V. Conclusions sur la démocratie
L'esprit subtil des Grecs, également propre à la poésie et à la mathématique, avait été comme fasciné par les merveilles que leur révélait l'observation du ciel ; les anciens ne pouvaient aborder les grands problèmes de la physique terrestre (qui fait aujourd'hui l'orgueil de la science) faute d'un outillage permettant des mesures précises ; mais leurs appareils
astronomiques étaient assez perfectionnés pour qu'ils pussent raisonner sur les déplacements des corps célestes. Ils aimaient à supposer que les choses humaines devaient imiter les mouvements des choses divines ; en conséquence, si les institutions étaient abandonnées à leurs propres forces, on les verrait, croyaient-ils, obéir à des lois analogues à celles que constatait leur astronomie; en admettant, donc, que des catastrophes, provoquées pour des causes extérieures, ne vinssent pas troubler l'ordre historique, les changements se produiraient sur un cycle fermé; après de longues aventures, les sociétés reviendraient à un régime exigeant, pour son intelligence, les mêmes principes de droit public que le régime du départ.
Dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Rousseau adopte le point de vue de la philosophie grecque. Il emploie toutes les ressources de son éloquence pour décrire les divisions qui n'ont pas cessé d'aggraver les maux de l'humanité depuis qu'elle a cessé de respecter les lois de la nature; le despotisme vient enfin clore cette ère de calamités (sans qu'on se rende bien compte des raisons qui rendent son avènement nécessaire), et l'auteur conclut par cette formule: « Ceci est le dernier terme de l'inégalité, et le point extrême qui ferme le cercle et touche au point d'où nous sommes partis. » Rousseau ne prétend nullement que le despotisme ramène des peuples dont la vie est devenue très raffinée aux moeurs qu'on peut observer sur les sauvages coureurs des
forêts américaines ; la ressemblance qu'il entend mettre en lumière, entre le commencement et la fin du mouvement, est d'ordre tout éthique : « Les notions du bien, dit-il, et les principes de la justice s'évanouissent derechef. »
De nos jours, beaucoup de sociologues posant pour avoir des idées avancées, ont essayé de combiner le vieux préjugé des cycles astrologiques avec le préjugé moderne du progrès. L'humanité ne serait point condamnée, suivant leurs rêveries, à revenir sur ellemême; elle s'élèverait sans cesse vers des régions plus nobles; mais des analogies si considérables existeraient entre deux civilisations séparées par un très long espace de temps qu'on pourrait les définir par le même nom de genre, bien que les conditions sociales fussent prodigieusement améliorées. Le mouvement ne pourrait donc plus être représenté schématiquement par une circonférence; il faudrait le représenter par une hélice.
Cette conception a beaucoup plu à des écrivains socialistes qui voulaient faire preuve de hautes connaissances. Souvent, des défenseurs de l'ordre capitaliste leur reprochaient de poursuivre une utopie stupide en prétendant ramener le monde au communisme; car, disaient-ils, le communisme a été le régime des hordes les plus sauvages. Ces socialistes acceptaient ce rapprochement, mais ils ajoutaient que le communisme nouveau occuperait dans l'histoire universelle une place bien plus élevée que l'ordre capitaliste actuel; le but poursuivi par les
socialistes serait donc conforme à la loi de régression, apparente qui gouverne toute l'évolution, et les défenseurs de l'économie bourgeoise seraient convaincus d'ignorance (1).
Cette prétendue loi de régression apparente est très propre à embrouiller les question auxquelles on l'applique; pour bien comprendre le sens des réalités qu'on cherche à dissimuler au moyen de cette formule, il faut d'abord déterminer ce que signifie le mot communisme.
On a fort discuté sur les qualificatifs juridiques qu'il convient d'appliquer à la vie des sauvages; il est très peu raisonnable d'appliquer à des êtres qui sont complètement étrangers à nos manières de penser, des notions empruntées aux régions les plus intellectualisées de l'esprit civilisé; or, le droit appartient, sans contestation possible, à cette région très exceptionnelle. Si l'on voulait, à tout prix, établir un vague rapprochement entre la vie des hordes de chasseurs et le droit moderne, il conviendrait de comparer, comme l'a fait le professeur J. Plach, les territoires sur lesquels ces hordes se déplacent pour poursuivre le gibier, au pays occupé par une nation, bien plutôt
(1) Enrico Perri croit qu'il a eu le mérite de donner une forme définitive, en 1892, à cette loi qui n'aurait été que soupçonnée ou esquissée avant lui {Socialisme et Science positive, trad. franc., p. 94). Tciiernichewsky avait fait cependant un usage très étendu et même très paradoxal de cette prétendue loi dans sa Critique des préjugés pfiilosophiques contre la possession communale du sol, en 1858.
qu'à des domaines sur lesquels diverses familles exercent des droits d'usage réglés par des coutumes.
Je ne vois pas encore de droit privé rudimentaire chez les nomades qui marquent, au moyen de signes magiques, les arbres dont ils veulent se réserver les fruits pour le jour où ils reprendront leur ancien campement. Les sauvages, dont les femmes cultivent des racines sur un sol grossièrement défriché, qu'ils abandonneront à la première occasion, ne possèdent pas encore l'âme du propriétaire; on ne saurait donc trouver chez eux de réflexions juridiques. Le droit privé peut apparaître, pour la première fois, d'une manière ihcontestable seulement dans les pays où des chefs de famille, ayant reçu de leurs ancêtres des terres améliorées par l'adjonction de nombreuses forces productives, travaillent à léguer de nouvelles améliorations à leurs successeurs. Cette condition économique n'est pas, d'ailleurs, suffisante pour que le droit prenne un corps parfaitement déterminé.
Les évolutionnistes ne sauraient accepter cette manière historique de comprendre les origines du droit; ils ont besoin de faire croire qu'il existe une étroite parenté entre le droit moderne et la vie des peuples les plus sauvages; il leur faut donc attribuer à ceux-ci un système juridique fictif; faute de mieux, ils leur attribuent le communisme, ne trouvant pas de terme qui puisse être pris dans un sens plus vague. Ce communisme primitif a été ainsi inventé pour des raisons sophistiques; nous allons voir que le communisme futur des socialistes correspond aussi à des habiletés sophistiques.
On sait avec quelle vigueur Proudhon a combattu les utopies qui obtenaient un si grand succès de son temps; la violence avec laquelle il a souvent conduit ses polémiques, tient à l'horreur qu'il ressentait pour des réformateurs sociaux qui travaillaient à écarter de l'esprit populaire toute préoccupation de droit. Sa critique a forcé les socialistes contemporains à présenter leurs idées sous une forme plus enveloppée que celles de l'ancienne utopie; jadis on décrivait naïvement les rêves que l'on avait formés pour réorganiser le monde; maintenant, on se borne à dire que le Parti aspire à la réalisation d'une société communiste, et on évite de fournir des explications sur cette formule obscure.
Si nous ne sommes pas fixés sur le sens du programme idéal, nous pouvons, tout au moins, raisonner sur les réformes prochaines que réclament les partis socialistes et qui, d'après les théoriciens socialistes, doivent préparer l'avènement de la société communiste. Pendant longtemps, les diverses sectes se sont fort querellées, en France, au sujet de ces réformes; mais aujourd'hui, elles semblent être d'accord depuis que de nombreux députés socialistes sont entrés dans le parlement. Quelques écrivains, s'inspirant surtout, semble-t-il, d'idées belges, demandaient que l'Etat se chargeât, peu à peu, de toutes les grandes affaires dont le capitalisme a créé les formes modernes; les ouvriers des entreprises les plus perfectionnées deviendraient ainsi des fonctionnaires. En 1883, les guesdistes combattaient cette « absorption graduelle des industries privées par
l'Etat » qu'ils nommaient « le bagage socialiste de pseudo-communistes de pacotille » ; ils se bornaient à demander l'annulation des contrats passés avec la Banque de France et avec les compagnies de chemins de fer, ainsi que la suppression des concessions de mines; les exploitations de ces sources de la richesse publique auraient dû être confiées, suivant leur programme, aux ouvriers qui y sont occupés (1). Il ne semble pas que les députés socialistes aient aujourd'hui dans les capacités économiques des ouvriers abandonnés à eux-mêmes, la confiance qu'avaient Guesde et Lafargue en 1883; le socialisme parlementaire réclame l'extension indéfinie des attributions économiques de l'Etat (2).
11 faut nous demander quel avenir juridique l'exécution d'un pareil programme peut ménager au monde. Il y a une douzaine d'années, Saverio Merlino reprochait aux socialistes de ne point avoir assez réfléchi sur les garanties dont il conviendrait d'entourer la gestion des grandes affaires confiées à l'Etat; il faudrait, disait-il, « assurer cette justice dans l'administration, dont on a aujourd'hui une vague idée » ; et le problème à résoudre lui paraissait hérissé de difficultés (3).
(1) Guesde et Lafargue, Le programme du parti ouvrier ; commentaire de l'article 11 de la partie économique.
