
LAMBERT
Feriez-vous votre époux de ce charmant jeune homme? VALÉRIE.
Mais oui, certainement. Et pourquoi non? Je croi Qu’il so:ige beaucoup plus à Fernande qu’à moi.
Je ne te voudrais pas enlever ta conquête ;
Mais s’il montrait pour moi de l’amour, je répète Que je le choisirais, sans même balancer,
Plutôt que tel qui croit n'avoir qu’à se baisser *.
(Elle se lève avec dépit et, en remettant sur le guéridon un album qu’elle feuilletait, elle renverse la corbeille où sont les pelotons de laine.)
LAMBERT, ramassant tranquillement les laines et les remettant dans la corbeille, toutcn parlant, aidé par la marquise.
Vous vous calomniez, je ne saurais le croire,
Pour l’honneur du bon sens, pour vous, pour votre gloire.
Je conçois qu’uae fille à court de soupirants Et qui veut à tout prix quitter ses chers parents ;
Qu’une veuve aux abois, frisant la quarantaine,
Qui perd à chercher mieux et son temps et sa peine;
Qu'une coquette encor qui veut, en liberté,
A l'ombre d’un mari, jouir de sa beauté ;
Je conçois qu’une fille ou qu’une femme telle S’affuble d’un magot taillé sur ce modèle. **
Mais vous belle, charmante, en la fleur de vos ans,
Vous exposer aux traits de nos mauvais plaisants!...
Il faudrait remonter jusqu’au temps de la Fable Pour vous justifier d’une union semblable.
* Fernande, Valérie, Maurice, la marquise derrière le guéridon, Lambert.
** Maurice, Fernande, Valérie, Lambert, la marquise.
Oui, ce que vous pourriez alléguer de plus neuf,
Ce serait celte nymphe amoureuse d’un bœuf,
Et l’on dirait encore, en vous cherchant chicane,
Ou’on ne l’eût jamais faite amoureuse d’un âne.
LA MARQUISE, à part.
Aïe ! aïe ! Il va gâler notre affaire.
En un mot,
Une femme d’esprit n'épouse point un sot.
LA MARQUISE
Pourquoi donc? ce n’est pas le parti le moins sage.
La sottise et l’esprit font souvent bon ménage.
Quoi que vous en disiez, nous voyons tous les jours Les plus bizarres choix, les plus folles amours.
Qui dit amour, d’ailleurs, ne dit il pas caprice ?
Jamais à ce qu’on aime a-t-on rendu justice ?
Voit-on clair quand on aime, et ne trouve-t-on pas Aux sottes de l’esprit, aux laides des appas?
Enfin, sans remonter aux temps mythologiques,
Le monde est encombré d’unions illogiques Que l’on met à bon droit sur le dos de l’Amour,
Car, s’il naquit aveugle, il est devenu sourd.
LAMBERT
Mon Dieu ! qu’il soit muet, s’il veut, je suis tranquille. Si j’avais pour rival un pareil imbécile,
Vous ne me verriez point trembler ni m’agiter :
Je craindrais d’avoir l’air de m’en inquiéter.
VALÉRIE, allant à lui.
Êtes-vous donc, monsieur, un homme inquiétable? Votre cœur est de bronze, il est ferme, immuable,
Et comme les Gaulois, nos illustres aïeux,
Rien ne vous surprendrait que la chute des cieux.
Oui, la chute des cieux pourrait bien me surprendre
DE l/AMOUR 41
Mais je loge ici près, un ami doit m’attendre :
Je vais le retrouver.
LA MARQUISE
Attendez un moment.
LAMBERT
Je me sens fatigué.
VALÉRIE, à pari.
Quel prétexte charmant !
(Bas à Maurice.)
De quel pays est donc votre ami ?
MAURICE
De Marseille.
VALÉRIE
Un Méridional d’une froideur pareille !
(Pendant que Maurice reconduit Lambert, la marquise et Fernande échangent quelques mots à voix basse. Valérie les interroge du regard. La marquise lui fait signe de se taire.) **