POUR LA DEUXIEME EDITION
J'ai fait, dans cette deuxième édition, beaucoup d'améliorations de détail; j'espère être parvenu à rendre parfaitement claires des thèses qui avaient paru, à quelques personnes, présenter des difficultés. J'ai ajouté au livre un appendice sur les notions de grandeur et de décadence, qui me semblent avoir été trop négligées par nos contemporains.
Juillet 1910.
Premières idéologies du progrès
/. — Querelle des anciens et des modemeti. — Question des bons modèles en religion et en liUérature. — Les gens du rn ' 're Boileau. — Triomphe des bons ouvriers du
IL — Musui.i de la fin du .YT7/« siècle. — Philosophie de Fonienelle. — Origine politique des idées sur la nature. — Pascal contre le rationalisme superfi-n^l. — Le cartésianisme et les gens du mondt.
IIL — Idée d'une pédagogie de l'humanité. — Les vulgarisateurs. — Condorcet conçoit l'instruction /sur un modèle aristocratique ; ses illusions aux résidtats de l'instruction.
Les historiens font remonter les origines de la doctrine du progrès à la querelle des anciens et des modernes, qui fit tant de tapage durant les dernières années du xvir siècle. Il peut sembler singulier à plus d'un homme de notre temps qu'une querelle purement littéraire ait pu engendrer une telle conséquence, car nous ne serions guère disposés aujourd'hui à admettre qu'il puisse exister un progrès artistique.
Rien ne nous paraît plus étrange que le mauvais goût de Perrault mettant systématiquement ses contemporains au-dessus des grands hommes de l'antiquité ou de la Renaissance, et, par exemple, préférant Lebrun à Raphaël. On aurait pu croire, tout d'abord, qu'il s'agissait seulement d'une niaiserie de fonctionnaire des Beaux-Arts; le premier manifeste de Perrault, lu à l'Académie en 1387, s'appelait, en effet, le Siècle de Louis le Grand; Brunetière en dit fort justement : « Il faut convenir que Boileau, quand il louait le prince, usait d'un autre style; et qu'à défaut d'une indépendance d'esprit dont personne alors ne se piquait, un goût plus sûr, inspiré peut-être de celui des anciens, l'avait du moins préservé de cette platitude dans l'adulation (1). » Mais la discussion prit bientôt une allure plus générale par suite de l'intervention de Fontenelle; et Perrault, après avoir exposé ses idées en vers, développa en trois volumes
(1) Brunetière, Evolution des genres dans l'histoire de la littérature, 3« édition, p. 116. — Je ferai un très grand usage des livres de Brunetière, qui me semble être le guide le plus sûr pour la connaissance des siècles classiques. Quelques personnes m'ont reproché d'avoir accepté avec trop de confiance les témoignages d'un clérical militant ; je dois faire observer que jusqu'à la fin de 1894 Brunetière ne se montra guère favorable à l'Eglise : « Sous l'action combinée de Schopenhauer, de Darwin et de Comte, dit Victor Giraud, il croyait fermement alors qu'une morale strictement positiviste pouvait désormais se suffire à ellemôme et même ne remplacerait pas sans avantages les religions disparues ou périmées. » {Ferdinand Brunetière, pp. 26-27.) Je n'ai utilisé que les travaux que Brunetière avait exécutés avant sa visite au Vatican.
de prose les raisons qui devaient faire préférer les modernes aux anciens (1688-1692-1697).
Pour bien comprendre cette affaire, il faut se persuader que les hommes du xvii' siècle étaient loin d'avoir pour leurs grands contemporains l'adrairition pieuse que la postérité leur a vouée; Bossuet lui-même, que l'on aime tant à se représenter comme ayant été le véritable type de l'époque, n'était nullement apprécié à sa juste, valeur, même par le roi; ses auditeurs estimaient qu'il ne faisait pas assez parade de beau langage, de fine rhétorique et de préciosité (comme Fléchier), ou encore qu'il ne savait pas éveiller suffisamment la curiosité (comme Bourdaloue) par ces portraits que recherche toute société aristocratique, affolée de médisance (1).
On pourrait croire que Boileau a été un maître universellement respecté, si l'on se bornait à examiner son influence sur les œuvres de premier ordre; La Fontaine, Molière et Racine lui doivent beaucoup, suivant l'opinion de Brunetière (2); mais il ne faut pas juger un siècle par les personnages qui seuls ont survécu; ils sont, bien souvent, en contradiction avec les tendances les plus communes, et ils sont devenus immortels surtout à cause de cette contradiction.
Nous nous figurons assez volontiers que les contemporains de Boileau auraient été heureux d'être
(1) Brunetière. Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française, 6* série, pp. 205-206. 'T Brunetière. loc. rit., pp. 164-105.
affranchis par lui du joug de Chapelain : « Jusqu'aux Satires de Boileau, qui ne parurent pour la première fois qu'en 1665, on bâilla sur la Pucelle, mais on se cacha de bâiller; et tout en bâillant, on déclara que l'ouvrage était d'ailleurs parfaitement beau (1). » Chapelain avait été si longtemps regardé comme étant le maître incontesté des lettres françaises que beaucoup de gens bien élevés étaient froissés de le voir vilipender par un petit parvenu et qu'ils attendaient une occasion favorable pour prendre part à une guerre contre le critique. Elle est très importante, en effet, l'observation de Brunetière, qui regarde Boileau comme un représentant de l'esprit bourgeois s'opposant « à l'esprit des salons et des ruelles (2). » Ce ne fut pas d'ailleurs sans peine que Boileau entra à l'Académie, qui était la citadelle des amis de Chapelain (3).
Le goût français est demeuré fidèle aux principes de Boileau : nous estimons avant tout, comme lui, le bon sens, la clarté, le naturel du langage; nous redoutons les excès de l'imagination; nous apprécions une manière de se tenir à mi-chemin entre la recherche et le parler populaire. Les peuples étrangers furent frappés d'une si grande admiration pour cette littérature qu'ils s'efforcèrent, durant longtemps, de plier leur génie aux règles françaises (4).
(1) Brunetière, Evolution des genres, p. 79.
(2) Brunetière, op. cit., p. 92.
(3) H, RiGAULT, Histoire de la querelle des anciens et des modernes, p. 151.
(4) Brunetière, Etudes critiques, 6* série, pp. 189-190.
Pour se rendre un compte parfaitement exact des raisons qui provoquaient le respect, un peu supersli- ' tieux, de Boilcau pour les anciens, il faut se reporter à la méthode que Le Play conseillait de suivre pour constituer une science qui permît d'éclairer les hommes s'occupant de réformer nos sociétés contemporaines.
Le Play avait le plus profond mépris pour toutes les discussions abstraites relatives aux principes des gouvernements ; il voulait que l'on procédât à des enquêtes en vue de déterminer : quelles sont les nations prospères, et, pour chacune de ces nations, quels sont les principes qui, au cours de l'histoire, ont assuré sa grandeur ; il aurait voulu que les Français introduisissent chez eux « les modèles excellents » que l'on parvenait ainsi à découvrir pour la constitution de la famille, l'organisation du travail et la hiérarchie politique. Notre esprit est ainsi fait que nous raisonnons beaucoup plus par analogies que par syllogismes ; nous ne comprenons parfaitement un principe qu'après avoir pu évoquer une représentation très claire du système dont il prétend donner une définition scolaire ; et nous sommes toujours disposés à admettre qu'il y aurait bénéfice à reproduire chez nous des choses qui existent dans un pays ayant obtenu récemment un grand prestige dans le monde, pour une cause quelconque : c'est ainsi que tant d'institutions nous sont venues d'.\ngleterre, d'Amérique et, plus récemment, d'Allemagne.
Les hommes de la Renaissance et de la Réforme avaient déjà procédé de cette manière; ils avaient
acquis une si grande familiarité avec les antiques littératures qu'ils pouvaient croire posséder une connaissance expérimentale : les premiers des mœurs grecques, les seconds des mœurs apostoliques. Ils avaient demandé à leurs contemporains de les suivre dans cette restauration du passé; Ronsard n'estimait pas plus difficile de faire revivre le génie hellénique que Calvin ne jugeait difficile de devenir un disciple de saint Paul (1). L'échec de ces deux tentatives ne prouvait nullement contre le principe, car on pouvait se demander si cet échec ne provenait point d'une exagération des réformateurs. Des modèles, pour excellents qu'ils soient, ne sont jamais que des modèles, dont il faut apprendre à se servir avec art.
Les jansénistes acquirent une grande popularité, qui n'est pas sans étonner plus d'un auteur moderne, mais qui s'explique très facilement quand on se reporte aux indications précédentes. Ils croyaient possible de remonter jusqu'à saint Augustin, en refoulant toutes les sottises et les impuretés qu'avaient introduites, suivant leur sévère jugement, soit les docteurs des temps d'ignorance, soit les casuistes courtisans; saint Augustin, tout nourri des traditions classiques, semblait plus facile à atteindre que les premiers disciples du Christ. L'immense succès obtenu par les Provinciales (1656-1657) sembla prouver que le public était disposé à recevoir
(1) Brunetiêre, op. cit., k" série, 3^ édition, p. 170.
une telle direction augustinienne. Suivant Brunetière, La Fontaine et Molière furent les seuls écrivains notables qui échappèrent complètement à cette influence; elle se fit sentir sur le jésuite Bourdaloue, dont les sermons auraient pu être signés plus d'une fois par Port-Royal (1).
Pourquoi une réforme intelligente de la littérature ne pourrait-elle pas réussir comme avait réussi, semblait-il, celle de la morale ? Dans les deux cas, il s'agissait de combattre les infiltrations italiennes et espagnoles ; les écrivains français avaient beaucoup trop admiré le cavalier Marin, qui avait excellé dans le bavardage précieux, « l'auteur de cet A clone que Chapelain lui-même avait débuté par louanger dans une préface mémorable », et Gongora « dont le nom est devenu synonyme d'emphase et de galimatias ( 2).» Boileau, voulant imposer à ses contemporains, hallucinés par de tels modèles, le naturel et le bon sens, leur proposait « les modèles excellents » que présentait la littérature ancienne. On peut soutenir que Boileau reprenait une conception de Ronsard et qu'il a
(1) Brunetière, loc. cit., pp. 164-165. — Sainte-Beuve dit que Bourdaloue usait fort dans la pratique « des maximes de la pénitence restaurée par Port-Royal » et que ses sermons satisfaisaient pleinement les amis des solitaires {Port-Royal, tome II, pp. 155-156) ; et ailleurs, parlant du sermon sur le petit nombre des élus, il écrit : « Je le demande, que disait autre chose M. de Saint-Cyran à saint Vincent-de-Paul, qui pourtant, à ce qu'il paraît, s'en choquait comme d'un échec porté à l'efflcace des sacrements ? » p. 190).
(2) Brunetière, Evolution des genres, p. 88.
abondé dans le sens des « réformateurs » de la Pléiade qu'il a cependant cruellement jugés (1); mais il reprenait l'œuvre de ses prédécesseurs, comme Port-Royal reprenait celle de Calvin, en croyant faire quelque chose de tout à fait différent et en rendant la réforme acceptable aux Français.
Tous les grands écrivains du xvii^ siècle furent avec Boileau, quand éclata la querelle des anciens et des modernes, tandis que Perrault était un infatigable défenseur des mauvais auteurs que Boileau a tués : Chapelain, Cotin, Saint-Amant. L'esthétique de Boileau gênait trop les médiocres pour qu'elle pût être acceptée par des gens habitués à une grande liberté d'allures (2). On est quelque peu étonné, au premier abord, de rencontrer parmi les partisans des modernes un homme aussi savant que Bayle; mais il ne faut pas oublier que Bayle manquait de goût, qu'il avait conservé tous les défauts du siècle précédent et qu'il était fort indifférent à la valeur littéraire des livres qu'il lisait (3) ; on a eu tort d'expliquer son attitude par un sentiment d'hostilité pour une esthétique protégée par Louis XIV (4).
Les gens du monde tenaient naturellement pour
(1) Brunetière, op. cit., pp. 45-46 et p. 104.
(2) Brunetière, Etudes critiques, 5* série, p. 190.
(3) Brunetière, loc. cit., pp. 121-132. Il est parficuMèrement curioux que Bayle n'ait pas compris combien l'ancienne obscénité était devenue déplaisante pour ses contemporains.
(4) H. RiGAULT, op. cit., p. 233.
les modernes en raison de causes qui se rencontrent encore aujourd'hui à la base de toutes les déterminations de ces personnages : «Ces juges mondains ont l'horreur instinctive de tout ce qui est grave et sérieux. L'art n'est qu'un amusement ou un passe-temps pour eux (1). » Les femmes prirent, presque toutes, ie parti de Perrault ; la dixième satire de Boileau fut peut-être provoquée par la mauvaise humeur que lui occasionnait leur opposition ; son ennemi, au contraire, célébra avec enthousiasme des juges aussi indulgents ; Brunetière estime que la femme a eu une influence très fâcheuse sur notre littérature, en l'éloignant de traiter avec le sérieux qu'elles comportent, les questions vraiment graves de la vie (2).
Perrault, en distribuant avec largesse des brevets d'immortalité, ne pouvait faire autrement que d'augmenter beaucoup le nombre de ses amis; voici un exemple de ses décisions littéraires (3) :
Combien seront chéris par les races futures. Les galants Sarrazins et les tendres Voitures, Les Molières ndifs, les Rotrous, les Tristans, Et cent autres encor, délices de leur temps !
Il n'est donc pas étonnant que Perrault eût pour lui les gazettes littéraires et la très grande masse des gens
(1) Brunetière, Evolution des genres, p. 127.
(2) (Brunetière. op. cit., p. 128. — Madame de Sévigné, l'abbesse de Fonfevrault, madame de Longueville, Ja princesse de Conti furent parmi 'les défenseurs des anciens (H. RiG.\ULT, op. cit., pp. 242-243, p. 248 et p. 259).
(3) H. RiGAULT, op. cit., p. 146.
qui se piquaient de lettres. Le Journal de Trévoux nous fournit les renseignements les plus précieux sur les tendances du temps; les jésuites n'avaient aucune raison d'être agréables à Perrault dont le frère, docteur en Sorbonne, avait soutenu Arnauld ; Boileau fit de grands efforts pour obtenir les bonnes grâces de jésuites influents, mais il ne put les gagner à sa cause (1). On aurait pu supposer cependant que des gens faisant profession d'humanisme auraient été pour les anciens ; mais iDutes les fois que les jésuites ont eu à prendre position en France, ils ont toujours soutenu le parti de la médiocrité, parce qu'ils sont ainsi assurés d'avoir de leur côté le plus grand nombre des gens du monde. Ils avaient défendu la médiocrité morale contre les jansénistes; on leur a souvent reproché d'avoir popularisé la médiocrité en dévotion ; leur éducation si vantée semble avoir eu pour résultat de développer la médiocrité de caractère chez leurs élèves ; leurs collèges qui ont été célèbres comme boîtes à examens, recherchent la médiocrité scientifique; — ils voulourent défendre la médiocrité littéraire contre Boileau.
La défaite de Boileau devait donc être complète. « Il put voir tout autour de lui la préciosité renaître, et, dans les ruelles transformées en salons, les Fontenelle et les Lamotte reprendre la tradition des Balzac et des Voiture. Ce sera bien autre chose encore, quelques années plus tard, quand la marquise de Lambert
(i) H. Rtgault, op. cit., p. 229, p. 231.
et après elle Mme de Tencin seront devenues des puissances. Les premières années du xviii^ siècle rappelleront à cet égard les premières années du xvii" (1) ». Suivant Fontenclle, Mme de Tencin et l'abbé Trublet, Lamotte était l'un des plus beaux génies que la France eût possédés, et voici un exemple de la poésie philosophico-scientifique de Lamotte admirée par Fontenelle (2) :
Mm La r
La substance de ce vide Entre ce corps supposé Se répand comme un fluide ; Ce n'est qu'un plein déguisé.
La revanche de Boileau a été complète — mais de nos jours seulement; et ce ne fut pas d'ailleurs sans peine, car les romantiques l'avaient attaqué avec violence et avaient même prétendu réhabiliter quelquesunes de ses victimes. Proudhon, par contre, ne lui ménage pas son admiration, séduit qu'il est « par l'intégrité de sa raison » (3). Je crois que cette revanche doit être expliquée par des causes qui tiennent bien plutôt à la matière de la littérature qu'au contenu de la pensée.
Une révolution moderne a établi une scission fon-
(1) Brunetière, op. cit., pp. 109-110.
(2) II. RiGAULT, op. cit., p. 366 et p. 161.
(3) Proudhon. De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise, tome III, p. 390. Proudhon dit que la gloire de Boileau reparaît « à mesure que la nouvelle génération se débarrasse de la scrofule romantique » (tome VL p. 123).
2(i CHAPITRE PREMIER
damentale entre deux groupes d'écrivains : les uns se vantent d'être devenus de bons ouvriers des lettres; ils se sont formés par un long apprentissage et ils travaillent extraordinaireraent leur langue; — les autres ont continué à écrire rapidement selon le goût du jour. Brunetière définit fort heureusement le style d'un auteur « l'espèce de maîtrise que le génie exerce sur la matière de l'art d'écrire » et il ajoute : « Toutes les grandes révolutions littéraires sont des révolutions de la langue. Chez nous, en France, a bien regarder l'histoire de notre littérature, c'est la langue d'abord et en définitive, que tous les novateurs ont révolutionnée dans son fonds : Ronsard, Malherbe, Boileau, Jean-Jacques, Chateaubriand, Victor- Hugo (1). » La langue contemporaine est devenue d'autant plus difficile à manier qu'elle a abandonné les expressions vagues pour faire appel à des images bien déterminées.
Nos artistes contemporains de style sont les vrais successeurs de ce Boileau si longtemps méprisé : « Dans ce bourgeois, dit Brunetière, il y a un artiste, je veux dire un remarquable ouvrier et un théoricien scrupuleux de son art... Si quelqu'un a senti le prix de
(1) Brunetière, Etudes critiques, 2* série, 5* édition, p. 269. Il estime que l'on peut raisonner de la même manière pour la peinture et qu'en général « les grandes révolutions de i'iiistoire de l'art sont des révolutions dans le matériel même de l'art » et que notamment « c'est la technique proprement dite et peut-être uniquement que Raphaël a modifiée» au cours de sa carrière, en passant d'une manière à une autre.
la forme en poésie, c'est Boileau... C'est ce qui peut servir à rendre raison de l'estime singulière que Boileau... a toujours professée pour Voiture. Il attendit qu'il fût mort pour en déclarer les jeux de mots insipides, dans sa Satire sur l'Equivoque; et, en attendant, il lui savait gré d'avoir extrêmement travaillé ses ouvrages (1). »
Les hommes qui travaillent avec un patient labeur leurs écrits s'adressent volontairement à un public restreint; les autres écrivent pour les cafés-concerts et pour les journaux; il y a maintenant deux clientèles bien séparées et deux genres de littératures qui ne se mêlent guère. Aujourd'hui, on a peine à comprendre la grande valeur que nos pères attribuaient à Déranger. Béranger fut un intermédiaire entre Parny et les chansonniers de cafés-concerts; la position moyenne qu'il occupait ne correspond plus du tout à nos habitudes littéraires actuelles (2); nous
(1) Brunetière, Evolution des genres, pp. 105-108. On sait que la Satire sur l'Equivoque a été imprimée seulement après la mort de Boileau.
(2) « Pour le style et pour les mœurs, je parle ici des mœurs poétiques, c'est simplement un disciple de Voltaire et de Parny ; aucune qualité propre ne le distingue, si ce n'est peut-être la fatigue et l'obscurité de ses vers. Ses plaisanteries et ses gaudrioles sont, en général puisées à deux sources suspectes, l'impiété et l'obscénité... Béranger est sérieux, point naïf, souvent tendre et forcé, jamais aviné. » (Proudhon, op. cit., tome IV, p. 171). — Suivant Renan, les poésies de Béranger ne seraient, le plus souvent, que des amplifications a'écolier, qui demeurent dans les <• limbes de la vulgarité » {Questions contemporaines, p. 465 et p. 473).
voulons que l'on soit un poète préoccupé de son art ou un arrangeur de refrains vulgaires pour l'Eldorado; ses maîtres du xviii^ siècle sont oubliés comme lui, parce que ce furent, eux aussi, de médiocres ouvriers.
Les conséquences de cette transformation furent très considérables sur la pensée moderne. Les petits pamphlets que Voltaire lançait contre le christianisme sont passés de mode; peu à peu, on est descendu des encyclopédistes à M. Homais et aux rédacteurs de la Lanterne, tandis que la littérature consacrée aux questions d'histoire religieuse devenait très grave et presque austère. L'immense succès obtenu par les premiers ouvrages de Renan tint à ce que celui-ci sut trouver rapidement le ton sérieux qui convenait au sujet d'après nos idées contemporaines (1). On a cru souvent que l'esprit voltairien avait disparu le jour où la bourgeoisie avait cru nécessaire à ses intérêts de se mettre à la remorque de l'Eglise; c'est là une explication idéologique et souverainement superficielle : l'esprit voltairien a disparu quand une révolution littéraire a rendu ridicule l'outillage qu'employait Voltaire. On trouverait peu d'exemples aussi remarquables pour montrer l'influence que la matière exerce sur la pensée.
(1) On pourrait se demander si Renan ne s'est pas beaucoup inspiré de Rousseau, qui parle du christianisme d'une manière si différente de celle de ses contemporains et dont le style est si prodigieusement travaillé.
PREMIÈnES IDÉOLOGIES DU PROGRÈS
^a querelle des anciens et des modernes a eu des conséquences qui dépassèrent infiniment le domaine de l'art. La société française — fîère de ses conditions nouvelles d'existence et maintenant persuadée qu'elle avait atteint ou même dépassé les plus fameux temps célébrés par les historiens — estima qu'elle n'avait plus de modèles à aller chercher dans d'autres pays. C'était elle qui devait désormais servir de modèle à tous les peuples policés; c'était son goût qui déciderait seul de la valeur des ouvrages de l'esprit; elle entendait jouir, en toutes choses, des fruits de sa civilisation propre, sans être censurée par personne.
A la fin du xvii* siècle, les questions religieuses qui avaient passionné le pays, laissaient tout le monde indifférent, à ce point que Bossuet et Fénelon gardèrent dans leurs papiers des ouvrages importants de controverse; les sermons de Massillon ne roulent que sur la morale (1). On a supposé souvent que les persécutions exercées contre les jansénistes et les querelles assez vaines du quiétisme avaient eu une influence sur cette décadence des idées religieuses (2); je ne crois pas que cette explication soit satisfaisante.