(2) Dans une interview publiée par le Malin du 1" juin 1910, Jules Guesde a dit qu'il se résignerait aux monopoles de l'Etat, si ces monopoles étaient nécessaires pour trouver les ressources nécessaires aux dépenses sociales.
(3) Saverio Merli.no, Formes et essence du socialisme, p. 198.
L'expérience nous apprend que le droit administratif ne peut avoir une certaine efficacité que dans les sociétés qui possèdent des organisations judiciaires capables de statuer sur les droits privés d'une manière particulièrement satisfaisante; c'est l'autorité morale acquise par les corps judiciaires qui engendre dans les corps administratifs la crainte de se laisser aller à des actes arbitraires. Suivant les idées des théoriciens actuels du socialisme parlementaire, le droit privé est appelé à perdre progressivement son autorité : ces théoriciens disent, en effet, que l'Etat laissera, longtemps encore aux particuliers, la gestion des entreprises d'ordre inférieur ; la petite propriété rurale, le petit atelier, le petit commerce sont destinés à disparaître par la ruine lente qui frappe les formes économiques surannées ; le prestige du droit privé subirait évidemment la même voie descendante que le prestige de la production privée. Les corps administratifs n'étant plus retenus par le désir de suivre les exemples donnés par des corps judiciaires très respectés, que deviendrait cette « justice dans l'administration » que Saverio Merlino avait reconnue si nécessaire ? Au fur et à mesure que l'Etat absorberait de nouvelles forces productives, le besoin de cette justice deviendrait plus grand et le moyen de la réaliser deviendrait plus faible.
Les députés belges Destrée et Vandervelde me semblent avoir senti les immenses difficultés qui résultent d'une extension indéfinie des administrations publiques ; c'est à raison de la défiance qu'ils éprou-
vent, en pensant aux conséquences de leur programme, qu'ils ont, sans doute, écrit les phrases suivantes: « Ce n'est certes pas notre idéal. Nous aspirons ardemment aux transformations morales qui rendront possible la coopération de tous les travailleurs, et peut-être aussi... la communauté anarchiste, débordante de fraternité et de richesse, où chacun faisant ce qu'il voudrait, comme dans l'abbaye de Thélème, donnerait selon ses forces et prendrait selon ses besoins (1). » Ils engagent ainsi les socialistes à se consoler par le rêve : on manquera, sans doute, de « justice dans l'administration », mais on aspirera ardemment à un régime idéal dans lequel le droit deviendra inutile.
Nous parvenons enfin ainsi à découvrir la pensée secrète des sociologues qui parlent de régression apparente; ils voudraient que les préoccupations juridiques devinssent aussi étrangères au monde civilisé qu'elles ont été aux primitifs; ils n'osent pas avouer franchement que le droit leur paraît être une charge créée, durant les temps d'ignorance ; pour exprimer l'aversion qu'ils éprouvent pour les notions juridiques, ils emploient une forme qui puisse faire com-
(1) Destrée et Vandervelde, Le Socialisme en Belgique, l'« édition, p. 283. — En 1883, Guesde et Lafargue soutenaient qu'il est absurde de comparer la société future à l'abbaye de Thélème, que dans l'avenir l'abondance des produits permettra, sans doute,* la libre consommation, mais que la production ne pourra jamais être libre {op. cit., p. 35). Ces observations ne se retrouvent pas dans les éditions actuelles de cette brochure.
prendre leurs pensées à leurs amis sans les exposer trop facilement à des critiques des philosophes. Quand on cherche les raisons pour lesquelles le socialisme parlementaire obtient aujourd'hui tant de succès dans le monde, on s'aperçoit que cela résulte de ce qu'il exprime mieux qu'aucune autre doctrine démocratique l'aversion que la société actuelle éprouve pour le droit; il n'est, pas douteux, en effet, qu'il existe, à l'heure présente, une dégénérescence générale du droit qui correspond aux nouvelles directions des mœurs.
On ne saurait parler d'une manière claire de ce phénomène en employant des formules abstraites; pour obtenir des résultats satisfaisants, il convient de procéder à des descriptions, en prenant des exemples dans les genres les plus divers.
a) Lorsque Rousseau traçait le tableau d'une société qui, après avoir été longtemps déchirée par les factions, trouve la paix en subissant des despotes qui font disparaître tout principe de justice, il songeait évidemment aux destinées tragiques de Rome, qui tomba soUs le joug de tyrans grotesques et féroces. Deux faits me paraissent dominer l'histoire de la décadence romaine : 1° les privilèges que procurait la richesse étaient devenus énormes ; 2° les descendants des vainqueurs furent traités comme les descendants des vaincus.
Sur le premier point, voici quelques observations de Renan : « L'empire romain, en rabaissant la noblesse et réduisant à presque rien le privilège du sang, augmenta, au contraire, les avantages de la fortune. Loin d'établir l'égalité effective des citoyens, l'empire romain, ouvrant à deux battants les portes de la cité romaine, créa une différence profonde, celle des honestiores (les notables, les riches) et des hiimiliores ou tenuîores (les pauvres). En proclamant l'égalité politique de tous, on introduisit l'inégalité dans la loi, surtout dans la loi pénale (1). »
Cette transformation est surtout instructive quand on la rapproche des transformations produites par le capitalisme moderne. L'expérience paraît montrer que les abus de pouvoir commis au profit d'une aristocratie héréditaire sont, en général, moins dangereux pour le sentiment juridique d'un peuple que ne sont les abus provoqués par un régime ploutocratique ; il est absolument certain que rien n'est aussi propre à ruiner le respect du droit que le spectacle de méfaits commis, avec la complicité des tribunaux, par des aventuriers devenus assez riches pour pouvoir acheter les hommes d'Etat. L'effronterie des financiers américains constitue un idéal pour tous nos spéculateurs de Bourse ; l'orientation actuelle des classes riches est un sujet d'effroi pour les personnes qui croient à l'importance des sentiments juridiques.
La dégénérescence du droit qui fut la conséquence
(1) Rexax, Marc-Aurèle, pp. 598-599.
de l'assimilation des Romains à leurs anciens adversaires soumis à la conquête, remplissait d'indignation l'âme de lehring : « Les provinces, dit-il, furent la station expérimentale de l'Empire. Ce sont les provinces qui hâtent la transformation de la procédure criminelle... Les provinces furent d'abord les victimes méprisées de ces expériences, à leur tour les générations romaines suivantes payèrent largement le crime de leurs ancêtres. Sous la République les provinces avaient souffert de l'arbitraire et de l'inhumanité de Rome. L'Empire ramena des provinces à Rome l'ère des cruautés (1) ». Les causes et les résultats sont à distinguer dans cette histoire du droit impérial : les résultats ne se produiront plus, sans doute, nulle part, de la même manière ; — mais la cause profonde de la dégénérescence peut se retrouver dans toute époque ; cette cause est l'égalisation des classes sur le type le plus bas.
Très souvent nous entendons dénoncer comme réactionnaires des magistrats qui cherchent à étouffer des affaires criminelles, qu'ils jugent propres à deshonorer des familles jusqu'alors respectées ; pour satisfaire les intransigeants admirateurs des Droits de l'homme, il faudrait traiter tout délinquant comme s'il appartenait aux classes dangereuses ; l'égalité serait ainsi réalisée sur le type le plus bas. Les juristes raisonnent tout autrement, parce qu'ils demandent
(1) lEHRiNG, Histoire du développement du droit romain, trad. franc., p. 37.
toujours à un arrêt criminel de contribuer à accroître le sentiment juridique dans le peuple ; ils estiment que ce sentiment est atteint quand on étale aux yeux de tous des misères morales qui se produisent dans des maisons où l'on devrait rencontrer des autorités sociales. L'expérience paraît bien être favorable à l'opinion des juristes ; mais les journaux trouvent qu'on les dépouille de leur bien quand on les empêche d'exploiter de tels scandales, si propres à faire vendre leur papier ; ils réclament donc violemment au nom de l'égalité (1) ; leurs intérêts l'emportent généralement sur les intérêts du droit.
b) Les origines du mariage monogamique sont fort obscures; Engels s'est trompé quand il a cru que cette institution est caractéristique de la civilisation (2) ; l'idée de la monogamie est demeurée étrangère à des peuples qui ont occupé une place considérable dans l'histoire ; tel a été le cas pour les Sémites. « C'est seulement sous l'influence des codes moder-
(1) Je trouve dans la Guerre Sociale, du 12 juillet 1910, un article qui mérite d'être noté ici, psirce qu'on n'en trouverait guère de semblables dans la presse avancée. L'auteur blâme des magistrats qui, sur une dénonciation anonyme, ont poursuivi une jeune fille noble pour infanticide, et le jury qui l'a condamnée ; la veille, une paysanne, convaincue du même crime, avait été acquittée par la même Cour d'assises ; la haine sociale, qui inspira la justice dans cette affaire, est regardée comme une chose exécrable par l'auteur de l'article, qui est sans doute un anarchiste.
