XIII
(4) Diderot, tome Vl, p. 475.
On pourrait se demander si Condorcet n'a pas eu l'idée d'enquêtes analogues à celles que Le Play devait, plus tard, mettre tant en honneur : « Ce qui forme véritablement l'espèce humaine, la masse des familles qui subsistent presque en entier de leur travail, a été oubliée [par l'histoire] ; et même dans la classe de ceux qui, livrés à des professions publiques, agissent, non pour eux-mêmes, mais pour la société, dont l'occupation est d'instruire, de gouverner, de défendre, de soulager les autres hommes, les chefs seuls ont fixé les regards des historiens ». Condorcet voudrait que l'on possédât de bonnes descriptions des Français, comme on possède des descriptions des types étrangers faites par des voyageurs; malheureusement ces voyageurs ont été le plus souvent légers et mal préparés (1).
Rien ne nous permet de supposer que le philosophe du xviii* siècle ait eu comme l'économiste du xix% l'idée qu'on pénètre au fond de la connaissance d'un peuple par les monographies de quelques familles ouvrières. Il est vrai que Le Play n'est point parvenu à justifier scientifiquement sa méthode; il y avait été conduit par une intuition naturelle chez un professeur de technologie, singulièrement passionné pour la science pratique qu'il enseignait, et qui avait eu tant de fois l'occasion d'apprendre au contact des ouvriers.
Le but que se propose Condorcet est bien plus
(1) Condorcet, loc. cU,
simple: « Soit qu'on [cherche à rendre] compte d'une découverte, d'une théorie importante, d'un nouveau système de lois, d'une révolution politique, on s'occupera de déterminer quels effets ont dû en résulter pour la portion la plus nombreuse de chaque société; car c'est là le véritable objet de la philosophie, puisque tous les effets intermédiaires de ces mêmes causes ne peuvent être regardés que comme des moyens d'agir enfin sur cette portion qui constitue vraiment la masse du genre humain. En arrivant à ce terme... les hommes peuvent apprécier leurs titres réels à la gloire ou jouir avec un plaisir certain des progrès de leur raison : c'est là seulement qu'on peut juger du véritable perfectionnement de l'espèce humaine. Cette idée de tout rapporter à ce dernier point est dictée par la justice et par la raison (1). » Les physiocrates et tous les auteurs de projets de réforme au xviii' siècle estimaient qu'il fallait diriger l'administration de l'Etat de manière à améliorer le sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre (2); les saint-simoniens ne feront que reprendre cette tradition et leur seul mérite sera de donner une formule retentissante à un vœu qui avait été celui de tous les anciens théori-
(1) Suivant Condorcet, toute amélioration qui est survenue dans les conditions de la vie matérielle, remonte, en effet, à. un fait politique ou à* une découverte de science pure.
(2) TuRGOT, tome I, p. lxxii. L'éditeur dit que l'école de Quesnay était la seule à s'occuper sérieusement de cette fin.
ciens. Les enquêtes de Condorcet étaient destinées à éclairer un gouvernement, animé d'intentions réformatrices, pour lui permettre de suivre, au moyen de statistiques exactes et détaillées, l'application des règles qu'il introduirait dans les administrations publiques (1).
c) Administrateurs, savants et hommes d'affaires croyaient que l'économie du pays pouvait être rapidement et profondément modifiée pourvu que l'on voulût bien s'éclairer suivant les méthodes encyclopédiques. Il y eut, à cette époque, quelques faits qui exercèrent une influence très grande sur l'esprit public à ce point de vue; je crois que les découvertes faites en chimie furent particulièrement décisives.
Il faut observer qu'il n'existe pas de connaissance qui étonne autant les hommes que la chimie. Dans les temps anciens on a entouré d'une vénération superstitieuse les procédés servant à traiter les minerais, à affiner les métaux, à préparer les alliages; il n' y a point de sujets qui prêtent aussi facilement aux secrets de métiers et aux tours de main; encore aujourd'hui les inventeurs obtiennent facilement la confiance des capitalistes quand ils leur annoncent
(1) Jaurès commente en termes si grandiloquents le texte de Condorcet qu'on peut se demander s'il y a compris quelque chose : « L'histoire démocratique et humaine est beaucoup plus malaisée que l'histoire oligarchique. Mais quand elle descendra dans les profondeurs de la vie sociale..., ce sera pour y faire pénétrer peu à peu la justice vt la joie. » {Histoire socialiste, La Convention, p. 1792.)
LA SCIENCE AU XVIIl'' SIÈCLE 151
des procédés métallurgiques nouveaux, car il reste toujours quelque chose de l'alchimie dans la chimie, aux 3'eux des ignorants. Les substances explosibles et les matières tinctoriales tirées de la houille ont bien autrement exalté l'imagination de nos contemporains que les plus hautes découvertes scientifiques.
Les travaux de Lavoisier révolutionnèrent la chimie à la fin du xviii" siècle (1); ils donnèrent un exemple retentissant de ce que peut la science encyclopédique d'un homme appartenant à l'oligarchie gouvernante; Lavoisier était fermier-général quand il publia ses grands mémoires de chimie; grâce à lui cette science sortait des officines de pharmacie pour devenir tout à fait bourgeoise. Mais je crois que le fait qui frappa le plus nos pères fut l'introduction en France de la fabrication de la porcelaine dure.
Il y avait fort longtemps que l'on cherchait à rivaliser avec la Chine pour les poteries de grand luxe; en Saxe, le hasard avait conduit un alchimiste à découvrir les propriétés du kaolin; en France, on y arriva un peu plus tard, mais chez nous la science intervint; Darcet fit de nombreux travaux sur les terres et les présenta à l'Académie des sciences (1766-1768), en sorte que la fabrication de la porcelaine apparut comme une conquête de la méthode
(1) Condorcet ne semble pas" avoir bien compris l'importance des idées nouvelles soutenues par Lavoisier; il paraît surtout frappé par l'introduction dime nomenclature scientifique.
152 CHAPITRE ni
scientifique et non plus comme le résultat d'un heureux hasard (1). Pour les gens du monde, il n'y avait pas de question qui pût être capable de jeter plus de lustre sur la chimie.
Darcet et les autres chimistes ses contemporains se préoccupèrent d'un très grand nombre de problèmes d'ordre pratique (2), et on comprend que Condorcet ait pu célébrer les services qu'ils rendaient à l'industrie et à la bonne administration : « On verra les arts chimiques s'enrichir de procédés nouveaux, épurer, simplifier les anciennes méthodes; se débarrasser de tout ce que la routine y avait introduit de substances inutiles ou nuisibles, de pratiques vaines ou imparfaites ; tandis qu'on trouvait en même temps les moyens de prévenir une partie des dangers souvent terribles auxquels les ouvriers y étaient exposés ; et qu'ainsi, en procurant plus de jouissance, plus de richesses, ils ne les faisaient plus acheter par tant de sacrifices si douloureux et par tant de remords (3). »
(1) D'après l'article Darcet dans la Biographie Michaud.
(2) C'est Darcet qui inventa plus tard la gélatine sur la valeur nutritive de laquelle il y eut tant de discussions.
(3) Condorcet, loc. cit. Jaurès trouve que par cette phrase Condorcet se révèle « un grand révolutionnaire [et] confond ainsi dans sa pensée science et démocratie » {loc. cit., p. 1792). C'est à se demander si le grand tribun comprend ce qu'il lit; car il n'y a pas tant de choses dans ce passage qui fait probablement allusion aux recherches qui devaient aboutir à rendre moins dangereux le travail au mercure.
LA SCIENCE AL XYIlT SIÈCLE 153
Bien que les amis de Coiidorcet attachassent une énorme importance à l'histoire naturelle (1). notre auteur est assez sobre de vues sur ce sujet, — peutêtre à cause de la haine qu'il avait contre Buffon ; il parle cependant d'une « lumière féconde [qui a été répandue] sur la culture des végétaux destinés à nos besoins ; sur l'art de nourrir, de multiplier, de conserver les animaux domestiques, d'en perfectionner les races, d'en améliorer les produits » (2). Il est très probable que la première sentence a trait aux travaux de Nicolas de Saussure sur le blé et la vigne et aux articles qu'il donna à VEncyclopédie^; nous trouvons ensuite une allusion aux tentatives faites par Daubenton pour créer des troupeaux produisant la laine fine.
En 1766, Daubenton annonça qu'il serait facile de changer les races indigènes en les soignant mieux ; il obtint à Montbard des résultats remarquables sur des animaux roussillonnais qui avaient du sang mérinos ; Turgot fît venir des moutons espagnols ; en 1786 on introduisit le grand troupeau de Rambouillet. Les gens du monde, les administrateurs et les industriels étaient également intéressés par cette question ; le succès de ces tentatives devait manifester le triomphe de la science sur la routine. Par le traité
(1) Diderot, tome III, p. 463. — Trois connaissances seraient seules essentielles à ses yeux, au point de vue de la satisfaction de nos besoins : la mécanique, l'histoire naturelle et la chimie.
(2) CONDORCET, lOC. Cit.
de Bâle, en l'an III, l'Espagne s'engagera à laisser sortir 4.000 brebis et 1.000 béliers ; cette autorisation sera seulement utilisée en 1798 par une société que dirigea Girod de l'Ain ; Napoléon, exagérant les idées de ses prédécesseurs, suivant ses habitudes, voudra transformer tout le troupeau français en mérinos (1). On voit combien la France s'était passionnée pour un énorme progrès agricole que la science et le gouvernement essayaient de réaliser.
Condorcet parle ensuite des moyens nouveaux « de préparer, de conserver les productions de la terre ou les denrées que nous fournissent les animaux ». On sait qu'à la fin du xviii' siècle on fit beaucoup de recherches sur les produits alimentaires, recherches qui ne furent pas toutes heureuses, mais qui provoquèrent toutes beaucoup d'enthousiasme. En 1756, l'imprimerie du Louvre avait publié un mémoire de l'académicien Tillet, intitulé Précis des expériences faites à Trianon sur la cause qui corrompt les blés, qui fut envoyé aux intendants.