;i) Bruxetière, Etudes critiques 5« série, pp. 162-163. Brunetière appelle même cette morale une morale toute laïque.
2 Brunetière. loc. cit., pp. 217-224.
Durant les quinze dernières années du xvii* siècle, tout le monde était à la joie de vivre; jadis le jansénisme avait fourni un moyen de soulever les problèmes de la destinée chrétienne, de combattre les solutions apportées par les casuistes prônant la religion facile et de justifier une discipline austère (1); maintenant on voulait largement profiter du bonheur que permettait l'ère nouvelle, le jansénisme fut dès lors trouvé fort ennuyeux; le nombre de ses protecteurs diminuant dans la haute société, Port-Royal fut abandonné à la fureur de ses ennemis. Je ne crois donc pas qu'il faille attribuer aux persécutions contre les jansénistes l'abaissement du niveau moral; je comprends la relation tout à rebours. Il demeura cependant quelques familles qui conservèrent les vieilles mœurs et affectèrent une moralité archaïque avec d'autant plus de morgue qu'elles étaient plus isolées; dans ces familles, le jansénisme demeura comme une protestation souvent fanatique.
Tout le monde fut alors scandalisé, non seulement de la dissolution des mœurs féminines, mais encore de l'indulgence avec laquelle la haute société traitait les émancipées. « Mademoiselle de la Force [qui s'était affichée comme la maîtresse du comédien
(1) En un mot la réforme morale du jansénisme n'aurait pas été la conséquence de sa théologie; ce serait le rapport inverse qui serait vrai. Telle me paraît avoir été l'opinion de Renan {Saint-Paul, p. 486 et Nouvelles études d'histrAre religieuse, pp. 472-473). On comprend quelle importance a cette transposition au point de vue du matérialisme historique.
Baron] tout autant qu'avec les Vendôme, était familière avec les princesses de Conti (1). » Dans une lettre du 19 novembre 1696, Dubos dit à Bayle que les dames veulent avoir pour laquais non plus des enfants, mais « les plus grands garçons et les mieux faits 1), qu'elles n'ont plus de suivantes, mais des valets de chambre (2).
Boileau eut le courage d'attaquer les femmes; mais sa satire causa un scandale énorme; Arnauld, qui était en Belgique et vivait sur d'anciennes idées, approuva la rigueur du poète; mais ses amis le prévinrent que son approbation produisait le plus mauvais effet (3). Je suppose que Bossuet se prononça contre Boileau, parce qu'il sentit le danger de braver ouvertement l'opinion de la bonne société; on sait que Bossuet a été, plus d'une fois, accusé de complaisance pour les mœurs des grands; ces complaisances tenaient, suivant Brunetière, à ce que Bossuet avait seulement « traversé ou côtoyé le monde » et n'y avait pas vécu comme Pascal : « Des choses du monde et de la cour, Bossuet n'a jamais ati que ce qu'on lui en a laissé voir ou fait voir (4). »
(1 Brunetière, loc. rit., p. 210. Le roi la contraignit ''f^pendant à s'enfermer dans un couvent de 1702 à 1713 ; lie mourut en 1724.
2' Duhos signale que le changement des mœurs s'est produit depuis environ dix suas; la consommation d'eaude-vi.^ a quadruplé et la passion du jeu est devenue extra- ^ordinaire {Bru-netièrk, loc. cit., pp. 210-211).
(3) RiGAULT. op. cit., pp. 259-260.
(4) Brunetière, op. cit., 6« série, pp. 202-203. — II îtime que « Bossuet a gardé toute sa vie de son édu-
Il est très remarquable que Bayle eût conservé du christianisme une conception pessimiste de l'homme, en sorte que Brunetière a pu dire qu'il avait maintenu la morale religieuse en la déchristianisant; suivant Bayle, l'homme doit résister aux instincts, ce qui paraîtra scandaleux plus tard; avec Fénélon, l'idée de la bonté de l'homme entre dans la haute littérature (1) et elle correspondait si bien aux tendances profondes des contemporains que l'optimisme ne devait pas tarder à dominer partout. On peut dire qu'à la fin du xvii^ siècle la terreur du péché, le respect de la chasteté et le pessimisme disparaissaient à peu près en même temps ; le christianisme s'évanouissait donc (2).
Cette société ne pouvait se passer d'une philosophie, parce qu'elle avait reçu des générations précédentes l'habitude de beaucoup raisonner, et, particulièrement, celle d'appliquer, en toutes questions, des raisonnements juridiques : c'est ainsi que les discussions sur la grâce, sur la prédestination, sur les sacrements, avaient pu occuper pendant un demisiècle une place si prépondérante dans l'histoire de la France. Une telle société n'aurait pu s'abandonner à son bonheur sans chercher à justifier sa conduite;
cation de lévite un fond de timidité, d'inexpérience et d(> gauciierie même. »
(1) Brunetière. op. cit., 5» série, pp. 157-158 et pp. 180-
(2) Sur le rôle de ces trois éléments, cf. ce que j'ai dit dans Le système historique de Renan, pp. 57-61.
elle était donc obligée de prouver qu'elle avait le droit de ne pas suivre les anciennes maximes; car si elle n'avait pu donner cette preuve, n'aurait-on pas dû la comparer à un fils de famille qui, trop pressé de jouir de l'héritage paternel, dévore les ressources du lendemain ? On fut donc très heureux de trouver des avocats habiles qui établirent doctoralement qu'on avait raison de s'amuser sans souci des conséquences (1). Ce fut l'origine de la doctrine du progrès; — Fontenelle eut le mérite de révéler à ses contemporains la possibilité d'une telle philosophie. Nul ne songeait à contester que sous Louis XIV les conditions de la vie ne fussent devenues bien plus douces pour les hautes classes qu'elles ne l'avaient été sous le roi précédent. Dès lors on avait le droit de se poser les questions suivantes : pourquoi les forces qui avaient produit cette amélioration, ne seraient-elles pas des forces résultant de la nouvelle constitution des sociétés, par suite aussi naturelles que celles du monde phjsique ? pourquoi, si elles continuaient à agir, ne donneraient-elles pas un mouvement accéléré dans le monde social comme la pesanteur en produit un dans le monde matériel ?
;i) Il n'est pas inutile d'observer que le besoin d'une apologie était d'autant plus indiqué que des signes de décadence économique se faisaient sentir à l'époque où Perrault écrivait ses Parallèles. Le prix des terres commençait à être en baisse et cette baisse devait continuer bien au delà encore du règne de Louis XIY. (D'Avenel, Histoire économique de la propriété, des salaires, des denrées et de tous les prix en général depuis l'an 1200 jusqu'en l'an 1800, tome I, pp. 387-388.
pourquoi, s'il en est ainsi, se préoccuper du sort de nouvelles générations qui sont destinées à posséder automatiquement un sort bien supérieur à celui dont on jouit aujourd'hui? Brunetière a très bien observé que l'idée de la stabilité des lois de la nature est un élément de la théorie du progrès (1); mais il faudrait encore savoir si cette idée est venue de la physique ou bien si elle ne doit pas s'expliquer uniquement par des raisons historiques; c'est cette deuxième hypothèse qui me semble être la plus vraisemblable.
Les contemporains de Fontenelle (qui popularisa cette idée de la stabilité des lois naturelles) étaient surtout frappés de voir à quel point la majesté royale avait pu s'élever au-dessus des accidents, d'une manière qui semblait définitive; ils étaient assez disposés à rapporter tous les mouvements sociaux aux impulsions que la société recevait de l'autorité royale; ils devraient donc regarder les institutions royales comme étant une force constante qui ajoutait chaque jour quelque nouvelle amélioration aux améliorations déjà acquises. La conception d'une accélération devait donc s'imposer à eux d'une manière à peu près évidente et nécessaire. On peut même se demander si la loi de l'accélération des graves ne s'était présentée à Galilée par suite d'analogies politiques; déjà de son temps la puissance des monarques était devenue assez absolue pour qu'on pût y voir un type de force constante (2).
(1) Brunetière, loc. cit., pp. 139-240.
(2) Il se peut que l'idée d'accélération, après ôtrc des-
Suivant Brunetière, l'idée du progrès dépendrait beaucoup de deux importantes thèses cartésiennes relatives à la science : la science ne se sépare point de la pratique et la science va toujours en croissant (1). Il semble, en eft'et, que de telles prémisses on doive conclure immédiatement à un progrès indéfini; mais je pense qu'on se trompe lorsqu'on attribue à ces thèses la portée scientifique que pourrait leur donner un écrivain moderne; elles n'avaient, au xvii" siècle, que la valeur qui résultait des raisons politiques sur lesquelles l'esprit les pouvait fonder, en sorte que leur importance historique doit se mesurer en partant de l'observation des phénomènes politiques.
Dès le temps de Descartes, on voyait bien que les gouvernements de nouveau modèle, avec leur pouvoir concentré et leur administration régulière, étaient en mesure d'exécuter leurs plans d'une manière à peu près exacte et qu'ils pouvaient ainsi réaliser l'union de la théorie et de la pratique. D'autre part, la puissance royale semblait infinie; on avait vu, depuis la Renaissance, tant de changements extraordinaires se produire suivant le caprice du souverain — notam-
cenduo de la politique, à la physique, siit ensuite parcouru le chemin, inverse, en sorte que la théorie de la chute accélérée des graves, due à GaHlée. ait contribué à préciser l'idée de progrès. On peut observer un phénomène analogue à propos des hypothèses évolutionnistes : elles sont nées dans la philosophie de l'histoire, mais elles ne se sont imposées aux historiens d'une manière impérieuse qu'après une excursion à travers la biologie. (1) Brunetière, op. cit., 4* série, p. 122.
ment en matière religieuse — qu'on devait croire que rien n'était impossible à la royauté; la science ne pouvait jamais manquer à des princes qui avaient ainsi aflirmé la plénitude de leur droit divin; la science devait donc croître toujours en même temps que le pouvoir de ceux qui en avaient besoin pouirégner. Après la révocation de l'édit de Nantes, ces considérations étaient encore bien plus fortes qu'au temps de Descartes; la querelle des anciens et des modernes éclata deux ans après ce grand événement qui manifestait, d'une manière si éclatante, l'omnipotence royale.
Je ne conçois pas non plus l'influence de la vulgarisation, dans cette histoire, tout à fait comme Brunetière ; d'après celui-ci, les hommes du xv!!*" siècle finissant auraient été émerveillés de savoir tant de choses ; au lieu de s'occuper, comme leurs pères, du soin de leur conscience, ils auraient préféré la science à la religion (1) et abandonné les points de vue de Bossuet pour ceux de Fontenelle. J'estime que la vulgarisation scientifique a une très grande place dans la formation de la philosophie nouvelle ; mais elle n'a pas eu une influence directe : le goût pour la vulgarisation a surtout contribué à établir un lien étroit entre la pensée des gens du monde et le cartésianisme. Il résulta de ce fait que la querelle littéraire sur les anciens et les modernes prit une portée qu'on n'aurait pu, tout d'abord, lui soupçonner ; elle
(1) Brunetikre, op. cit., 5* série, p. 225.
devint un moment de l'histoire de la philosophie. Fontanelle, qui était à la fois un bel esprit partisan des modernes, un très habile vulgarisateur et un cartésien fanatique, put ainsi exercer sur la marche des idées une action qui est en singulière contradiction avec sa médiocrité.
Pour bien comprendre cette question, n\ faut nous arrêter un instant et jeter un coup d'oeil rapide sur le cartésianisme, en recherchant les raisons qui ont pu le faire devenir une philosophie des gens du monde. Nous avons là un exemple fort remarquable de l'adoption d'une idéologie par une classe qui y trouve des formules capables d'exprimer ses tendances. Il y a peu de phénomènes plus importants que de telles adoptions, pour le vrai philosophe qui étudie les doctrines au point de vue du matérialisme historique. Le créateur d'un système opère comme un artiste qui interprète avec une extrême liberté ce qu'il observe autour de lui ; si ce système a des points d'attache suffisamment nombreux avec les idées courantes, il peut durer et devenir la doctrine favorite d'une génération ultérieure, qui y trouvera peut-être tout autre chose que ce qui avait plu aux contemporains. C'est sur cette adoption que se constitue le jugement définitif de l'histoire; ce jugement bouleverse, très souvent, l'ordre des valeurs que les premiers disciples avaient attribuées aux diverses parties de la doctrine ; il peut mettre au premier plan ce que ceux-ci avaient regardé comme secondaire.
T.e règne de Descartes commença assez tard, et
Brunetière dit même que « l'influence du cartésianisme au XVII* siècle est l'une des inventions, l'une des erreurs dont Victor Cousin a jadis infesté l'histoire de la littérature française (1)». Pendant longtemps les grands théologiens ne semblent même pas avoir compris quel rôle devait jouer la philosophie cartésienne. Ils voyaient que les gens du monde incrédules (que l'on nommait libertins) n'étaient nullement sensibles aux arguments employés par la scolastique pour prouver l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme ; ils pensaient que les raisons cartésiennes auraient plus de succès ; c'est à ce point de vue que s'est placé Bossuet dans sa lettre du 21 mai 1687 à un disciple de Malebranche et dans celle du 18 mai 1689 à Huet (2). Une fois les principes fondamentaux acceptés, les théologiens estimaient que l'ensemble de la religion ne présentait plus de très grandes difficultés.
Il est très probable que Pascal a écrit les Pensées contre les cartésiens (3). Il n'était pas professionnel en théologie et n'avait, par suite, nulle confiance dans les démonstrations scolastiques ; mais il n'appréciait pas les théories de Descartes plus que celles de la Sorbonne; c'est qu'il se plaçait sur le terrain de l'ex-
(1) Brunetière, loc. cit., p. 46.
(2) Sainte-Beuve, Port-Royal, tome V, p. 367. Brunetière, loc. cit., p. 47. Bossuët dans cette deuxième lettre, paraît regarder Descartes comme ayant suivi les Pères de l'Eglise sur beaucoup de points ; Brunetière estime que c'est un jugement assez exact (p. 49).
(3) Brunetière, op. cit., 4® série, pp. 144-149.
PREMIÈRES IDÉOLOGIES DU PROGRl S 39
périence religieuse ; celle-ci exige qu'il y ait un Dieu toujours présent et il voyait que le cartésianisme ne connaissait qu'un Dieu absent. Les raisons que Bossuet croyait suffisantes pour vaincre l'athéisme paraissaient très faibles à Pascal; c'est que l'évêque jugeait de tous les hommes comme de lui-même et ne voyait pas l'extrême différence qui existe entre le prêtre vivant au milieu des sacrements et le laïc.
Le prêtre pieux, réalisant journellement une expérience religieuse, est porté à trouver convaincantos des raisons qui paraissent faibles à l'homme qui, vivant dans le monde, est placé loin de cette expérience. Pascal écrit pour des gens qui ont gardé une bonne partie des mœurs du xvi* siècle ; ces nouveaux païens, violents, impérieux, capricieux, n'étaient pas cependant complètement fermés à toute possibilité de retour au christianisme, parce qu'ils regardaient le miracle comme étant une chose très possible ; or, le miracle est une expérience matérielle de la présence divine dans le monde. Le miracle séduit fort l'esprit de Pascal, mais il ne peut trouver place dans le cartésianisme, qui prétend tout soumettre à une mathématique universelle.
Descartes semblait encourager ceux qui regardent cette expérience comme impossible et de là vient la phrase souvent citée : « Je ne puis pardonner à Descartes ; il aurait bien voulu, dans toute sa philosophie (1), pouvoir se passer de Dieu ; mais il n'a pu
(1) Philosophie veut dire physique ; ce sens existe encore en Angleterre.
s'empêcher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement ; après cela il n'a plus que faire de Dieu » (fragment 77 dans l'édition Brunschvicg).
Sainte-Beuve a très bien compris que c'est en éloignant l'homme de Dieu que la philosophie du XVIII* siècle combattra Pascal ; à ces yeux, c'est Buffon qui, en créant une science de la nature, a le plus complètement réfuté Pascal (I). Nous savons que Diderot a étudié avec passion l'histoire naturelle dans l'espoir de rendre Dieu tout à fait inutile (2). On saura gré alors à Descartes d'avoir préparé la voie aux encyclopédistes, en réduisant Dieu à fort peu de chose, tandis qu'on cherchera à abaisser Pascal. Condorcet excellera dans l'art de rendre un grand génie ridicule, tout en le couvrant de fleurs : « Pascal, dit Sainte-Beuve, est présenté comme victime d'une superstition sordide ; sa piété vive et tendre disparait sous l'étalage des bizarreries ; Vamulette tant répétée date de là (3). »
Il ne me paraît point que les admirateurs contemporains de Pascal soient toujours fort heureux dans leur manière de l'interpréter ; ainsi, Brunetière veut que Pascal ait cherché à abaisser la raison (4). II ne
(1) Sainte-Beuve, op. cit., tome III, p. 414.
(2) J. Reinach, Diderot, p. 170.
(3) Sainte-Beuve, loc. cit., p. 412.
(4) Brunetière, loc. cit., p. 147.
faut pas confondre l'emploi scientifique de la raison avec ce qu'on nomme généralement le rationalisme; c'est cette pratique frustratoire que Pascal attaque sans merci, non seulement parce qu'il est chrétien, mais aussi parce que son esprit ne peut admettre l'emploi mal entendu de méthodes imitées des mathématiques dans les questions morales : « J'avais passé longtemps dans l'étude des sciences abstraites ; et le peu de communication qu'on en peut avoir m'en avait dégoûté. Quand j'ai commencé l'étude de l'homme, j'ai vu que ces sciences abstraites ne sont pas propres à l'homme, et que je m'égarais plus de ma condition en y pénétrant que les autres en les ignorant » (fragment 144). Il faut entendre par là qu'aux yeux de Pascal les sciences mathématiques forment un îlot fort restreint dans l'ensemble des connaissances et qu'on s'expose à une infinité d'erreurs en essayant d'imiter les raisonnements mathématiques dans les études morales.
L'esprit éminemment rigoureux de Pascal était froissé par les procédés fantaisistes et parfois charlatanesques employés par les cartésiens pour se donner l'air d'expliquer le monde. Il parle avec un souverain mépris des Principes de la philosophie qu'il rapproche des thèses de Pic de la Mirandole de omni re scibili (fragment 72); — il écrit cette ligne méprisante : « Descartes inutile et incertain » (fragment 78) ; — et encore : « Il faut dire en gros : Cela se fait par figure et mouvement, car cela est vrai. Mais de dire quels et composer la machine, cela est ridicule. Car cela est inutile et incertain et pénible. Et quand
cela serait vrai, nous n'estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine » (fragment 79). C'est au nom de la véritable science que Pascal proteste contre une prétendue physique qui était seulement propre à satisfaire la curiosité des gens du monde. Plus tard, Newton se placera au même point de vue que Pascal et il invitera les géomètres à ne point faire d'hypothèses pour expliquer la gravitation. Nous savons que cette réforme newtonienne souleva beaucoup d'objections ; et il ne manque pas même aujourd'hui de gens éclairés pour déplorer notre ignorance sur les causes des lois de la mécanique céleste. Pascal n'avait point encore la ressource de dire à ses contemporains : La preuve que toute votre prétendue philosophie est vaine et ne vaut pas une heure de peine, c'est que je résous sans elle tous les problèmes astronomiques (1). Il ne pouvait opposer aux illusions, qu'il voyait si répandues autour de lui, que la protes-
(1) Newton a exprimé au moins deux fois l'incompétence de la science en présence des mécanismes cartésiens : <i Virium causas et sedes physicas jam non expendo » ; — " Rationem liarum gravitatis proprictarum nondum potui deducere et hypothèses non flngo. » Cependant il n'osait pas nier complètement l'intérêt que présentent des considérations sur de telles causes ; on en trouve la preuve dans une lettre à Boyle et dans une autre à Bentley (Stallo, La matière et la physique moderne, p. 31 et pp. 34-35). Ce sont les successeurs qui, pourvus d'un instrument excellent et ne voyant plus l'intérêt de la philosophie cartésienne, s'émancipèrent complètement ; Côtes fit le premier une déclaration radicale ; dans sa lettre du 18 octobre 1760 {à une princesse d'Allemagne), Euler proteste encore contre cette simplification.
tation de l'homme de génie. Comme il écrivait pour lui seul, il ne se privait pas d'exprimer crûment toute la mauvaise humeur qu'il éprouvait en constatant l'enthousiasme provoqué par les belles et décevantes machines cartésiennes.
Il est souvent difficile de savoir à quelles formules Pascal serait arrivé, s'il avait pu conduire son travail à bonne fin; sa pensée demeure plus d'une fois obscure, ce qui a permis aux commentateurs de lui attribuer des opinions qui, très probablement, ne sont pas les siennes. Je ne trouve pas de grands mystères dans le fameux passage du fragment 233 que l'on a si souvent regardé comme un désaveu de la raison : « Suivez, dit-il aux libertins qui disent ne pas savoir comment ils pourraient parvenir à la foi, la manière par où [les croyants] ont commencé; c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement, même, cela vous fera croire et vous abêtira. » Pascal oppose les pratiques de piété au bel esprit. Il est très probable qu'il emploie ici à dessein, en vue de renforcer cette opposition, une de ses expressions péjoratives que les libres-penseurs ont employées, à toutes les époques, pour discréditer la dévotion. Le libertin lui répond : « Mais c'est ce que je crains. — Et pourquoi ? dit Pascal. Qu'avez-vous à perdre ? Mais pour vous montrer que cela y mène, c'est que cela diminuera les passions qui sont vos grands obstacles. » Il ne s'agit évidemment pas de rendre \e.libertin stupide, mais de l'amener à réfléchir avec sang-froid ; en efl"et Pascal a supposé, un peu plus haut, que le libertin se décide-
rait en faveur de la religion s'il pouvait librement apprécier les avantages du choix qui lui est proposé, mais que les passions le retiennent prisonnier de mauvaises habitudes. A la fin du fragment, il est question de la bassesse de la vie chrétienne, et je vois là une synonyme de l'abêtissement : « Vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices. » La question serait de savoir dans quelle mesure cette pratique dévote peut produire les effets qu'en attend Pascal ; peut-être était-elle vraiment efficace pour des hommes habitués à vivre dans une société où l'on faisait fanfaronnade d'incrédulité ; il s'agissait surtout de changer leurs fréquentations. En tout cas, cela ne comporte aucun mépris pour la raison.