(2) Exgels, Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, trad. franc., p. 72 et p. 95.
nés, tirés du droit romain, écrit Renan, que la polygamie a disparu chez les Juifs » (1) ; jusqu'au moment où les Juifs d'Algérie ont été assimilés aux Français, ils n'ont pas été tenus à la monogamie (2). lehring pensait que le mariage romain avait été d'abord non seulement monogamique, mais encore iiidissoluble (3) ; ne trouvant dans les théories qui servent d'ordinaire à expliquer les régimes matrimoniaux, aucune raison qui pût justifier des mœurs si voisines des mœurs chrétiennes, il construisit les célèbres hypothèses qu'on lit dans les Indo-européens avant l'histoire ; le mariage romain primitif se rattacherait aux conditions dans lesquelles se fit la migration des Aryens armés.
Les meilleurs écrivains socialistes actuels sont assez gênés quand ils sont amenés à parler de l'avenir réservé à l'union sexuelle ; ils n'osent pas appliquer, en cette matière, la loi de régression apparente qui leur avait paru certaine pour raisonner sur l'évolution économique ; Engels ne songe point à nous annoncer la réapparition d'aucune des formes anciennes qu'il a rencontrées dans les livres de Lewis Morgan. Ses prévisions me semblent avoir été soigneusement combinées en vue de satisfaire les sentiments tendres des lectrices allemandes : « la monogamie, au lieu de péricliter, deviendra une réalité,
(1) Renan, op. cit., p. 548.
(2) Ehen Haezer, trad. franc., tome I, pp. 42-47.
(3) lEHRiNG, op. cit., p. 68.
même pour les hommes » ; la prépondérance de l'homme et l'indissolubilité du mariage disparaîtront ; « on épargnera aux gens de patauger dans la boue inutile d'un procès en divorce » quand l'amour cessera de les réunir (1). Ainsi le socialisme aboutirait à établir un régime matrimonial fort analogue à celui qui exista dans la Rome de la décadence.
La règle de l'indissolubilité du mariage est certainement appelée à disparaître de toutes les législations ; mais le divorce peut exister de deux manières bien différentes : soit que le tribunal le prononce en raison d'actes criminels ou presque criminels qui ruinent la dignité des époux et rendent le maintien de la famille impossible ; soit qu'il exprime seulement la volonté de rompre une union dont on est ennuyé ; c'est vers cette seconde forme que s'oriente le divorce dans les pays les plus civilisés, par suite des facilités de plus en plus grandes que les tribunaux accordent aux mariés qui veulent se séparer. On peut s'attendre à ce que, dans un petit nombre d'années, les idées relatives au mariage seront fondées sur l'hypothèse que ce divorce serait la règle :
On considérera désormais toute union comme devant normalement se dissoudre le jour où les feux erotiques sont éteints ; oh soupçonnera les unions durables de se maintenir seulement pour des raisons d'intérêt, en dépit de désaccords secrets ; on ne sera plus persuadé que la destinée .de l'homme est d'enno-
,1) ExGELS, Op. cit., p. 97 et pp. 109-110.
blir l'union sexuelle par le sacrifice des instincts à un devoir. Il est impossible que le sentiment juridique n'éprouve pas une prodigieuse diminution quand aura disparu l'hypothèse romaine de la dignité familiale (1) ; mais aucun avertissement n'est en état d'arrêter le mouvement actuel.
c) Proudhon a signalé, plusieurs fois, que la pratique commerciale exerce une influence toujours croissante sur la jurisprudence civile ; cette observation est encore plus vraie aujourd'hui qu'elle ne l'était de son temps ; je trouve dans ce fait une des causes principales qui ont affaibli le sentiment juridique chez nos contemporains.
Qu'il y ait une énorme différence de génie entre le droit civil et le droit commercial, c'est ce dont il est facile de se douter rien qu'en regardant combien diffèrent les juridictions: les négociants tiennent beaucoup à leurs tribunaux consulaires, qui sont constitués bien moins par des juges véritables que par des arbitres appréciant dans quelle mesure chaque plaideur a été un loyal marchand (2). Mais la différence apparaît vraiment comme fondamentale quand on remonte aux sources économiques.
(1) On sait que Proudhon était très opposé au divorce.
(2) Il existe un fort courant d'opinion aujourd'hui en vue d'obtenir que l'on puisse prévoir dans les contrats que les difficultés seront réglées par voie d'arbitrage : d'après l'interprétation donnée aujourd'hui par les tribunaux à l'article 1006 du Code de procédure civile, on ne peut convenir de régler par arbitrage un différend qui n'est pas encore né.
QRANDEUR ET DÉCADENCE 303
Le droit civil est affecté historiquement au domaine rural ; il suppose l'existence d'un chef de famille qui dirige, sans contrôle, son exploitation, bien moins en vue des jouissances qu'elle peut lui procurer, que des intérêts de ses lointains héritiers. Si ce maitre contracte des obligations, il donne, par l'hypothèque, à chacun de ses créanciers un droit isolé en vertu duquel chacun d'eux pourra, en cas de vente, venir, suivant son ordre d'inscription, réclamer la totalité de ce qui lui est dû sur la valeur de la propriété. Il en est tout autrement pour le commerçant ; ses fournisseurs et ses prêteurs ne sont point isolés dans des casiers hypothécaires, mais réunis implicitement dans une association occulte ; en cas de faillite, cette association s'affirme explicitement, puisque le Code de commerce dit que les créanciers sont, de plein droit, en état d'union. Deux systèmes économico-juridiques ne sauraient être plus opposés que ceux que je viens de décrire.
Les considérations relatives à l'association occulte rendent compte des règles relatives à la banqueroute. Le négociant tombé en faillite peut être condamné aux travaux forcés s'il ne produit pas de livres tenus d'une façon parfaitement régulière, « sans néanmoins qu'il y ait fraude ». C'est la même peine qui est infligée aux fonctionnaires publics qui détruisent des actes dont ils sont dépositaires (Code de commerce, 586, § 6 ; Code pénal, 402 et 173) ; la loi punit sévèrement le mauvais délégué de l'association occulte qui a mis celle-ci dans l'impossibilité de pouvoir établir
son compte (1). Ce rapprochement du banqueroutier et du fonctionnaire qui détruit des actes est fort légitime, car, dans un cas comme dans l'autre, le criminel n'a pu être surveillé par les gens dont il a gravement lésé les intérêts. Plus singuliers sont peutêtre les délits suivants qui constituent la banqueroute simple et entraînent simplement la prison : avoir fait des dépenses personnelles exagérées, avoir perdu de fortes sommes au jeu ou dans des opérations fictives de Bourse, avoir conclu des contrats ruineux pour se procurer des fonds en vue de retarder la catastrophe, avoir avantagé un créancier au préjudice de la masse, après la cessation des paiements (Code de commerce, 585; Code pénal, 402); c'est que le négociant a ainsi trahi les intérêts communs de l'association occulte qui s'est constituée autour de sa maison.
Lorsque les inventeurs de réformes sociales disent qu'il existe une association naturelle entre le travail et le capital, préconisent la participation aux bénéfices ou divaguent sur la solidarité, ils appliquent aux ateliers des idées que la pratique commerciale a vulgarisées. Si Léon Bourgeois était quelque peu juriste, il verrait que sa doctrine si mal établie du
(.1) On doit ici observer que l'article 439 du Code pénal assimile à la destruction des actes de l'autorité publique, la destruction des " effets de commerce ou de banque contenant ou opérant obligation, disposition ou décharge » ; la peine est de la réclusion ; elle tombe à un emprisonnement de deux à cinq ans si les pièces détruites n'ont pas ces caractères exceptionnels.
quasi-contrat est susceptible de prendre un sens quand on la transporte dans le droit commercial. Avant 1856, l'article 51 du Code de commerce imposait aux membres d'une association commerciale l'obligation d'avoir recours à l'arbitrage pour vider leurs contestations; le Code n'avait fait que reprendre une règle ancienne, et on peut dire qu'aujourd'hui encore il existe un préjugé favorable à ce mode de juger de telles affaires. Il ne faut donc pas s'étonner si l'on voit si souvent préconiser l'arbitrage obligatoire pour régler les dilïérends qui surviennent entre patrons et ouvriers; cet arbitrage dérive de l'idée que se font les réformateurs sociaux sur l'association occulte qui existe entre le travail et le capital.
Il est évident que toutes ces doctrines associationnistes, dérivées de la pratique commerciale, ruinent le principe historique du droit civil qui suppose l'isolement économique.
La bourgeoisie riche perd, chaque jour davantage, pour d'autres raisons encore, le sentiment des principes du droit civil. Elle admire les grandes choses faites au cours du xix* siècle par de puissantes sociétés anonymes beaucoup plus que les œuvres modestes des familles rurales qui ont conservé l'économie traditionnelle à laquelle correspond essentiellement le droit civil. Dans l'économie nouvelle, que la bourgeoisie riche estime être la plus noble, la direction du chef de famille a complètenient disparu; devenu actionnaire, il se contente de détenir un titre de créance lui donnant droit à un revenu variable.