Il se produisit à cette époque une véritable révolution dans l'emploi du blé. On avait jusqu'alors perdu une quantité énorme de farines parce qu'on donnait les gruaux au bétail ; c'est pendant la disette de 1709 qu'un meunier de Sentis paraît avoir tiré parti des gruaux en les repassant à la meule ; au milieu du xviii^ siècle, les nouveaux procédés étaient pratiqués, en grand secret, autour de Paris ; en 1760
(1) D'après l'article mérinos deins le Dictionnaire d'agriculture de Barral et Sagnier.
LA SCIENCE AU XYlIl" SIÈCLE 155
et 1761, des expériences furent laites devant le lieutenant général de police par Malisset qui était chargé du service des « blés du roi » pour l'approvisionnement de Paris ; mais bientôt la science intervient et rejette dans l'ombre tout le travail des artisans. En 1765, l'Académie des sciences donne un prix à Dransy pour son mémoire sur les moulins, et cet ingénieur construisit les usines de Corbeil où fut pratiquée la nouvelle mouture dite économique. En 1778, Parmentier publie le Parfait boulanger ou traité complet sur la fabrication et le commerce du pain, dans lequel il expose les avantages de la nouvelle mouture (1).
On sait combien fut brillante l'histoire de la pomme de terre au xviir siècle ; les gens du monde, les administrateurs éclairés, les savants rivalisèrent tellement de zèle qu'ils finirent par croire que sans eux le peuple eût été privé de ce précieux aliment.
En 1761, Turgot cherche à vulgariser la pomme de terre à Limoges; en 1765, l'évêque de Castres en fait l'objet d'un mandement; Mme d'Egmont engage le roi de Suède à planter la Dalécarlie en pommes de terre (2) ; le fameux mémoire de Par-
Ci) G. Bord, Le jiacte de famine, pp. 59-60 et p. 67. Cette mouture aurait été appelée économique parce que Malisset aurait voulu placer le nouveau système sous la protection de l'école de Quesnay. Jusqu'alors, on avait regardé les gruaux comme dangereux pour la santé, peut-être par suite d'une vague assimilation avec les grains de seigle ergoté.
(2) Geffroy, Gustave III et la Cour de France, tome I, p. 246. — Taine, Ancien Régime, p. 387. L'auteur ne donne pas la date; la comtesse d'Egmont est morte en 1773.
mentier est de 1778; je n'ai pas besoin de rappeler les expériences de culture faites à Grenelle, l'intervention personnelle de Louis XIII et les inventions gastronomiques qui accompagnèrent cette campagne philanthropique (1).
Pendant la Révolution, la pomme de terre devient le légume patriotique, après avoir été le légume philosophique (2). Jamais l'union de la science et du pouvoir intelligent ne se manifesta avec plus de naïveté.
C'est en se reportant aux conditions au milieu desquelles se formait alors la science, que l'on peut comprendre les idées singulières qui eurent alors tant de vogue sur le calcul des probabilités, idées que Stuart Mill nomme « le scandale des mathématiques » (3) et qui ont gardé leur autorité jusqu'au milieu du xix" siècle. Il est important d'examiner la question de très près, parce que nous pourrons
(1) D'après l'article Parmentier dans la Biographie Michaud, le gâteau de Savoie serait dû au célèbre pharmacien ; ainsi la science en vient même à perfectionner la cuisine.
(2) Les préjugés contre la pomme de terre ont cependant persisté pendant la première moitié du xix" siècle, car en 1847, Marx l'accuse d'avoir « engendré les écrouelles ». [Misère de la philosophie, p. 82.) La question est longuement discutée par Morel dans son Traité des dégénérescences, publié en 1857.
(3) Stuart Mill, Système de logique, trad. franc., tome II, p. 64.
ainsi pénétrer très avant dans la pensée de ce temps.
La régularité approximative qui se présente dans beaucoup de phénomènes a toujours frappé l'esprit des observateurs et les a conduits à supposer qu'il y a une mathématique du hasard. Un ami de Galilée avait trouvé qu'on obtenait 11 plus souvent que 12 avec trois dés; le géomètre montra que 11 peut se produire avec 27 combinaisons et 12 avec 25 seulement; le rapport des combinaisons aurait été ici identiijue au rapport des cas constatés. Buffon fit jeter en l'air 4.040 fois une pièce et trouva 2.048 faces : c'est à peu de chose près la moitié des coups (1). Il n'y a évidemment aucune raison pour qu'on ait dans le jeu un nombre plutôt qu'un autre; il est donc fort singulier que les événements se manifestent dans des rapports souvent très voisins de ceux que donne l'analyse combinatoire. Il y a là une question de fait, qui ne dépasserait pas l'intérêt d'un paradoxe curieux, si on ne trouvait dans la pratique des régularités analogues pouvant servir de base à des applications importantes.
Les calculs des tarifs des compagnies d'assurances sur la vie sont fondés sur l'extraordinaire régularité que présente la mortalité humaine. Les artilleurs ont observé que les projectiles lancés par une arme à feu se répartissent suivant une loi qui est toujours la même (loi de Gauss) et qui s'applique aussi aux erreurs des observations astronomiques; Quetelet a
(1) J. BERTR.4M), Calcul des probabl'ités, pp. vu et ix.
même montré que les écarts qui existent entre les tailles des conscrits et la moyenne sont soumis à la même règle. D'après le colonel Journée, la fréquences des diverses aptitudes physiques chez les soldats se classent suivant un seul tableau (1). Mais il faut toujours se rappeler que ces hasards qui reconnaissent un ordre sont tout à fait exceptionnels. Les personnes qui n'ont pas une grande habitude d'observer les choses, croient facilement qu'il n'y a qu'une espèce de hasard et que le calcul des probabilités s'applique partout où agissent beaucoup de petites causes indéterminables : les mathématiciens ont été, maintes fois^ dupes de cette illusion comme les gens du monde.
Les gens du monde comprennent l'utilité que peut avoir le calcul des probabilités tout autrement que les actuaires qui établissent les tarifs des compagnies d'assurances. Ceux-ci raisonnent sur des masses de combinaisons au milieu desquelles disparaît tout hasard; une société qui a une grosse clientèle, opère d'une manière aussi sûre que si elle connaissait la destinée de chacun de ses clients; ainsi le calcul des probabilités aboutit, entre les mains de l'actuaire, à une certitude. Pour les gens du monde, au contraire, la notion de probabilité n'a de sens que pour le joueur; ils voudraient que le calcul apprît à l'individu qui traite avec une compagnie ce qu'il a le
(1) Journée, Tir des fusils de chasse, 2* édition, pp. STi
droit de réclamer en échange de la somme qu'il verse à l'espèce de loterie ouverte sur ses chances de survie.
Il n'y a aucune raison pour fixer le taux d'une rente viagère constituée dans un contrat entre particuliers ; on suit, presque toujours, les tarifs des grandes compagnies, mais c'est évidemment par une raison de convenance et non par suite d'un raisonnement sur la probabilité; car pour un tel contrat on ne saurait compter sur les compensations qui se produisent entre les hasards avantageux et les hasards désavantageux, compensations qu'expriment les tables de mortalité.
De même, il n'y a aucune règle d'équité pour deux joueurs qui parient sur rouge et noire; ce qu'on appelle règle d'équité est celle qui devrait être adoptée par le banquier d'une roulette qui serait assez philanthrope pour ne vouloir rien gagner; il donnerait à chaque joueur heureux deux fois sa mise, parce que dans la combinaison d'un nombre énorme de coups, il y a, à peu près, pour lui, compensation de bénéfices et de pertes, — en admettant que le jeu fasse apparaître les événements dans les rapports que donne l'analyse combinatoire (1). Cette mesure est considérée par les gens du monde comme étant l'expression d'une équité naturelle, qui devra s'appliquer à tous les jeux, alors même qu'il y a seule-
(1) En fait le banquier gagnerait encore parce que les joueurs passent par des alternatives d'emballement et de découragement.
ment des individus jouant quelques coups l'un contre l'autre. Les mathématiciens ont reçu des joueurs cette règle d'équité et ils n'ont pas examiné généralement si elle était fondée.
La grande différence qui existe entre les deux points de vue que l'on peut adopter au sujet des phénomènes du hasard — suivant qu'on les considère par rapport à un banquier ou par rapport à des particuliers — se manifesta, d'une manière très remarquable, au cours de discussions qui eurent lieu au xxiu'' siècle à propos de l'inoculation. Daniel Bernoulli voulait prouver qu'il fallait encourager cette pratique parce qu'il résulterait de Sa vulgarisation un allongement de la vie moyenne, malgré le danger qu'elle présente. D'Alembert contestait la valeur d'un tel argument, et il donnait l'exemple suivant : combien de gens accepteraient de subir une opération qui tuerait un opéré sur cinq et qui prolongerait la vie moyenne de trente ans ? D'Alembert se plaçait au point de vue individuel, tandis que Bernoulli raisonnait comme ferait un roi qui traiterait ses sujets comme les animaux d'un troupeau; pour rendre le calcul tout à fait satisfaisant, il aurait même été bon de calculer la valeur du troupeau dans l'hypothèse de l'inoculation et dans l'hypothèse du statu quo (1).
Les géomètres du xviii" siècle cherchèrent le moyen
(1) Diderot dit qu'à Sparte on aurait accepté les conditions de d'Alembert et observe que dans certaines batailles le cinquième de l'effectif a été tué (tome IX, p. 211).
de rendre le calcul encore mieux applicable aux questions que se posent les particuliers. Lapiace voulut démontrer que le jeu réglé suivant la règle dite d'équité est désavantageux ; qu'il est bon de ne pas mettre sa chance sur un seul risque; qu'il y a avantage à s'assurer, bien que l'assureur fasse un bénéfice sur l'opération. Il a utilisé à cet effet une théorie donnée par Daniel Bernoulli, théorie très peu isoutenable, mais qui obtint beaucoup de succès parce qu'elle part d'une appréciation qui est pour ainsi dire universelle chez les gens qui dépensent sans produire; pour le producteur, tout se traduit par une valeur placée dans un bilan et destinée à faire ressortir un prix de revient; pour le consommateur, il ne s'agit que d'apprécier la facilité avec laquelle on met la main à la poche; les variations des sommes employées doivent être plutôt estimées en valeur relative qu'en valeur absolue; c'est le principe qu'emploie Daniel Bernoulli (1). Aujourd'hui les transformations subies par l'économie nous rendent étrangers aux idées qui paraissaient excellentes à nos pères; J. Bertrand s'étonne que Buffon ait adopté la doctrine de Vespérance morale, mais cela était tout naturel de la part de ce grand seigneur; personne ne paraît plus l'admettre aujourd'hui (2). Puisque la notion de probabilité n'offre
(1) Ce principe conduit à mesurer les valeurs morales par une formule logarithmique, que Fechner devait proposer, de nos jours, d'appliquer aux sensations.
