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II. Application des mathémathiques aux questions sociales

— Illusions de Condorcet. — Raisons de l'erreur commise alors. — Maintien d'une fausse science des probabilUés.

La doctrine du progrès devait sortir tout naturellement des aspirations d'une classe conquérante qui avait pleine conlîance dans son avenir, qui se croyait parfaitement préparée à prendre le pouvoir et qui avait en tête de grands projets de réformes. Nous ne saurions cependant parfaitement comprendre ses conceptions, si nous ne nous rendions un compte exact de l'idée qu'elle avait de la science.

De notre temps, la science est une discipline austère, dans laquelle chacun se choisit un étroit département pour le cultiver avec soin durant toute sa vie. On ne devient vraiment habile dans une partie

qu'à la condition de subir un long apprentissage, de se tenir au courant des innovations de détail et de manier des procédés d'investigation spéciaux, La répartition des travaux scientifiques entre des groupes indépendants nous semble tellement naturelle et féconde que nous ne songeons pas à demander si» une telle structure sociale a pu soulever, quelquefois, quelques objections. Nos pères regardaient cette spécialisation comme une routine propre aux goujats, une dégradation de l'esprit, un attentat à la noble destinée de l'homme. « La plupart des beaux esprits du xviii" siècle se piquaient d'entendre la géométrie ; et de leur côté les organes des compagnies savantes se piquaient de faire de la littérature (1). »

Fontenelle s'était rencontré à point pour donner, là-dessus encore, une formule philosophique et il avait vanté les heureux résultats que devait produire la coordination des sciences ; Brunetière a eu tort de croire que c'était là une grande découverte (2) ; il aurait dû laisser une telle sottise aux positivistes ; la prétendue coordination des sciences n'est nullement le but suprême de la recherche moderne ; elle est l'expression des usages de l'ancienne société française et elle dépend surtout des mœurs des salons. La

(1) GouRNOT, Considérations sur ta marche des idées et des événements dans les temps modernes, tome II, pp. 54- 55. — Clairaut cependant ne pouvait souffrir que d'Alembert « cherchât à se distinguer dans les lettres » . (Diderot, Œuvres complètes, tome VI, p. 474.)

(2) Brunetière, Etudes critiques, 5^ série, p. 239 et p. 242.

grande question était autrefois de pouvoir soutenir une conversation avec les gens éclairés que l'on rencontrait clans la bonne société. Si la coordination des sciences fascine encore la bourgeoisie démocratique, c'est que celle-ci n'a pas beaucoup d'idées propres et qu'elle a la manie de s'alimenter aux sources de l'Ancien Régime.

Les conceptions que nos pères avaient au sujet de la science se rattachent à plusieurs raisons ; mais leur origine première est toujours la curiosité des personnes de qualité.

a) A la fin du xvii* siècle le monde s'était passionné pour une foule de sujets qui avaient été totalement ignorés des temps antérieurs : Vhonnête homme de la génération précédente avait eu un horizon assez borné; maintenant on veut avoir des clartés de tout (1). Le cours de chimie de Lémery, publié en 1675, eut un grand nombre d'éditions et fut traduit en plusieurs langues; les leçons d'anatomie de du Verney étaient fort appréciées par les dames; ce savant, recommandant Mlle de Launay à la duchesse du Maine, écrivait qu'elle était la « fille de France qui connaît le mieux le corps humain (2). » Thomas Diafoirus aurait pu alors, sans être ridicule, inviter sa fiancée à assister à une dissection (3).

(1) Bruxetière, loc. cit., p. 236.

(2) Bruxetière, loc. cit., pp. 232 et 235.

(3) Malade imaginaire, acte II, se. vi.