On regarde aujourd'hui comme étant de mauvais gérants de leur fortune les personnes qui ne possèdent pas un lot considérable de valeurs mobilières, et la principale préoccupation des bourgeois riches est de mettre dans leur portefeuille les titres qui sont appelés à monter régulièrement; ainsi le chef de famille prévoyant ne compte plus améliorer la situation de ses héritiers par l'amélioration qu'il apporte à son domaine rural, mais par le jeu normal de la Bourse.
Dans la formation des grosses fortunes actuelles, les spéculations à la Bourse ont joué un rôle bien autrement considérable que les heureuses innovations introduites dans la production par d'habiles chefs d'industrie. Ainsi la richesse tend, de plus en plus, à apparaître comme étant détachée de l'économie de la production progressive et elle perd ainsi tout contact avec les principes du droit civil.
La transformation des idées juridiques qui résulte des changements survenus dans la composition des fortunes bourgeoises se traduit, d'une manière particulièrement claire, dans le régime des impôts successoraux. Jadis, sur le domaine rural qui a servi de type économique aux théoriciens du droit civil, tout était organisé en vue des héritiers, en sorte qu'on aurait pu dire de ceux-ci qu'ils étaient les seigneurs cachés de la terre : le propriétaire actuel n'étant que leur mandataire. Aujourd'hui, tout le monde estime, au contraire, que le détenteur de valeurs mobilières n'a aucun lien moral qui le fasse dépendre d'héritiers; il peut tout dépenser, en conséquence, suivant
sa volonté ; ceux qui recueilleront son héritage devront se considérer comme étant des gens heureux qui ont gagné à la loterie. L'héritage est ainsi une sorte d'épave, sur laquelle l'Etat ne se fait aucun scrupule de percevoir des impôts si forts qu'on a pu les comparer parfois à une confiscation partielle. L'opinion accepte ces mesures fiscales sans protester; ce qui prouve à quel point elle a oublié les idées du droit civil.
On pourrait multiplier ces exemples, et on trouverait que dans tous les ordres il se produit des dégénérescenses semblables à celles qui viennent d'être esquissées.
Lorsqu'on a constaté que dans notre époque des causes nombreuses, disparates et dominantes, se coalisent pour provoquer la dégénérescence du droit, on en vient à se demander si Proudhon n'aurait pas été victime d'une étrange illusion quand il a supposé que notre nature nous conduit à la justice; il semblerait plutôt vraisemblable que le droit aurait été imposé aux hommes par des accidents historiques et que les peuples feraient toutes sortes d'efforts pour s'émanciper d'un joug qui vient artificiellement accroître les difficultés de la vie. Nous sommes habitués à regarder la grandeur du droit comme étant le meilleur signe de la grandeur historique; ainsi, cette grandeur historique serait une exception contre laquelle lutterait l'humanité.
Les recherches de l'érudition moderne qui ont montré de quelle importance fut la magie dans les . institutions anciennes, tendent à montrer aussi que le droit fut très exceptionnel dans le monde antique; la magie est un ensemble de recettes grâce auxquelles un homme, assez riche pour payer le détenteur des formules mystérieuses, peut acquérir le concours de forces exceptionnelles et l'emporter sur tout adversaire; le droit suppose, au contraire, que l'individu entre en lutte, pour soutenir ses revendications, avec ses propres forces.
Je ne crois pas que les Grecs aient été de grands maîtres en droit (1); le professeur Glotz a bien prétendu que notre « société foncièrement laïque et démocratique » trouverait « grand profit à se détourner parfois du droit romain, rigide, compassé, emprisonné dans des formes et des formules d'origine religieuse et aristocratique, pour se retremper dans un droit vivant, libre, ailé, cordial, où la justice s'émeut et prend le nom d'humanité » (2). Ce galimatias ne peut que rendre fort suspect un droit qui est, d'ailleurs, fort mal connu d'après son apologiste (3) ; un droit cordial et ailé ne doit pas être
(1) Renan, faisant Tinventaire de tout ce que nous devons aux Grecs, parle du « droit maritime et international », mais point du droit civil {Histoire du peuple d'Israël, tome I, p. II).
(2) Glotz, Etudes sociales et juridiques sur l'antiquité grecque, p. 299.
(3) Il estime que l'érudition doit s'occuper, pour le moment, de reconstituer le droit grec {op. cit., p, 279).
grand'chose. Quand on ne veut pas courir le risque de s'égarer au milieu de vaines dissertations, il faut en revenir à l'opinion des anciens juristes qui voyaient dans Rome la patrie du droit.
L'idée qu'il puisse y avoir ainsi une création unique dans l'histoire choque beaucoup des préjuges évolutionnistes actuels ; mais le judaïsme est bien certainement une création unique, en dépit des efforts qni ont été faits par des orientalistes pour le faire entrer dans le système général des religions sémitiques. Renan estimait que l'existence du judaïsme n'était pas aussi extraordinaire qu'a été « l'apparition simultanée qui s'est faite dans la race hellénique de tout ce qui constitue l'honneur et l'ornement de l'esprit humain ». La conquête romaine serait encore, d'après lui, à mettre sur le même pied que la religion juive et la civilisation grecque (1).
S'il se produit quelque chose d'unique dans l'histoire, c'est que le hasard a une part énorme dans la vie des peuples; il arrive parfois que des conjonctions de causes puissantes arrivent à produire des résultats qui appartiennent à un genre nouveau (2). L'historien doit chercher à déterminer les genres auxquels se rattachent les causes les plus importantes; mais il s'engagerait dans une voie condui-
(1) Renan/ Zoc. cit., pp. iv-vi.
(2) Marx écrit à propos des origines du capitalisme : « Ici se confirme la loi constatée par Hegel dans sa Logique, loi d"après laquelle de simples changements de quantité, parvenus à un certain degré, amènent des différences dans la qualité. » {Capital, trad. franc., tome I, p. 133, col. 2).
sant à l'absurde s'il prétendait nous apprendre pourquoi s'est produite, dans un lieu déterminé et à une date donnée, cette conjonction unique de causes.
Nous pouvons, par exemple, supposer que les destinées conquérantes de Rome tiennent à ce qu'une aristocratie, remarquablement douée au point de vue du commandement, a reçu de la Grèce des institutions militaires, un système fiscal, une politique de sage exploitation des vaincus. Une force organisée suivant un plan, qu'on pourrait croire donné par un tyran grec (1), devait, à la longue, venir à bout de l'anarchie des villages italiens, qui ressemblaient sans doute beaucoup aux villages berbères. Mais comment les patriciens de Rome ont-ils pu recevoir, accepter et conserver un régime si étranger aux mœurs italiennes, voilà une question que le véritable historien ne se pose point; et ne se la posant point, il n'a pas de raison pour s'étonner du caractère exceptionnel que présente la conquête romaine.
Il est possible de reconnaître quelles causes prépondérantes ont dû concourir à la formation du droit romain; mais il serait ridicule de vouloir expliquer pourquoi ces causes se sont uniquement rencontrées à Rome.
Tous ceux qui étudient cette histoire sont frappés par la grande intelligence qu'ont possédée les vieux patriciens en matière agronomique. Il est extrême-
Ci) La légende de Servius Tullius a conservé une trace de cette importation.
ment probable que Tusage de leurs livres domestiques remonte à un âge fort reculé (1); tout le monde sait que les exploitations rurales, dont les maîtres tiennent des comptes et des mémoriaux exacts, ont une valeur économique fort supérieure aux autres (2). — lehring admirait beaucoup les Romains primitifs pour n'avoir admis d'autres démembrements de la propriété que les servitudes dont l'existence est imposée par les nécessités de la bonne culture; l'avenir du domaine était ainsi protégé contre les erreurs et les caprices (3). — La distinction établie entre les res mancipi (forces productives) et les autres richesses (4) prouve qu'à une époque fort reculée, les Romains s'étaient formé des idées économiques profondes.
Cette incessante préoccupation des convenances de la production eut entre autres résultats celui de comprimer la magie qui est l'ennemie du vrai droit civil, comme elle est l'ennemie de la science.
L'organisation de la famille romaine fut une autre cause très efficace de l'organisation du droit romain.
(1) lEHRiNG, EsprU du droit romain, trad. franc., tome II. pp. 14-15.
(2) Thorold Rogers dit qu'au x\au» siècle l'agriculture anglaise éprouva souvent des mécomptes parce que la comptabilité était souvent négligée et il insiste, avec Young, sur rimportance d'une bonne comptabilité. {Histoire du travail et des salaires en Angleterre, p. 415.)
(3) lEHRiNG, op. cit., tome II, pp. 225-227, et tome IV, p. 330.
(4) lEHmNG, op. cit., tome II. p. 160, et Histoire du développement, pp. 77-82.
lehring insiste beaucoup sur les idées de liberté et de pouvoir qui dominent, à ses yeux, tout le système juridique de Rome et il montre, en même temps, que la volonté des citoyens était fortement contrôlée par des coutumes qu'on n'aurait pu violer sans danger (1). Le père de famille était donc tout semblable à un roi qui doit donner l'exemple de l'obéissance aux lois; le tyran gouverne, au contraire, suivant son caprice. Ainsi, toute la vie de la famille romaine se trouvait accompagnée d'une majesté juridique qu'on chercherait probablement en vain dans les autres pays de l'antiquité.