(2) Laplace, Théorie analytique des probabilités, pp. 441- 447. — J. Bertrand, op. cit., pp. 66-67.
déjà aucun sens mathématique pour le particulier qui opère au hasard, sa combinaison avec l'estimation des valeurs relatives constitue une deuxième puissance du non-isens, ou comme un redoublement de l'asservissement de la science aux manières de penser familières aux gens du monde 1
Gondorcet introduisit dans la science une idée bien plus singulière encore : celle d'appliquer le calcul des probabilités aux jugements; il était tellement fier de ses travaux qu'il proposa à la Convention d'introduire ses théories dans l'enseignement secondaire. Dans le Tableau historique, il vante les immenses bienfaits que doivent produire les recherches qu'il a entreprises :
« Ces applications ont appris à reconnaître les divers degrés de certitude où nous pouvons espérer d'atteindre; la vraisemblance d'après laquelle nous pouvons adopter une opinion, en faire la base de nos raisonnements sans blesser les droits de la raison (1), et la règle de notre conduite, sans manquer à la prudence ou sans offenser la justice. Elles montrent quels sont les avantages et les inconvénients des di-
(1) L'idée de calculer la vraisemblance d'une solution a longtemps persisté chez les géomètres; c'est une probabilité de pari individuel et par suite une notion absurde, venant des gens du monde. Laplace avait calculé qu'on pourrait parier un million contre un que l'erreur relative commise sur la masse de Saturne ne dépassait pas un cinquantième; on a reconnu depuis que l'erreur était plus grande (Bertrand, op. cit., p. 305).
verses formes d'élection, des divers modes de décisions prises à la pluralité des voix (1). »
Il avait notamment cherché comment il faudrait organiser les tribunaux pour que leurs sentences fussent aussi bonnes qu'on pouvait raisonnablement le désirer : il faudrait les composer de 65 membres, statuant à la majorité de 9 voix pour que la probabilité de l'erreur ne fût pas supérieure à celle du danger que l'on peut courir en s'embarquant pour traverser la Manche, entre Douvres et Calais, par beau temps; cette probabilité étant de 1 à 144.768 (2).
Mme de Staël, qui nous donne l'opinion des salons après la Révolution, n'a aucun doute sur la valeur de cette nouvelle science; elle vante les admirables découvertes de Condorcet et elle prophétise, à son exemple, de bien singulières applications du calcul au gouvernement. « Pourquoi, dit-elle, ne parviendrait-on pas un jour à dresser des tables qui contiendraient la solution de toutes les questions politiques, d'après les connaissances de statistique, d'après les faits positifs que l'on recueillerait dans chaque pays? L'on dirait : pour administrer telle population, il faut exiger tel sacrifice de la liberté individuelle : donc telles lois, tels gouvernements conviennent à tel empire. Pour telle richesse, telle étendue de pays, il faut tel degré de force dans le pouvoir exécutif : donc telle autorité est nécessaire dans telle contrée
(1) Condorcet, loc. cit., 9« époque. Je ne mentionne pas les prédictions de la 10* époque.
(2) J. Bertrand, op. cit., p. XLVi.
et tyrannique dans telle autre. Tel équilibre est nécessaire entre les pouvoirs pour qu'ils puissent se défendre mutuellement : donc telle constitution ne peut se maintenir et telle autre est nécessairement despotique (1). » Et tout cela serait fondé sur le calcul des probabilités qui « présente un résultat moralement infaillible » quand « il s'applique à un très grand nombre de chances » (2).
Aujourd'hui, toutes ces belles choses paraissent parfaitement ridicules aux géomètres. J. Bertrand se demande même comment le livre de Condorcet a pu être admis : « Aucun de ses principes n'est acceptable, aucune de ses conclusions n'approche de la vérité... Laplace a rejeté les résultats de Condorcet; Poisson n'a pas accepté ceux de Laplace; ni l'un ni l'autre n'a pu soumettre au calcul ce qui lui échappe essentiellement. » Cependant de bons esprits ont eu beaucoup de peine à s'émanciper d'une tradition qui avait de tels garants. « Dans la discussion ae la loi sur le jury, Arago invoqua l'autorité de Laplace. On pouvait, disait-il, diminuer les erreurs judiciaires dans le rapport de 5 à 7.. Un député osa exprimer un doute; Arago le traita fort mal. Quand il parlait au nom de la Science, il n'appartenait pas aux ignorants de le contredire (3). » Le judicieux
(1) De Staël, De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. Œuvres complètes, édition de 1820, tome IV, pp. 522-523.
(2) De Staël, loc, cit., p. 520.
(3) J. Bertrand, op. cit., pp. 319-320.
Cournot lui-même proposa une méthode pour calculer la valeur professionnelle des juges (1).
Les considérations de Condorcet devaient paraître moins paradoxales autrefois, parce qu'elles pouvaient passer pour un effort tenté en vue de perfectionner l'ancien droit. Celui-ci semblait être en partie fondé sur des données mathématiques : les tribunaux appelés à prononcer en dernier ressort la peine capitale devaient être composés de sept juges et condamner à la majorité de deux voix (2); les règles de la preuve légale avaient aussi quelque chose qui rappelait le calcul, en sorte que Voltaire — qui savait du droit pénal tout ce qu'en savaient les lettrés et les gens du monde — écrivait que le Parlement de Toulouse avait l'usage extravagant d'additionner des quarts et des huitièmes de preuve pour arriver à la certitude (3). L'expérience avait montré, dans l'affaire Calas, que les procédés de l'ancienne justice n'offraient pas les garanties désirables ; on parlait alors beaucoup du jury anglais formé de douze citoyens qui devaient être unanimes pour condamner. Il était donc assez naturel qu'on se posât la question de savoir s'il ne serait point possible d'a-
(1) J. Bertrand, op. cit., p. 325.
(2 Ces règles sont demeurées celles de nos conseils de guerre.
(3) Lettre du 22 mars 1763 rapportée par Athanase Cocquerel dans Jean Calas et sa famille, 2= édition, p. 169. Cet auteur paraît, d'ailleurs, ignorer d'une manière remarquable la pratique criminelle de l'Ancien Régime.
méliorer beaucoup la justice criminelle en fixant un nombre suffisant de juges (ou de jurés) et en exigeant une assez forte majorité pour la condamnation. Etant données les idées qu'on se faisait alors sur la science, il était encore naturel qu'on demandât aux mathématiques des indications, sinon une solution.
Bien que les savants de ce temps parlent, presque toujours, de la probabilité comme s'ils avaient à apprécier les hasards auxquels s'expose un individu, il n'est pas impossible de trouver parfois un sens assez raisonnable à leurs théories, en les transformant légèrement en vue de passer des cas individuels à des masses et aux compensations qu'elles comportent.
Les hommes éclairés du xviii" siècle se placent toujours au point de vue d'une oligarchie savante qui gouverne au nom de la raison. Les maîtres ont beaucoup d'initiative, de lumières et de réflexion; mais les agents sont des êtres passifs, travaillant à tâtons, opérant par routine (1). Les fautes que commet cette valetaille doivent se rapprocher de celles que l'on constate assez souvent dans une activité purement machinale, ressembler à des phénomènes de
(1) On verra plus loin (iv, 1) avec quel mépris Gondorcet parle de Perronet et de ses ingénieurs. Dans une de ses lettres, il traite de canailles les fermiers-généraux qui s'opposèrent à sa manière de jauger les tonneaux; et dans cette canaille paraît figurer nominativement Lavoisier. {Correspondance inédite de Gondorcet et de Turgot, pp. 273- 274.)
hasard, pouvoir être assimilés aux risques dont tout chef d'entreprise doit tenir compte dans ses prévisions. En ramenant ainsi les choses de la justice sur un plan commercial, on était tenté de raisonner sur les erreurs de la magistrature comme n'importe quel malheur matériel.
Sans plus ample informé, on admit que le calcul des probabilités devait s'appliquer à ces accidents moraux parce que tous les accidents semblaient pouvoir être couverts par des assurances. Il n'eût pas été fort difficile d'observer que le champ des assurances est plus étendu que celui du calcul des probabilités; les assurances maritimes que l'on contracte en temps de guerre, ne sont évidemment pas soumises aux règles de l'analyse combinatoire ! Mais au xviii* siècle, la science avait tant de prestige qu'on ne songeait pas, comme aujourd'hui, à la regarder comme un produit de l'intelligence susceptible seulement d'applications exceptionnelles.
Condorcet assimile une erreur judiciaire à un naufrage ; voici ce que cela signifie : il importe à la prospérité du pays qu'il y ait des communications fréquentes avec l'Angleterre; l'opinion publique estime que l'on ne paiera pas trop cher les avantages de ce commerce par quelques accidents provenant de cas de force majeure. De même on ne paiera pas trop cher les avantages de l'ordre produit par la justice criminelle, en acceptant la. mort de quelques innocents. Si on assimile le peuple à un troupeau, dont tous les accidents sont placés sur le même plan, il sera tout naturel de comparer la mort d'un innocent
à celle d'un négociant périssant dans la traversée de la Manche.
Cette manière de comprendre la justice nous est devenue étrangère, parce que nous n'avons plus la même conception de l'Etat que nos pères. Le jus gladii n'est plus, aux yeux de nos contemporains, une menace dirigée presque uniquement contre ces êtres à demi étrangers à l'humanité contre lesquels les anciens magistrats avaient cherché à défendre la société par des supplices effroyables Un profond changement s'est produit dans les idées depuis que la Terreur a fait monter sur l'échafaud tant de personnages admirés; la justice pénale est devenue chose beaucoup trop noble pour qu'il soit désormais possible de l'assimiler à une affaire : elle dépasse la sphère des comptes de profits et pertes.