Turgot regarde la curiosité comme étant le grand moteur du progrès (1) ; et cette vue correspond parfaitement aux sentiments de ses contemporains qui sont toujours à la recherche de connaissances nouvelles et ne consentent jamais à s'enfermer dans les étroites frontières d'une spécialité scientifique. « Buffon commençait, en homme du monde qui cherche la réputation et qui n'a pas le don des petits vers, par vouloir faire des mathématiques, puis des expériences de physique, du genre de celles pour lesquelles il convient d'être un homme riche ; jusqu'à ce qu'enfin, trouvant sa veine avec la place d'intendant du Jardin du roi, il fût devenu, tout à la fois, un grand naturaliste et un grand écrivain, et, à ce double titre, le plus illustre, comme le plus utile des vulgarisateurs. » Cournot observe que le xviii" Siècle a suivi cet exemple, s'occupant d'abord de géométrie, puis trouvant les démonstrations de physique et de chimie plus amusantes et finissant par se fixer sur l'histoire naturelle (2).

Dans une notice sur Clairaut insérée dans la correspondance de Grimm, Diderot donne ce tableau des variations de la curiosité avant 1765: « Les métaphysiciens et les poètes ont eu leur temps ; les physiciens systématiques (3) leur ont succédé ; la physique

(1) Turgot, tome II, p. 601.

(2) Cournot, loc. cit., p. 55.

(3) Il ne s'agit évidemment des cartésiens contemporains de Fontenelle.

systématique a fait place à la physique expérimentale ; celle-ci à la géométrie (1) ; la géométrie à l'histoire naturelle et à la chimie, qui ont été en vogue dans ces derniers temps et qui partagent les esprits avec les affaires de gouvernement, de commerce, de politique et surtout la manie de l'agriculture, sans qu'on puisse deviner qu'elle sera la science que la légèreté nationale mettra à la mode par la suite ». Clairaut n'avait pas suivi le courant, en sorte qu'il avait perdu sa réputation : jadis les dames distinguées « voulaient avoir un géomètre à leur suite » , mais maintenant « un géomètre a de la peine à trouver un libraire qui se charge de ses ouvrages et ne trouve presque pas un lecteur qui les ouvre (2). »

Il s'agissait bien des modes qui se créent dans les salons : une science devenait donc d'autant moins intéressante qu'elle devenait plus technique. Dans les Pensées sur l'interprétation de la nature (1754), Diderot nous apprend qu'à son avis les mathématiques sont arrivées à un tel point qu'elles ne peuvent plus avancer : « J'oserais presque assurer qu'avant qu'il soit cent ans, on ne comptera pas trois grands géomètres en Europe (3). » Il faut évidemment entendre par là que les mathématiques commençaient à être déjà fermées aux amateurs ; et Diderot ne pouvait conce-

'1) Diderot fait ici une place pour Clairaut et d'Alembert. 2) Diderot, loc. cit., pp. 474-475.

(3) Diderot, tome II, p. H.

voir de culture scientifique étendue en dehors de celle qui plaît aux amateurs (1).

La chimie eut un succès d'autant plus grand qu'elle n'était encore qu'une cuisine pharmaceutique. Diderot, en 1770, parle de Rouelle avec un enthousiasme qui nous étonnerait si nous ne savions la pauvre idée que Diderot se faisait de la science. Rouelle « voulait être poète, philosophe, théologien, jDolitique, musicien » ; il était « grand savant, profond théoricien » ; mais « il croyait à l'alchimie » et était un « manipulateur distrait et maladroit » (2),

La physiologie attirait d'autant plus fortement Diderot qu'elle était dans l'enfance ; d'ailleurs il se contentait de notions sommaires. Il insiste beaucoup auprès de l'impératrice Catherine pour qu'elle fasse expliquer l'organisation du corps humain et particulièrement celle des appareils de la génération aux jeunes filles nobles, dans le but de les moraliser; en une huitaine de jours elles en sauraient assez sur

(1) Il dit que les ouvrages des grands géomètres du xviii^ siècle, Bernoulli, Euler, Maupertuis, Clairaut, Fontaine, d'AIembert, Lagrange « subsisteront dans les siècles h venir comme ces pyramides d'Egypte dont les masses chargées d'hiéroglyphes "réveillent en nous une idée effrayante de la puissance et des ressources des hommes qui les ont élevées ». Cela' veut peut-être dire aussi que ces ouvrages deviendront indéchiffrables.