Mais c'est surtout à la guerre qu'il faut avoir recours pour comprendre les raisons du génie juridique exceptionnel de Rome. Rome ne reculait jamais devant ses adversaires; elle n'achetait point le repos par de lâches compromis; elle avait toujours la certitude de triompher à la longue (2); le patricien entrait dans la lutte pour le droit avec un sentiment d'inflexibilité qu'il empruntait à la politique du Sénat. — Tout le monde estimait que la guerre devait
(1) lehring est souvent revenu sur cette question capitale. {Esprit du droit romain, tome II, pp. 136-139 ; Histoire du développement, pp. 85-86 ; Du rôle de la volonté dans la possession, pp. 104-105).
(2) « Rien n'avait pu donner l'idée d'une force comme celle que Rome montrait maintenant au monde étonné. Lo déploiement militaire était peu considérable; ce qui était terrible, c'était la résolution, l'obstination, l'énergie qu'on sentait derrière ces légions, derrière ces ambassadeurs, représentants d'une force inéluctable. » (Renan, op. cit., t. IV, p. 267).
perpétuellement accroître la puissance de Rome; et de même l'héritage, bien protégé par le droit, devait toujours s'enrichir. — Les fondations de Rome, protégées par des légions réputées invincibles, semblaient faites pour l'éternité; aussi le droit prit-il le caractère d'une chose éternelle; et ce caractère lui conféra une dignité analogue à celle qu'avait eue la science dans la pensée hellénique.
Les hommes de la Renaissance furent émerveillés en lisant les monuments du droit romain; les travaux faits par les juristes du Moyen Age leur parurent misérables, comparés aux grandes paroles du Digeste. « Au monde n'y a, fait dire Rabelais à Pantagruel, livres tant beaux, tant aornés, tant élégans, comme sont les textes des Pandectes; mais la bordure d'iceux, c'est assavoir la glose d'Accurse, est tant salle, tant infâme et punaise que ce n'est qu'ordure et villenie (1). » Les œuvres des canonistes ne pouvaient beaucoup plaire aux juristes qui avaient de telles passions littéraires, et Rabelais au quart livre de Pantagruel a longuement ridiculisé les décrétalistes. On ne peut pas, d'ailleurs, regretter que les magistrats de ce temps aient travaillé à faire triompher des solutions inspirées du droit romain, car les canonistes, désireux surtout de défendre les intérêts ecclésiastiques, n'avaient point songé à l'économie de la production; aussi aboutissaient-ils souvent à des vanités d'école propres à permettre beaucoup
(1) Rabelais, Pantagruel, livre n, 5.
de mesures arbitraires (1) et parfois à des solutions parfaitement absurdes (2).
Le triomphe du droit romain ne saurait s'expliquer par les seuls mérites de ses solutions; il y eut des raisons plus solides. La théorie romaine de la propriété fournissait aux seigneurs des moyens propres à faire liquider pour leur plus grand avantage des usages embrouillés qui existaient sur les terres vagues du pays. — Les conseillers des princes trouvèrent dans la tradition impériale des formules magnifiques qui leur servirent à justifier le renforcement extrême du pouvoir qui se produisait à cette époque et dont tous les hommes politiques du temps sentaient la nécessité absolue. — Les troupes commençaient à manœuvrer d'une façon savante et l'autorité du chef de guerre devint le type de l'autorité, comme cela avait eu lieu à Rome ; cette renaissance de l'idée d'armée renforça le goût que l'on éprouva pour un droit construit par les conquérants de l'ancien monde.
Le xvii" siècle hérita des conceptions que la Renaissance s'était faites sur le droit. On a souvent reproché aux gens de ce temps d'avoir manqué de sensibilité, mais le droit n'est guère une école de sensibilité; la théologie de Bossuet est conduite, assez généralement, comme une théorie de légiste; je suis persuadé que
(1) On trouve un assez grand nombre de balivernes du droit canon dans l'étude faite par le professeur Esmein sur le serment promissoire.
(2) Par exemple, au nom de la morale, les canonistes exigeaient pour la prescription que le possesseur eût toujours possédé de bonne foi.
la majesté avec laquelle s'expriment nos grands classiques tient pour beaucoup à la majesté du Digeste.
La Révolution française a fait reparaître une hégémonie des idées juridiques, qui avaient perdu beaucoup de leur autorité pendant les années sentimentales du xviii* siècle. Les propriétés roturières furent affranchies des services féodaux qui ne pouvaient se justifier par le droit civil, et ainsi l'indépendance romaine du chef d'exploitation reparut. — Un grand nombre de citoyens furent appelés à la propriété et devinrent d'énergiques défenseurs du droit. — Le nouvel ordre social fut défini, proclamé et imposé par le plus fabuleux général que le monde eût connu depuis Alexandre (1). En théorie, la France fut toute romaine : chaque chef de famille fut censé maître d'un domaine rural, citoyen participant à la souveraineté et bon soldat (2). Il est facile de reconnaître que le sentiment juridique a beaucoup faibli chez nous, depuis que les idées guerrières, issues de la tradition napoléonienne, sont moins populaires.
J'ai proposé, il y a quelques années, de déterminer les caractères généraux de ces deux grandes transformations au moyen d'une formule qui pût convenir
(1) Les historiens devraient rendre au Code civil le nom du Code Napoléon, qui offre l'immense avantage de rappeler une des raisons essentielles de l'établissement du droit moderne.
(2) G. SoREL, Insegnamenti sociali délia economia contemranea, p. 109.
également bien aux hypothèses que j'ai faites sur le syndicalisme. Je disais que, dans ces trois cas, on passe d'un système de devoirs à un système de droits.
A l'aurore des temps modernes, tous les gens qui détenaient une autorité quelconque, aspiraient à se libérer des charges que d'archaïques conventions, des coutumes et la morale chrétienne avait jusque là imposées aux maîtres en faveur des faibles. Les nouveaux légistes affirmant que tout cet ordre traditionnel était étranger au droit, ces charges désagréables apparaissaient, aux yeux de ceux qui les subissaient, comme étant seulement des devoirs so» ciaux. Les seigneurs employèrent la force pour contraindre les paysans à ne plus réclamer l'exécution de ces devoirs sociaux dont ils entendaient s'affranchir, et à respecter leurs droits qu'ils étendaient aussi loin que possible, grâce aux ressources de la nouvelle jurisprudence.
La noblesse française fut écrasée, à la fin du xviii* siècle, par un gouvernement révolutionnaire de propriétaires roturiers qui ne voulaient plus supporter les obligations provenant des temps féodaux ; le Tiers- Etat soutint que ces obligations n'avaient pas d'origine juridique et il les considéra, en conséquence, comme étant des devoirs sociaux qu'on lui avait imposés par la force ; la force nouvelle supprima ces devoirs et le droit civil demeura seul pour régler les relations.
Aujourd'hui la bourgeoisie, l'Etat et l'Eglise rivalisent de zèle pour proclamer les devoirs sociaux que les riches auraient à remplir envers les pauvres ; les
maîtres veulent, pour la première fois peut-être, devenir les bienfaiteurs du peuple ; mais le peuple se révolte contre ces bienfaiteurs, se moque des devoirs sociaux et prétend obtenir un régime de droit. Ce sont les violences prolétariennes qui permettent seules le développement d'une telle révolte qu'on juge si paradoxale au premier abord. La valeur historique de CCS violences apparaît ainsi comme ayant une extrême importance (1).
Les explications données plus haut sur le rôle que la guerre a eu dans la formation du droit, permettent d'espérer que l'organisation de combat, chère au syndicalisme actuel, pourrait favoriser l'éclosion d'un nouveau système juridique ; tandis que les solidaristes cherchent à tout brouiller, la violence tend à séparer et nous avons vu que le droit est regardé comme étant d'autant plus parfait que les scissions établies entre les sujets du droit sont plus profondes.
Chaque notion a un domaine propre, dans lequel se rencontrent les exemples qui permettent de comprendre ses origines, de saisir son fonctionnement dans le détail et de juger sa portée historique. Les notions de grandeur et de décadence se rattachent, suivant l'opinion de tout le monde, à celles de génie
;i) G. SoREL, op. cit., pp. 42-44 et pp. 53-55.
et de médiocrité ; leur domaine propre est donc celui dans lequel les activités humaines sont particulièrement sensibles aux valeurs personnelles. L'économie tend à brouiller toutes les œuvres individuelles dans une masse dont les transformations ressemblent à celles qu'étudient les naturalistes ; ce n'est donc pas dans l'économie qu'on devra chercher l'application directe des notions de grandeur et de décadence ; plus on s'éloignera de l'économie, plus on aura de chance de trouver le terrain que nous cherchons ici. Nous sommes ainsi amenés à penser que les notions de grandeur et de décadence conviennent spécifiquement aux activités de l'esprit libre, c'est-à-dire à l'art, à la religion et à la philosophie.