Contre les décisions que prend une administration uniquement occupée d'utilité matérielle, notre raison se révolte quelquefois; les hommes du xviii" siècle étaient, au contraire, conduits par le spectacle que leur offrait l'ancienne royauté, à admettre que la raison individuelle devait s'incliner devant de telles décisions pourvu qu'elles fussent fondées sur la science.
S'il est facile de comprendre comment sont nés les sophismes les plus scandaleux du calcul des probabilités, il est beaucoup moins aisé de comprendre comment ils ont pu se maintenir si longtemps. Il faut d'abord faire intervenir les idées que nos pères se formaient au sujet des devoirs du savant envers la
science. Souvent, celle-ci avait débuté par des raisonnements d'une valeur très faible, ou même complètement faux; mais on ne s'était pas découragé; on avait cherché à atténuer, tant bien que mal, les fautes trop évidentes; plus d'une fois, à force de persévérance, on avait conquis définitivement un domaine important. L'expérience semblait donc être favorable aux audacieux; toute retraite eût été une trahison.
On peut dire aussi que toute retraite eût été contraire aux intérêts des savants, parce qu'elle eût gravement compromis leur prestige aux yeux des gens du monde : ceux-ci demeurèrent, jusqu'au milieu du XIX* siècle, des auditeurs dont les savants recherchaient, avec avidité, les applaudissements. Arago a été l'un des derniers grands savants qui aient demandé une haute situation mondaine à sa notoriété scientifique; il ne faut donc pas s'étonner s'il a été aussi l'un des derniers défenseurs des théories trompeuses que Condorcet avait transmises aux géomètres du XIX' siècle (1). Cette situation s'éclaire encore quand on la rapproche de l'histoire de la fameuse hypothèse de la nébuleuse; Laplace ayant cru pouvoir présenter une théorie de la formation du monde, les astronomes ont eu beaucoup de peine à la rejeter complètement, parce que les gens de lettres croyaient
(1) On pourrait peut-être aussi relever dans les écrits de Berthelot quelques faiblesses qui tiennent à ce qu'il a eu un peu l'esprit d'autrefois.
que cette doctrine occupait dans la science une place considérable (1).
Tant que les idées encyclopédiques du xviii^ siècle ont vécu, on a cru qu'il devait y avoir quelque science capable de répondre aux anxiétés des hommes d'Etat qui se demandent ce que produiront leurs projets. Mme de Staël avait, comme nous l'avons vu, dans le calcul des probabilités une confiance qui ressemble énormément à celle qu'ont certains de nos contemporains dans la sociologie : dans les deux cas, il s'agit de prévoir, au moyen de raisonnements capables de donner, tout au moins, l'illusion d'être scientifiques, au lieu de s'en rapporter aux suggestions de l'instinct d'hommes expérimentés. Il y a entre notre époque et celle de Condorcet, cette énorme différence : que la sociologie n'est point cultivée par de vrais savants. Ceux-ci étudient l'histoire des institutions; mais autrefois de vrais savants croyaient qu'ils devaient travailler dans le sens que leur indiquaient les gens du monde. On doit constater que les sociologues ne parviennent à éblouir que des per-
(1) Laplace voulait montrer qu'on pouvait se passer de l'intervention d'une intelligence créatrice pour expliquer pourquoi les orbites de tous les corps de notre système solaire sont voisines de l'écliptique et pourquoi tous les mouvements se font dans le même sens. On sait aujourd'hui qu'il y a des exceptions à ces deux lois empiriques. L'hypothèse de la nébuleuse se trouve dans une note finale de VExposition du système du monde, c'est-à-dire dans une œuvre littéraire; elle ne sert à rien pour la mécanique céleste.
LA SCIENCE AU XVIIl' SIÈCLE 171
sonnes que leur manière de vivre fait ressembler aux hommes du xviii* siècle.
Au fur et à mesure que les mathématiciens ont été libérés des entraves que leur avait imposées l'ancienne oligarchie mondaine, ils ont pu discuter les questions d'application de la science d'une manière plus sérieuse et expulser tout ce qui n'avait pas une véritable valeur scientifique. Cette émancipation de la science est l'un des faits les plus importants — peut-être même le plus curieux — de toute l'histoire idéologique du xix^ siècle; elle s'est produite lorsque la grande industrie eut pris un essor extraordinaire. La science et la production devinrent simultanément supérieures aux caprices des aristocraties qui avaient longtemps surtout vu dans la science un moyen de satisfaire leur curiosité et dans la production un moyen de satisfaire leur luxe.
Parmi tous les chefs d'accusation que l'on peut relever contre l'esprit du xviii* siècle, le « scandale » fourni par le calcul des probabilités n'est pas un des moindres.
L'audace du Tiers-État
/. Prudence de Rousseau en présence des questions pratiques. — Audace croissante de Turgot. — Confiance que la Révolution américaine donne aux idéologues.
JI. Retour à la nature. — Importance des lumières. — Puissance transformatrice de l'éducation.
III. Littérature relative aux sauvages. — Descriptions du P. Charlevoir. — Indifférence pour l'état existant.
IV. Progrès économiques. — Nouvelles préoccupations des administrations. — Accroissement de l'audace révolutionnaire avec le progrès matériel.
Les historiens modernes sont extrêmement étonnés lorsqu'ils constatent avec quelle légèreté audacieuse nos pères abordaient les problèmes de réforme sociale les plus téméraires. Il ne semble pas qu'on fît autrefois une aussi grande différence qu'aujourd'hui entre les transformations qui bouleversent tout un ordre historique, et celles qui, opérées lentement, permettent des corrections faciles au fur et à mesure que l'expérience montre mieux les avantages ou les inconvénients de chaque mesure. Nous verrons, dans
le chapitre suivant, d'où vient l'opinion qui est actuellement répandue au sujet de ce qu'on nomme l'évolution.
locqueville dit qu'en additionnant toutes les demandes qui figurent dans les cahiers de 1789, il s'aperçut, « avec une sorte de terreur, que ce qu'on réclame est l'abolition simultanée et systématique de toutes les lois et de tous les usages ayant cours dans le pays ». Et cela paraissait tout naturel; on ne voyait pas les dangers d'une révolution : « Ceux qui en seront demain les victimes n'en savent rien; ils croient que la transformation totale et soudaine d'une société si compliquée et si vieille peut s'opérer sans secousse, à l'aide de la raison et par sa seule efficace. Les malheureux (1) !»
Cette témérité paraît d'autant plus singulière que l'homme qui passe pour avoir été le grand théoricien de l'absolu en politique, Rousseau, s'est toujours montré d'une très grande prudence chaque fois qu'il a eu à parler de réformes. « Si l'on parcourt, dit Lichtenberger (2), les conseils que Rousseau a donnés aux législateurs et les opinions qu'il a émises sur les diverses constitutions de son temps, on remarquera l'extraordinaire modération qu'il apporte dans la pratique, le soin qu'il a d'accommoder ses maximes aux nécessités de la réalité et, somme toute, le peu
(1) TocQUEViLLE, L'Aïiclen Régime et la Révolution, p. 211.
(2) André Lichtenberger, Le socialisme au XVIII* siècle, p. 166.
l'audace du tiers-état 175
d'usage qu'il fait des théories très hardies qu'il a posées au début. » Cet auteur estime que si Jean- Jacques s'était occupé de la France, il eût surtout parlé de réformes morales (1).
Les projets qu'il avait formés pour la Corse convenaient fort bien à un pays demeuré singulièrement primitif au point de \ue économique et qui était destiné à demeurer en dehors du grand mouvement européen tant qu'il ne serait pas annexé à la France. Il connaissait, beaucoup mieux que ses contemporains, les vieux usages des populations des montagnes; il les avait observées en Suisse; il n'estimait nullement païadoxal de vouloir transporter ces usages dans les contrées qui avaient une économie arriérée. Il aurait voulu assurer à toutes les familles corses une propriété suffisante, mettre le travail agricole en honneur et rendre l'argent à peu près inutile (2). Il finit par se demander cependant s'il n'avait pas composé une utopie (3).
Pour la Pologne, Rousseau se montre encore plus réservé, s'il est possible, et Lichtenberger estime que nous avons ici la preuve de la différence énorme qui existait, aux yeux des gens de ce temps, entre la spéculation et la pratique (4). Ici encore on est frappé
(1) André Lichtenberger, op. cit., p. 173.
(2) Rousseau voulait que l'Etat fût riche et les particuliers pauvres : conception très ancienne que Machiavel regarde comme un axiome {DiscQurs sur Tite-Live, livre 1, § 37) ; si l'Etat est riche, pas besoin d'impôts.
(3) André Lichtenberger, op. cit., pp. 168-170.