Je ne puis découvrir dans le fragment 218 la moindre marque de l'indifférence avec laquelle Pascal aurait considéré les travaux faits par ses contemporains pour renouveler la théorie du mouvement planétaire. « Je trouve bon, dit-il, qu'on n'approfondisse pas l'opinion de Copernic, mais ceci...! Il importe à toute la vie de savoir si l'âme est mortelle ou immortelle. « Pascal estime que les gens du monde auraient mieux employé leur temps à réfléchir sur les destinées d'outre-tombe qu'à disserter sur des problèmes astronomiques qui dépassaient leur compétence.
Si l'on prend les choses en gros, on voit clairement que Pascal était choqué du caractère superficiel des conceptions cartésiennes, qui sont infiniment mieux appropriées à la conversation qu'à la véritable science.
Mais pourquoi ce besoin de conversation scientifique ? C'est que les hommes du xvii* siècle, ainsi que je l'ai dit plus haut, avaient été fort habitues à raisonner sur les causes. La science cartésienne n'était pas assez embarrassée de technique mathématique pour que des gens du monde, ayant reçu une bonne éducation libérale, ne pussent discuter avec les professionnels. Descartes était admirable pour improviser des explications soit des faits naturels connus, soit des expériences nouvelles qu'on lui soumettait; un homme d'esprit, familier avec les raisonnements cartésiens, pouvait trouver réponse à tout : c'est là ce qui constitue le caractère essentiel d'une bonne philosophie pour les habitués des salons.
Il me semble qu'on devrait établir un rapprochement étroit entre la physique cartésienne et les sophismes des casuistes. Dans un cas comme dans l'autre, on intercale entre l'homme et la réalité de grandes machines qui empêchent notre intelligence d'exercer ses fonctions propres; on invente des chimères très ingénieuses, qui ont un aspect plausible; on ruine la véritable raison au profit de la légèreté des rationalistes de bonne société.
En formulant sa fameuse règle du doute méthodique. Descartes n'avait fait qu'introduire dans la philosophie les habitudes de l'esprit aristocratique; Brunetière observe, très justement, que les écrivains d'origine noble ont fort peu de respect pour les traditions (1). Il semble bien que cette analogie du car-
(1) Brunetière, Evolution des genres, p. 172.
tésianisme et du scepticisme cher aux gens de qualité n'ait pas été une des moindres raisons du succès de la nouvelle philosophie.
Les personnes étrangères aux procédés de la science expérimentale ne sont pleinement satisfaites que si l'on parvient à rattacher (d'une manière qui n'ait rien de choquant) les explications à quelques principes que leur bon sens accepte sans peine; elles ne s'aperçoivent pas qu'un tel procédé comporte une grande dose de tromperie. Taine cite comme caractéristique de l'esprit cartésien cette phrase de Malebranche : « Pour atteindre la vérité, il suffit de se rendre attentif aux idées claires que chacun trouve en lui-même (1). »
Ainsi les gens d'esprit ne manquèrent pas d'embrasser avec ardeur le cartésianisme quand il leur fut apporté; cette philosophie justifie, en effet, la prétention qu'ont eue toujours les hommes du monde de parler, avec une assurance imperturbable, de choses qu'ils n'ont pas étudiées — en raison de leurs lumières naturelles.
Environ trente ans après la rédaction des Pensées, Bossuet découvrit le danger que ce rationalisme bavard faisait courir à la religion : « Sous prétexte qu'il ne faut admettre que ce qu'on entend clairement (ce qui, réduit à certaines bornes, est très véritable), chacun se donne la liberté de dire : J'entends ceci et je n'entends pas cela... Sans égard à
(1) Taine, Ancien Régime, p. 262. Cf. p. 242.
la tradition, on avance témérairement tout ce qu'on pense... Tant que le Père Malebranche n'écoutera que des flatteurs ou des gens qui, faute d'avoir pénétré le fond de la théologie, n'auront que des adorations pour ses belles expressions, il n'y aura point de remède au mal que je prévois (1). »
Cette lettre a une extrême importance pour nous, car elle nous montre l'évêque indigné par l'audace des gens qui traitent la théologie comme un sujet frivole ; ils s'attachent plus à la beauté du langage qu'aux raisons ; ils négligent d'approfondir les questions qu'ils veulent juger par le bon sens. Nous enregistrons donc ici une protestation contre la vulgarisation. Ainsi tout ce qui se rattache au cartésianisme, présente un même caractère, déjà reconnu par Pascal : c'est de la littérature qui ne conduit à rien d'utile ni de certain. L'élégance des expositions fait toute la valeur de cette philosophie.
Nous voyons encore, par les termes qu'emploie Bossuet, qu'il s'agit d'un fait tout nouveau ; l'auteur s'aperçoit qu'il se prépare un grand combat contre l'Eglise sous le nom de la philosophie cartésienne ; c'est en effet à cette époque que Fontenelle venait de publier son fameux livre sur la pluralité des mondes ; nous sommes au commencement du véritable règne de Descartes.
En y regardant de près, on reconnaît sans peine que les conceptions fondamentales de la philosophie
(1) Lettre du 21 mai 1687, dans Sainte-Beuve, op. cit., tome V, p. 3G8.
cartésienne correspondaient parfaitement à l'état d'esprit des gens de ce temps. Le cartésianisme était résolument optimiste (1); ce qui devait beaucoup plaire à une société désireuse de s'amuser librement et agacée par la rigueur du jansénisme. D'autre part, il n'3' a point de morale cartésienne (2) ; Descartes a réduit l'éthique à une règle de convenance qui prescrit de respecter les usages établis : cela était fort commode depuis que les mœurs étaient devenues peu sévères. Descartes ne semble jamais avoir été préoccupé du sens de la vie (3) ; en sa qualité d'ancien élève des jésuites, il ne devait pas beaucoup réfléchir sur le péché, et ses disciples pouvaient faire comme Renan et le supprimer (4). Sainte-Beuve dit que Descartes avait relégué la foi « comme les dieux d'Epicure dans je ne sais quels intermondes de la pensée » (5) ; cela convenait à des gens qui aspiraient à être libérés du joug chrétien.
Désormais la philosophie française demeurera marquée de caractères rationalistes, tout à fait spéciaux, qui la rendront agréable aux gens du monde ; la
(1) Brunetière, Etudes critiques, 4* série, p. 129.
(2) Brunetière, toc. cit., p. 125.
(3) Brunetière, loc. cit., p. 131.
(4) Renan, Feuilles détachées, p. 370.
(5) Sainte-Beuve, op. cit., torae III, p. 422.
l'UEMlÈRES IDÉOLOGIES DU PROCHES 49
physique cartésienne pourra être abandonnée et même déclarée ridicule par le siècle suivant, le cartésianisme restera toujours le type de la philosophie française parce qu'il était parfaitement adapté aux tendances d'une aristocratie pleine d'esprit, se piquant de raisonner et désireuse de trouver des moyens de justifier sa légèreté (1).
Le progrès sera toujours un élément essentiel du grand courant qui ira jusqu'à la démocratie moderne, parce que la doctrine du progrès permet de jouir en toute tranquillité des biens d'aujourd'hui, sans se soucier des difficultés de demain. Elle avait plu à l'ancienne société de nobles désœuvrés ; elle plaira toujours aux politiciens que la démocratie hisse au pouvoir et qui, menacés d'une chute prochaine, veulent faire profiter leurs amis de tous les avantages que procure l'Etat.
De nos jours, comme au temps de Fontenelle, la société dominante exige qu'on la mette en possession d'une science complète du monde, qui lui permette d'émettre des opinions sur toutes choses sans avoir besoin de traverser une instruction spéciale. Ce qu'elle appelle science est une manière d'inventer la nature à la manière de Descartes, et n'a aucun rapport avec l'approfondissement des problèmes que se
(1) Taine observe que les hommes du xviii* siècle « ont beau se dire sectateurs de Bacon, et rejeter les idées innées ; avec un autre point de départ que les cartésiens. ils marchent dans la même voie et, comme les cartésiens, après un léger emprunt, ils laissent là l'expérience » (op. cit. pp. 262-263).
pose la véritable science fondée sur la prosaïque réalité (1). Les hypothèses cosmologiques de Spencer ou de Hseckel amusent les personnes lettrées, comme des contes mythologiques ont amusé d'anciennes aristocraties ; mais les conséquences de l'enthousiasme provoqué par ces contes modernes sont considérables, parce que leurs lecteurs aiment à se figurer que leur esprit ^st capable de résoudre toutes les difficultés que présente la vie journalière, après avoir résolu toutes celles qui existent dans la cosmologie. De là provient la confiance insensée dans la décision des gens éclairés, qui est demeurée une des bases idéologiques de la superstition de l'Etat moderne.
De nos jours, l'idée que tout peut être soumis à une exposition parfaitement claire n'est guère moins forte que du temps de Descartes; si l'on s'avise de protester contre l'illusion du rationalisme, on passe immédiatement pour un ennemi de la démocratie. J'ai maintes fois entendu des personnes, qui se vantent de travailler au progrès, déplorer l'ensei-
(1) Renan a écrit à ce sujet quelques lignes bien significatives : « Il arriva, ce semble, à Babylone, ce qui arriverait de nos jours si les charlatans scieritifiques, soutenus par les gens du monde et les journaux, envahissaient l'Institut, le Collège de France, les facultés. Chez nous, certains besoins supérieurs aux caprices des gens du monde, l'artillerie, la fabrication des substances explosives, Vindustrie appuyée sur la science, maintiendront la science vraie. A Babylone, les farceurs l'emportèrent. » {Histoire du peuple d'Israël, tome III, pp. 179-180. Le xvii* et le xviir siècles n'avaient pas d'industrie scientifique.
gnement de Bergson et le signaler comme le plus grand danger que puisse avoir à combattre l'esprit moderne (1).
Pour nos démocrates, comme pour les beaux esprits cartésiens, le progrès ne consiste point dans l'accumulation de moyens techniques, ni même de connaissances scientifiques, mais dans l'ornement de l'esprit qui, débarrassé des préjugés, sûr de luimême et confiant dans l'avenir, s'est fait une philosophie assurant le bonheur à tous les gens qui possèdent les moyens de vivre largement. L'histoire de l'humanité est une sorte de pédagogie qui amène à passer de l'état sauvage à la vie aristocratique. « Le genre humain, disait Turgot en 1750 (2), considéré depuis son origine, paraît aux yeux d'un philosophe un tout immense qui a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès. » Condorcet, en reprenant l'œuvre inachevée de Turgot, entrera encore davantage dans cet ordre d'idées : c'est l'histoire de la pédagogie de l'humanité qu'il va essayer de nous décrire.
Quand on se place à ce point de vue, la grande question est d'apprendre aux hommes à bien raisonner, et de là provient l'extraordinaire importance que l'on attribuait à la logique. Condorcet nous pi'ésente Locke comme un des bienfaiteurs de l'esprit
(1) Il y aurait plus d'un rapprochement à établir entre Bergson et Pascal.
(2) Turgot (Collection Daire) tome II, p. 598.
humain : « Enfin Locke saisit le fil qui devait guider » la philosophie ; sa « méthode devint bientôt celle de tous les philosophes, et «'est en l'appliquant à la morale, à la politique, à l'économie politique, qu'ils sont parvenus à suivre dans ces sciences une marche presque aussi sûre que celle des sciences naturelles » (1). Parmi les projets que rêvait Condorcet pour une humanité régénérée par la Révolution, figure le perfectionnement de la langue, « si vague encore et si obscure » ; il estimait que les hommes avaient besoin d'une langue d'autant plus précise qu'ils avaient reçu une instruction moins complète (2), en sorte qu'il comptait sans doute réformer la langue populaire sur le modèle des langues appauvries dont se servait alors la bonne société. Il espérait aussi que l'on pourrait créer une langue scientifique universelle qui arriverait à rendre « la connaissance de la vérité facile et l'erreur presque impossible » (3).
(1) CoNDORCET, Tableau historique des progrès de l'esprit humain, 9* époque.
(2) CoNDORCET, op. cii., 10" époque.
(3) GoNDORCET, loc. cit. Taine pense que la langue française, en s'appauvrissant, était devenue très propre à dire clairement les choses qu'elle savait exprimer (op. cit., p. 247). Ce français appauvri était devenu la langue universelle des classes polies d'Europe et c'est probablement cette universalité de ce parler si abstrait qui faisait penser à Condorcet qu'il serait facile de créer une langue scientifique cosmopolite. Il est évident qu'une langue est d'autant plus apte à être acceptée par des peuples plus divers qu'elle est moins près des choses de la vie commune. Conrairement à l'opinion de Taine, je crois que le français
Ces préoccupations étaient fort naturelles chez des hommes qui avaient pour but de mettre un résumé des connaissances à la portée des gens du monde et de tout transformer en agréables sujets de conversation. La vulgarisation apparaît à Condorcet comme étant une des œuvres qui honorent le plus le xviii' siècle ; la longueur du passage et le ton solennel qu'il affecte montrent bien toute l'importance que l'auteur attachait à la diffusion de la philosophie : « Il se forma en Europe une classe d'hommes moins occupés encore de découvrir ou d'approfondir la vérité que de la répandre ; qui... mirent leur gloire à détruire les erreurs populaires plutôt qu'à reculer les limites des connaissances humaines, manière indirecte de servir à leurs progrès, qui n'était ni la moins périlleuse, ni la moins utile. En Angleterre, Collins et Bolingbroke, en France, Ba^ie, Fontenelle, Voltaire, Montesquieu, et les écoles formées par ces hommes célèbres, combattirent en faveur de la vérité..., employant toutes les formes, depuis la plaisanterie jusqu'au pathétique..., poursuivant dans la religion, dans l'administration, dans les mœurs, dans les lois, tout ce qui portait le caractère de l'oppression, de la dureté, de la barbarie..., prenant enfin pour cri de guerre : Raison, tolérance, humanité (1).»
du xviir siècle manque de clarté ; ce n'est qu'avec des termes particuliers, les seuls qui évoquent des images, que l'on peut exprimer vraiment l.a pensée, sans tromper son lecteur et sans se tromper soi-même.
(1) Condorcet, 9* époque. On remarquera la rancune de Condorcet contre Buffon, qu'il omet de nommer ici.
On ne saurait célébrer en termes plus enthousiastes, le passage de la littérature au journalisme, de la science au rationalisme des salons ou des assemblées parlantes, de la recherche originale à la déclamation.
Lorsque Condorcet devint un homme considérable dans le gouvernement, il jugea que le moment était venu de faire participer le peuple à ce progrès des lumières. Ses idées sur l'instruction publique ont pour nous une importance considérable, parce que nous pouvons, en les étudiant, nous rendre un compte exact de ce qu'était la notion du progrès pour les hommes du xviii^ siècle ; nous saisissons cette notion dans ses applications sociales, c'est-à-dire dans toute sa réalité complexe et vivante. Un examen sommaire des projets de Condorcet est donc nécessaire
Condorcet regardait comme évident que si l'on mettait le peuple à même de raisonner suivant les modes qui avaient été reçues dans les salons de l'Ancien Régime, le bonheur du monde serait assuré. Le plan qu'il traça, en conséquence, pour l'instruction secondaire n'a pas été regardé comme fort heureux par les spécialistes contemporains ; Compayré, qui admire cependant beaucoup les idées de l'auteur, estime que la Convention fut mal inspirée en suivant trop les indications de Condorcet sur ce point ; les écoles centrales échouèrent, parce que c'étaient « des établissements mal définis, où l'enseignement était trop vaste, les programmes trop touffus, où
l'élève devait, semble-t-il, s'instruire à discuter de omni re scibili » (1). Compayré ne me paraît point bien comprendre la pensée de Condorcet.
Celui-ci ne se proposait point de former des agriculteurs, des industriels, des ingénieurs, des géomètres, des savants; il voulait « former des hommes éclairés » (2); et il exposait, dans son rapport, qu'il s'était inspiré, pour choisir les objets d'étude, de la philosophie du xviii* siècle « libre de toutes les chaînes, affranchie de toute autorité, de toute habitude ancienne ». Cette philosophie, « en éclairant la génération contemporaine, présage, prépare et devance déjà la raison supérieure à laquelle les progrès n/cessaires du genre humain appellent les générations futures » (3).
S'inspirer de la philosophie du xviii' siècle, former des esprits éclairés, nous savons ce que cela signifie : c'est ■s'ulgariser les connaissances de manière à mettre les jeunes républicains en état de tenir une place honorable dans une société constituée suivant les conceptions de l'Ancien Régime; c'est vouloir que la démocratie se modèle sur la noblesse disparue; c'est placer les nouveaux maîtres au rang mondain qu'occupaient leurs prédécesseurs. Il fallait, pour obtenir ce résultat, donner aux hommes une teinture
(1) Condorcet, Rapport et projet de décret sur l'organisation générale de l'instruction publique, préface par Compayré, p. xviii.
(2^ Condorcet, op. cit., p. 25.
t^^ ConoRCET. op. cit., p. 29.
de toutes sortes de savoirs, et c'est dans ce but que les écoles centrales étaient conçues. Condorcet parle avec un grand mépris des langues anciennes; c'est que le grec et le latin ne doivent pas pluis servir aux gens qui tiennent à briller dans une société démocratique, qu'ils n'ont servi à ceux qui avaient brillé dans les salons (1); nous avons ici le dernier écho de la querelle des anciens et des modernes; ce sont ces derniers qui avaient triomphé dans le monde fréquf^nté par Condorcet, et notre réformateur prend ses idées dans le passé
Condorcet pensait qu'il serait très facile d'obtenir, dans les nouvelles écoles, des résultats beaucoup plus satisfaisants que ceux qu'on obtenait dans les anciens collèges, grâce à l'emploi de tableaux synoptiques (2) dont il nous entretient en ces termes : « Nous exposerons comment, à l'aide d'un petit nombre de ces
(1) Les raisons que donne Condorcet ne sont point pour nous arrêter ; il est fort rare, en effet, que dans des questions de ce genre on fasse valoir les vrais motifs ; ri prétend que les livres des anciens sont remplis d'erreurs et qu'une éloquence, excellente pour un peuple qui se gouvernait lui-même dans ses assemblées générales, est dangereuse pour un peuple soumis à un régime parlementaire ; il ne faut pas que les représentants se laissent entraîner par leurs sentiments personnels ; ils doivent obéir à la seu'e raison, sinon ils trahiraient leurs devoirs. (op. cit., pp. 27-2o).
(2) Dupont de Nemours nous a laissé un tableau de c ■ genre sous le titre : Abréjé des principes de Véconomi politique (Physiocrates, collection Daire, pp. 367-385). Cet exemple ne donne pas une haute idée de ce qu'on peul apprendre par le procédé que Condorcet admire si naïvement.
tableaux, dont il serait facile d'apprendre l'usage, les hommes qui n'ont pu s'élever assez au-dessus de l'instruction la plus élémentaire, pour se rendre propres les connaissances de détails utiles dans la vie commune, pourront les retrouver à volonté lorsqu'ils en éprouveront le besoin ; comment enfin l'usage de ces mêmes méthodes peut faciliter l'instruction élémentaire, dans tous les genres où cette instruction se fonde soit sur un ordre systématique de vérité, soit sur une suite d'observations ou de faits (1). » Il est possible, en effet, par une telle méthode, de faire parcourir aux élèves une encyclopédie; et si on les a exercés à parler à tort et à travers de omni re scibili, on peut mettre des hommes à même de faire un article de journal ou un discours au parlement sur des matières qu'ils connaissent mal.
Nous arriverons ainsi au dernier terme de la vulgarisation; les moyens qu'indique Condorcet sont aussi ceux qu'emploient les cancres pour préparer les examens : voilà un bel idéal démocratique.
rBy Notre auteur nous a appris quel but il espérait pouvoir atteindre par l'enseignement populaire; cela mérite un court exposé : « On peut instruire, dit-il, la masse entière d'une peuple, de tout ce que chaque homme a besoin de savoir pour l'économie domestique, pour l'administration de ses affaires, pour le
(1) Condorcet, Tableau historique, 10" époque.
libre développement de son industrie et de ses facultés; pour connaître ses droits, les défendre et les exercer; pour être instruit de ses devoirs, pour pouvoir les bien remplir; pour juger ses actions et celles des autres d'après ses propres lumières et n'être étranger à aucun des sentiments élevés ou délicats qui honorent la nature humaine. » Arrêtons-nous ici provisoirement. Taine était choqué de voir quelle uniformité le xviii* siècle supposait dans l'humanité : « Les personnages ne sont que des mannequins bien appris, et le plus souvent des trompettes par lesquels l'auteur lance au public ses déclamations. Grecs, Romains, chevaliers du Moyen Age, Turcs, Arabes, Péruviens, Guébres, Byzantins, ils sont tous la même mécanique à tirades. Et le public... fait un succès à tous les paysans, manœuvres, nègres. Brésiliens, Parsis, Malabares, qui viennent lui débiter leurs amplifications (1). » — « Il semble que pour [la littérature] il n'y ait que des salons et des gens de lettres (2). » Il s'agit de vulgariser tellement la manière d'exprimer les « sentiments élevés ou délicats qui honorent la nature humaine », que dans la moindre réunion de village on trouve une succursale du salon de Mme Geoffrin ; et alors le monde sera transformé suivant le modèle que les romans et les tragédies ont construit aux applaudissements d'un public frivole et lettré.
Reprenons maintenant la suite des bienfaits de
(1) Taine, op. cit., pp. 258-259.
(2) Taine, op. cit., p. 261.
l'instruction élémentaire : <( Ne point dépendre aveuglément de ceux à qui il est obligé de confier le soin de ses affaires ou l'exercice de ses droits; être en état de les choisir et de les surveiller. » L'expérience contemporaine a montré que la vulgarisation des connaissances ne rend point le peuple capable de choisir et de surveiller ses prétendus représentants; ce résultat n'offre rien de bien paradoxal; on peut même présumer que plus on marchera dans la voie démocratique, moins ce contrôle sera efficace.
L'opinion politique se fabrique au moyen des journaux, comme se fabrique une mode quelconque, une réputation littéraire ou la valeur commerciale d'un produit pharmaceutique; la démocratie a systématisé des procédés qui existaient avant elle et n'a rien inventé; elle est ici, comme en toutes choses, l'héritière idéologique du xviii* siècle. L'identité de H presse actuelle et du monde des anciens salons ne frappe pas les yeux parce que nous sommes choqués de la grossièreté de nos journaux contemporains et que nous voyons un peu trop le passé à travers la légende. Il n'y a pas, au fond, une si grande différence de talent entre nos grands journalistes actuels et les encyclopédistes; quant à leurs mœurs, elles se ressemblent d'une manière malheureusement étonnante. Dans un temps comme dans l'autre, on se contente de raisons frivoles, on fait un grand étalage de nobles sentiments et on admire la Science (1). Il n'y a aucune raison pour que l'opinion
(1) Pour juger Diderot d'une manière équitable, il ne
faite par la presse soit de meilleure qualité que celle qui était jadis fabriquée par les salons philosophiques.