Le hasard favorise quelques époques qui sont abondantes en hommes supérieurs; quand on compare les temps qui ont précédé et ceux qui ont suivi la grandeur, on est très frappé de constater qu'il existe entre eux des analogies frappantes; bien que les manières de présenter les choses soient fort changées, c'est un même génie de la médiocrité qui a animé les deux périodes. La loi de régression apparente n'est donc pas sans fondement; mais elle a un tout autre sens que celui qui lui ont attribué ses promoteurs; elle signifie que l'humanité sort quelquefois de la médiocrité sous la pression énergique de certaines contraintes, mais qu'elle y revient lorsqu'elle est abandonnée à ses propres tendances; il ne serait donc pas impossible que l'avenir de sociétés raffinées et tombées en pleine décadence ressemblât à un passé lointain de sauvages.
a) Il n'existe aucune nomenclature irréprochable des arts; mais pour la question que nous avons à examiner ici, nous pouvons nous contenter de distinguer trois classes, suivant que les arts se proposent le divertissement, l'éducation ou une affirmation de puissance. Si l'on attribuait à ces groupes des valeurs basées sur la place que chacun d'eux tiendrait dans une statistique, le premier serait le plus important ; les arts de divertissement sont les seuls que connaissent vraiment les sauvages; ceux-ci font preuve d'un goût parfois assez remarquable dans leurs danses, leurs chants, leurs parures, mais leurs magots magiques nous semblent prodigieusement grotesques. Au cours de la civilisation, les hommes n'ont pas cessé d'inventer de nouvelles manières d'amuser et il est arrivé souvent même que les arts éducatifs et ceux qui doivent affirmer la puissance, ont été corrompus sous l'influence des idées engendrées par des arts de divertissement.
Wagner a probablement raison quand il dit que l'opéra constitue la forme la plus avancée de l'art dramatique; l'opéra constitue, en effet, une renaissance des splendeurs des fêtes barbares et des fêtes de la décadence romaine. On a besoin, il est vrai, d'un long apprentissage pour suivre la musique compliquée qu'on emploie aujourd'hui dans le drame lyrique, et cette complication peut paraître à beaucoup de personnes une preuve de la supériorité que le théâtre actuel a sur les anciens divertissements; mais les différences techniques peuvent être énormes entre deux manifestations artistiques sans que le génie ait
changé ; la complication de la musique contemporaine ne sert qu'à accroître l'intérêt que les spectateurs portent à la pièce.
Maintes fois on a reproché au catholicisme du xix" siècle d'avoir une esthétique de sauvages (1) ; et ici les différences techniques ne sont pas telles qu'on puisse contester ce jugement. Cela tient à ce que le clergé introduit dans les églises quantité d'éléments décoratifs qui lui ont paru charmants dans les processions qui sont les seules fêtes qu'il connaisse. Les marchands qui vendent les horreurs qu'on désigne sous le nom d'art de Saint Sulpice vendent aussi des moulages d'excellentes statues anciennes (2), mais leur clientèle préfère des figures qui lui rappellent les bons jeunes gens qui ont fait son édification à la procession.
Les arts éducatifs voient tous les jours restreindre leur domaine. Nous avons quelque peine à comprendre aujourd'hui l'importance que les philosophes grecs attachaient à la musique; ils voulaient que l'esprit de divertissement fût écarté des cités qui devaient vivre en vue de la guerre (3). Il a fallu à Wagner une grosse naïveté pour s'imaginer que son théâtre pût être éducatif ; les gens qui vont à Bayreuth ne songent nullement à devenir des héros ger-
(1) Cf. ce qu'a dit André Hallays dans les Débats, 27 juin et 4 juillet 1902.
(2) D'après André Hallays {Débats, 18 juillet 1902).-
(3) Aristote, Politique, livre V, chap. v, vi, vn.
maniques ! — Personne ne va entendre une comédie avec l'idée qu'elle soit propre à corriger les mœurs ou une tragédie pour s'entraîner à la vertu. Les essais que l'on a faits pour introduire chez nous le drame religieux ont échoué d'une manière ridicule; tout ce qui est scénique comporte pour nous le seul divertissement (1). — Les hommes de la Révolution avaient cru que les solennités officielles seraient propres à former de bons citoyens; nous savons aujourd'hui qu'elles servent seulement à favoriser le commerce des liquides. Il paraît qu'en 1907 Marcel Sembat proposa à un couvent maçonnique d'opposer des cérémonies laïques aux cérémonies catholiques; il regardait évidemment toutes ces fêtes comme des divertissements entre lesquels la concurrence est possible.
Il n'y a plus guère que les liturgies catholiques pour représenter chez nous les arts éducatifs; mais il faut noter que le clergé n'aime pas beaucoup à faire exécuter la vénérable musique grégorienne que lui recommande le Saint-Siège; sa clientèle n'est pas, en effet, très apte à comprendre un art qui a recueilli les plus nobles traditions de l'antiquité; elle désire trouver dans les églises des concerts qui soient pour elle un divertissement.
(1) La Perse moderne a créé des mystères consacrés aux malheurs de ses imans, et Renan trouvait ces créations admirables {Les Téaziés de la Perse, dans les Nouvelles études d'histoire religieuse). La Perse est un pays qui possède une littérature très raffinée et des mœurs féroces : on peut se demander si de telles mœurs ne sont pas nécessaires pour le succès d'un théâtre religieux.
Les acropoles grecques, les travaux publics des Romains, les forteresses, les palais communaux et les cathédrales du Moyen Age, Versailles, la place de la Concorde, l'arc de l'Etoile, nous montrent quelle place éminente appartient, dans l'histoire de l'art, aux manifestations de puissance ; mais très peu d'époques sont vraiment parvenues à une conception esthétique de la force. On ne saurait beaucoup admirer les innombrables peintures que les grands personnages de l'antique Egypte nous ont laissées; ce sont des statistiques monumentales qui permettent de connaître l'économie de ce pays. Les rois asiatiques ont très souvent voulu immortaliser leurs victoires en faisant représenter sur la pierre des épisodes de guerre et des défilés triomphaux qui n'intéressent d'ordinaire que les érudits. Dans les époques de décadence, on rencontre, comme chez les Barbares, des accumulations de sculptures et de fresques (1) qui sont destinées à montrer que les créateurs des monuments étaient riches.
Les choses gigantesques plaisent fort aux médiocres et par suite aussi bien aux gens de décadence qu'aux primitifs. André Hallays a signalé, dans les Débats du 18 juillet 1902, la statue de Notre-Dame de France, élevée au Puy en 1860, comme « un des monuments les plus désastreux du mauvais goût du clergé français » ; il s'étonne qu'on n'ait pas songé à couronner le rocher Corneille par une chapelle
(1) Cf. MuNTZ, Histoire de l'art pendant la Renaissance, tome II, p. 79.
analogue à celle que le Moyen Age a construite, tout à côté, sur le rocher de l'Aiguille; l'habile critique n'a pas compris la pensée du clergé, qui voulait élever un trophée affirmant la victoire qu'il croyait avoir remportée définitivement sur le libéralisme (1). L'énorme est assez généralement déplaisant; l'art religieux moderne, tout orienté en vue de plaire à la médiocrité, ne pouvait guère s'affirmer dans une manifestation esthétique de la force.
b) Th. Ribot distingue quatre éléments qui contribuent à engendrer le sentiment religieux chez les primitifs : avant tout l'émotion de la peur, une certaine attraction bien faible pour un dieu, le désir de se rendre favorable une puissance supérieure à l'homme par des supplications et par des offrandes, le besoin de renforcer les liens sociaux (2). On peut réunir les trois premiers éléments en un seul groupe et on dira, en conséquence, que les anciennes religions se rattachent à deux systèmes : 1° elles sont destinées à protéger les hommes, grâce à leurs rites, contre les maux qui ne cessent de les menacer ; 2° elles sont des disciplines sociales dont l'action vient compléter heureusement celle des lois.
L'histoire du christianisme vient ajouter quelque
(1) Ce fut l'abbé Combalot^ qui, en 1850, mit le projet de statue en train ; on sait 'quelle grande part il avait prise aux luttes soutenues par le clergé contre l'Université au temps de la monarchie de Juillet.
(2) Th. Ribot, Psychologie des sentiments, pp. 301-303.
chose de nouveau : elle nous montre qu'à maintes reprises, des saints, qui avaient appris la vie spirituelle dans des instituts monastiques, se sont trouvés capables d'entraîner les peuples vers des piétés fécondes en résultats. Le protestantisme enseigna que des grâces exceptionnelles, très analogues à celles dont jouirent ces mystiques conducteurs de masses, sont accessibles à tous les fidèles qui vivent dans le siècle (1). William James tira les dernières conséquences de cette théologie, en affirmant que l'expérience du surnaturel est l'essence de la religion. On peut qualifier d'égoïste le principe du premier système (2), puisque le croyant s'occupe alors uniquement des intérêts de sa personne ou de son groupe; le second principe est politique ; celui de William James est, à la fois, individualiste et social : le philosophe américain suppose, en effet, que l'homme commence par poursuivre sa propre régénération et qu'il déploie ensuite une activité prodigieuse (on pourrait même dire surhumaine) dans le monde, en vue de changer les mœurs de ses contemporains.