(2) DmEROT, tome VI, pp. 405-409. Il nous parle avec admiration d'une fameuse expérience sur le dessalement de l'eau de mer exécutée devant des ambassadeurs ! — Sous l'influence de Rouelle le nombre des cabinets d'histoire naturelle arriva au nombre de deux cents h Paris; on sait que c'étaient des amoncellements de bibelots.

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« le péril et la suite de l'approche de l'homme », sur le devoir conjugal et sur l'accouchement ; sa fille, après trois ou quatre leçons d'anatomie, a lu Candide sans que « rien dans ce livre pervers fît travailler sa petite tète » ; la vue des modèles en cire qui servaient au professeur pour faire ses expositions avait suffi pour assoupir son imagination et lui faire comprendre pour quelles raisons la bienséance prescrit de ne pas laisser certaines parties du corps à l'état de nudité (1).

Diderot prouva surtout qu'il connaissait à merveille l'esprit curieux et puéril de ses contemporains, quand il imagina de leur conter les recettes des arts usuels ; il vanta sa marchandise avec un tel aplomb que beaucoup de personnes l'ont pris pour le créateur de la technologie scientifique. Celle-ci devait naître d'une manière plus modeste et plus naturelle; elle fut créée par les ingénieurs militaires français et par les professeurs qui enseignaient dans leurs écoles. Joseph Reinach ignore sans doute cela, car il écrit : « Les philosophes entreprirent de découvrir les classes ouvrières, de faire connaître le travail sans lequel la civilisation ne serait qu'un rêve et de

il) Diderot, Œuvres choisies, édition du centenaire, pp. 326-329. — Dans cette curieuse consultation. Diderot montre toute la naïveté dun parfait philistin. Il n'est peutêtre pas inutile d'observer ici que les hommes qui se donnent aujourd'hui comme les princes de l'esprit laïque, sont, comme leur illustre prédécesseur, des philistins.

préparer ainsi, révolution à la fois intellectuelle, politique et sociale, l'avènement du Tiers-Etat à la liberté et au pouvoir (1). » En fait, il s'agissait d'amuser les gens du monde.

Ceux-ci trouvèrent, paraît-il, VEncyclopédie fort intéressante ; Joseph Reinach nous donne comme caractéristique une anecdote de Voltaire, qui montre bien les raisons du succès de cette compilation : les courtisans 5^ apprenaient de quoi se compose la poudre à canon, et les femmes quelles sont les différences qui existent entre les diverses poudre à farder. « Mme de Pompadour avait trouvé [d'après cette anecdote] la juste formule : c'est comme magasin de toutes les choses utiles que le dictionnaire des sciences et des arts réussissait auprès du public ; ... chacun, après l'avoir feuilleté, se croyait le plus savant homme du royaume (2). » C'était donc bien de la science de boudoir ou de salon que Diderot présentait ; et vaut-il vraiment la peine de le nommer « le prophète de l'industrie moderne (3) », pour' avoir amusé ses contemporains avec la routine de l'ancienne production ?

Cournot, avec son gros bon sens, était choqué par l'idée même de VEncycIopér^ie : dresser un inventaire des connaissances humaines à une époque de grandes

(1) J. Reinach, Diderot, p. 43. L'ignorance naïve de l'auteur éclate dans le passage où il dit que son héros a prévu la télégraphie électrique (p. 47).

(2) J. Reinach, op. cit., pp. 72-74.

(3) J. Reinach, op. cit., p. 42.

transformations lui semblait étrange. « Pour s'expliquer leur méprise, il faut voir dans les encyclopédistes et dans leurs patrons ou leurs adeptes, non plus des savants, mais des philosophes, ou, si l'on veut, non plus des amis de la science, mais des gens prévenus en faveur de la philosophie (1). » Mais il faut ajouter que cette philosophie est une conversation de gens du monde.