Nous ne nous exposerons pas beaucoup en disant que toute éducation ayant pour objet de faire participer le peuple aux manières de raisonner empruntées par la bourgeoisie à l'ancienne noblesse, ne saurait être utile au prolétariat. Je suppose que nos grands pédagogues pensent là-dessus exactement comme moi, et que c'est pour cette raison qu'ils empoisonnent l'école primaire de tant de vieilles idées.
Condorcet espérait que l'instruction ferait disparaître toutes les illusions ayant un caractère magique : « N'être plus dupe, dit-il, de ces erreurs populaires qui tourmentent la vie de craintes superstitieuses ou d'espérances chimériques; se défendre contre les préjugés avec les seules forces de la raison; enfin échapper aux prestiges du charlatanisme qui tendrait des pièges à sa fortune, à sa santé, à la liberté de ses opinions et de sa conscience, sous prétexte de l'enrichir, de le guérir et de le sauver. »
Dans ces dernières paroles, l'auteur fait évidemment allusion à Cagliostro, à Mesmer et aux Illuminés qui eurent un si grand succès à la fin du xviii^ siècle. Jusqu'ici les charlatanismes de ce genre n'ont pas eu une notable influence sur le peuple;
faut pas le comparer à Montesquieu, Buffon ou Rousseau, mais aux grands brasseurs d'articles modernes : « Il écrit sur toutes choses indifféremment, avec le même aplomb, sans règle et sans choix, sans ordre ni mesure, à bride abattue ». dit Brunetière {Evolution des genres, p. 153).
mais il se peut que ce soit surtout parce qu'il ne les connaît guère; il est, en effet, très douteux que le genre d'enseignement qu'on lui donne soit de nature à le préserver de ces folies. Les savants les plus authentiques de notre époque ont été dupes des spirites, et on ne saurait cependant contester que Crookes et Richet connaissent la méthode scientifique ! Nous ne saurions prévoir ce que pourrait produire une vulgarisation habile de l'occultisme faite par la grande presse (1). Il ne faut pas oublier que Benoît Malon était un adepte de ces extravagances; et il n'était pas éloigné de les annexer au « socialisme intégral » qui n'eût pas perdu grand' chose à ce mélange (2). La facilité avec laquelle tous les inventeurs des remèdes nouveaux trouvent une large clientèle dans la petite bourgeoisie, montre que les croyances les plus absurdes peuvent obtenir du crédit, pour peu qu'elles se donnent une apparence scientifique.
(1) «Il n'est pas ridicule de supposer que nous approchons en ces matières de découvertes capitales », lit-on dans le Petit Parisien du 22 mars 1910.
,2) Il n'est pas inutile de rappeler ici un jugement parfaitement justifié porté sur « le grand homme » par Gabriel Deville en 1896 : « Il nt un sort à tous les termes pédants, aux mots rébarbatifs qu'avec beaucoup de chance on rencontre normalement une fois tous les dix ans, découvrit plusieurs fois l'Amérique avec une satisfaction d'orgueil toujours nouvelle, et saupoudra le tout d'un extraordinaire latin. Le résultat a été la confection d'un socialisme bon tout au plus pour les francs-maçons et les spirites. » 'Principes socialistes, p. xxv).
Il semblerait que Condorcet eût été meilleur prophète en ce qui touche le catholicisme; c'est bien à lui qu'il fait allusion dans les premières lignes du dernier fragment. On admet généralement que le développement de l'école primaire est très dangereux pour l'Eglise; Renan écrivait, il y a vingt-cinq ans : « Le rationalisme populaire, conséquence inévitable des progrès de l'instruction publique et des institutions démocratiques, rend les temples déserts, multiplie les mariages et les funérailles purement civils (1). »
La politique scolaire suivie par la troisième République a mis chaque jour en conflit le clergé et les représentants officiels de la démocratie. L'Eglise a pris, tout entière, fait et cause pour les congrégations enseignantes dont les intérêts étaient lésés par l'enseignement laïque; elle a conduit des campagnes violentes dans l'espoir d'obtenir l'abrogation de lois que les républicains regardent comme intangibles; aucune défaite ne l'a découragée et elle espère encore triompher. C'est ainsi que le cléricalisme demeure toujours l'ennemi pour la démocratie, et que celle-ci s'eff'orce de lui enlever sa clientèle. Les républicains ont été dénoncés comme étant les ennemis de Dieu, en sorte que la concurrence scolaire a engendré une lutte sur les croyances; l'incrédulité est devenue un élément essentiel du programme républicain depuis que les institutions scolaires de la République n'ont
(1) Renan, Marc-Aurèle, p. 641.
pu être utilement défendues que par une propagande anticatholique.
L'Eglise a rendu cette propagande facile parce qu'elle a confiô sa défense à des Homais de sacristie, qui ont cru habile de donner au peuple un enseignement que les chrétiens instruits trouveraient révoltant s'il s'adressait à leurs fils : la doctrine de la Providence est descendue au niveau de l'intelligence de sauvages; leur conception de la nature est celle des fétichistes; le miracle a été déshonoré par un charlatanisme digne de marchands de drogues. L'instruction primaire a permis de mettre entre les mains du peuple des livres et des journaux qui lui ont montré que les gens de la Croix et du Pèlerin se moquent de lui. La presse cléricale, dans son aveuglement, a donné à ses adversaires des moyens faciles de montrer la stupidité, la mauvaise foi et l'ignorance crasse des écrivains qui se donnent le titre
amis de Dieu.
La vulgarisation des connaissances scientifiques crée, certainement, de sérieuses difficultés au christianisme, qui a beaucoup trop parfois lié sa théologie à des conceptions médiévales de la nature; mais ces difficultés ont été rendues particulièrement graves chez nous par suite des conditions de la lutte engagée par l'Eglise pour la défense de ses congrégations enseignantes. La partie de la bourgeoisie qui possède une culture un peu élevée, est beaucoup moins hostile à l'Eglise que le peuple, parce qu'elle n'a pas été mise en demeure d'identifier l'Evangile et
64 CHAPITHE PREMIER
le Pèlerin (1) ; les prêtres qui s'adressent à elle, prennent presque toujours la précaution de se déclarer les adversaires des Homais de sacristie qui conduisent la campagne politique dans les classes pauvres.
(1) Les catholiques instruits ne connaissent de théologie que ce qu'ils peuvent rencontrer dans les œuvres littéraires du xvn« siècle et elle ne leur semble nullement indigne de l'homme moderne.
Bourgeoisie conquérante
/. — Création des administrations royales. — Croissance d'une classe de commis. — Importance de la bonne adminisl ration. — Besoin de tianquillité. — Contrôle fiscal des Parlements.
//. — Caractères de l'idéologie d'une classe de commis. —
— Grande liberté laissée aux théonciens. — Passage à la pratique en trois grands courants.
III. — Théories contractuelles. — Obscurité du livre de Rousseau. — Raisons du succès d'une doctrine abstraite.
— Origines des idées contractuelles et le système de Locke. — Entente des associés. — La volonté générale.
— Interprétations contradictoires du Contrat social.
IV. — Les physîocrates. — Leurs conceptions administratives. — Leur théorie de la proptiété et des fondations.
— Succès de leur système juridique après la Révolution.
V. — Les gens de lettres. — Leur influence vlej^t de la place que leur fait la noblesse. — Leur véritable rôle dans l'aristocratie. — Absence d'esprit critique.
Pour bien comprendre Içs idées que le xviii' siècle se formait, il faut partir de ce fait que la France était, )eu à peu, conquise par une oligarchie bourgeoise
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6b CHAPITRE II
que la royauté avait créée pour son service et qui devait la mener à la ruine.
Cournot, qui fut si souvent un philosophe de l'histoire très perspicace, a signalé la folie qui poussa les Bourbons à faire disparaître tout ce qui gênait leur pouvoir absolu de manière que, « le prestige de la royauté une fois détruit, toutes les autres institutions vraiment gouvernementales fussent aussi frappées de mort et qu'il ne restât plus qu'une machine administrative à l'usage de tous les gouvernements. En voulant diviniser la royauté ou la modeler sur un type plus asiatique qu'européen [Louis XIV] en a fait une idole exposée au mépris des peuples dès qu'elle cesserait d'être l'objet d'un culte sincère (1). Il a fondé en France, peut-être pour toujours, la monarchie administrative, dont il n'entendait faire qu'un instrument, et il a perdu la royauté qui pour lui était le but. En ce sens, le règne de Louis XIV est gros de la Révolution française » (2).
Généralement, nos démocrates raisonnent tout autrement que Cournot et ils admirent ce qu'il déplore, parce qu'ils n'aperçoivent dans l'histoire de France qu'une longue préparation au règne de leur classe;
(1) Je pense que Cournot pensait, en écrivant cela, à de curieuses réflexions que Tocqueville a faites sur le caractère spécial que présentait, suivant lui, la soumission des Français à leur roi ; ils obéissaient plutôt par amour que par contrainte. {L'Ancien Régime et la Révolution, édition des œuvres complètes, p. 176).
(2) GouHNOT, Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes, tome I, p. 414.
ils sont impatients de voir demeurer trop longtemps debout des institutions qui leur seraient désagréables s'il leur fallait les subir aujourd'hui; ils jugent le passé en avocats du régime bourgeois. En conséquence, ils distribuent l'éloge ou le blâme aux hommes politiques suivant que ceux-ci leur semblent avoir été favorables ou défavorables aux intérêts futurs de la bourgeoisie; plus un souverain ou un ministre aura été aveuglé par les intérêts du moment et aura compromis l'avenir de la royauté, plus il sera grand aux yeux de nos bourgeois.
C'est ainsi que Richelieu continue à recevoir les hommages enthousiastes de nos écrivains contemporains. « Grand niveleur et précurseur de l'œuvre démocratique, il abolirait les pouvoirs intermédiaires qui obstruaient, de leur dangereuse inutilité, les relations entre le Roi et les peuples. » C'est en ces termes que résume son programme Gabriel Hanotaux, que l'on peut compter parmi les cuistres les plus distingués de la littérature contemporaine (1).
(1) G. Hanotaux, Histoire du cardinal de Richelieu, tome II, p. 483.» — L'auteur est très monté contre les protestants qu'il doit sacrifier à la gloire du grand précurseur de l'œuvre démocratique. — Brunetière s'explique par les préjugés nobiliaires de Montesquieu la critique que celuici fait de Richelieu et de Louvois. (Etudes critiques, 4* série, p. 246). Dira-t-on aussi que Mably a été égaré par des idées aristocratiques ? Il a cependant écrit que « Richelieu n'avait aucune des vertus ni même des lumières qu'on doit désirer dans ceux qui sont à la tête des affaires d'un grand royaume. » (Observations sur l'histoire de France. livre VIII. chap. 6.)
Les créateurs de la monarchie administrative n'avaient eu aucun pressentiment des conséquences que devait produire le système qu'ils imposaient à la France féodale avec tant de violence; dans aucun cas l'historien ne pourrait appliquer plus exactement cette parole de Renan : « On ne sait jamais ce que l'on fonde (1). » Les premiers rois qui voulurent rendre leur pouvoir absolu, crurent qu'ils n'avaient rien de mieux à faire que de copier les institutions ecclésiastiques; ils avaient sous les yeux un absolutisme qui était consacré par l'expérience : « Ils s'attachèrent à honorer le mérite plutôt que le rang et la naissance; ils développèrent l'instruction; ils invitèrent à leur cour tous les hommes de talent, de quelque condition qu'ils fussent; ils relevèrent la justice et les tribunaux; ils accordèrent les plus hautes places, jusqu'ici réservées à la noblesse guerrière, aux hommes de loi et aux ecclésiastiques. Les princes qui jouèrent ce rôle avec le plus d'adresse furent Henri VII d'Angleterre, Louis XI de France, et Ferdinand le Catholique. De ces trois mages, comme Bacon les appelle, Ferdinand fut le maître en habileté; il paraît à Machiavel le type vivant d'un de ces princes de la nouvelle école, que sa peî-spicacité l'amenait à reconnaître comme le remède nécessaire de ces temps (2). »
La politique royale ne produisit point partout les
(1) Renan, Histoire du peuple d'Israël, tome IV, p. 147.
(2) Gervinus, Introduction à l'histoire du XIX' siècle, trad. franc., pp. 26-27.
mêmes conséquences; en France, elles furent tout à fait extraordinaires, parce que le pouvoir eut plus d'esprit de suite et surtout parce que le nombre des commis devint assez grand pour former le noyau d'une classe administrative.
L'Eglise, en ctioisissant des dignitaires parmi de petites gens, n'avait point modifié la structure sociale des pays catholiques, pas plus que les souverains orientaux n'ébranlent l'esclavage en transformant leurs serviteurs en vizirs tout puissants; certains individus acquièrent ainsi une certaine importance, en profitant de hasards heureux, mais ils demeurent isolés et les classes ne s'altèrent point.
D ne faut pas oublier que le grand but poursuivi par l'Eglise, d'une manière plus ou moins consciente et presque toujours uniforme, a été, depuis Grégoire YII, d'infuser quelque chose de l'esprit monastique au clergé séculier; elle empêchait ainsi ses forces de se diffuser dans les groupes sociaux qui vivaient à côté d'elle (pour la servir et l'exploiter au besoin). On pourrait dire que la politique royale en France aurait eu une tendance opposée et qu'elle aurait cherché à provoquer cette diffusion : alors même que les fonctions ne furent pas transformées en privilèges transmissibles comme des patrimoines, elles furent réservées, pour une très grande partie, aux hommes d'une classe qui élevait ses enfants en vue des services de l'Etat et qui trouvait des protecteurs pour eux parmi les dignitaires actuels. Les commis royaux engendraient des familles et des clans de fonctionnaires; plus leur nombre devenait
considérable, plus la solidité de ces groupes devenait grande; ce phénomène se reproduit, d'ailleurs, sous nos yeux, dans les compagnies de chemins de fer, qui tendent à recruter leur personnel dans les familles de leurs employés (1).
Lorsque l'autorité royale fut parfaitement assise et qu'ainsi les fonctionnaires furent assurés d'avoir une existence plus tranquille, toute cette organisation apparut comme aussi stable que si une constitution avait partagé les avenues du pouvoir entre un certain nombre de familles. Celles qui fournissaient des commis à l'Etat se trouvaient posséder une sorte de droit au travail; elles se regardèrent comme nécessaires; et elles acquirent des manières de penser en rapport avec leur rôle. Les fondateurs du régime avaient cru créer seulement une hiérarchie de commis habiles, indépendants des traditions féodales et destinés à être soumis, avec le plus grand dévouement, au roi qui les avait tirés du néant; ils espéraient pouvoir se débarrasser facilement des entraves que la noblesse et les villes privilégiées opposaient à leur absolutisme; — mais peu à peu s'élevait devant eux une force nouvelle qui les gêna plus que les anciennes forces. D'une manière presque mécanique, les commis du roi en arrivaient à acquérir la richesse, la puissance et les honneurs d'une classe souveraine. Le pouvoir royal était, à tout instant, arrêté par la résistance de gens que la cour voulait s'obstiner à
(1) P. Leroy-Beaulieu dans les Débats du 28 novembre
traiter comme de simples serviteurs, mais qui se trouvaient être en mesure d'imposer leurs volontés à leur maître.
Les paroles de Louis XV étaient, au moins, aussi impérieuses que celles de son aïeul, mais, en fait, il ne se résolvait que rarement à mettre ses actes en rapport avec ses hautaines déclarations. Par exemple, au lit de justice de 1766, le roi dit aux membres du Parlement : « Les magistrats sont mes officiers chargés de m'acquitter du devoir vraiment royal de rendre la justice à mes sujets, fonction qui les attache à ma personne et qui les rendra toujours recommandables à mes yeux... C'est en ma personne seule que réside la puissance souveraine dont le caractère propre est l'esprit de conseil, de justice et de raison; c'est de moi seul que mes cours tiennent leur existence et leur autorité; la plénitude de cette autorité, qu'elles n'exercent qu'en mon nom, demeure toujours en moi; c'est à moi seul qu'appartient le pouvoir législatif sans dépendance et sans partage... Mon peuple n'est qu'un avec moi, et les droits et les intérêts de la nation, dont on ose faire un corps séparé du monarque, sont nécessairement unis avec les miens et ne reposent qu'en mes mains. » On ne pouvait guère présenter une théorie plus complète du pouvoir autocratique; le gouvernement, pour donner plus de solennité encore à ses déclarations, envoya la harangue royale à tous les Parlements (1);
(1) RocQUAiN, L'esprit révolutionnaire avant la Révolution, p. 257. Déjà en i759, il y avait eu une affirmation très
mais l'année suivante, tout était oublié et c'était le Parlement qui avait gain de cause dans l'affaire de Bretagne, origine de tout ce tapage.
Il n'est pas très difficile de se rendre compte des raisons qui donnaient une force si grande et si paradoxale à ces cours de justice, noyau de l'oligarchie bourgeoise.
a) L'administration de l'Ancien Régime avait eu pour base le besoin que tout le monde avait éprouvé de faire pénétrer dans les diverses branches de l'activité nationale des procédés judiciaires. En face des caprices des grands seigneurs et de l'arbitraire du contentieux ecclésiastique, s'était dressée une puissance se donnant pour mission de corriger les abus et empiétant sur les anciennes autorités, chaque fois que celles-ci commettaient des excès capables de révolter la conscience des hommes instruits; le prestige des fonctionnaires royaux tenait surtout à ce
analogue du pouvoir absolu (p. 217). Le comte de Tocqueville estime que « jamais le Parlement n'avait vu sortir de la bouclie du roi des paroles aussi fermes » que celles de 1766. « La redoutable opposition des Parlements, semence des révolutions futures, allait être domptée par l'autorité absolue si le monarque eût persévéré dans un système de fermeté » {Histoire philosophique du règne de Louis XV, tome II, pp. 445-446). Le comte de Tocqueville (père de l'auteur de la Démocratie en Amérique) avait été préfet sous la Restauration et pair de France ; les préfectures n'étaient pas confiées, à cette époque, à des gens semblables à ceux qui les occupent aujourd'hui ! Il m'a semblé que ses opinions avaient une importance considérable.
qu'ils représentaient une justice relativement éclairée, impartiale et préoccupée des intérêts généraux. Il était résulté de cette situation de très grosses complications dans la pratique; le mélange continuel des attributions administratives et judiciaires choque nos habitudes modernes; ce mélange fut un des éléments fondamentaux de cette histoire; les employés actuels de l'Etat n'ont plus l'autorité que tiraient leurs prédécesseurs de leurs caractères de juges.
Dans un pays qui n'a point de lois politiques, tout repose sur la régularité des services administratifs; l'indépendance des fonctionnaires peut seule donner une garantie aux citoyens. Bien qu'aujourd'hui cette indépendance ait beaucoup diminué et que nous jouissions des bienfaits du régime parlementaire, la relative indépendance du fonctionnaire est encore un élément fort important de notre vie nationale. On comprend donc l'immense désarroi qu'apportaient dans les esprits de nos pères les mesures prises par le gouvernement contre les premiers dignitaires de l'administration, contre les membres du Parlement de Paris. Il était assez facile de faire peur à Louis XV; mais il n'est pas douteux qu'on ne le trompait point quand on lui disait que le mécontentement provoqué par de telles mesures troublait toute la France.
Il me semble qu'on ne tient pas toujours assez compte, dans cette histoire, d'un fait fort singulier : jusqu'aux derniers jours jde l'Ancien Régime, on continua à se croire obligé de suivre certaines traditions qui nous semblent souvent quelque peu ab-
surdes (1). Choiseul s'attira beaucoup d'ennemis pour avoir abandonné les principes de Richelieu et de Louis XIV et avoir voulu rapprocher la France de l'Autriche; Marie-Antoinette fut l'objet de haines tenant aux préjugés antiautrichiens de la cour, — Pour respecter les principes posés au xvii* siècle, on crut qu'il était nécessaire de persécuter les protestants et les jansénites, encore que les ministres fussent devenus incrédules. — Tocqueville observe que la royauté, à la veille de la Révolution, continuait à craindre de voir la noblesse recommencer les troubles de la Fronde, chacun raisonnant d'après de très anciennes situations sociales (2). On comprend donc que la royauté ait eu peur de trop ébranler un édifice administratif qui lui avait rendu tant de services et qui pouvait encore l'aider à vaincre des forces particulières.
b) Les hommes du xviii* siècle aimaient avant tout la tranquillité; Louis XV n'était pas une exception à ce point de vue. Nous voyons aujourd'hui les très hautes classes sacrifier, elles aussi, tout à leur tran-
(1) Turgot est très frappé de l'espèce de loi d'inertie qui entraîne les peuples et les gouvernements bien au delà du but qui correspond à, leurs vrais intérêts ; il estime, par exemple, que la haine de l'Europe contre Louis XIV faillit être funeste à nos ennemis eux-mêmes et que la reine Anne, en faisant la paix, sauva l'Europe entière encore plus que la France » ; et cependant, observe-t-il, « son peuple l'accusa de faiblesse et de trahison. » (Turgot, tome II, p. 673.)
(2) Tocqueville, op. cit., p. 210.
quillité et uniquement occupées à s'assurer un repos de quelques jours. Ce fut seulement à l'époque de Maupeou que le roi eut assez d'énergie pour tenir tête à l'orage; après deux ans d'une opposition très violente, la lassitude se produisit dans l'opinion et on ne songea plus au coup d'Etat de 1771, qui avait supprimé l'ancienne magistrature; on trouva que ces disputes ne valaient pas le trouble qu'elles apportaient dans la vie joyeuse (1); antérieurement, c'était le roi qui s'était lassé le premier.
En 1753, la Grand'Chambre ayant été exilée, on avait créé une chambre des vacations pour la remplacer; mais le Châtelet refusait de lui obéir et de faire exécuter ses arrêts; « la royauté se sent vaincue par cette force d'inertie qu'on lui oppose de tous côtés; il faut traiter avec le Parlement » (2); on profita de la naissance d'un petit-fils du roi pout rappeler les magistrats; on alla jusqu'à abandonner les évêques que la cour avait jusque-là soutenus; c'était, en effet, la querelle religieuse qui avait amené le conflit. En
(1) RocQUAiN, op. cit., p. 309. — Rousseau prétend qu'en 1753 les disputes soulevées par l'introduction des opéras italiens détournèrent l'attention du conflit qui existait alors entre le Parlement et le clergé : sa lettre sur la musique française aurait été un grand événement politique ; toute la nation se souleva contre le contempteur des opéras nationaux. « Quand on lira que cette brochure a peut-être empêclié une révolution dans l'Etat, on croira rêver » {Confessions, livre viii). Sous l'exagération habituelle de Rousseau, il y a cependant ' une observation exacte des mœurs contemporaines.