William James a fondé sa théorie sur l'hagiographie catholique et sur des observations que lui avaient fournies certaines sectes américaines; on pourrait être tenté de dire qu'elle ne s'applique qu'à
(1) G. SoREL, Réflexions sur la violence, 2' édition, pp. 374-
(2) Th. Ribot dit à propos des trois premiers éléments que j'ai groupés pour former le premier système : « Le sentiment religieux... est l'expression directe d'un égoïsme étroit. -> {op. cit., p. 302.)
des exceptions; mais ces exceptions se trouvent être ce qui fait la grandeur de la religion. Le christianisme grec est, de l'avis de tous, fort inférieur au christianisme latin, parce qu'il n'est pas servi par des hommes formés à la vie spirituelle, qui se lancent à la conquête du monde profane; la valeur exceptionnelle du catholicisme provient de ce que ses instituts monastiques préparent continuellement de tels héros.
Ce que nous savons des prophètes d'Israël nous permet de dire que le judaïsme biblique a dû sa gloire à l'expérience religieuse; les juifs modernes ne voient plus dans leur religion que des rites analogues à ceux d'anciennes superstitions magiques; aussi, dès qu'ils sont instruits, abandonnent-ils avec mépris leurs pratiques traditionnelles; étant élevés dans un milieu presque totalement dépourvu de vie spirituelle, ils sont d'une incompétence scandaleuse quand ils parlent du christianisme qui est tout nourri de vie spirituelle (1). — Les conquêtes incessantes que fait l'Islam dans les pays nègres, tiennent évidemment à ce que ses marabouts font connaître des esquisses d'une haute religion à des populations qui avaient été jusque là courbées sous le joug du fétichisme. — Il ne me paraît pas douteux que les moines bouddhistes ont connu l'expérience religieuse. Ainsi, le principe de William James servirait à éclairer les quatre grandes religions universalistes dans
(1) Salomon Reinach a donné un exemple assez drôle de cette incompétence dans VOrpheus.
lesquelles, suivant l'opinion de tous les hommes compétents, l'idée religieuse s'est manifestée d'une manière vraiment éclatante ; dans les civilisations païennes, il ne joue qu'un rôle très effacé et il peut être en conséquence, le plus souvent, négligé par l'historien.
Le principe de William James est constamment menacé dans le christianisme et même dans le catholicisme par les forces qui donnent satisfaction à la médiocrité de gens totalement dépourvus d'élan mystique. De nos jours, beaucoup de catholiques instruits ont entrepris d'élever leur Eglise au niveau de l'esprit laïque, sans se préoccuper du principe mystique qui avait vivifié «a tradition. Des rites qui fournissent aux âmes les moyens de se consoler, d'espérer ou même de calmer certaines douleurs (1) ; un clergé, plus ou moins incrédule, qui travaille de concert avec les administrations publiques, pour améliorer le sort des hommes ; — voilà ce dont se contente fort bien la médiocrité."
Les modernistes raisonnent, à peu près, comme raisonnait Mme de Warens, d'après ce que raconte Rousseau au sixième livre des Confessions : « Fidèle à la religion qu'elle avait embrassée, elle en admettait sincèrement toute la profession de foi ; mais.
(1) Dans un discours prononcé, le 10 avril 1910, à Saint- Chamond, Aristide Briand a dit que la République a montré l'esprit le plus libéral envers le catholicisme, puisqu'elle a permis aux fidèles d'aller dans les églises « puiser aux^ sources religieuses de la consolation ».
quand on venait à la discussion de chaque article, il se trouvait qu'elle croyait tout autrement que l'Eglise, toujours en s'y soumettant. » Elle expliquait à son confesseur cette incohérence par des raisons fort analogues à des raisons qu'on rencontre chez les plus subtils de nos modernistes : « Je ne suis pas maitresse de ma foi, mais je le suis de ma volonté. Je la soumets sans réserves, et je veux tout croire. Que me demandez-vous de plus ? »
Nous assistons à un spectacle qui paraît, au premier abord, paradoxal : des savants qui ont rejeté tout ce que l'Eglise considère comme formant le dépôt de la foi, prétendent cependant demeurer dans l'Eglise : presque jusqu'au jour de sa condamnation l'ex-abbé Loisy donna à des catholiques éminents l'idée qu'il était demeuré un bon prêtre. Ces modernistes répètent exactement les paroles contenues dans les formulaires orthodoxes, en leur attribuant des sens que les théologiens orthodoxes repoussent avec horreur ; ils reçoivent dévotement les sacrements, tout en n'admettant pas ou en n'admettant que sous beaucoup de réserves la théorie qu'en donne l'enseignement ecclésiastique ; en quoi consiste donc leur catholicisme ?
Pour les modernistes avancés la religion se réduit à des rites qu'ils croient nécessaire d'accomplir pour entrer dans le ciel ; nous sommes ainsi ramenés aux mystères païens auxquels on se faisait initier poiir écarter les terreurs de la vie d'outre-tombe. Bien qu'il y ait une extrême différence entre l'état intellectuel des modernistes et celui des Romains superstitieux
■ Hdes n
de la décadence, un même fonds sentimental se retrouve chez tous ces hommes.
Les catholiques sociaux semblent avoir voulu adopter au temps présent les idées de Napoléon et d'A. Comte : le grand empereur croyait que les prêtres seraient, sous le régime du Concordat, d'excellents auxiliaires de ses préfets ; le philosophe espérait gouverner les sentiments du peuple par l'emploi de parades néo-fétichistes ; aujourd'hui les catholiques sociaux voudraient que le clergé organisât des associations à la fois éducatives et économiques, propres à amener toutes les classes à comprendre leurs devoirs sociaux. L'ordre que les audaces du capitalisme trouble gravement, suivant leur petit jugement, arriverait à se rétablir.
Leur chimère fait penser à ce que Renan écrivait sur les cultes helléniques : « Essentiellement municipale et politique à son origine... la religion d'Athènes ne fut d'abord que la consécration religieuse du patriotisme et des institutions de la cité. C'était le culte de l'Acropole; Aglaure et le serment que prêtaient sur son autel les jeunes Athéniens n'a pas d'autre sens; à peu près comme si la religion consistait chez nous à tirer à la conscription, à faire l'exercice et à honorer le drapeau. Cela devait bientôt devenir assez fade ; cela n'avait rien d'infini, rien qui touchât l'homme par sa destinée, rien d'universel (1). » En définitive, toute cette religion sociale
(1) Renan, Saint Paul, p. 183.
GRANDEUR ET DÉCADENCE .'r2y
manquait de valeur religieuse; les catholiques sociaux songent à faire rétrograder le christianisme vers cette médiocrité.
Le catholicisme ne pourra se rajeunir que s'il se produit dans son sein une crise sous l'action d'hommes formés à la vie spirituelle dans les instituts monastiques; il réagira ainsi contre la médiocrité; de nombreuses expériences historiques montrent que de telles crises peuvent provoquer de prodigieux effets de grandeur. Il ne faut pas se dissimuler cependant que les difficultés sont particulièrement considérables aujourd'hui : si, en effet, comme l'affirme Hegel, l'art, la religion et la philosophie forment la trilogie de l'esprit libre, il est difficile de croire qu'un des éléments puisse s'élever jusqu'au sublime alors que les autres demeureraient frappés d'une complète impuissance. L'extrême bassesse de l'esthétique catholique actuelle gênera beaucoup toute tentative de renaissance religieuse.
c) La philosophie est bien plus sensible à la personnalité que l'art et la religion, parce que l'art et la religion sont généralement soutenus par des organisations sociales qui sont propres à assurer la durée d'une tendance.
Si extraordinaires que puissent être les expériences religieuses des grands mystiques, il se rencontre beaucoup d'hommes qui désirent ardemment imiter leur genre de vie; des instituts monastiques se créent pour perpétuer leurs exemples de piété et ils soutiennent, pendant un temps plus ou moins long, la
foi au-dessus des niveaux de la médiocrité; lorsque la décadence survient, des novateurs ne tardent pas à surgir, en sorte que le catholicisme peut surmonter tous les fléchissement successifs que lui impose la faiblesse humaine.
Durant la période gothique, les arts ont eu une constitution aussi solide que celle que peut avoir un système de production; c'est qu'ils étaient alors mêlés, de la façon la plus intime, aux métiers. La Renaissance changea complètement la situation des artistes, qui ne furent plus confondus avec les artisans et qui s'élevèrent au rang occupé par les lettrés. Suivant de bons auteurs, le nouveau régime eut une influence désastreuse sur les destinées de l'art (1). Celui-ci dépendit, beaucoup plus qu'auparavant, de la personnalité; l'histoire des maîtres remplaça l'histoire de l'art; souvent les écoles des hommes de premier ordre n'eurent pour représentants que des personnages de profonde décadence; seule l'architecture continua à présenter des suites offrant une certaine régularité, parce qu'elle dépend étroitement des procédés traditionnels adoptés par les bâtisseurs.