(4) André Lichtenberger, op. cit., p. 170.
des souvenirs empruntés à la Suisse. Le chapitre vi de ce mémoire n'est pas sans surprendre, car Rousseau y signale les énormes dangers que ferait courir à la Pologne l'affranchissement immédiat des serfs ; au chapitre xiii, il indique un plan en vue « d'ouvrir une porte aux serfs pour acquérir la liberté (1) et aux bourgeois pour acquérir la noblesse ». Que nous sommes éloignés de l'œuvre que vont bientôt accomplir ses prétendus disciples en supprimant brusquement l'esclavage aux colonies 1
Il y eut, durant le demi-siècle qui précède la Révolution, un mouvement très rapide vers la témérité : cela paraît très clairement chez Turgot. Quand il sort de la Sorbonne, à un âge où l'on est d'ordinaire assez disposé à croire que tout est possible, il se montre effrayé des difficultés que présente la législation dans une société civilisée. De même que Lycurgue, les jésuites du Paraguay, « très médiocres, et Guillaume Penn, dont le principal pouvoir était sa vertu, n'éprouvèrent presque aucun embarras » ; mais Solon, «avec beaucoup plus d'esprit », réussit moins
(1) Gela se ferait par des comités que Rousseau appelle censoriaux, chargés de choisir « les paysans qui se distingueraient par une bonne conduite, une bonne culture, de bonnes mœurs, par le soin de leur famille, par tous les devoirs de leur état bien remphs ». Les propriétaires seraient non seulement indemnisés, mais « il faudrait absolument faire en sorte qu'au lieu d'être onéreux au maître, l'affranchissement du serf lui devînt honorable et avantageux ».
l'audace du tiers-état 177
bien que Lycurgue « et lit un ouvrage moins durable parce que sa nation était plus avancée et plus vaniteuse... Dans l'état actuel de l'Europe, les devoirs du législateur et le degré d'habileté qu'il lui faut sont d'une étendue qui intimide l'homme capable de la discerner, qui fait trembler l'homme de bien, qui exige les plus grands efforts, l'attention à la fois la plus disséminée et la plus soutenue, l'application la plus constante de la part de l'homme de courage que son penchant y conduit, que sa position y dévoue ». Il espère cependant que l'étude des principes économiques conduira à simplifier cette science du gouvernement et à le mettre à la portée des hommes ordinaires (1). Lorsque Turgot eut acquis l'expérience des affaires et qu'il devint ministre, il lui sembla facile de changer de fond en comble l'esprit français par l'éducation civique, et cela en quelques années. « Au lieu de la corruption, de la lâcheté, de l'intrigue et de l'avidité que [le roi] a trouvées partout, [il] trouverait partout la vertu, le désintéressement, l'honneur et le zèle. Il serait commun d'être homme de bien (2). »
Ce mouvement vers la témérité n'est pas distinct du mouvement d'ascension de l'oligarchie bourgeoise qui sent que l'heure de sa dictature est proche. L'expérience journalière nous montre avec quelle rapi-
(1) Turgot, tome II, pp. 674-675.
(2) Turgot, loc. cit., p. 549. Cf. Taine, Ancien Régime, pp. 309-310.
dite se transforment les hommes politiques dès qu'ils sont près du pouvoir; entrés modestes au parlement, ils ne doutent plus de leurs universelles capacités dès qu'ils sont désignés par les journaux comme étant susceptibles d'être ministres. Le Tiers-Etat, en acquérant les honneurs de l'aristocratie, acquérait aussi la légèreté et la suffisance de gens de qualité.
Que ce fût une dictature que rêvait l'oligarchie bourgeoise, c'est ce que nous apprend Turgot dans son mémoire au roi sur les municipalités : « Votre Majesté, tant qu'elle ne s'écartera pas de la justice [c'est-à-dire des conseils que lui donnera Turgot], peut se regarder comme un législateur absolu et compter sur sa bonne nation pour l'exécution de ses ordres (1). » La dictature sera exercée provisoirement au nom du roi.
La correspondance inédite de Condorcet et de Turgot, publiée en 1883 par Ch. Henry, nous donne de curieux échantillons de l'infatuation du monde philosophique : pendant le ministère de son ami, Condorcet s'improvise contrôleur supérieur des grands travaux publics, traite d'ignorant, de vain, et je crois bien aussi de fripon, l'illustre Perronet (2); se révolte contre les résistances que rencontrent ses projets par suite de l'esprit du corps des ingénieurs; n'a que mépris pour Borda qui s'occupe
(1) Turgot, loc. cit., p. 503.
(2) Perronet est l'auteur du pont de Neuilly, qui fut longtemps regardé comme le chef-d'œuvre de l'art des constructions civiles.
l'audace du tiers-état 179
de physicaille et fait des mémoires dont on ne parlera jamais (1); est d'une violence extrême contre Lavoisier qui n'approuve point son système de jaugeage des tonneaux (2). Il ne devait pas être facile de vivre sous la coupe de ce philosophe. Il arrive parfois qu'on se demande si la Terreur, en supprimant un si grand nombre de gens letti'és et férus d'idéologie, n'a pas rendu service à la France. Peut-être Napoléon n'aurait-il pu si facilement restaurer l'administration si son régime n'eût été précédé d'une grande épuration.
Nous avons vu ce qu'était la science encyclopédique du xviii" siècle : un ensemble de connaissances puisées surtout dans les livres de vulgarisation et destinées à éclairer la conduite des maitres qui font travailler des spécialistes. C'est bien vraiment ce qu'on peut appeler, dans toute la force du terme, une science bourgeoise. Quelques faits semblaient donner raison aux protagonistes de ce système et montrer que les choses pouvaient marcher parfaitement avec une telle hiérarchie : en haut, des gens du monde sachant parler, d'une manière agréable, sur n'importe quel sujet; en bas, des hommes ayant reçu un apprentissage de détail e^ destinés à exécuter les hautes conceptions des maîtres.
Prendre les questions de haut, par les principes,
(1) Cependant on en parle encore un peu plus que de ceux de Condorcet.
(2) Correspondance inédite de Goxdorcet et de Turgot, pp. 253, 263, 215, 273.
tel était le but que poursuivaient les maîtres : les principes étaient des bavardages vagues, pouvant servir de thèmes à n'importe quelles dissertations de lettrés habitués à développer un sujet. Le prestige des principes était d'autant plus grand qu'on abordait des questions qui échappaient davantage à l'expérience journalière. Aussi, dans les théories de droit public, était-on conduit à négliger, totalement, les faits. « Destutt de Tracy, dit Taine, voulant commenter Montesquieu, découvre que le grand historien s'est tenu trop servilement attaché à l'histoire, et il refait l'ouvrage en construisant la société qui doit être, au lieu de regarder la société qui est (1). » Les études historiques furent donc complètement négligées. Déjà, à la fin du xvii* siècle, Huet se plaignait qu'il n'y eût plus d'érudits (2); la situation allait toujours en empirant. Renan a tort de rendre Voltaire responsable de cette décadence : « Voltaire a fait plus de tort aux études historiques qu'une invasion de Barbares; avec sa spirituelle légèreté et sa facilité trompeuse, il a découragé les bénédictins, et
(1) Taine, op. cit., p. 264. Cela est d'autant plus drôle que ce commentaire fut écrit après l'expérience de la Révolution. Laboulaye dit que c'est l'œuvre d'un disciple de Condillac et de Condorcet qui ne croit qu'à la logique et a le dédain de l'histoire : « Si de Tracy avait voulu prouver qu'il ne comprenait pas un mot de ce que Montesquieu avait voulu dire et faire, s'y serait-il pris autrement ? » (Laboulaye, dans son édition de Montesquieu, tome III,
pp. LXII-LXIII).
(2) Taine, op. cit., p. 243.
l'audace du tiers-état 181
si, pendant cinquante ans, la collection de dom Bouquet s'est vendue chez les épiciers au poids du papier, si l'Histoire littéraire de la France s'est arrêtée faute de lecteurs, c'est bien sa faute (1). » Eh non ! c'est la faute de toute la bourgeoisie française qui n'attachait aucun intérêt aux choses qui ne pouvaient ni l'amuser, ni lui servir pour exercer son commandement. Parlez-lui des premiers principes, voilà qui va l'intéresser, parce qu'elle croit en avoir besoin pour bouleverser la législation.
Il se produisit, à la fin de l'Ancien Régime, un grand fait historique qui parut donner raison aux idéologues : « Les Américains semblaient ne faire qu'exécuter ce que nos écrivains avaient conçu ; ils donnaient la substance de la réalité à ce que nous étions en train de rêver (2). »
Voici comment Condorcet parle de l'indépendance américaine : « On vit, pour la première fois, un grand peuple délivré de toutes ses chaînes, se donner paisiblement à lui-même la constitution et les lois qu'il croyait les plus propres à faire son bonheur. » Les treize constitutions des Etats eurent « pour base une reconnaissance solennelle des droits naturels de l'homme et pour premier objet la conservation de ces droits ». On avait donc enfin un droit positif qui -s'édifiait ostensiblement sur la base des premiers
(1) Renan, Nouvelles études d'histoire religieuse, p. 462.
(2) TocQUEviLLE, op. Cit., p. 215.
principes; mais tout n'était pas encore parfait dans l'œuvre des Américains, parce que leurs législateurs n'étaient pas assez pénétrés de la haute philosophie des salons français. « Nous montrerons, ajoutait Condorcet, ce que [ces constitutions] doivent au progrès des sciences politiques et ce que les préjugés de l'éducation ont pu y mêler des anciennes erreurs; pourquoi, par exemple, le système de l'équilibre des pouvoirs en altère encore la simplicité (1); pourquoi elles ont eu pour principe l'identité des intérêts plus encore que l'égalité des droits... Nous insisterons sur cet objet parce que cette [dernière] erreur est la seule qui soit encore dangereuse, parce qu'elle est la seule dont les hommes vraiment éclairés ne soient pas encore désabusés (2). » Les Américains avaient, en effet, conservé le système censitaire qui est fondé sur l'hypothèse d'une solidarité si étroite entre les hommes que les intérêts des classes supérieures sont présumés être identiques à ceux de la nation ; d'après Gondorcet, « la constitution d'Angleterre est faite pour les riches, celle d'Amérique pour les citoyens aisés, celle de France doit être faite pour tous les hommes » (3).
La France paraissait bien mieux préparée que tout autre pays pour une application parfaite de la
(1) Voilà bien un argument d'idéologue, qui paraîtrait aujourd'hui constituer le comble de la déraison.
(2) Gondorcet, Tableau historique, 9® époque.
(3) Taine, La conquête jacobine, p. 383.
l'audace du tiers-état 183
science politique; c'était, en effet, le pays « où les philosophes avaient le plus de véritables lumières » ; et, d'autre part, la législation existante était « assez au-dessous de l'esprit public pour qu'aucun orgueil national, aucun préjugé, n'attachât [le pays] à ses institutions antiques ». Les vraies lumières sont celles des gens de lettres qui dissertent dans les salons et se font admirer des dames par leurs idées originales ou hardies (1); pour obtenir ce résultat, point n'est besoin des connaissances du juriste, de l'historien ou de l'observateur social; Siéyès, homme d'un esprit si borné, obtiendra une extraordinaire réputation grâce à son art de fabriquer des constitutions irréalisables fondées sur les principes les plus abstraits.