(2) Comte de Tocqueville, lac. cit., pp. 121-123.
1756, le roi revient à son ancienne politique; nouvelles difficultés; démission des parlementaires; l'année suivante, a lieu l'attentat de Damiens et on oublie les luttes, pour quelque temps. Cependant elles recommencent en 1759; les malheurs de la guerre amènent le gouvernement à agir avec prudence et les ijésuites furent les victimes de la réconciliation (arrêts de 1761 et 1762; édit de 1764). J'ai déjà dit que le lit de justice de 1766 ne produisit pas de résultats durables.
Durant tous ces conflits, l'autorité perdait d'autant plus de prestige qu'elle affectait de prendre des allures plus hautaines; le cérémonial des lits de justice était profondément humiliant pour des magistrats d'un ordre si élevé, que l'opinion générale entourait d'un si grand respect. Le roi les traitait presque comme des gamins recevant une réprimande d'un maître d'école; plus l'humiliation avait été considérable, plus le public applaudissait aux hardies protestations qui suivaient d'ordinaire ces cérémonies. « 11 y a danger pour un gouvernement faible, dit le comte de Tocqueville, à déployer une force qu'il ne saura pas soutenir (1) » ; il y a peut-être encore plus de danger à vouloir humilier des gens que la nation honore, et qui sortent grandis des épreuves qu'on leur fait subir.
On pourrait dire que l'article fondamental des lois françaises était alors que le gouvernement devait
(1) Comte de Tocqueville, loc. cit., p. 446.
LA BOURGEOISIE CONQUERANTE /7
s'arrêter devant la moindre résistance que lui opposait l'oligarchie bourgeoise, — car telle était la pratique courante.
c) Les familles qui fournissaient des dignitaires aux grands Parlements devenaient riches et elles pouvaient supporter des pertes assez importantes quand leur orgueil était en jeu; les exils des parlementaires étaient gênants et onéreux, mais ils étaient subis par point d'honneur; on vit plusieurs fois des groupes de magistrats menacer de dorner leur démission et même la donner. Ce sont là des mœurs que nous ne comprenons plus facilement. Sans doute, on pourrait relever chez ces hommes de loi bien des faiblesses et même certaines lâchetés; l'indépendance absolue ne pouvait être qu'une exception; mais c'est sur des faits rares et frappants que se forment, d'ordinaire, les idéologies — et non sur des faits moyens.
Dans un très grand nombre de cas, l'opposition du Parlement se rapportait à des mesures fiscales; les auteurs modernes se demandent souvent en vertu de quel mandat cette opposition pouvait se justifier; il me semble que personne n'était mieux placé que les hommes les plus notables du Tiers-Etat pour défendre les intérêts généraux des contribuables; il n'y avait nul besoin de mandat explicite pour cela; le titre économique justifiait pleinement leurs protestations.
Il arrivait cependant quelquefois que les intérêts des magistrats se trouvaient en opposition avec ceux
de l'ensemble du pays; cela se manifesta surtout sous le règne de Louis XVI quand Turgot voulut appliquer les idées des physiocrates et faire des réformes favorables à la production; à ce moment apparut clairement l'insuffisance du contrôle des corps de justice qui représentaient les intérêts d'une oligarchie urbaine, très peu disposée à subir des réductions dans ses privilèges. .
Turgot avait conseillé au roi de ne pas restaurer les Parlements supprimés par Louis XV; mais il fut seul de son avis dans le conseil avec le maréchal de Muy. Il proposa de constituer une assemblée élue qui aurait discuté la répartition de l'impôt entre les provinces, aurait décidé les grands travaux publics à entreprendre et aurait accordé des subventions aux autorités locales, soit en raison de calamités, soit en raison d'oeuvres d'intérêt général trop lourdes pour leurs budgets.
Turgot désirait que les diverses assemblées électives représentassent une oligarchie bourgeoise très restreinte; l'assemblée royale eût été formée de délégués des assemblées provinciales et celles-ci de délégués des assemblées de district, qui auraient été nommées par les municipalités. Ces dernières n'auraient compris que peu de personnes : dans les campagnes les chefs de famille ayant un revenu net en terres de 600 livres, et dans les villes ceux qui possédaient un terrain valant au moins 15.000 livres (1).
(1) Cette différence était fondée sur l'économie ; lei maisons ne sont pas des forces productives ; leurs pro-
Plusieurs voix eussent été accordées aux citoyens possédant plusieurs fois le minimum, et ceux qui possédaient moins auraient pu se grouper pour nommer des délégués au prorata des droits du groupe. Dans nos syndicats d'amélioration agricole, constitués depuis la loi du 21 juin 1865, fonctionne un système de représentation des intérêts tout à fait analogue à celui que Turgot avait imaginé. Le délégué d'une municipalité locale à l'assemblée de district aurait eu un vote proportionnel à l'importance de sa commune. On n'aurait plus tenu compte de la distinction historique en ordres; cependant les nobles n'auraient pas participé aux délibérations portant sur la répartition de taxes dont ils auraient été exempts. « Le premier principe, disait Turgot, ... c'est que personne ne se mêle que de ce qui l'intéresse et de l'administration de sa propriété (1). »
On voit que cette administration était conçue suivant le plan d'une société industrielle. C'était vraiment l'aboutissant de toutes les idées que pouvaient se faire des hommes d'Etat éclairés, désireux de faire aboutir la conquête de l'Etat par la bourgeoisie productrice.
priétaires sont des citadins et non de vrais citoyens comme les propriétaires ruraux ; une famille urbaine n'est pas « fondée dans l'Etat » . Turgot estimait qu'il n'y avait pas plus de cent personnes à Paris ayant le minimum fixé par lui {loc. cit., pp. 528-530X On' verra plus loin, à la fin du § 2, ce que signifie exactement le terme citoyen pour Turgot.
(i) Turgot, loc. cit., p. 5Î7.
L'idéologie du xviii* siècle est celle qui convient aux conditions de la vie d'une classe d'auxiliaires de la royauté. Je me sépare donc complètement de Taine qui prend pour base de cette idéologie la vie d'une « aristocratie désœuvrée par la monarchie envahissante, des gens bien nés, bien élevés, qui, écartés de l'action, se rejettent sur la conversation et occupent leur loisir à goûter tous les plaisirs sérieux ou délicats de l'esprit » (1). Il oppose l'aristocratie anglaise, si fort engagée dans l'administration de grands intérêts, qui ne se laisse point duper par des théoriciens, à l'aristocratie française, qui « légèrement, hardiment, marche sur les pas [des] philosophes », parce qu'elle est étrangère à la réalité (2). Il est frappé de ce que les doctrines les plus téméraires du xviii* siècle ont été importées d'Angleterre, qu'elles n'avaient pu prendre un grand développement dans leur pays d'origine et qu'elles devinrent, au contraire, dominantes en France dans le pays du beau langage (3).
Une classe de commis ne peut pas construire son idéologie sur le même type que celui qu'adopterait une classe de maîtres; car elle ne raisonne point tant sur ses propres affaires que sur celles des autres. Son idéologie tend à prendre le caractère de consultations
(1) Taine, Ancien Régime, p. 241.
(2) Taine, op. cit., pp. 363-365.
(3) Taine, op. cit., pp. 330-331.
données par des juristes, des historiens ou des savants sur des problèmes qui leur sont proposés. Pour procéder facilement à ce travail, il faut soumettre toutes choses à des procédés scolaires; c'est ainsi qu'en France se créa l'habitude de faire dépendre toute opinion de formules abstraites, de théories générales, de doctrines philosophiques. Ces manières de raisonner ne conviennent guère aux gens qui font leurs propres affaires par eux-mêmes, et qui sont, en conséquence, habitués à subordonner leur conduite aux conditions de prudence que leur expérience personnelle leur a appris à découvrir. Il me parait vraisemblable que c'est surtout à cette cause qu'il faut rapparter un fait qui avait tant frappé Sumner Maine : la langue vulgaire entre beaucoup plus dans la législation anglaise que dans toute autre (1). Depuis que chez nous les assemblées parlementaires rédigent elles-mêmes la loi, sans grand secours de juristes professionnels, la rédaction devient beaucoup plus populaire et de là résultent de nombreux malentendus entre les Chambres et les tribunaux, qui ne parlent pas la même langue (2).
Lorsqu'on réfléchit aux conditions spéciales qui
'1; SuMXER Maine. Etudes sur l'histoire du droit, trad. franc., p. 386. Il résulte de là qu'il y a beaucoup de prolixité dans les lois anglaises p. 385) et que la langue philosophique n'a point, en Angleterre, la même précision que sur le continent (p. 383).
(2) La langue parlementaire' en France est un galimatias formé d'expressions communes et de termes juridiques employées à tort et à travers.
s'imposèrent si longtemps à la littérature française, on comprend facilement le mode d'exposition que Montesquieu a adopté dans VEsprit des lois : « Il parlait comme un oracle, dit Taine, par sentences et en énigmes; il courait, comme sur des charbons ardents, toutes les fois qu'il touchait aux choses de son pays et de son temps (1). » Ce n'est pas que Montesquieu n'eût pu être plus hardi sans danger, mais je crois que cette manière lui paraissait plus digne de son caractère et de son public. Son genre a été imité par des écrivains, comme Benjamin Constant et Tocqueville, qui, au xix* siècle, n'avaient rien à redouter, mais qui croyaient devoir paraître étrangers aux préoccupations communes (2).
Les commis craignent toujours d'éveiller la susceptibilité de leurs maîtres et ils sont, en conséquence, toujours portés à traiter des sujets assez éloignés de la réalité, pour ne point paraître empiéter sur le domaine que les chefs se sont réservé. Nous savons que l'Eglise a généralement montré une grande tolérance pour les thèses scolastiques, rhétoriques et poétiques, dont le fond ne lui paraissait point avoir de rapport direct avec les questions qui
(1) Taine, op. cit., p. 278.
(2) C'est ce qu'observe Laboulaye dans son édition des œuvres de Montf.squieu, tome III, pp. xix-xx. — Si ce n'était pas une question de discipline littéraire, on ne comprendrait point pourquoi, dans le chapitre 27 du livre xix sur les mœurs anglaises, l'Angleterre n'est pas nommée par Montesquieu ; cela surprend Laboulaye.
la préoccupaient. G. Boissier nous montre les professeurs du VI* siècle donnant à leurs élèves des sujets de composition purement païens, et semblant ignorer que depuis deux cents ans le christianisme était la religion de l'Etat (1). Les apologistes actuels de la papauté sont souvent embarrassés pour expliquer la protection que le Saint-Siège accorda aux humanistes de la Renaissance (2); ces favoris de la cour de Rome furent parfois bien impies; mais les modernes découvrent parfois des doctrines philosophiques d'une haute portée là où les gens du xvi' siècle ne voyaient que de la littérature.
La royauté suivit, à peu près, les traces de l'Eglise; elle ne s'effrayait point de voir ses commis fabriquer des théories sur le droit naturel, faire un éloge enthousiaste des vertus républicaines, ou proposer à leurs contemporains d'abandonner toutes les institutions traditionnelles pour aller vivre dans une cité utopique. Des livres, que nos contemporains regardent comme de hardis manifestes socialistes, paraissaient autrefois d'autant plus inoffensifs qu'ils étaient plus éloignés de toute réalité; il aurait pu être dangereux de critiquer les abus de la ferme du sel; mais il l'était fort peu de vanter le communisme.
On a souvent fait observer que les théories abstraites du Contrat social ne provoquèrent point les
(1) G. Boissier, La fin du paganisme, tome I, p. 216.
(2) Baudrillart, L'Eglise catholique, la Renaissance, le otestantisme, pp. 67-102.
rigueurs du Parlement, qui condamna VEmile, à cause des conséquences d'ordre pratique qu'on lui attribua au point de vue religieux. L'oligarchie genevoise regarda le Contrat social comme un libelle séditieux (1), ayant pour objet de réveiller les protestations de la masse des électeurs contre le Petit Conseil; c'est pourquoi ce livre fut condamné au feu, comme VEmile, par les magistrats genevois.
Les évêques du xviii^ siècle dénonçaient, de temps à autre, l'audace des novateurs; mais la répression était toujours assez molle et le plus souvent plus apparente que réelle (2) ; on interdisait un livre, mais on le laissait vendre; l'Encyclopédie s'imprima à Paris après sa suppression légale : l'administration demanda seulement qu'on n'en distribuât point avec trop de fracas les dix volumes qui parurent en 1765. Tous les auteurs qui composaient des déclamations contre la société, trouvaient des protecteurs parmi les magistats chargés de les surveiller; de 1750 à 1763, Malesherbes fut constamment occupé à veiller sur le sort des « précurseurs de la Révolution » pour les empêcher de commettre des imprudences et pour atténuer l'application des mesures ordonnées contre eux (3).
(1) Correspondance inédite de Condorcet et de Turgot, éditée par Ch. Henry, p. 146.
(2) La répression devenait souvent dure quand des personnes influentes croyaient avoir à se plaindre des écrivains.
(3) Il faut lire dans les Etudes critiques de Brunetière (deuxième série), tout le chapitre sur la librairie sous Malesherbes.
Des historiens modernes ont été scandalisés de voir que Fréron, l'ennemi des philosophes, était beaucoup bien moins traité que ceux-ci : Malesherbes lui donnait comme censeurs des amis des encyclopédistes; il supprima en 1754 son journal parce que celui-ci avait critiqué le discours de réception de d'Alembert à l'Académie; il permettait les injures contre Fréron, mais lui défendait de nommer ses adversaires quand il leur répondait (1). La conduite de Malesherbes s'explique aisément, lorsqu'on se place au point de vue qui devait être le sien, quand on considère la philosophie du xviii^ siècle comme un sinaple exercice de rhétorique destiné à l'amusement des gens du monde.
Jusqu'à la veille de la Révolution, cette singulière manière d'écrire continua à être pratiquée ; la deuxième édition de l'Histoire philosophique des deux Indes, qui parut en 1780, valut quelques persécutions à Raynal; mais il faut ajouter que cela se produisit après la chute de Necker et qu'on soupçonnait Raynal d'avoir collaboré au mémoire du ministre disgracié sur les assemblées provinciales (2). Pendant la Révolution, Raynal manifesta des senti-
(1) Fréron n'appartenait pas à la bonne société et n'avait, par suite, droit à. aucune tolérance. Il fut enfermé à Vincennes pour « avoir laissé dire d'un peintre et par un autre peintre que ses terrains' semblaient peints au caramel. » Grimm approuvait fort cette rigueur de l'autorité.
Brunetière, loc. cit., p. 304.)
(2) RocQU.^ix, op. cit., p. 389.
ments si peu révolutionnaires qu'il me semble impossible d'admettre qu'il eût attaché un sens réaliste aux déclamations que Diderot avait introduites dans cette édition : il y était question, par exemple, d'une loi de Ceylan punissant de mort le roi qui viole la constitution; on y lisait cette ânerie : « La loi n'est rien si ce n'est un glaive qui se promène indistinctement sur toutes les têtes et qui abat ce qui s'élève au-dessus du plan horizontal sur lequel il se meut. »
Pendant la Révolution, cette littérature changea de sens; on prit alors souvent au sérieux de simples paradoxes d'école, on donna une valeur réaliste à des contes (1) et on effaça la différence que l'ancienne société avait établie entre la théorie et la pratique. C'est que la littérature avait passé d'une classe à une autre et était descendue d'une oligarchie dans les masses populaires. En général, le peuple ne comprend rien à toutes les finasseries littéraires : quand on lui parle de fabriquer avec « les entrailles du prêtre un cordon pour le dernier des rois », il comprend que Diderot a voulu apprendre aux gens éclairés la nécessité d'étriper les curés et d'étrangler les souverains, pour pouvoir assurer le bonheur des hommes.
Depuis que nous vivons dans un pays soumis aux institutions parlementaires, il nous semble tout à fait singulier qu'on puisse faire des propositions qui ne soient pas destinées à devenir un programme de
(1) Cf. André Lichtenberger. Le socialisme et la Révolution française, p. 221.
parti, et qui, par suite, ne soient pas réalisables; il nous faut souvent un effort pour comprendre le sens de la littérature irréelle qui plaisait tant à nos pères. 11 s'en faut cependant de beaucoup que leurs habitudes aient complètement disparu, car le socialisme parlementaire ne recruterait pas autant d'adhérents dans les classes riches de la société, si les harangues révolutionnaires de Jaurès étaient prises au sérieux dans les salons bourgeois — qui cherchent à se modeler sur les niaiseries de l'ancienne noblesse.
mWf- Cette grande débauche d'abstractions avait succédé à des querelles retentissantes sur les dogmes et elle prépara une période toute préoccupée de solutions pratiques. Les positivistes ne manqueraient pas de trouver ici une application de leur fameuse loi des trois états; à leurs yeux la plus haute science est la sociologie et, avant la Révolution, les Français ne raisonnèrent que là-dessus; on pourrait donc dire qu'on était arrivé à une ère positive, après avoir passé de la théologie à la métaphysique. Cette évolution s'explique très simplement sans faire appel à de hautes considérations; lorsque la décadence de la royauté permit au Tiers-Etat de s'enhardir et de considérer les réformes comme possibles, il ne s'enferma plus exclusivement dans le domaine des dissertations scolaires.
Le continuateur de Bachaumont dit que les encyclopédistes perfectionnèrent la métaphysique, dissipèrent les ténèbres dont la théologie l'avait enveloppée, détruisirent le fanatisme et la superstition;
que les économistes s'occupèrent ensuite de morale et de politique pratique en vue de rendre les hommes heureux ; que « les temps de trouble et d'oppression ont enfanté les patriotes qui, remontant à la source des lois et de la constitution des gouvernements, ont démontré les obligations réciproques des sujets et des souverains et fixé les grands principes de l'administration » (1). Ce furent les réformes de Maupeou qui furent l'occasion de cette dernière transformation; le gouvernement était alors fort discrédité et on pouvait s'attendre à un bouleversement prochain de l'Etat, Quelques années plus tard, sous le ministère Turgot, des espérances plus grandes encore devenant possibles, apparaît une littérature destinée à faire comprendre aux masses la science sociale telle que la philosophie du temps l'avait constituée. Le catéchisme du citoyen, en 1775, vulgarise les doctrines de Montesquieu et de Rousseau qui, d'après le même chroniqueur, « avaient été noyées dans une métaphysique fort difficile à entendre » (2), On voit par là comment l'évolution idéologique fut la conséquence de l'histoire de la royauté française.
(1) RocQUAiN, op. cit., p. 298. Les témoignages du xviii" siècle ont besoin d'être contrôlés ; c'est pourquoi j'emprunterai beaucoup au livre de Rocquain qui a déjà fait ce travail avec talent ; j'ai trouvé cette méthode plus sûre que le recours direct aux mémoires ; j'ai pensé que mes lecteurs auraient plus de confiance dans une sélection faite par un membre de l'Institut que dans celle qui aurait été mon œuvre propre.
(2) Rocquain, op. cit., p. 332.
Nous allons maintenant examiner, dans le détail, l'idéologie de la classe qui nous occupe et nous distinguerons plusieurs sources :
1" Un premier courant dépend des conditions d'existence de l'ensemble du Tiers-Etat, qui est le réservoir fournissant des hommes à l'oligarchie pensante, auxiliaire de la royauté et destinée à supplanter celle-ci. D est en étroites relations avec l'économie qui produit la richesse dans une société de marchands et de manufacturiers; c'est grâce aux idées de cette catégorie que prennent une importance majeure les théories hostiles aux corporations, au régime féodal, à l'arbitraire administratif. Beaucoup d'importations anglaises obtinrent, à cette époque, un énorme succès, parce qu'elles se rattachaient à ces idées de production marchande; elles contribuèrent notamment à introduire des principes de liberté.
2° Le second courant dépend des fonctions administratives et judiciaires confiées à l'oligarchie bourgeoise. Ici nous ne trouverons pas beaucoup de tendances libérales; il s'agit de renforcer, de régulariser et d'étendre la puissance de l'Etat que cette oligarchie regarde, de plus en plus, comme sa propriété, depuis que le prestige de la noblesse guerrière diminue. Plus cette puissance sera grande, plus les fonctionnaires seront gens considérables.
3° Le troisième courant est dominé par le besoin d'imitation qui portait les parvenus à singer l'aristocratie ; le Tiers-Etat n'est pas satisfait de la richesse et de la puissance, il lui faut des honneurs. Taine a été si frappé de l'importance de ce phénomène qu'il
a cru que toute l'idéologie du xviii" siècle dérivait des mœurs des gens de plus haute classe; il n'a pas vu qu'il faut chercher non pas ce que pensaient les nobles, mais ce que pensaient les bourgeois désireux d'avoir l'élégance des nobles ; il est clair qu'il y a plus qu'une nuance entre ces deux problèmes.
Si Taine avait davantage recherché les conditions dans lesquelles se formaient les idées au xviii* siècle, il n'aurait pas trouvé aussi paradoxale la situation qu'il définit ainsi: « Une aristocratie imbue de maximes humanitaires et radicales, des courtisans hostiles à la cour, des privilégiés qui contribuent à saper les privilèges, il faut voir dans les témoignages du temps cet étrange spectacle... Au plus haut, au plus bas, dans les assemblées, dans les lieux publics, on ne rencontre parmi les privilégiés que des opposants et les réformateurs (1). » C'est que la noblesse n'a plus, à cette époque, d'idéologie qui lui soit propre ; elle emprunte au Tiers-Etat les sujets de dissertation et s'amuse des projets de rénovation sociale, qu'elle assimile à des récits de voyages merveilleux faits dans des pays de Cocagne.
Deux néologismes ont frappé vivement Taine et auraient dû le mettre sur la voie de la solution. Le mot énergie, « jadis ridicule, devient à la mode l se place à tout propos » . L'origine roturière de ce terme ne peut guère être douteuse. — « Un mot redoutable, celui de citoyen, importé par Rousseau, est entré
(1) Taine, op. cit., pp. 388-389.
dans le langage ordinaire et, ce qui est décisif, les femmes s'en parent comme d'une cocarde » (1). En signant ses livres du titre de « citoyen de Genève », Rousseau avait probablement voulu faire remarquer à ses lecteurs français qu'il appartenait à la première classe des Genevois et qu'étant ainsi apte à exercer les premières magistratures (2), il marchait, dans son pays, de pair avec la noblesse ; mais il était artisan comme le plus grand nombre des citoyens de Genève et il a célébré, avec beaucoup de conviction passionnée, l'éminente dignité des artisans. Je crois qu'il faut, en conséquence, traduire le mot citoyen par : homme ayant droit au respect de tous en raison du travail productif dont il fait bénéficier son pays.