Dans la philosophie, ce qui est vraiment essentiel, c'est ce qui échappe totalement à la transmission faite par l'enseignement; les maîtres signalent à leurs contemporains de nouvelles manières de prendre contact avec la réalité; les disciples dénaturent leurs intuitions, parce qu'ils prétendent les incorporer à
,1) MuNTZ, loc. Cit., pp. 79 et 194 ; Raphaël, pp. 80-82.
GR.\XDEUR ET DÉCADENCE 33 i
des théories d'une « métaphysique figée et morte » ; la véritable grandeur du philosophe original apparaît quand il regarde le monde sans esprit sectaire; mais ces moments sont rares dans sa vie; « le maître, en tant qu'il formule, développe, traduit en idées abstraites ce qu'il apporte, est déjà, en quelque sorte, un disciple vis-à-vis de lui même » (1).
Ainsi la grandeur n'est même qu'accidentelle chez l'immense majorité des maîtres les plus illustres ; la médiocrité scolaire tend, tout de suite, à fausser leurs conceptions. On pourrait, je crois, se représenter la philosophie par l'image suivante : quelques feux allumés par des hommes d'un génie extraordinaire, en des instants d'heureuse inspiration, vacillent au milieu du brouillard; très peu de personnes songent à se diriger sur ces phares; la masse médiocre navigue au hasard, en bavardant.
Les transformations que le marxisme a subies illustrent fort bien la théorie de la médiocrité. Les écrivains de la social-démocratie, qui ont prétendu expliquer, appliquer ou étendre la doctrine de leur prétendu maître, étaient des hommes d'une remarquable vulgarité; il paraît d'ailleurs que Marx ne se faisait pas d'illusions sur le talent de ceux qui se donnaient pour les représentants authentiques du marxisme. Il ont attaché, le plus souvent, une importance majeure à des parties de l'œuvre qui étaient
(1) Bergson, Introduction à la métaphysique, dans les ^ailiers de la Quinzaine, TV" série, 12" csihier, pp. 22-23.
déjà frappées de caducité; ils n'ont pas compris la valeur des idées qui sont destinées à assurer la gloire à Marx (1).
La grande erreur de Marx a été de ne pas se rendre compte du pouvoir énorme qui appartient à la médiocrité dans l'histoire; il ne s'est pas douté que le sentiment socialiste (tel qu'il le concevait) est extrêmement artificiel (2); aujourd'hui, nous assistons à une crise qui menace de ruiner tous les mouvements qui ont pu être rattachés idéologiquement au marxisme. Gustave Le Bon, qui observe uniquement les formes communes du socialisme politique, soutient qu'il reproduit de vieilles superstitions : « La foi socialiste rend aux simples l'espérance que les dieux ne lui donnaient plus, et les illusions que la science leur avait otées (3). » Cette régression des idées socialistes vers des chimères archaïques nous montre, encore une fois, la victoire remportée par la médiocrité sur le génie.
Il ne manquera pas de sociologues pour dire que cette étude conclut à la justification scientifique de la démocratie. Voici le raisonnement qu'ils tiendraient :
(1) On a vraiment quelquefois envie de comparer les docteurs de la social-démocratie aux harpies qui souillaient tout ce qu'elles touchaient.
(2) G. SoREL, Insegnamenti sociali, p. 342.
(3) Gustave Le Bon, Psychologie politique, p. 359.
GRANDEUR ET DECADENCE o.iô
pour établir des lois qui assurent le mieux le bonheur des hommes, qui aient le plus de chance de durer et qui satisfassent le mieux l'esprit des philosophes attachés aux réalités, il faut observer comment la nature des choses sociales se révèle dans le plus grand nombre des cas, au cours de l'histoire ; il faut que les lois s'adaptent aux tendances les moins pénibles, les plus fortes et les plus générales de l'esprit humain; or, au fur et à mesure que nous avons considéré des régions dans lesquelles notre intelligence se manifeste plus librement, nous avons reconnu que la médiocrité exerce son empire d'une manière plus complète. Ce que dans cette étude on a appelé du nom péjoratif de médiocrité, est ce que les écrivains politiques nomment démocratie; il est donc démontré que l'histoire réclame l'introduction de la démocratie.
En 1848, le gouvernement provisoire fut assez naïf pour proclamer qu'il aspirait à voir remettre le pouvoir à la médiocrité; Proudhon dénonça avec indignation une circulaire que le ministre de l'Instruction publique avait adressée aux recteurs pour leur expliquer cette belle doctrine : « Le ministre, disait-il, le 22 mars 1848, exprime le désir que les instituteurs primaires se portent candidats à la députation non pas parce que suffisamment éclairés, mais quoique non suffisamment éclairés... Qui ne voit que, dans la pensée du ministre, l'instituteur primaire est la médiocrité envieuse, qui n'a rien inventé, qui n'inventera rien, destinée à servir de ses votes silencieux la guerre aux riches et l'arbitraire démocratique ? A ce titre, je proteste contre cette candidature, tran-
chons le mot, contre cette prostitution des instituteurs. De même donc que la monarchie constitutionnelle, cherchant à s'entourer d'une aristocratie du talent et de la fortune, fait appel aux notabilités, de même la démocratie compose son patriciat de médiocrités (1). »
Aujourd'hui, beaucoup d'Intellectuels trouvent avantageux pour leurs intérêts de présenter des apologies de la démocratie; ils ont été habitués, grâce à leur éducation classique, à regarder l'histoire comme une sorte d'épopée; ils s'ingénient, en conséquence, à imaginer des sophismes propres à démontrer que la médiocrité démocratique engendre la grandeur sociale. Nous avons rencontré, au cours de cette étude, un des plus effrontés de ces sophismes, celui de la loi de régression apparente ; on prétend, grâce à elle, transformer les plongeons dans la décadence en un vol hardi vers les sommets les plus élevés que peut désirer l'esprit.
Cette apologie de la démocratie n'est pas sans offrir des dangers sérieux; elle a conduit à l'anarchie beaucoup de jeunes gens, il y a une vingtaine d'années : ils entendaient vanter, dans le style le plus grandiloquent, la grandeur de la démocratie et ils ne rencontraient que démocrates aussi médiocres au point de vue moral qu'au point de vue intellectuel et complètement étrangers à toute idée d'art. Cet ancien mouvement anarchiste a eu une valeur à titre d'antici-
(1) Proudhon, Solution du problème social, pp. 58-59.
pation; il a monti'é que les esprits étaient, en France, désireux de touver de la grandeur; il ne faut pas s'étonner si de nombreux anarchistes se jetèrent dans le syndicalisme révolutionnaire qui leur parut propre à réaliser de la grandeur.
Au mois de mai 1899, j'ai publié, dans la Rivista italiana di sociologia, un article sur le marxisme et la science sociale; je le terminais en exprimant le vœu que le socialisme se transformât en une philosophie des mœurs ; ce changement aurait infusé de la grandeur à un mouvement qui en manquait alors à peu près au même degré que la démocratie elle-même. C'est seulement quelques années plus tard que j'ai pu esquisser une solution du problème que j'avais posé : les Réflexions sur la violence sont une philosophie morale fondée sur l'observation des faits qui se produisaient dans le syndicalisiue révolutionnaire; il est à peine nécessaire de dire que ce livre est demeuré inintelligible pour les démocrates et, en général, pour toutes les personnes qui ne comprennent pas les lois de la grandeur et de la décadence.
L'heure présente n'est pas favorable à l'idée de grandeur : mais d'autres temps viendront; l'histoire nous apprend que la grandeur ne saurait faire indéfiniment défaut à cette partie de l'humanité qui possède les incomparables trésors de la culture classique (1) et de la tradition chrétienne. En attendant
(1) On sait quelle importance Proudhoti attachait à la culture classique.
les jours du réveil, les hommes avertis doivent travailler à s'éclairer, à discipliner leur esprit et à cultiver les forces les plus nobles de leur âme (1), sans se préoccuper de ce que la médiocrité démocratique pourra penser d'eux (2).
(1) C'est pourquoi Proudhon doit être regardé comme un maître, dont la gloire est appelée, sans doute, à grandir beaucoup.
(2) En achevant de corriger les épreuves de ce livre, je me souviens d'une lettre dans laquelle Flaubert a exprimé la haine qu'il éprouvait pour la médiocrité triomphante. Il écrivait en 1852 qu'il voulait composer un dictionnaire des idées reçues : « La préface surtout m'excite fort : ce serait la glorification historique de tout ce qu'on approuve; j'y démontrerais que les majorités ont toujours eu raison, les minorités toujours tort. J'immolerais les grands hommes à tous les imbéciles... Ainsi pour la littérature, j'établirais... que le médiocre étant à la portée de tous est le seul légitime et qu'il faut donc honnir toute espèce d'originalité comme dangereuse, sotte, etc.. Je rentrerais par là dans l'idée démocratique moderne d'égalité. » {Correspondance, tome II, pp. 157-158.)