Condorcet s'est essayé, lui-même, dans ce genre et on lui doit un projet de constitution qu'il présenta à la Convention les 15 et 16 avril 1793; c'était, suivant Taine (2), « le dernier mot et le chef-d'œuvre de la théorie;... impossible de dessiner sur le papier une mécanique plus ingénieuse et plus compliquée ». Quelques mois plus tard, traqué par la dictature jacobine, il éprouvait encore le besoin de célébrer
(i) Geffroy a publié de curieux extraits de la correspondance de Gustave III avec la comtesse d'Egmont, fille du maréchal de Richelieu, avec la comtesse de La Marck, avec la comtesse de Boufflers {Gustave III et la cour de France, chap. rv) ; toutes ces dames sont d'une force extraordinaire sur les principes de la haute politique. Mme de Boufflers envoie au roi uif mémoire ayant pour titre : « Effets du despotisme, s'il s'établit en Suède ».
(2) Taine, op. cit., p. 387.
les beautés des balivernes constitutionnelles. « Nous montrerons pourquoi les principes sur lesquels la constitution et les lois de France ont été combinées, sont plus purs, plus précis, plus profonds que ceux qui ont dirigé les Américains...; comment on y a substitué les limites des pouvoirs à ce vain équilibre si longtemps admiré; comment... on a osé, pour la première fois, conserver au peuple son droit de souveraineté, celui de n'obéir qu'à des lois dont le mode de formation — si elle est confiée à des représentants — ait été légitimé par son approbation immédiate, dont — si elles blessent ses droits ou ses intérêts — il puisse toujours obtenir la réforme par un acte régulier de sa volonté souveraine (1). »
En voilà un bel amoncellement de niaiseries (2); et qu'on s'étonne, après avoir lu cela, que toutes nos révolutions aient abouti à des dictatures ! Nos théoriciens n'avaient aucune idée des conditions qui peuvent assurer la liberté et le droit; ils n'auraient pu les découvrir que s'ils avaient consenti à admettre que la vérité n'a pas le beau caractère de simplicité qu'on lui attribuait dans le monde philosophique. La fabrication de telles constitutions était chose facile, et nos pères s'imaginaient que, la réforme de la
(1) CONDORCET, lOC. Cit.
(2) Jaurès trouve cela admirable {Histoire socialiste, La Convention, p. 1792) ; son admiration pour le verbiage do Condorcet est assez naturelle ; les mots pwr, précis, profond, qu'il emploie lui-même à tort et à travers, l'ont évidemment séduit.
l'audace du tiers-état 185
société devant être une simple application de principes très simples et très certains, on aurait tort de redouter les grandes innovations.
Nous allons maintenant examiner quelques considérations puissantes qui conduisirent les hommes du xviii^ siècle à croire qu'un changement radical des institutions serait facile à effectuer. Et tout d'abord, il faut parler sommairement des idées singulières qu'ils se faisaient au sujet de la nature de l'homme — idées dont l'origine est surtout religieuse.
« Les droits des hommes ne sont point fondés sur leur histoire, mais sur leur nature... La plus grande de toutes les puissances est une conscience pure et éclairée dans ceux à qui la Providence a remis l'autorité » ; c'est ce que dit Turgot au roi et ce langage d'un ministre, qui semble inspiré de Rousseau, n'est pas sans étonner aujourd'hui (1).
a. — Une partie des thèses de Rousseau sur la nature est d'essence biblique et calviniste ; c'est ce qui explique pourquoi ses contemporains eurent par-
(1) Turgot, loc. cit., p. 503. Ch. Henry signale cette opinion comme particulièrement curieuse {Correspondance inédite de Condorcet et de Turgot, p. xvii). Turgot écrivait à Condorcet en 1773 : « Je sais gré à Rousseau de presque tous ses ouvrages » (op. cit., p. 146).
fois tant de peine à les comprendre. Pour bien entendre le discours quelque peu paradoxal sur les sciences et les arts, le mieux est de se reporter à ce que Renan a écrit sur les récits jéhovistes de la Genèse : « Le jéhoviste a une sorte de haine pour la civilisation, qu'il envisage comme une déchéance de l'état patriarcal. Chaque pas en avant dans la voie de ce que nous appellerions le progrès, est à ses yeux un crime, suivi d'une punition immédiate. La punition de la civilisation, c'est le travail et la division de l'humanité. La tentative de culture mondaine, profane, monumentale, artistique de Babel est le crime par excellence. Nemrod est un révolté. Quiconque est grand en quelque chose devant Jahvé, est un rival de Jahvé (1) » ; — « C'est un penseur sombre, à la fois religieux et pessimiste, comme certains philosophes de la nouvelle école allemande, M. de Hartmann par exemple... Cette conception d'un homme primitif, absolu, ignorant la mort, le travail et la douleur, étonne par sa hardiesse (2). »
Moins encore peut-être dans le but de rendre ses sophismes plus acceptables, que dans le but d'obtenir de beaux développements oratoires, Rousseau s'est appliqué à établir la confusion entre les diverses idées qu'il se faisait au sujet de la nature. Tantôt il pense aux récits que les voyageurs ont donnés de la vie sauvage, tantôt il est sous l'influence des souvenirs
(1) Renan, Histoire du peuple d'Israël, tome II, p. 341.
(2) Renan, loc. cit., p. 357.
l'audace du tiers-état 187
de héros classiques, tantôt il a en vue cet état dit prénafurel dont Adam avait joui dans le paradis terrestre (1). La civilisation a fait descendre l'homme dans la nature empirique. Dans les réponses qu'il fit à ses détracteurs, il paraît considérer la déchéance comme définitive; à la fin de la lettre au roi de Pologne, il s'exprime ainsi : « En vain, vous prétendriez détruire les sources du mal; en vain, vous ôteriez les aliments de la vanité, de l'oisiveté et du luxe; en vain même, vous ramèneriez les hommes à cette première égalité conservatrice de l'innocence et source de toute vertu: leurs cœurs, une fois gâtés, le seront pour toujours; il n'y a plus de remède, à moins de quelque grande révolution presque aussi à craindre que le mal qu'elle pourrait guérir, et qu'il est blâmable de désirer et impossible de prévoir. » Dans toute cette littérature pessimiste de Rousseau, il y a manifestement beaucoup de factice; il est très possible qu'il ait adopté le parti de dénoncer les arts et les sciences, parce que ce parti lui permettait de placer la prosopopée de Fabricius, qu'il avait composée dans le bois de Vincennes. L'idée calviniste du péché n'était nullement conforme à la pensée profonde de Rousseau : il nous a appris, lui-même, que le P. Hemet, jésuite qui était son confesseur, en même temps que celui de Mme de Warens, avait calmé en lui les terreurs que la lecture des ouvrages jansénistes lui avait données; Mme de Warens, qui ne
(1) Cf. DmiOT, Morale surnaturelle fondamentale, p. 7.
croyait pas non plus au péché originel, l'avait également tranquillisé (1). Il était donc naturel que Rousseau abandonnât sa littérature pessimiste un jour ou l'autre.
Beaucoup des lettrés du xviii^ siècle avaient été élevés par les jésuites, et ils ne connaissaient que de nom la doctrine janséniste (ou calviniste) du péché; les gens du monde l'ont rarement bien comprise. Rousseau, en voulant agir sur ses contemporains, pour leur faire accepter ce qu'il trouvait de bon dans le christianisme, fut amené à adopter une attitude moins désespérée que dans son premier discours; il lui sembla que la rédemption du monde était possible par la seule action de l'homme : et l'Emile devint l'évangile de la nature retrouvée (2).
L'idée de retour vers l'ancien état n'était pas une nouveauté pour les contemporains de Rousseau. En 1744, le P. Gharlevoix observait qu'on avait bien de la
(1) Rousseau, Confessions, livre vi. De son temps d'ailleurs le calvinisme était en pleine décomposition et les pasteurs de Genève ne croyaient plus à grand'ctiose {Deuxième lettre écrite de la Montagne). Rousseau a présenté, sous une forme excellente, presque toutes les thèses du protestantisme libéral actuel ; il les a extraites évidemment de l'ensemble de la pensée protestante qui ne savait pas encore se formuler.
(2) Suivant les théologiens catholiques, un état prénaturel peut se rencontrer aujourd'hui exceptionnellement chez des saints ; le protestantisme avait cru pouvoir étendre à tous les chrétiens les grâces des moines mystiques {Réflexions sur la violence, 2« édition, p. 374) ; Rousseau atténuait la régénération, la diluait en quelque sorte, pour l'universaliser.
t l'audace uu tiers-état 189
'peine à faire comprendre aux Indiens convertis qu'ils ne devaient pas se laisser aller librement à leurs penchants,que la nature est aujourd'hui corrompue et ne comporte plus une telle liberté, que « la loi qui nous retient, nous rapproche de notre première liberté, en paraissant nous la ravir » (1). En 1751, Turgot écrivait à Mme de Graffigny : « Dans tous les genres, nous avons étouffé l'instinct, et le sauvage le suit sans le connaître; il n'a pas assez d'esprit pour s'en écarter. Cependant l'éducation est nécessaire et l'on s'en aperçoit avant qu'on ait pu apprendre l'art ; on se fait des règles sur de faux préjugés; ce n'est qu'après bien du temps qu'en consultant la nature, on acquiert sur le sauvage l'avantage de l'aider et on se délivre de l'inconvénient de la contredire (2). » L'histoire de l'art moderne était fondé, aux yeux de nos pères, sur un retour récent à la nature; ce retour récent à la nature avait été le grand argument de Boileau (3). Turgot insiste avec beaucoup de force sur cette théorie dans son discours de 1750 : les caprices de l'architecture gothique ne sont pas l'œuvre de véritables primitifs (4) ; à l'origine, « l'ac-
(1) Charlevoix, Histoire et description générale de la Nouvelle France (édition in-12), tome V, p. 402.
(2 Turgot, tome II, p. 788.
(3) Brunetière, Evolution des genres, pp. 96-102 et pp. 108-109.