Il n'est pas inutile à ce propos de se référer au mémoire de Turgot sur les municipalités; l'auteur appelle « un citoyen entier : un franc tenancier, un homme à qui l'on peut donner, ou plutôt chez. qui l'on doit reconnaître le droit éminent de cité, celui qui posséderait une propriété foncière dont le revenu
(1) Taine, ûp. cit., p. 386. Le mot énergie est dans une lettre de 1779 et le mot citoyenne dans une lettre de 1762.
(2) Il y avait cinq classes à Genève : les citoyens électeurs éiigibles ; les bourgeois non éligibles, mais dont les enfants nés à Genève devenaient citoyens ; les habitants, les natifs et les sujets. D'après la septième lettre écrite de la Montagne, l'Assemblée générale n'avait jamais compris plus de 1.500 citoyens et bourgeois, pour une population de 20.000 âmes. — On a remarqué" que Rousseau a fait preuve de sentiments passablement aristocratiques, en ne demoindant pas légalité des droits entre tous les Genevois (J. Vuy, Origine des idées politiques de Rousseau, pp. 145-146.)
suffirait à l'entretien d'une famille ; car celui-là est ou pourra être chef de famille quand il lui plaira. Il est de droit ce que les Romains nommaient paterfamilias. Il a feu et lieu déterminé ; il tient au sol et il y tient la place d'une famille. » Un peu plus loin il parle de la « famille citoyenne » de ce propriétaire (1). Il y avait donc dans ce mot un sens économique, qui correspond bien aux conditions d'existence du Tiers-Etat,
Dans la première catégorie de ces idéologies se placent les théories qui fondent la société sur des contrats, théories qui exercèrent autrefois une si grande influence et qui semblent aujourd'hui si difficiles à comprendre. Il nous faudra nous y arrêter assez longuement parce que nous aurons ainsi l'occasion d'approfondir des questions qui semblent être demeurées assez obcures.
Les raisons qui nous rendent peu intelligibles des doctrines qui semblaient si simples à nos pères, sont multiples et assez évidentes. On a fait, de notre temps, beaucoup de recherches sur les sociétés primitives et on n'a rien trouvé qui permît de supposer qu'elles aient commencé par des contrats (2) ; tout
(1) TuRGOT, loc, cit., p. 513 et p. 528.
(2) SuMNER Maine, Essais sur le gouvernement populaire, trad. franc., pp. 225-226.
au contraire, on trouve partout que la magie a joué un grand rôle et il n'y a rien de moins semblable aux libres accords que les servitudes magiques. Les études faites sur le Moyen Age ont montré que nos idées, nos mœurs, nos institutions dépendent énormément de l'ancien gouvernement de l'Eglise ; le contrat social ne tient nul compte de cette tradition. Enfin, nous sentons très bien aujourd'hui que l'économie nous enchaîne, d'une manière étroite, à la nation dont le hasard de la naissance nous a fait membres : nous trouvons donc assez risible l'idée des physiocrates d'après lesquels chaque fois qu'on acquiert une terre, on « forme librement et volontairement une société avec le souverain » (1).
Mais même en nous reportant aux cours d'idées du XVIII* siècle, nous avons quelque peine à comprendre que des contemporains de Montesquieu aient pu se laisser entraîner à réduire la société à quelque chose d'aussi simple que le fait Rousseau ; on pourrait expliquer leur attitude en disant que nous n'entendons peut-être pas bien VEsprit des lois (2), que nous le lisons avec des préoccupations qui proviennent d'écoles historiques qui étaient encore à naître (3).
(1") Mercier de la Rivière, Ordre naturel des sociétés politiques dans les Physiocrates (collection Daire) p. 453.
'2] Brunetière dit que plus il a lu l'Esprit des lois, moins il a pu en discerner le véritable objet (op. cit., 4" série, p. 254.)
(3~ On pourrait se demander notamment si Montesquieu a vraiment créé l'histoire du droit et la science de la légis-
Il y a quelque chose de plus grave : les hommes du XVIII" siècle avaient sous leurs yeux la monarchie prussienne et ils célébraient dans Frédéric II le type du souverain philosophe ; leur admiration pour le conquérant de la Silésie aurait dû les bien préparer à entendre les conditions d'une politique pratique. On en vient parfois à se demander si les admirateurs de la théorie contractuelle n'auraient pas voulu procéder par grand écart, comme dira plus tard Fourier, se plaçant d'emblée en dehors de toute hypothèse permettant de raisonner sur des réformes successives; — mais cet état d'esprit s'est formé assez tardivement et Taine observe que Rousseau ne repoussait pas toute considération historique (1).
a) Pour comprendre ce paradoxe, il faut se rappeler que la doctrine du contrat social a été apportée toute faite en France, sous le patronage du grand nom de Locke. Une idéologie d'importation peut fort bien exister en même temps que des faits qui auraient pu l'empêcher de naître spontanément dans le pays qui l'adopte. Rousseau lui donna son relief définitif en la condensant dans un opuscule qui est un chef-d'œuvre d'exposition littéraire, et qui est merveilleusement obscur (2). — L'expérience de la
lation comparée, comme le croit Laboulaye. (Montesquieu, loc. cit., p. IX.)
(1) Taine. op. cit., p. 306.
(2) « L'auteur, écrivait Bachaumont, s'est enveloppé dans une obscurité scientifique qui rend [le livre] impénétrable au commun des lecteurs. » (Rocquain, op. cit„ p. 235.)
théorie marxiste de la valeur nous montre de quelle importance peut être l'obscurité pour donner de la force à une doctrine ; les gens éclairés n'osent pas avouer qu'ils ne comprennent pas les raisonnements qui sont présentés dans une langue très soignée, par un écrivain illustre.
L'obscurité du Contrat social est telle que Rousseau n'a pas dû s'apercevoir des incohérences qu'on lui a reprochées plus tard. Il y en a une dont l'importance devrait être grande et qui ne nous paraît pas avoir été beaucoup remarquée. Le principe fondamental du Contrat social est « l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la communauté » : c'est là un souvenir du régime féodal des Communes ; cette aliénation est la recommandation à la Seigneurie collective (1) de la ville. La société reçoit tous les biens des associés ; ceux-ci ne sont pas dépouillés en fait ; propriétaires d'alleux exposés à mille dangers, ils se transforment en feudataires d'une seigneurie puissante. « Le droit de souveraineté devient à la fois réel et personnel ; ce qui met les posseseurs aans une plus grande dépendance, et fait de leur forces mêmes les garants de leur fidélité; avantage qui ne paraît pas avoir été bien senti par les anciens monarques qui ne s'appelant que rois des Perses, des Scythes, des Macédoniens, semblaient se regarder comme les chefs des hommes plutôt que comme les maîtres du pays. Ceux d'aujourd'hui s'ap-
(1) Sur le caractère féodal des anciennes institutions municipales, cf. LucHAiRE, Les Communes françaises, p. 10.
pellent plus habilement rois de France, d'Espagne, d'Angleterre, etc. Et tenant rinsi le terrain, ils sont bien sûrs d'en tenir les habitants » (1). Tandis que les physiocrates s'efforçaient de réduire le régime féodal à des mesures fiscales (2), Rousseau le renforçait et pouvait faire accepter sa thèse grâce à l'extrême obscurité de son exposé. Le jacobinisme devait tirer de là des conséquences effroyables qui auraient fait horreur à Rousseau.
Nos pères n'étaient nullement choqués en constatant que le sytème du Contrat social correspondait fort mal à la réalité, parce qu'ils étaient habitués à une science physique qui prenait les plus grandes libertés avec l'expérience. On n'était même pas loin d'admettre que pour raisonner sur les véritables principes de la nature, il faut ne pas trop s'arrêter aux données fournies par l'observation, l'intelligence aurait eu pour mission de découvrir des vérités supérieures aux expériences. C'est pourquoi Rousseau n'étonnait point ses contemporains quand, s'inspirant d'exemples mémorables donnés par les philosophes, il écrivait dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes : « Commençons donc par écarter tous les faits; car ils ne touchent point à la question [de la loi naturelle]. Il ne faut pas prendre les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet, pour des vérités histo-
(1) Contrat social, i, 6 et 9.
(2) Le roi n'est plus pour eux qu'une « autorité tutélaire » qui a droit à une partie du revenu net.
riques, mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels, plus propres à éclairer la nature des choses qu'à en montrer la véritable origine, et semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la fomation du monde. »
Nos pères étaient fort disposés à faire les plus grands sacrifices pour introduire de la clarté dans les premières représentations qui servent à matérialiser les principes; c'est une des principales raisons du succès qu'obtinrent les théories atoraistes. On peut simplifier les sociétés comme la physique et y trouver une clarté atomistique, en supprimant les traditions nationales, la genèse du droit et l'organisation de la production, pour ne plus considérer que des gens qui viennent, sur le marché, échanger leurs produits et qui, en dehors de ces rencontres accidentelles, conserA'ent leur pleine liberté d'action. Ce sont bien là des atomes sociaux que l'on obtient en idéalisant le droit commercial. Au xviii' siècle, on avait une si haute idée du commerce que l'on était très porté à penser que le droit naturel, ainsi obtenu par une abstraction du droit commercial, doit l'emporter sur le droit réel, tout plein de traces d'influences historiques.
b) Nous allons maintenant chercher d'où peut provenir l'idéologie contractuelle.
Les compagnons et les petits bourgeois des villes industrielles étaient naturellement conduits à concevoir tous les groupes civils sur le modèle des sociétés qu'ils formaient entre eux pour leur plaisir, pour
leur sécurité ou pour la défense professionnelle. Ces sociétés, presque toujours assez mobiles, dépendaient d'autant moins des conditions historiques que les anciens artisans avaient des habitudes très nomades; Rousseau a pris soin de nous en prévenir et on n'a pas toujours assez tenu compte de ce fait dans l'interprétation de son Contrat social. « De toutes les conditions, la plus indépendante de la fortune et des hommes est celle de l'artisan. L'artisan ne dépend que de son travail; il est libre, aussi libre que le laboureur est esclave : car celui-ci tient à son champ, dont la récolte est à la discrétion d'autrui. L'ennemi, le prince, un voisin puissant, un procès, lui peut enlever ce champ; par ce champ, on peut le vexer de mille manières; mais partout où l'on veut vexer l'artisan, son bagage est bientôt fait; il emporte ses bras et s'en va (1). » Un tel personnage ne diffère pas beaucoup de l'atome social ou du citoyen abstrait qui entre dans un si grand nombre d'anciennes théories. Celles des sectes protestantes qui ne furent pas établies comme religions d'Etat (2), ont fourni un deuxième type de sociétés constituées sur l'accord fugitif des volontés. Ces sectes ressemblaient bien
(1) Rousseau, Emile, livre m. Turgot insiste sur le caractère nomade des ouvriers ruraux dans son mémoire sur les municipalités. Ils « n'appartiennent à aucun lieu » (Turgot, loc. cit., p. 511).
(2) Une grande partie du personnel de ces sectes appartenait d'ailleurs au petit monde dont il a été question cidessus.
davantage aux ordres monastiques qu'à des Eglises, et elles cherchaient, comme les ordres monastiques, à former des petits Etats dans l'Etat. Les premières colonies d'Amérique furent constituées au moyen de pactes d'établissement : le 11 novembre 1620, les quarante et un chefs de famille venus sur la Mayflower s'engageaient à se soumettre aux lois que voterait la majorité et aux magistrats qui seraient élus. Ces colonies étaient si bien des couvents que pendant longtemps elles expulsèrent les personnes étrangères à leur confession. Les puritains anglais avaient songé déjà à fonder le gouvernement de leur patrie sur le contrat : en 1647, les levellers présentèrent à l'assemblée de l'armée un projet de déclaration qu'ils auraient voulu faire signer par tous les citoyens (1). Les sociétés à but lucratif, par actions, fournissent un troisième type qui est venu se joindre aux deux précédents pour achever la fondation de la doctrine : ici encore nous avons l'accord fugitif des volontés, puisque chaque associé peut se retirer quand il lui convient, en vendant son titre à la Bourse. La colonie du Massachusetts avait été organisée le 4 mars 1629 par une charte, sous forme d'une corporation commerciale; lorsque, peu d'années après, le siège de l'administration fut transféré en Amérique, cette charte devint la loi de la colonie; on passait ainsi du contrat privé à l'Etat.
(1) Jellinek, La déclaration des droits de l'homme et du citoyen, trad. franc., pp. 64-66.
Ces pratiques expliquent suffisamment la théorie que Locke expose aux chapitres vu et viii du Gouvernement civil. Les hommes qui sont naturellement libres, égaux et indépendants, forment des sociétés pour assurer leur sécurité et surtout celle de leurs biens. Les avantages recueillis sont considérables parce que, désormais, on a des lois positives, des juges et une force publique capable de faire régner l'ordre ; les contractants abandonnent la faculté qu'ils avaient d'agir à leur fantaisie dans la défense de leurs intérêts, et notamment le droit de punir ; la société qui prend à sa charge le service de sûreté, ne doit pas dépasser les limites de ce qu'il faut faire pour remédier aux défauts que présentait l'état de nature ; le gouvernement se proposera donc uniquement la tranquillité, la sûreté et le bien évident du peuple. La constitution sociale ne fait nul tort aux hommes qui ne l'acceptent pas et qui peuvent demeurer, si bon leur semble, dans l'état de nature.
La doctrine de Locke devait passer, presque complètement, dans l'enseignement des physiocrates, qui mettent peut-être mieux en relief, si c'est possible, que les sociétés politiques sont des syndicats de propriétaires fonciers et que le gouvernement est une « autorité tutélaire, qui veille pour tous, tandis que chacun vaque à ses affaires » (1). C'est ce que VEsprit des lois ne permettait pas de conclure des analyses
(1) Dupont de Nemours, Origine et progrès d'une science nouvelle (Physiocrates, p, 347).
historiques faites par Montesquieu et c'est ce que désiraient voir devenir le principe de toute législation future les hommes marquants du Tiers-Etat (1).
Aujourd'hui, on serait fort porté à faire un grand mérite à Montesquieu de ne pas avoir raisonné sur l'origine des sociétés (2) ; mais ses contemporains avaient besoin d'un tel raisonnement pour justifier leurs vues sur les réformes à introduire dans le vieux monde ; la bourgeoisie n'entendait pas que ses titres de propriété fussent primés par des privilèges concédés par les anciens souverains ou par des survivances féodales qu'elle regardait comme étant en dehors du droit civil ; c'est dans cet esprit qu'elle allait, quelques années plus tard, liquider l'Ancien Régime, et cette liquidation se préparait depuis longtemps.
Rousseau, en raison de ses souvenirs d'artisan voyageur, considérait la société sous une forme beaucoup plus abstraite que les physiocrates, parce qu'il n'était pas préoccupé, comme eux, des forces productives ; il raisonnait sur des hommes qui ne sont pas fixés par des nécessités économiques ; aussi trouvait-il tout naturel que la société pût bannir les gens qui refusaient d'accepter la profession de foi de la
(i) Taine dit que Montesquieu « demeurait respecté, mais iîolé, et sa célébrité n'était pas une influence » {op. cit., l. 378). Cet isolement de Montesquieu me semble être derieuré mal expliqué jusqu'ici.
'2' Brunetière. loc. cit., p. 263.
religion civile ; ce bannissement était une mesure peu rigoureuse à l'égard d'artisans nomades et il lui semblait nécessaire pour rendre facile l'entente entre les citoyens (1).
Cette question de l'entente est la grande pierre d'achoppement pour toutes les théories contractuelles (2). Il semble que Rousseau n'ait pas eu un très grand souci de cette difficulté, parce qu'il était grand admirateur des vieilles mœurs suisses et qu'il avait pu constater, souvent dans son pays, avec quelle facilité se fait l'accord entre voisins ou entre gens d'une profession en vue du bien commun. Pour comprendre la situation d'esprit de Rousseau, le mieux est de se reporter au livre de Paul Bureau sur la Norwège ; la région des fjords, étudiée par le savant Français, est demeurée fort archaïque et ressemble évidemment beaucoup aux vieux pays suisses que Rousseau affectionnait tant.
En Norwège des groupes se forment très facilement et la discipline est facilement acceptée, pourvu qu'elle paraisse raisonnable : « Dès que plusieurs hommes sont ensemble dans une barque, dans une entreprise quelconque de travail ou de plaisir, ils
(1) Ghuquet pense que Rousseau ait été ici inspiré par les ordonnances ecclésiastiques de Genève qui punissent du bannissement ceux qui ne participent pas au culte {J.-J. Rousseau, pp. 145-146) ; mais il faut observer que Rousseau n'admet pas l'intervention de l'autorité en matière de culte.
(2) C'est ce qui préoccupe beaucoup Taine {op. cit., pp. 306-318).
choississent un. chef et édictent un règlement ; seulement, il faut que le Norwégien ait édicté lui-même ce règlement, cette loi, autrement il ne l'accepte pas » (1) ; — « Très réfractaire à toute discipline imposée du dehors, le jeune Norwégien n'obéit que lorsqu'il a bien compris la raison et le sens de ce qu'on lui ordonne, qu'il a pu se répéter à soi-même une injonction semblable (2). »
Rousseau croit d'ailleurs que par l'entrée dans la Cité l'homme est tout transformé : « La voix du devoir succédant à l'impulsion physique et le droit à l'appétit, l'homme qui jusque-là n'avait regardé que lui-même, se voit forcé... de consulter sa raison avant d'écouter ses penchants (3) ». Comme cela arrive journellement aux théoriciens de la politique, Rousseau a présenté les choses tout à rebours de ce qu'elles sont en réalité ; la nature humaine n'est pas changée par la solennité du contrat, mais la théorie contractuelle suppose des individus entièrement dominés par la réflexion calculatrice ; et cela est tout naturel, puisqu'elle est fondée sur l'hypothèse que les citoyens sont assimilables, pour les principaux actes de leur vie, à des marchands avisés.
c) Ce qui paraît particulièrement paradoxal dans la doctrine de Rousseau, c'est l'hypothèse d'une volonté générale toujours droite. Taine observe que l'on
(1) P. BuRE.\u, Le paysan des fjords de Norwège, p. (2: P. BuRE.\u. op. cU., pp. 228-229.
3; Contrat social, i. 8.
est ainsi facilement conduit au despotisme (1) et Sumner Maine estime que la Cité de Rousseau reproduit, dans une transposition démocratique, cet absolutisme que certains théoriciens de l'Ancien Régime avaient rêvé pour les rois de France, en sorte que le principal héritage légué par Rousseau aux temps modernes consiste dans l'idée d'un Etat démocratique omnipotent (2),
Ici encore l'obscurité du Contrat social a eu une grande influence pour faire accepter facilement par les contemporains une conception du droit public qui devait avoir des conséquences si effroyables.
On peut retrouver les sources de sa doctrine de la manière suivante. Les communautés protestantes ont cru, pendant fort longtemps, qu'elles étaient inspirées par le Saint-Esprit, en sorte qu'aucun doute ne pouvait surgir au sujet de la rectitude de leurs décisions. — Depuis la Renaissance, on avait une admiration superstitieuse pour les peuples de l'antiquité classique et pour leurs lois ; on devait donc admettre sans peine qu'à l'époque de leur splendeur les républiques anciennes avaient formulé la raison dans leurs assemblées populaires (3). — Enfin per-
(1) Taine, op. cit., pp. 319-327.
(2) Sumner Maine, op. cit., pp. 225-227. — Bossuet, dans la Politique tirée des propres paroles de l'Ecriture Sainte, se montre bien éloigné de ces doctrines absolutistes.
(3) Je crois utile de citer un passage important de Vico que j'emprunte à l'adaptation de Michelet : « Le spectacle des citoyens d'Athènes s'unissant par l'acte de la législa-
sonne n'aurait alors sérieusement mis en doute que le consentement universel fût une preuve irréfutable en faveur des thèses que le genre humain avait acceptées. Tout le monde sait que pour former une moyenne définissant l'état normal d'un phénomène météorologique, on se contente souvent d'obser\'ations faites durant un temps assez borné. Pour connaître l'opinion du genre humain sur une question, il n'est nullement nécessaire d'interroger tous les hommes (1) ; la seule précaution à prendre est d'éviter que les hommes consultés ne répètent des mots d'ordre que leur auraient transmis des factions ; c'est pourquoi Rousseau est persuadé que <( si, quand le peuple suffisamment informé délibère, les citovens n'avaient aucune communication entre
tion, dans l'idée d'un intérêt égal qui fût commun à tous, aida Socrate à former les genres intelligibles ou universaux abstraits, au moyen de l'induction, opération de l'esprit qui recueille les particularités uniformes capables de composer un genre sous le rapport de leur uniformité. Ensuite Platon remarqua que, dans ces assemblées, les esprits des individus, passionnés chacun pour son intérêt, se réunissaient dans l'idée non passionnée de l'utilité commune... Ainsi fut préparée la définition vraiment divine qu'Aristote a laissée de la loi : Volonté libre de passion. » (MiCHELET, Œuvres choisies de Vico, pp. 601-602.)
(1) Dans le Commonitorium (livre que Rousseau connaissait certainement parce qu'il avait été souvent invoqué dans les polémiques des protestants et des catholiques), Vincent de Lerins dit que pour connaître l'opinion universelle de l'Eglise {quod ubique, quod semper, quod ob omnibus creditum est) il suffit de procé'der comme on fit au concile d'Ephèse et de se reporter aux opinions de dix docteurs pris dans les diverses parties du monde chrétien.
eux, du grand nombre de petites différences résulterait toujours la volonté générale et la délibération serait toujours bonne » (1).
Au moment où parut le Contrat social, on ne fut pas fort préoccupé des difficultés d'application ; elles nous semblent aujourd'hui si considérables que ce livre a fini par ne plus être regardé comme ayant une valeur doctrinale quelconque. En 1762, on demandait surtout aux écrivains de montrer que le régime existant était condamné à périr ; depuis vingt ans il y avait eu en France une agitation extraordinaire et on avait cru, plusieurs fois, qu'une révolution était imminente ; mais l'agitation demeurait toujours limitée à un petit monde de théoriciens. Ceux-ci n'avaient probablement retenu de VEsprit des lois que la seule nécessité de mieux respecter la légalité (2) et c'était déjà une grave protestation pour un temps où tout était si capricieux ; le Contrat social plaisait parce qu'il exaltait le rôle de la raison identifiée à la volonté générale ; — chaque salon pensant posséder le secret de cette volonté (3).