On ne saurait parfaitement comprendre l'esprit du xviii* siècle si on ne tenait pas compte des grands succès qu'obtint alors l'occultisme. Il ne faut pas s'étonner de voir les lecteurs de VEncyclopédie tomber dans cette sottise ; après avoir épuisé tous les genres de connaissances matérielles, ils étaient réduits, pour satisfaire leur curiosité, à explorer les domaines invisibles. Et ne procédaient-ils point par la méthode expérimentale ? n'était-ce point là une de ces recherches ouvertes à tout le monde, qui devraient donner des résultats merveilleux le jour où elles seraient faites par un grand nombre de personnes non spécialisées (2) ?

(1) CouRNOT, loc. cit., pp. 56-57.

(2) Condorcet estime qu'on doit attendre de grands progrès dans la minéralogie, la botanique, la zoologie, la météorologie, d'observations répétées en grand nombre, sur un vaste territoire, par des hommes ayant reçu une instruction générale. (Tableau historique, 9' époque.) L'occultisme est dans les mêmes conditions ; c'est une science que tout le monde peut cultiver.' Aucune science ne saurait aussi bien que l'occultisme mériter le nom de démocratique, attendu que l'usage est de nommer démocratique ce qui est accessible au plus grand nombre.

b) La curiosité des gens du monde était, dans son ensemble, en parfait accord avec les préoccupations qu'avait tout membre de l'oligarchie appelée à gouverner. Pour faire un excellent administrateur, il n'était nullement nécessaire de posséder une connaissance de spécialiste. Nous voyons tous les jours nos assemblées politiques prendre des décisions sur des questions dont le détail échappe complètement à nos députés ; et cependant aucun d'eux ne songe à se récuser quand il s'agit de statuer sur un programme de constructions navales, sur un établissement de chemins de fer, sur une loi de douane. Pendant assez longtemps après la Révolution, VEncycIopédie et des compilations du même genre semblent avoir servi aux fonctionnaires pour saisir une vue générale des choses qu'ils devaient contrôler. Ce genre d'instruction pouvait même paraître suffisant, le plus souvent, pour les personnes qui étaient appelées à diriger des établissements industriels ; en effet, jusqu'à une époque très voisine de nous, les usines ont eu surtout pour directeurs des marchands, des comptables ou d'anciens ouvriers qui étaient fort appréciés des capitalistes jDarce qu'ils montraient, envers les travailleurs une inflexibilité qu'on ne rencontre guère chez les ingénieurs instruits.

Beaucoup de volonté, des notions d'ensemble et quelques tours de main formaient le bagage des chefs de très grands ateliers. Vers 1830, Ure disait qu'en Angleterre les propriétaires des filatures n'étaient pas au courant de la mécanique et s'en rapportaient à leurs directeurs qui n'étaient pas trop forts eux-

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mêmes (1). Le Play, qui a enseigné longtemps la métallurgie à l'Ecole des mines et qui a visité toutes les usines de l'Europe pour apprendre son métier de professeur, constatait « que les vrais éléments de l'art restent souvent inconnus des chefs préposés à l'administration des ateliers. Dans la plupart des cas, ajoute-t-il, je ne pouvais utilement réclamer de ce personnel dirigeant que la permission de me mettre à l'école des ouvriers » (2). Il a fallu beaucoup de temps pour que les élèves des écoles industrielles aient été choisis comme directeurs.

Les biographes de Turgot nous apprennent que celui-ci étudia la physique, la chimie, les mathématiques, « dans leurs rapports avec les intérêts de l'agriculture, des manufactures et du commerce » (3). Tout cela pouvait être très sommaire ; Diderot, en 1765, estimait qu'il ne fallait pas plus de six mois pour apprendre en géométrie tout ce qu'on a besoin de savoir, quand on ne veut pas s'enfermer dans une spécialité assez inutile : « le reste est de pure curiosité », suivant lui (4).

(1) Ure, Philosophie des manufactures, trad. fran.} tome T, pp. 66-67.

(2) Le Play, La réforme sociale en France, 5* édition, tome II, p. 20.

(3) Turgot, tome I, p. xxxii. L'éditeur de la Correspondance inédite rfe Gondorcet et de Turgot, Ch. Henry, observe que Turgot n'avait pas étudié les mathématiques avec beaucoup de succès parce que sa correspondance indique seulement chez lui des conncdsssuices élémentaires (pp. xn-

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