(il L'architecture gothique semblait à Turgot de nature à montrer comment les progrès peuvent être indépendants du goût ; il reconnaissait la valeur technique des constructions du Moyen Age, mais il ne les aimait pas {loc. cit.. p. 666).
quisition des connaissances et la formation du goût marchaient pour ainsi dire du même pas » ; les hommes avaient saisi, « guidés par l'instinct et l'imagination..., ces rapports entre l'homme et les objets de la nature qui sont les seuls fondements du beau » ; plus tard, durant le Moyen Age, les arts usuels avaient fait de grands progrès, mais on avait perdu « de vue la nature et le sentiment; il fallait revenir, par la perfection, au point où les premiers hommes avaient été conduits par un instinct aveugle; et qui ne sait que c'est là le suprême effort de la raison ? » (1).
b) L'Eglise expliquait les erreurs et les malheurs des nations par leur infidélité religieuse; quand l'hérésie gagnait du terrain, la décadence intellectuelle, morale et politique était certaine; quand les rois s'en rapportaient à leurs confesseurs pour ramener leurs peuples dans la bonne voie, la prospérité revenait comme par enchantement. Cette singulière philosophie de l'histoire n'est point aujourd'hui passée de mode et on peut lire encore, sur ce sujet, d'amples dissertations dans les journaux religieux. Les philosophes n'eurent qu'à changer quelques mots dans cette doctrine, pour expliquer les erreurs et les malheurs du monde par les obstacles que la politique astucieuse des princes et des prêtres avait opposés à la propagation des lumières.
En sortant de la Sorbonne, Turgot s'était expliqué
(1) Turgot, loc. cit., p. 610.
l'audace du tiers-état 191
les erreurs par des causes psychologiques : « la mollesse, l'entêtement, l'esprit de routine, tout ce qui porte à l'inaction (1) » ; mais il ne cherchait point l'origine de ces défauts de caractère. Les philosophes croyaient aller au fond même des choses quand ils dénonçaient l'Eglise comme étant la source de tous les maux; Taine a raison quand il dit que la philosophie du xviii* siècle peut se résumer dans la maxime : « Ecrasons l'infâme (2). » En 1774, Condorcet écrit à Turgot : « Le colosse est à demi détruit, mais il faut achever de l'écraser... Il fait encore beaucoup de maux; la plupart de ceux qui nous affligent sont l'ouvrage du monstre et ne peuvent finir qu'avec lui (3). » Quand les auteurs de ce temps parlent de la lutte engagée par l'esprit contre l'autorité, ils ont presque toujours en vue la lutte contre l'Eglise.
L'admiration assez singulière parfois que le xviii' siècle manifesta pour Descartes n'a pas d'autre origine; on se figurait alors un Descartes un peu fictif et tout plein de passions encyclopédiques. A la fin de la huitième époque, Condorcet célèbre la gloire de trois grands hommes qui ont afi"ranchi l'esprit humain, Bacon, Galilée, Descartes (4) ; de ce dernier
(1) Turgot, loc. cit., p. 672.
(2) Taine, Ancien Régime, p. 302.
(3) Correspondance inédite de Condorcet et de Turgot, pp. 205-206.
(4) Condorcet dit que Descartes a donné « la méthode de trouver, de reconnaître la vérité ». Il est fâcheux que la recette ait été perdue. Quant à Bacon, il avoue que ses
il dit : « Il agita les esprits que la sagesse de ses rivaux n'avait pu réveiller. Il dit aux hommes de secouer le joug de l'autorité, de ne plus reconnaître que celle qui serait avouée par la raison; et il fut obéi parce qu'il subjuguait par sa hardiesse, qu'il entraînait par son enthousiasme. » Ce tableau est d'une fantaisie un peu forte et on pourrait croire que l'auteur a voul^ parler de Diderot et non de Descartes 1
Il n'y a pas jusqu'aux beaux-arts qui ne souffrent de la tyrannie; Condorcet est persuadé qu'ils feront de grands progrès sous l'influence de la philosophie et des sciences, si l'on parvient à détruire « les préjugés qui en ont resserré la sphère et qui les retiennent encore sous le joug de l'autorité que les sciences et la philosophie ont brisé » (1).
Dans la dixième époque, alors qu'il est en train de prophétiser, Condorcet s'écrie : « Quand, à des maximes qui tendent à comprimer le ressort des facultés humaines, auront succédé celles qui favorisent l'action et l'énergie, sera-t-il alors permis de
principes « ne changèrent point la marche des sciences ». On sait aujourd'hui que Galilée est le véritable maître de la science moderne.
(1) Condorcet, op. cit., 10« époque. Que veut dire l'auteur ? Gomme dans beaucoup d'autres circonstances, Condorcet est inintelligible. On pourrait se demander plutôt si l'influence des amis des lumières n'a pas été funeste à l'art durant la' fin du xviii^ siècle ; cette influence contribua à ruiner des traditions de métier pour lancer l'art sur une voie factice en vue de l'expression de fantaisies philosophiques.
l'audace du tiers-état 193
redouter encore qu'il reste sur le globe des espaces inaccessibles à la lumière ou que l'orgueil du despotisme puisse opposer à la vérité des barrières longtemps insurmontables ? Il arrivera donc ce moment où le soleil n'éclairera plus sur la terre que des hommes libres, ne reconnaissant d'autre maître que leur raison; où les tyrans et les esclaves, les prêtres et leurs stupides ou hypocrites instruments, n'existeront plus que dans l'histoire et sur les théâtres. » Nous comprenons maintenant pourquoi nos pères regardaient les institutions comme étant responsables de tous les maux et pourquoi ils supposaient qu'il était si facile de les transformer : c'est que, pour eux, tout le monde ancien dépendant de l'Eglise et celle-ci ayant perdu presque toute sa force, on pouvait espérer qu'avec un peu de bonne volonté et d'énergie, une transformation radicale pouvait s'opérer en peu de temps. Depuis qu'on n'a plus attribué tant d'importance à l'Eglise et qu'on a vu celle-ci se relever de ses ruines, on a peine à comprendre la témérité du xviii' siècle.
c) C'est à l'Eglise que les philosophes avaient emprunté leurs idées relatives à la puissance transformatrice de l'éducation. Les missionnaires avaient plus d'une fois raconté les résultats extraordinaires obtenus très vite chez les peuples sauvages; d'après eux, quelques-uns de leurs établissements rappelaient les communautés des temps apostoliques; un jésuite comparait les bourgades du Paraguay à des monastères, dans lesquels on menait une vie toute inno-
cente et où se pratiquait la communion hebdomadaire (1). Condorcet croit que les nations restées jusqu'ici en dehors du mouvement européen vont y entrer rapidement : les grandes religions orientales tombent en ruines et « ne menacent plus de retenir la raison humaine dans un esclavage sans espérance et dans une enfance éternelle ». Les progrès seraient très prompts parce que les Européens apporteraient à ces peuples le résultat des recherches qui ont été longues et fastidieuses (2).
Lorsque Turgot devint ministre, il proposa au roi un grand plan d'instruction populaire, qui est une imitation très complète des plans cléricaux. Jusqu'ici on s'est occupé de « former des savants et des gens d'esprit et de goût » ; mais il faut s'occuper maintenant des autres : « former dans toutes les classes de la société des hommes vertueux et utiles, des âmes justes, des cœurs purs, des citoyens zélés » ; en effet, le premier lien natiQnal est constitué par les mœurs, et celles-ci dépendent de l'enseignement donné au jeune âge « sur tous les devoirs de l'homme en société » ; il faut donc fournir aux enfants une
(1) André Lichtenberger, op. cit., pp. 58-62.
(2) Condorcet, loc. cit. — L'auteur ne se demande point ce qui arriverait si les peuples orientaux prenaient seulement à l'Europe sa civilisation matérielle; son illusion a été partagée par nos contemporains jusqu'à ces derniers temps. « Les peuples policés, dit-il ailleurs, à propos de l'invention de la poudre, n'ont plus à craindre le courage aveugle des nations barbares. Les grandes conquêtes et les révolutions qui les suivent sont devenues presque impossibles >) (7^ époque).
l'audace du tiers-état 195
« instruction morale et sociale » (1) — « L'éducation civique que ferait donner le conseil de l'Instruction, ... les livres raisonnables qu'il ferait rédiger et qu'il obligerait tous les professeurs d'enseigner, contribueraient encore plus à former un peuple instruit et vertueux. Ils sèmeraient dans le cœur des enfants des principes d'humanité, de justice, de bienfaisance et d'amour pour l'Etat, qui, trouvant leur application à mesure qu'ils avanceraient en âge, s'accroitraient sans cesse. Ils porteraient le patriotisme à ce haut degré d'enthousiasme dont les nations anciennes ont seules donné quelques exemples, et cet enthousiasme serait plus sage et plus solide parce qu'il porterait sur un plus grand bonheur réel (2). »
Ce catéchisme laïque et civique produirait rapidement ses effets. « J'ose lui répondre, dit-il au roi, que dans dix ans sa nation ne serait pas reconnaissable, et que par les lumières, par les bonnes mœurs, par le zèle éclairé pour son service et pour celui de la patrie, elle serait infiniment au-dessus de tous les autres peuples. Les enfants qui ont actuellement dix ans se trouveraient alors des hommes préparés pour l'Etat, affectionnés à la patrie, soumis, non par crainte mais par raison, à l'autorité (3), secourables
l! TURGOT, loc. Cit., pp. 506-508. — <■ Il y a des méthodes et des établissements pour former des géomètres, des physiciens, des peintres; il n'y en a pas pour former des citoyens » (p. 506).
(2) TuRGOT, toc. cit., p. 549.