Lorsque le cercle de lecteurs de Rousseau s'agrandit, le sens de ses doctrines changea; elles étaient fondées sur l'hypothèse d'une société d'artisans s'ad-
(1) Contrat social, ii, 3.
(2) RocQUAiN, op. cit., p. 124.
(3) Sumner Maine dit que le Contrat social a servi à soutenir que le gouvernement doit se subordonner à la volonté d'une opinion llottante {op. cit., p. 224).
ministrant eux-mêmes; elles furent prises à la lettre par les petites gens lorsque ceux-ci furent appelés à occuper une grande place dans la formation de l'opinion. On n'a pas toujours assez observé, en discutant l'histoire du xviii* siècle, qu'une même thèse a pu avoir trois portées profondément différentes suivant la condition des personnes qui la soutenaient.
La doctrine contractuelle, conforme à des intérêts majeurs du Tiers-Etat, devait être reçue par la haute bourgeoisie comme étant un procédé scolastique propre à ramener la législation à des fins économiques conformes aux aspirations de la propriété foncière. — Transportée, grâce à Rousseau, dans le domaine de la bonne littérature, elle devint un paradoxe brillant, au moyen duquel des causeurs spirituels, amusants et hardis, purent dénoncer, dans les salons d'une aristocratie frivole, les folies du gouvernement royal. — Mais quand le livre de Rousseau tomba entre les mains de la petite bourgeoisie, elle se déforma pour devenir un programme d'action immédiate.
On a pu tirer du Contrat social les conclusions les plus opposées. Siéyès le copie quand il revendique un rôle plus grand pour le Tiers-Etat (1); la Constituante se nourrit de ses axiomes. « Chateaubriand assurait que Rousseau, plus que tout autre, condamnait les terroristes; Lalh' qu'il serait mort de douleur dès le second mois de la Révolution; Buzot qu'il
(1) SUMNER Maine, op. cit., p. 228.
aurait partagé le sort des Girondins; ... Duhem qu'il était aristocrate et homme à guillotiner ». Mais d'autre part, les Jacobins découvrirent dans le Contrat social la justification de toutes leurs émeutes; ils possédaient la volonté générale : « Le gouvernement, répétaient-ils avec Jean-Jacques, était l'ouvrage et la propriété du peuple; les fonctionnaires n'étaient que les commis du peuple; les députés n'étaient que les commissaires du peuple. Or le peuple, c'était le club... Au nom des doctrines de Rousseau, les Jacobins accusèrent l'Assemblée d'usurpations : elle leur manquait de respect, elle se jouait de la majesté nationale (1).» Les clubs jacobins raisonnaient ainsi comme les salons dans lesquels le Contrat social avait eu tant de succès; chaque club, comme précédemment chaque salon, prétendait exprimer la véritable volonté générale, qui est toujours excellente.
Toute formule scolastique de politique abstraite aura les mêmes destinées; et, après avoir amusé des lettrés, elle finira par fournir des justifications à des partis dont l'auteur n'avait pas soupçonné l'existence.
Au milieu du xviii* siècle, apparut une littérature économique que Taine a tort de confondre avec l'ensemble de la littérature politique; les physiocrates
(1) Ghuquet, op. cit., pp. 148-151.
sont beaucoup moins célèbres que les philosophes, — en partie peut-être, parce qu'ils s'occupèrent de questions d'ordre plus pratique. Il n'est pas certain que leur influence ait été très considérable; mais on ne saurait contester qu'ils représentent parfaitement le deuxième courant dont j'ai parlé plus haut : ils nous apprennent comment la partie de la bourgeoisie qui était étroitement mêlée aux affaires de l'Etat, entendait la puissance gouvernante. Dans une lettre écrite à J.-B. Saj-, en 1815, Dupont de Nemours raconte qu'au moment de la Révolution il demeurait seul, avec Abeille et Morellet, pour conserver la tradition de Quesnay, qu'à la Constituante on ne manquait jamais de se moquer des théories de l'école et que, malgré tout, on finissait souvent par décider conformément à leurs principes (1). Cette remarque a une grande importance pour nous; car elle permet de comprendre qpiel fut le rôle de ces écrivains; ils exprimaient si bien les opinions les plus répandues et les plus réfléchies de la classe administrative qu'ils devaient croire souvent que les réformes accomplies par la Révolution résultaient de leurs démonstrations, alors qu'elles étaient l'aboutissant d'un grand courant, auquel se rattachaient leurs systèmes comme un simple accessoire idéologique.
D'après Condorcet, ils ne purent « faire à «l'ensemble de leur doctrine qu'un petit nombre de parti-
Ci) Physiocrates, p. 410. — Tocqueville dit qu'on trouve chez eux la substance de la Révolution. [L'Ancien Régime et Ui Révolution, p. 235) .
sans; on a été effrayé de la généralité de leurs maximes, de l'inflexibilité de leurs principes; ils ont nui eux-mêmes à la bonté de leur cause en affectant un langage obscur et dogmatique, en paraissant trop oublier pour les intérêts de la liberté du commerce ceux de la liberté politique, en présentant d'une manière trop absolue et trop magistrale quelques parties de leur système qu'ils n'avaient point assez approfondies ». Leur principal succès serait dû aux condamnations qu'ils portaient sur le régime fiscal et sur la douane (1).
C'est là le témoignage d'un ennemi; mais il est vrai en gros. Les encyclopédistes détestaient les physiocrates; Grimm les accusait d'avoir « une pente à la dévotion et à la platitude bien contraire à l'esprit philosophique » (2). Le grand succès obtenu par les livres du marquis de Mirabeau put faire craindre un moment aux déclamateurs à la mode que la clientèle lettrée leur échappât; aussi firent-ils une grande réclame aux dialogues de Galiani sur le commerce des grains, pour faire pièce aux physiocrates partisans de la liberté du commerce. Morellet ayant écrit pour répondre au polichinelle napolitain par des arguments sérieux, Diderot mit tout en œuvre pour empêcher l'impression de sa réponse; il avait été chargé de lire ce livre comme censeur; « si la réfutation de l'abbé Morellet s'imprima, dit Brunetière,
(1) CoNDORCET, Tableau historique, 9* époque.
(2) Brunetière, Etudes critiques, 2' série, p. 248.
ce n'est pas qu'il n'eût fait valoir contre elle tous les motifs qui pouvaient inciter un lieutenant de police à en suspendre l'impression » (1).
Necker, qui tenait beaucoup à se faire une réputation en flattant les philosophes (2), ne manqua pas de se déclarer ennemi des physiocrates, et il fut accusé d'avoir conseillé les ennemis de Turgot; on admira son livre sur la législation des grains comme on avait admiré le livre de Galiani. Turgot, bien qu'ayant fréquenté de bonne heure le salon de Mme Geoffrin, n'avait jamais adopté les idées des philosophes (3).
Si, malgré les cabales des salons et des encyclopédistes, qui s'entendaient si bien à faire et à détruire les réputations, les physiocrates eurent cependant de la réputation, c'est évidemment que leurs idées correspondaient en gros à un très fort courant d'opinion.
Le reproche que leur adresse Condorcet au sujet de leur peu de souci de la liberté politique, n'est que trop fondé ; cela ne doit pas nous étonner puisque nous les regardons comme ayant basé leurs doctrines
(1) Brunetière, loc. cit., pp. 247-248. Ce rapport de Diderot est plein de «tartuferie», comme cela se produit si souvent à cette époque dans la littérature des philosophes.
(2) RocQUAiN, op. cit., p. 35&.
(3) Turgot, tome I, pp. xcix-cxi et xxxi. L'intermédiaire entre Necker et la cour était le marquis de Pezay, militaire et poète, fils d'un financier genevois et grand ami de Maurepas.
sur la tradition de la France royale. Dans un tel état d'esprit, ils ne pouvaient avoir que du mépris pour la division des pouvoirs et leur balancement (1). Le Trosne estimait que la France était dans une meilleure position que l'Angleterre, parce que les réformes n'y couraient pas le risque d'être entravées par les partis (2).
On croirait parfois qu'ils employant un langage napoléonien : ils parlent de l'Etat comme d'un pouvoir impersonnel, qui en droit est subordonné aux citoyens et en fait est leur maître ; il est « le produit et le représentant de tous et doit faire plier le droit de chacun sous la volonté de tous » ; ils 'rêvent, comme l'a vu Tocqueville, « un despotisme démocratique » : le mandataire faisant tout sans suivre les impulsions d'assemblées politiques et contrôlé seulement par une raison publique qui n'a pas d'organes pour s'exprimer (3).
Turgot proposera à Louis XVI de créer des corps électifs, mais il s'imaginera qu'il serait possible de les enfermer dans des fonctions purement administratives. On ne pouvait méconnaître davantage la portée d'une mesure et l'esprit de son temps, observe Tocqueville ; mais il ajoute que ce système fut réalisé cependant après la Révolution quand le pays fut fatigué de politique (4). Ici encore les physiocrates an-
Ci) Tocqueville, op. cit., p. 236.
(2) Tocqueville, op. cit., p. 239.
(3) Tocqueville, op. cit., pp. 240-241.
(4) Tocqueville, op. cit., p. 213.
nonçaient l'Empire, mais leur tort était de ne pas voir qu'à l'expiration de l'Ancien Régime, le pays avait soif de liberté (1).
Ils avaient une confiance absolue dans un pouvoir éclairé, qui établirait l'égalité juridique, qui gouvernerait suivant des règles uniformes et répandrait l'instruction. Suivant Quesnay, « le despotisme est impossible si la nation est éclairée » ; son école ne voyait qu'un seul moyen efficace de combattre le despotisme : a un enseignement public général, continuel, de la justice par essence et de l'ordre naturel » (2). Illusion fort analogue à celle que propagèrent les utopistes, qui espérèrent amener la bourgeoisie à faire le socialisme ; une administration instruite et bien informée eût été la garantie du contribuable, comme une bourgeoisie humanitaire serait celle du prolétariat dans les utopies modernes. « C'est à l'aide de ce petit galimatias littéraire qu'ils entendaient suppléer à toutes les garanties politiques (3) « ; nous pouvons demander aussi à nos socialistes officiels s'ils croient vraiment que leur galimatias peut produire une organisation sérieuse du travail.
Les physiocrates n'iront pas chercher, comme Rousseau, leurs modèles dans les républiques d'arti-
1 Tocqueville estime que les idées libérales finirent cependant par entraîner tout le monde, y compris même les physiocrates {op. cit., p. 244). Ce fut le résultat des luttes engagées entre le gouvernement et le Parlement.
(2) La justice par essence et Tordre naturel sont les formules fondamentales de la physiocratie.
(3) Tocqueville, op. cit., p. 236.
sans protestants ; rien n'est plus instructif, pour comprendre leurs doctrines et aussi le grand courant qu'ils représentaient, que ce passage souvent cité de Tocqueville : « Ne trouvant encore autour d'eux rien qui leur paraisse conforme à cet idéal, ils vont le chercher au fond de l'Asie. Je n'exagère pas en affirmant qu'il n'y en a pas un qui n'ait fait, dans quelque partie de ses écrits, l'éloge emphatique de la Chine. On est sûr, en lisant leurs livres, d'y rencontrer au moins cela, et, comme la Chine est encore très mal connue, il n'est sorte de billevesée dont ils ne nous entretiennent à propos d'elle. Ce gouvernement imbécile et barbare... leur semble le modèle le plus parfait que puissent copier toutes les nations du monde... Ils se sentent émus et comme ravis à la vue d'un pays dont le souverain absolu, mais exempt de préjugés, laboure une fois l'an la terre de ses propres mains, pour honorer les arts utiles ; où toutes les places sont obtenues dans des concours littéraires ; qui n'a pour religion qu'une philosophie et pour aristocratie que des lettrés » (1).
Les conceptions juridiques des physiocrates ont eu une importance capitale dans l'histoire de nos institutions. Au XVIII* siècle, tout le monde était d'accord en France, en dehors de leur école, pour admettre que la propriété est une création sociale. Montesquieu, Mirabeau, Tronchet, Necker, Mallet du Pan, ne
(1) Tocqueville, op. cit., p. 241.
diffèrent pas de Robespierre ou de Rousseau sur ce principe (1).
Les physiocrates introduisirent une doctrine qu'ils avaient trouvée dans Locke et suivant laquelle la propriété est la source de tout droit. « Les citoyens, écrira Turgot dans son article sur les fondations, ont des droits, et des droits sacrés pour le corps même de la société ; ils existent indépendamment d'elle ; ils en sont les éléments nécessaires, et ils n'y entrent que pour se mettre, avec tous leurs droits, sous la protection de ces mêmes lois qui assurent leur propriété et leur liberté (2). »
Ils ne pensaient point, contrairement à l'opinion de beaucoup de juristes modernes, que les corps moraux pussent être regardés comme étant de véritables propriétaires. Là où l'on voudrait aujourd'hui ne plus voir souvent qu'un seul genre juridique, ils voyaient deux genres économiques; et le droit devait suivre, suivant eux, l'économie. Tocqueville s'est évidemment fort trompé sur leur pensée quand il a cru pouvoir conclure de leurs opinions relatives aux fonda-
(1) André Lichtenbergeb, op. cit., p. 182 et pp. 185-188. — Il est utile d'observer que dans le livre v de l'Emile, Rousseau a placé une thèse sur la propriété qui devait plus tard, semble-t-il, inspirer les doctrines de Lassalle : « Le souverain n'a nul droit de toucUer au bien d'un particulier ni de plusieurs ; mais il peut légitimement s'emparer du bien de tous, comme cela se fit à Sparte au temps de Lyeurgue ; au lieu que l'abolition des dettes par Selon fut un acte illégitime. » (Cf. Taine, op. cit., p. 323).
(2) TuRGOT, tome I, p. 308.
tions, à leurs opinions relatives à toutes les relations civiles : « Les contrats, dit-il, leur inspirent peu de respect ; les droits privés nuls égards ; ou plutôt il n'y a déjà plus à leurs yeux, à bien parler, de droits privés, mais seulement une utilité générale. » Il s'étonne qu'une conception aussi révolutionnaire ait pu être si facilement acceptée par « des hommes de mœurs douces et tranquilles, des gens de bien, d'honnêtes magistrats, d'habiles administrateurs » (1). En leur qualité d'honnêtes magistrats, les disciples de Quesnay tenaient le droit privé pour sacré et étaient prêts à le défendre contre l'arbitraire ; mais ils regardaient les fondations comme appartenant au domaine du droit administratif. Ils étaient frappés des défauts que présentaient les corps chargés de gérer les fondations ; en leur qualité d'habiles administrateurs, ils voulaient que toutes les ressources destinées aux intérêts publics fussent employées d'une manière efficace ; c'est pourquoi ils ne jugeaient pas respectables les fondations, dont les frais généraux étaient si souvent démesurés et qui étaient défendues par des gens intéressés à maintenir d'anciens abus d'administration (2).
Turgot estimait que le gouvernement avait le droit incontestable « de disposer des fondations anciennes, d'en diriger les fonds à de nouveaux objets ou mieux encore de les supprimer tout à fait. L'utilité publique
(1) TOCQUEVILLE, op. Cit., p. 235.
(2) Turgot, loc. cit., p. 304.
est la loi suprême et ne doit pas être balancée ni par un respect superstitieux pour ce qu'on appelle l'intention des fondateurs, comme si des particuliers ignorants et bornés avaient eu droit d'enchaîner à leurs volontés capricieuses les générations qui n'étaient pas encore, ni par la crainte de blesser les droits prétendus de certains corps, comme si les corps particuliers avaient des droits vis-à-vis de l'Etat... Les corps particuliers n'existent point par eux-mêmes, ni pour eux ; ils ont été formés pour la société et ils doivent cesser d'exister au moment qu'ils cessent d'être utiles » (1). Le langage de l'administrateur est ici en parfaite harmonie avec la pensée de l'économiste, aux yeux duquel la terre doit être gérée suivant les idées des vivants et non suivant celles des morts. Si, comme le pensait Turgot, on pouvait mieux satisfaire les besoins publics avec les ressources budgétaires qu'avec les fondations, cellesci n'étaient plus qu'une gêne.
Les procédés administratifs de l'Ancien Régime étaient, le plus souvent, fort cavaliers ; aussi, ne faut-il pas s'étonner si tous les hommes qui avaient q^jelque lien avec l'administration, ne connaissaient guère ce respect des traditions qui s'est introduit en France au temps de la Restauration. « Le passé, dit Tocqueville, est pour les économistes l'objet d'un mépris sans bornes... Il n'y a pas d'institution si
(1) Turgot, loc. cit., pp. 308-309. — Dans le cas où l'Eglise est intéressée dans les fondations, Turgot estimait que l'Etat devait agir d'accord avec elle.
vieille et qui paraisse si bien fondée dans notre histoire dont ils ne demandent l'abolition, pour peu qu'elle les incommode et nuise à la symétrie de leurs plans (1). »
La Révolution allait bientôt liquider l'Ancien Régime en imitant, bien souvent, des pratiques de cet Ancien Régime ; mais cette imitation fut pleine d'horreurs, parce que pendant la période terroriste le pouvoir tomba entre les mains de gens qui n'étaient pas, en général, parfaitement préparés pour accomplir des tâches aussi formidables que celles qui s'imposèrent alors au gouvernement. On poussa jusqu'aux plus grands excès les procédés les plus dangereux de l'Ancien Régime. Il fallait lutter contre la faim : on fixa le prix des denrées, on ne cessa de réquisitionner pour alimenter les grandes villes, on poursuivit de mille manières les gens que l'opinion souvent affolée dénonçait comme accapareurs ; — pour pouvoir entretenir les armées, on traita le pays en citadelle assiégée, dont toutes les ressources sont à la disposition du gouverneur ; — comme la guerre civile venait compliquer les embarras de l'Etat, on confisqua les biens des rebelles. Les circonstances produisirent ainsi une éclipse presque totale des idées juridiques, et l'administration dégénéra en police, comme cela se produit chaque fois qu'elle est confiée à des hommes qui ne se sentent pas forcés, par le contrôle de l'opinion des gens de loi, à modérer
(1) TOCQUEVILLE, Op. CU., p. 235.
Ui. BOURGEOISIE COXQUÉR.^ATE 119
l'arbitraire qui leur a été confié (1). La législation fiscale fut, plus d'une fois, dirigée par des considérations de police politique : les riches étaient fortement soupçonnés d'abuser de leur fortune pour nuire à la République ; on les traitait donc en ennemis (2).
Lorsque le calme commença à revenir, tout le monde sentit le besoin d'obtenir des garanties contre le retour de mesures si arbitraires ; les acquéreurs de biens nationaux étaient plus désireux encore que tous les autres propriétaires, de voir proclamer l'inviolabilité de la propriété. Tout le monde sait de quelle importance ont été leurs intérêts dans le cours de notre histoire ; le retour des Bourbons fut impossible tant que l'on ne fut pas rassuré sur la validité des ventes révolutionnaires (3). On comprend donc que la doctrine des physiocrates ait obtenu, après les expériences terroristes, une autorité qui lui avait manqué jusque là. Il semble que la Constitution de l'an m se soit inspirée de leurs idées, non seulement dans l'article 5 de la Déclaration des droits qui définit la propriété, mais surtout dans la Déclaration des devoirs : l'article 8 affirme que sur le maintien de la propriété reposent tout le travail et tout l'ordre social ; l'article 9 impose à chaque citoyen l'obligation
(1) C'est cette modération de l'arbitraire qui donne naissance au droit administratif — création très fragile lorsque les traditions ne sont pas très puissantes.
(2) AXDRÉ LiCHTENBERGER, op. Cit., pp. 258-262 et p. 255.
■3' La jurisprudence a attaché un caractère presque religieux aux ventes révolutionnaires, tant elle a eu peur de paraître en atténuer la validité.
de défendre la patrie, la liberté, l'égalité et la propriété.
C'était vraiment le triomphe des physiocrates, triomphe qui a eu une longue durée et qui est dû à des raisons historiques dont ils n'auraient pu soupçonner l'existence future.
Les historiens ne sont point parvenus à expliquer convenablement le rôle vraiment paradoxal qui appartint aux gens de lettres durant le xviii' siècle. Cela tient à ce qu'on a considéré la société, en bloc, au lieu d'examiner les relations des gens de lettres avec chacune des classes. Nous avons à déterminer pourquoi le Tiers-Etat les a écoutés comme des oracles, encore que leurs connaissances ne les désignassent généralement pas pour donner des conseils à la bourgeoisie; il faut se reporter ici à ce que j'ai appelé le troisième courant idéologique du xviii^ siècle, courant qui dépend de l'imitation des mœurs aristocratiques. La nouvelle classe conquérante accorda une confiance absolue à des hommes qu'elle voyait choyés par la haute noblesse et par les souverains; elle ne se demanda point quelles étaient les causes qui expliquaient ces faveurs qui l'étonnèrent, la fascinèrent et la trompèrent.
L'opinion de l'étranger joua alors un grand rôle dans notre histoire. Lorsque Voltaire partit pour Berlin, il n'avait pas encore la réputation de Montes-
quieu et de Fontenelle; Grimm avait été fort surpris en 1749, à son arrivée à Paris, de voir que Voltaire était moins admiré en France qu'en Allemagne (1); Voltaire alla « chercher à Potsdamia consécration de gloire et de popularité qu'on lui refusait dans sa patrie » (2); son calcul fut excellent, car à son retour il apparut considérablement grandi, malgré ses mésaventures à la cour de Prusse.
Nous trouvons un témoignagne précieux de ce rôle des étrangers dans un bien singulier mémoire de Diderot, adressé à Sartine qui l'avait consulté sur une pièce de Palissot. Diderot écrit : « Si vous pouvez faire en sorte qu'il ne soit pas dit qu'on ait deux fois, avec votre permission, insulté en public ceux de vos concitoyens qu'on honore dans toutes les parties de l'Europe, que les voyageurs se font un devoir de visiter et qu'ils se font un honneur d'avoir connus quand ils sont de retour dans leur patrie, je crois que vous ferez sagement (3). » La haute société française était fort sensible aux jugements que l'étranger portait sur ses grands hommes et la bourgeoisie devait avoir pour eux un respect presque superstitieux.
Il ne paraît point que cette situation soit sur le point de disparaître : la démocratie a continué la tradition du Tiers-Etat et chaque fois que les gens de
;i) Brunetière, Etudes critiques, 2* série, p. 176.
(2) Brunetière, op. cit., 4* série, p. 322.
(3) Brunetière, op. cit., 2« série, p. 164.
lettres le voudront, ils pourront encore exercer sur elle une véritable dictature. A la suite de l'affaire Dreyfus, nous avons vu un délicat amuseur des boudoirs de la plaine Monceau transformé, par quelques badauds, en oracle du socialisme; il paraît qu'Anatole France s'étonna d'abord beaucoup de cette métamorphose, mais qu'il a fini par se demander, tout de bon, si, vraiment, en contant ses petites drôleries aux belles dames et aux gentils messieurs de la finance, il n'avait pas découvert l'énigme de la question sociale. Si le mouvement qui porta, pendant quelques années, les ouvriers les plus intelligents vers les universités populaires, avait pris tout le développement qu'on avait espéré (dans la bourgeoisie) lui voir prendre, le socialisme serait tombé dans l'ornière démocratique.
La démocratie ayant pour objectif la disparition des sentiments de classe et le mélange de tous les citoyens dans une société qui renfermerait des forces capables de pousser chaque individu intelligent à un rang supérieur à celui qu'il occupait par sa naissance, elle aurait partie gagnée si les travailleurs les plus énergiques avaient pour idéal de ressembler aux bourgeois, étaient heureux de recevoir leurs leçons et demandaient aux gens en réputation de leur fournir des idées. Il n'y aurait dès lors aucune raison pour qu'une structure démocratique ne fût pas stable; elle pourrait seulement être ébranlée par des troubles que causerait l'ambition de quelques hommes; mais elle ne serait pas menacée, comme elle l'est aujourd'hui, dans son principe, par le socialisme. Les démo-
crates intelligents ont donc raison de faire de si grands efforts pour défendre le prestige des gens de lettres : ils cherchent à diriger l'instruction populaire dans un sens favorable au maintien de ce prestige; et, à cet effet, au lieu d'apprendre aux ouvriers ce qu'ils ont besoin de savoir pour leur vie de travailleurs, on s'efforce de développer chez eux une vive curiosité pour les choses qui se trouvent seulement dans les livres écrits pour amuser les bourgeois.
Le succès d'une telle pédagogie sera d'autant plus certain que les ouvriers auront un plus humble sentiment de leur infériorité actuelle; qu'ils regarderont les groupes au milieu desquels vivent les gens de lettres, avec l'admiration béate que pouvait avoir un ancien roturier provincial pour l'ancienne cour; que la distance qui existe entre la couche des admirateurs les plus nombreux et la couche des faiseurs de réputations sera plus considérable. Lors donc que beaucoup de nos plus fins et de nos plus aristocrates écrivains montrent tant de zèle pour vanter les bienfaits de l'enseignement populaire, il ne faut pas admirer leur amour pour les humbles, mais la grande perspicacité avec laquelle ils comprennent l'art de se créer une clientèle. Les universités populaires furent, pendant quelques années, une vaste réclame faite pour faire lire les livres des dreyfusards; si la réclame n'avait pas été conduite d'une manière aussi scandaleuse, les résultats auraient été probablement plus durables.
Dans VEloge de Montesquieu, d'Alembert dit que
« la partie du public qui enseigne, dicta à la partie qui écoute, ce qu'elle devait penser et dire » au sujet de VEsprit des lois. Laboulaye estime que d'Alembert parle de ses amis, les philosophes, en termes trop orgueilleux et que les Français lettrés du XVIII* siècle pouvaient fort bien lire Montesquieu sans avoir recours à leurs lumières (1). Cette distinction d'une Ecclesia docens et d'une Ecclesia discens est encore fondamentale dans nos démocraties : si elles veulent supprimer le sentiment de classe, elles entendent bien maintenir et au besoin perfectionner les hiérarchies de culture.
Voyons maintenant quelle était la situation des gens de lettres par rapport à l'aristocratie du xviii" siècle; c'est là une question très importante à résoudre, car de sa solution dépend toute l'interprétation de cette littérature.
Une tradition ancienne voulait qu'une cour eût des rhéteurs habiles, plaisant par leur conversation brillante, capables de jeter l'illustration sur le prince qui les entretenait; ils faisaient aussi partie du luxe qui doit entourer de riches personnages. Cette tradition n'avait point disparu et chaque grande maison formait une petite cour abondamment pourvue de ses êtres exceptionnels :
« Tous les soirs, ils soupent en ville et sont l'ornement, l'amusement des salons où ils vont causer.
(1) Montesquieu, loc. cit., p. xxv.
Parmi les maisons où l'on dîne, il n'y en a pas qui n'ait son philosophe en titre, un peu plus tard son économiste, son savant... On les suit à la trace de salon en salon, de château en château (1) » ; — Taine estime que la philosophie de ce temps est « une sorte d'opéra supérieur où défilent et s'entrechoquent, tantôt en costume gi-ave, tantôt sous un déguisement comique, toutes les grandes idées qui peuvent intéresser une tête pensante » (2) ; — « Chez le baron d'Holbach arrivaient tour à tour les étrangers les plus lettrés et les plus marquants... C'est là qu'il fallait entendre [raconte Morellet] la conversation la plus libre, la plus animée et la plus instructive qui fût jamais... Point de hardiesse politique ou religieuse qui ne fût mise en avant et discutée, pro et contra... Souvent un seul y prenait la parole et proposait sa théorie, paisiblement et sans être interrompu. D'autres fois, c'était un combat singulier, dont tout le reste de la société était tranquille specta-
(1) Taixe, op. cit., p. 333. — Les mœurs du temps autorisaient encore la vie de parasite, dont Marmontel fournit ua si scandaleux échantillon ; mais il n'y avait point que les auteurs du second rang à vivre d'une manière qui nous semble aujourd'hui si peu digne. Brunetière a écrit une phrase terrible sur d'Alembert : « Logé par une Lespinasse, énamourée de son Guibert ou de son Mora, et pour l'achever, entretenu (c'est bien d'Alembert que je veux dire) moitié par le roi de Prusse et moitié par Mme Geoffrin ■> (loc. cit., p. 217). — Sur Marmontel, qui dut une bonne partie de sa fortune à ce qu'il était un « robuste Limousin ». (Cf. op. cit., 6* série, p 254).
(2) Taine, op. cit., p. 333. ,-
teur » (1); — «Le moyen pour des nobles, qui passent leur vie à causer, de ne pas rechercher des gens qui causent si bien 1 Autant vaudrait prescrire à leurs femmes, qui tous les soirs vont au théâtre et jouent la comédie à domicile, de ne pas attirer chez elles les acteurs et les chanteurs en renom » (2).
Il y avait encore une autre raison qui donnait une grande importance aux relations bienveillantes que la haute aristocratie entretenait avec les gens de lettres connus : c'est que depuis l'invention de l'imprimerie, les auteurs de satires n'avaient cessé d'être extrêmement redoutés. On sait avec quelle impudence l'Arétin exploita la terreur qu'il inspirait; dans une lettre, il se vante de pouvoir se moquer de l'univers grâce à une plume d'oie et à quelques cahiers de papier blanc; il dit encore qu'il s'enrichit de la sueur de son écritoire.
Les philosophes du xviii' siècle étaient passés maîtres dans l'art de calomnier. Quand ils ont l'occasion d'exercer leur verve satirique sur quelqu'un, ils se révèlent toujours bien supérieurs à ce qu'ils sont quand ils écrivent sérieusement; cela est, par exemple, manifeste pour Voltaire. Ils ne respectaient rien et ils étaient redoutés même par les gens les
(1) Taine, op. cit., pp. 367-368.
(2) Taine, op. cit., p. 369. — Pour bien comprendre ce que furent le salons du xviiP siècle, il faut se rappeler le rôle qui appartint aux grandes revues il y a un demisiècle; les salons servaient à l'instruction d'un public analogue à celui qui a, plus tard, accordé toute sa confiance au Correspondant et à la Revue des Deux-Mondes.
plus paisibles : un membre de l'Académie des Inscriptions auquel Malesherbes a demandé un avis sur le Père de famille de Diderot, supplie son correspondant de se montrer bien discret, parce qu'il ne a veut pas avoir d'affaire à démêler avec des gens qui s'imaginent avoir seuls en partage toute la raison humaine [et qu'il] appréhende autant que les théologiens » (1).
Les souverains étrangers qui subventionnent ou flattent un philosophe, ne le font point simplement par admiration pour ses lumières (2). Frédéric regardait Voltaire comme un homme extrêmement dangereux, qu'il avait un grand intérêt a ménager; mais c'est surtout l'impératrice Catherine qui sut mettre à profit les gens qui disposaient alors de l'opinion. Après l'assassinat de son mari, elle demande à l'ambassadeur de France s'il connaît Voltaire et s'il ne peut pas lui expliquer l'affaire (3); Voltaire semble avoir résisté quelque temps, mais il ne tarda pas à s'enrôler dans l'armée des admirateiu-s de la Sémi-
1) Brunetière, op. cit., 2* série, p. 192.
(2) Laboulaye dit que « le grand Frédéric «jouait avec Voltaire et ses amis une comédie dont tout le bénéfice était pour lui » ; il pouvedt « tenter les coups de main les plus criminels, avec la complicité de ceux qui disposaient de l'opinion » (MonteTsquieu, loc. cit., p. xliv). Et plus loin : « En 1767, Catherine, non moins habile que Frédéric à capter l'opinion, imagina de se présenter à l'Europe comme l'apôtre de la civilisation et des idées nouvelles » (p. l).
(3'. Desxoiresterres, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau (édition in-12), p. 371.
ramis du Nord, au point de scandaliser Mme de Choiseul et Mme du Deffand; Walpole écrivait à celle-ci: « Comment répare-t-on un meurtre? Est-ce en retenant des poètes à ses gages? en payant des historiens mercenaires et en soudoyant des philosophes ridicules à mille lieues de son pays ? Ce sont ces âmes viles qui chantent un Auguste et se taisent sur ses proscriptions (1). »
Mais on aurait une idée fort incomplète de la littérature du xviii^ siècle, si on se bornait à ces considérations. Il faut se rappeler de plus le rôle que les bouffons avaient joué dans les cours du moyen âge; il y a encore, de ce temps, de véritables clowns dans les salons, tel « Galiani, un joli nain du génie, sorte de Platon ou de Machiavel avec la verve et les gestes d'arlequin, inépuisable en contes, admirable bouffon, parfait sceptique, ne croyant à rien, en rien, sur rien, ... [qui], sa perruque à la main, les deux jambes croisées sur le fauteuil où il perche, prouve [aux philosophes], par un apologue comique, qu'ils raisonnent ou résonnent, sinon comme des cruches, du moins comme des cloches, en tout cas, presque aussi mal que des théologiens. C'était, dit un assistant, la
(1) Desnoiresterres, op. cit., p. 380. On est souvent tenté de penser que Brunetière n'a que trop raison lorsqu'il dit que Rousseau fut le seul homme un peu courageux de tous les auteurs célèbres de ce temps. « Il est vrai, ajoutet-il, qu'ils lui ont fait presque un crime de son courage même. » {loc. cit., p. 222.) — Turgot s'indignait de voir Helvétius tant#^anter Frédéric et Catherine {Correspondance inédite de Gondorcet et de Turgot, p. i47).
LA BOURGEOISIE COXQUÉRAXTE 129
plus piquante chose du monde, cela valait le meilleur des spectacles et le meilleur des amusements » (1).
Les hommes de premier plan ne s'apercevaient pas toujours du rôle ridicule qu'on leur attribuait dans la haute société. L'histoire des relations de Frédéric II et de Voltaire est devenue inintelligible pour nous, tant nos mœurs sont éloignées de celles du XVIII' siècle; l'engagement que le roi envoya signer au grand écrivain pendant les démêlés de celui-ci avec Maupertuis, nous paraît aujourd'hui d'une insolence à peine croyable; il est clair que pour Frédéric il n'y avait pas une grande différence entre un illustre homme de lettres et un domestique (2). Beaucoup plus tard, après leur réconciliation, il est curieux de voir de quel ton le souverain libre-penseur écrit au sujet de la tempête soulevée par l'exécution du chevalier de La Barre : « Il ne faut pas que la philosophie encourage à de pareilles actions, ni qu'elle fronde des juges qui n'ont pu prononcer autrement qu'ils l'ont fait. » Comme Voltaire avait formé le
(1) Taine, op. cit., p. 369.
(2) « Je promets à V. M., que tant qu'elle me fera la grâce de me loger au château, je n'écrirai contre personne, soit contre le gouvernement de France, contre les ministres, soit contre d'autres souverains, ou contre les gens de lettres illustres envers lesquels on me trouvera rendre les égards qui leur sont dus. Je n'abuserai pas des lettres de S. M. et je me gouvernerai d'une manière convenable, en homme de lettres qui a l'honneur d'être chambellan de S. M. et qui vit avec des honnêtes gens. » Tout le volume de Desnoiresterres sur Voltaire et Frédéric est à lire, car il nous raconte une bouffonnerie achevée.
projet de réunir à Clèves les écrivains menacés, pensait-il, par un réveil du fanatisme religieux, le roi lui fait cette recommandation ironique : « Ils seront tous bien reçus, pourvu qu'ils soient modérés et paisibles (1). »
On pourrait objecter que Voltaire appartenait à une génération un peu vieillie et qu'il avait été élevé dans des idées de respect pour les grands, qui expliquent certaines lâchetés dont ses contemporains avaient parfois honte. Mais Diderot ! Celui-là est le type accompli de l'homme de lettres du nouveau système, à tel point que nos bourgeois contemporains l'ont placé dans l'Olympe démocratique; J. Reinach épuise les expressions de l'admiration la plus exaltée quand il parle de lui. Diderot ne se doute pas que si l'impératrice Catherine se montre si familière avec lui, c'est qu'il était de tradition de permettre aux bouffons une grande familiarité avec les grands, en vue d'aiguiser leur verve.
Taine n'a pas été loin de bien reconnaître quelle était la situation réelle de Diderot dans les salons; mais il a été retenu par l'admiration qu'il avait pour ce parfait précurseur de la bourgeoisie contemporaine (2); le portrait qu'il a donné de Diderot est
(1) Desnoiresterres, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, pp. 502 et 505.
(2) Taine représente, mieux que personne peut-être, la tradition bourgeoise; c'est pourquoi son témoignage a une valeur toute particulière pour notre sujet. Il admire la Science avec autant de naïveté que les encyclopédistes et il a une affection particulière pour les romanciers de l'émancipation morale, pour Stendhal comme pour Diderot
très favorable et il plaide les circonstances atténuantes en sa faveur de la manière suivante : « C'est un nouveau venu, un parvenu dans le vrai monde ; vous voyez en lui un plébéien, puissant penseur, infatigable ouvrier et grand artiste (1), que les mœurs du temps ont introduit dans un souper de viveurs à la mode. Il y prend le dé de la conversation, conduit l'orgie et par contagion, par gageure, dit à lui seul plus d'ordures et plus de gueulées que tous les convives (2). » Si Taine n'avait été retenu par le respect qu'il professait pour les écrivains du xviii* siècle, il aurait dit que Diderot était choyé dans la haute société comme un saltimbanque de lettres.
Une telle époque ne pouvait plus goûter les règles de bon sens, de modération dans le langage et de sagesse pratique dont Boileau avait jadis voulu donner le code. C'est Diderot qui doit encore servir de tjpe : « Non seulement, dit Taine, il descend jusqu'au fond de la doctrine antireligieuse et antisociale, avec toute la raideur de la logique et du paradoxe, plus impétueusement et plus bruyamment que d'Holbach lui-même; mais encore il tombe et s'étale dans le bourbier du siècle qui est la gravelure, et dans la grande ornière du siècle qui est la déclama-
(1) Brunetière estime qu'on « a pris trop souvent la confusion [chez Diderot] pour de la profondeur » et que <■ sous l'air dune indépendante qui va parfois jusqu'au cjTiisme [il a] tous les préjugés d'un bourgeois ou d'un philisiin ». ^Evolution des genres, p. 153.) •2 Taine. np. cit.. p. 349.
tion. Dans ses grands romans, il développe longuement l'équivoque sale ou la scène lubrique. La crudité chez lui n'est pas atténuée par la malice ou recouverte par l'élégance. Il n'est ni fin, ni piquant, il ne sait point, comme Crébillon fils, peindre de jolis polissons (1). »
Joseph Reinach est fort gêné par la morale de son héros, qui « aboutit au retour le plus effréné à l'état de nature », qui plonge « le plus souvent dans la fange de la bestialité primitive » et dans laquelle il trouve, à son grand regret, « le panégyrique de l'inceste, de la prostitution et de la promiscuité des sexes ». L'admirateur des encyclopédistes constate avec douleur que Diderot, qui ne veut rien reconnaître en dehors des lois de la nature, ne reconnaît dans celle-ci que deux fins, « la conservation de l'individu et la propagation de l'espèce » (2). Nous pouvons donc le rapprocher de ces bourgeois librespenseurs qui, au xix^ siècle, accueillirent avec une telle frénésie le darwinisme, parce qu'ils croyaient
(1) Loc. cit. — On ne peut s'empêcher de penser ici à Zola, qui, lui aussi, manquait d'élégance et de malice. Ce grand marchand de cochonneries se vantait « d'avoir le premier, dans le roman, donné sa vraie place à l'instinct génésique [qui] deviendrait, à l'en croira, la préoccupation incessante du genre humain. » (Guyau, L'art au point de vue sociologique, p. 158.) Si ce mouvement annoncé par Zola se produit, ce sera une preuve que la force du cerveau diminue dans le monde moderne. Le cerveau paraît être, en effet, l'organe modérateur des fonctions sexuelles.
(2) J. Reinach, Diderot, pp. 174-175.
trouver dans l'hypothèse de -leur origine simiesque un moyen de justifier leurs appétits grossiers.
Nous touchons maintenant le fond de la psychologie des hommes du xviii* siècle (1): cette fanfaronnade de la lubricité n'intéresse pas seulement la morale, mais aussi la production intellectuelle; elle prouve que la réflexion exerçait chez eux un très faible contrôle sur l'imagination. Les historiens perdent donc bien leur temps quand ils veulent pénétrer la pensée des philosophes du xviii" siècle; ce sont des causeurs, des marchands de satires ou de louanges et surtout les bouff"ons d'une aristocratie dégénérée. De presque tous (2), on peut dire ce que Brunetière dit de Diderot : « Ce qui est difficile..., c'est de savoir ce qu'il a pensé, et la raison vous en paraîtra plausible si je dis, comme je le crois, qu'il ne l'a lui-même jamais su (3). »
La classe moyenne lisait leurs œuvres dans un tre esprit que la noblesse, et elle prenait au sérieux ce qu'écrivaient des gens ayant de si belles relations; plus une opinion était paradoxale, plus elle admirait le génie de penseurs assez hardis et assez profonds pour s'affranchir des chaînes de la tradition, plus elle avait confiance dans les lumières qu'elle
(1) J"ai appelé, il y a déjà longtemps, l'attention sur cette manière de pénétrer les secrets de l'âme humaine, en examinant les idées relatives aax relations sexuelles.
(2) Il faut excepter Rousseau qui ne ressemble à aucim des philosophes.
(3) Bruxetière, loc. cit., p. 154.
pouvait acquérir dans de telles lectures, plus aussi elle était disposée à oser, elle aussi, des essais analogues. La sottise incommensurable de M. Homais est le produit naturel de cette influence des gens de lettres sur la bourgeoisie française; pendant près d'un siècle, des gens éclairés déraisonnèrent par suite de l'incapacité dans laquelle ils se trouvaient de comprendre le sens de livres qui, provenant de milieux très aristocratiques, leur semblaient tomber du ciel.
L'absence de tout esprit critique ne doit pas nous surprendre chez nos pères. On ne saurait le trouver chez les gens de lettres qui exerçaient les métiers que nous venons d'examiner. On ne songera pas à en demander à des nobles qui ne s'occupent qu'à rire, à médire ou à tendre des embûches aux gens qui leur déplaisent. L'expérience nous apprend que l'esprit critique manque toujours aux classes qui ne pensent point en raison de leurs propres conditions de vie ; il manquait donc au Tiers-Etat ; — l'histoire des écrivains de l'antiquité et du Moyen Age illustre cette proposition d'une manière déjà assez remarquable ; l'expérience du xix" siècle fournit la contreépreuve.
Du jour où le passé a été examiné par aes gens qui voulaient trouver un enseignement pour comprendre les luttes dans lesquelles leur classe était engagée, l'histoire a pris un tout autre aspect, comme Renan l'avait si bien vu quand il écrivait à propos d'Augustin Thierry : « Le sens étendu des choses humaines ne s'obtient que par l'intelligence du présent, et le présent ne livre son secret qu'en proportion de
l'enjeu qu'on y prend... Il fallait [pour interpréter les textes de l'histoire médiévale] une pratique de la vie profane que ne donnent ni la vie monastique ni les paisibles investigations du paléographe. Un jeune homme de vingt ans, jeté dans un milieu passionné et doué de cette perspicacité que donne l'habitude des choses politiques, a pu relever du premier coup dans l'œuvre de ces grands maîtres [les bénédictins] une foule de lacunes et de vues erronées (1). »
C'est pourquoi, mes amis et moi, nous ne cessons d'engager les classes ouvrières à ne pas se laisser entraîner à suivre l'ornière de la science ou de la philosophie bourgeoises. Un grand changement se produira dans le monde le jour où le prolétariat aura acquis, comme l'a acquis la bourgeoisie après la Révolution, le sentiment qu'il est capable de penser d'après ses propres conditions de vie. Ce fut le régime parlementaire qui révéla aux grands historiens de la bourgeoisie moderne leur vocation ; « l'ensemble d'idées que la Restauration qualifia du nom de libéralisme, [fut] l'âme de l'histoire » (2) d'Augustin Thierry ; et ainsi s'explique que « le plus beau mouvement d'études sérieuses succéda, presque sans intervalle, à l'effervescence révolutionnaire » (3). Cela ne tenait pas seulement à ce que la fin des guerres impériales a renfermé beaucoup d'enseignements ira-
(1) Renan-, Essms de morale et de critique^ pp. 117-il8.
(2) Renan, op. cit., pp. 115-116.
(3) Renan, op. cit., p. 124.
prévus, comme le dit Renan (1), mais plutôt à ce que la bourgeoisie se sentait, vers 1820, capable de penser toute seule.
Le prolétariat possède, on l'a dit bien des fois, un système d'institutions qui lui sont aussi propres que le régime parlementaire était propre à la bourgeoisie. C'est du mouvement syndical que peut sortir l'affranchissement intellectuel qui débarrassera les classes ouvrières de tout respect pour les balivernes bourgeoises.
(1) Renan, 0%). cit., p. 116.
La science au XVIII^ siècle
/. La science comme objet de curiosité. — L'Encyclopédie.
— Connaissances générales nécessaires aux administrateurs. — Découvertes qui font concevoir de grandes espérances.