'3) Taine, qui cite ce passage du rapport de Turgot op. cit., pp. 309-310), aurait dû être averti par cettp
envers leurs concitoyens (1), accoutumés à reconnaître et à respecter la justice qui est le premier fondement des sociétés (2). »
La démocratie contemporaine a conservé toutes ces opinions de l'oligarchie du Tiers-Etat; elle a conçu, elle aussi, l'instruction primaire comme un moyen d'enseigner un catéchisme laïque, patriotique et bourgeois; elle a pensé qu'elle pourrait rendre ainsi les masses plus facilement accessibles à toutes les balivernes que leur débitent les politiciens; elle a réussi déjà à développer très convenablement la niaiserie crédule et servile. Nos pères, qui n'avaient pas notre expérience, ne pouvaient distinguer entre les choses que le catéchisme laïque réussit à enseigner et celles qu'il ne peut pas atteindre; ils ne savaient pas qu'il n'a d'efficacité un peu certaine que pour faciliter la domination des charlatans.
phrase que l'auteur a bien en vue un catéchisme propre à engendrer automatiquement l'obéissance. Turgot comprend l'éducation à la manière napoléonienne. Il dit au roi qu'il faudrait développer « un esprit d'ordre et d'union qui fît concourir toutes les forces et les moyens de votre nation au bien commun, les rassemblât dans votre main, les rendît faciles à diriger » {loc. cit., p. 506).
(1) On sait combien le paupérisme préoccupait alors tous les économistes et les hommes d'Etat.
(2) TuRGOT, loc. cit., p. 508.
l'audace du tiers-état 197
La littérature relative aux sauvages a exercé une influence extraordinaire sur les hommes du xviii* siècle. On peut dire que l'Amérique a été découverte deux fois : d'abord par des conquistadores affamés de pillage et ensuite par des missionnaires qui révélèrent l'existence d'une nouvelle humanité qui leur semblait appelée aux plus hautes destinées. Le franciscain Bernardino de Sahagun, qui a écrit sur les antiquités mexicaines un livre de si grand intérêt, espérait (en 1569) que les Indiens dédommageraient l'Eglise des pertes que l'hérésie lui faisait subir en Europe (1). Je crois qu'un pareil sentiment se retrouve au fond de la pensée du plus grand nombre des missionnaires, qui, voyant les populations sauvages plus dociles aux ordres du clergé que les populations européennes, étaient disposés à leur attribuer plus de vertus.
Les missionnaires s'attachèrent généralement à défendre les Indiens opprimés et ils furent amenés à soutenir que la civilisation n'avait point apporté d'avantages ayant pu compenser les maux supportés par les vaincus (2). Le traducteur de Bernardino de
(1) Bernardino de Sahagun, Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne, trad. franc., p. 10. Il était venu en Amérique huit ans après la prise de Mexico.
(2) Bernardino de Sahagun dit que les Mexicains ont été frappés comme furent jadis les Juifs et qu'ils ont perdu jusqu'à l'apparence de ce qu'ils furent autrefois {op. cit., p. 7).
Sahagun observe que celui-ci s'est volontairement limité à donner sur la conquête du Mexique les renseignements qu'il avait recueillis parmi les indigènes « sans même effacer ce qui était hostile à ses compatriotes » (1).
Dans toute cette littérature, je crois devoir choisir le livre du P. Charlevoix sur la Nouvelle-France, parce qu'il a été très lu au xviii" siècle et qu'ayant paru en 1744, son influence a pu être particulièrement grande sur Rousseau et sur Turgot. Il me paraît d'autant plus utile d'appeler l'attention sur cet ouvrage que Lichtenberger ne s'en est pas servi pour son Socialisme au XVIII^ siècle.
Parlant des conseils des chefs, il dit : « Il faut convenir qu'on procède dans ces assemblées avec une sagesse, une maturité, une habileté, je dirai même communément une probité, qui auraient fait honneur à l'aréopage d'Athènes et au sénat de Rome dans les plus beaux jours de ces républiques. C'est qu'on n'y conclut rien avec précipitation... Pour l'ordinaire, la gloire de la nation et les motifs d'honneur sont les principaux mobiles de toutes leurs entreprises (2). » Et à propos des ambassades: « Tout cela se fait avec une dignité, une attention, j'ose même dire une capacité dignes des affaires les plus importantes (3). »
(1) Bernardino de Sahagun, op. cit., p. xvni.
(2) Charlevoix, loc. cit., pp. 397-398.
(3) Charlevoix, loc. cit., p. 399.
l'audace du tiers-état 199
Nous voyons ici très clairement apparaître une des grandes raisons qui faussaient le jugement des jésuites dans leur appréciation de la vie sauvage; habitués à attacher une énorme importance aux bonnes manières dans leurs collèges, ils regardaient le développement du cérémonial comme une preuve de haute sagesse. — C'est seulement de nos jours qu'on a reconnu que le cérémonial ancien est le produit de superstitions magiques, en sorte qu'il est souvent énorme chez les peuples qui sont aux degrés les plus bas de culture.
Ce passage nous fixe aussi sur le ton de l'ouvrage, qui sera une apologie de la vie sauvage, dont les qualités seront opposées aux vices de la vie raffinée. Ces tableaux conduisaient à penser que les classes pauvres, ayant une existence moins compliquée que les classes riches, pourraient être plus propres à la vertu : cette idée dominera toute la fin du xviii* siècle.
J'emprunte maintenant quelques traits au résumé que le P. Charlevoix a donné de la vie sauvage. « On remarque en eux une société exempte de presque tous les défauts qui altèrent si souvent la douceur de la nôtre... Ils semblent mener la vie du monde la plus misérable, et ils étaient peut-être les seuls heureux sur la terre, avant que la connaissance des objets qui nous remuent et nous séduisent, eût éveillé en eux une cupidité que l'ignorance , retenait dans l'assoupissement (1)... Nés libres et indépendants, ils
(1) Le P. Charlevoix reconnaît ailleurs que le goût pour
ont en horreur jusqu'à l'ombre du pouvoir despotique, mais ils s'écartent rarement de certains principes ou de certains usages fondés sur le bon sens, qui leur tiennent lieu de lois et qui suppléent, en quelque façon, à l'autorité légitime. Toute contrainte les révolte, mais la raison toute seule les retient dans une espèce de subordination qui, pour être volontaire, n'en atteint pas moins au but qu'ils se sont proposé (1). » Ainsi la conscience se trouve suffisante pour diriger les sauvages; pourquoi ne pas essayer d'appliquer aux civilisés des principes qui réussissent si bien chez les sauvages ?
« Comme ils ne sont point esclaves de l'ambition et de l'intérêt, et qu'il n'y a guère que ces deux passions qui aient affaibli dans nous ce sentiment de l'humanité que l'auteur de la nature avait gravé dans nos cœurs, l'inégalité des conditions ne leur est pas nécessaire pour le maintien de la société (2)... Dans ce pays, les hommes se croient également hommes, et
l'eau-de-vie a amené beaucoup de désordres. « L'ivrognerie les a rendus intéressés et a troublé la douceur qu'ils goûtaient dans le dontiestique et dans le commerce de la vie. » (Op. cit., tome VI, p. 31.)
(1) Gharlevoix, loc. cit., pp. 59-60.
(2) Turgot, dans sa lettre de 1751 à Mntie de Graffflgny, soutient que l'inégalité est nécessaire pour assurer la division du travail (Turgot, loc. cit., p. 786). — Le P. Gharlevoix félicite les sauvages de ne pas connaître le mien et le tien, « ces paroles froides, comme les appelle saint Jean Chrysostome, qui, en éteignant dans nos cœurs le feu de la charité, y allument celui de la convoitise » {toc. cit., p. 11).
l'audace du tiers-état 201
dans l'homme, ce qu'ils estiment le plus, c'est l'homme. Nulle distinction de naissance, nulle prérogative attribuée au rang qui préjudicie au droit des particuliers ; point de prééminence attachée au mérite qui inspire l'orgueil et fasse trop sentir aux autres leur infériorité. Il y a peut-être moins de délicatesse dans les sentiments que parmi nous, mais plus de droiture, moins de façons et de ce qui peut les rendre équivoques, moins de retours sur soimême » (1).
Une expérience avait beaucoup frappé le P. Charlevoix : de jeunes Indiens élevés à l'européenne s'étaient enfuis dans les bois ; un Iroquois qui était devenu lieutenant dans les troupes françaises, avait fini par retourner dans sa tribu ; des Français qui ont vécu en sauvages « n'ont jamais pu gagner sur eux, quoiqu'ils pussent être fort à leur aise dans la colonie, d'y revenir » (2). On avait donc là une preuve expérimentale établissant que la misère des Indiens pouvait être meilleure que l'aisance civilisée. « La liberté dont ils jouissent est pour eux un grand dédommagement des commodités dont ils sont privés. Ce que nous voyons tous les jours dans quelques mendiants de profession et dans plusieurs personnes de la campagne nous fournit une preuve sensible qu'on peut être heureux dans le sein de l'indigence. Or, les sauvages le sont encore plus réellement : première-
(1) Charlevoix, loc. cit., pp. 61-62.
(2) Charlevoix, loc. cit., pp. 32-33.
ment parce qu'ils croient l'être ; en second lieu, parce qu'ils sont dans la possession paisible du plus précieux de tous les dons de la nature ; enfin, parce qu'ils ignorent parfaitement et n'ont même pas envie de connaître ces faux biens que nous estimons tant, que nous achetons au prix des véritables et que nous goûtons si peu (1). »
Il n'est pas difficile de voir que le P. Charlevoix trouve dans ce sujet matières à homélies, et que son imagination de prédicateur l'emporte de beaucoup sur son talent (assez mince d'ailleurs) d'observateur. Le xviii^ siècle reçut avec enthousiasme cette doctrine de la compensation ; Lichtenberger en signale un exemple presque paradoxal dans Bougainville ; celui-ci, décrivant les misérables indigènes de la Terre de Feu, dit qu'on ne peut pas « plaindre le sort d'un homme libre et maître de lui, sans devoirs et sans affaires, content de ce qu'il a, parce qu'il ne connaît pas mieux » (2). Le navigateur répète le missionnaire ; que de fois les observateurs de ce temps n'ont-ils pas ainsi répété des leçons ?
Je ne crois pas que l'on ait généralement bien compris la portée de cette littérature. On a été surtout frappé des éléments qu'elle a fournis aux auteurs qui préconisaient des réformes morales : il ne paraît pas douteux que Rousseau a pris là ses idées
(1) Charlevoix, loc. cit., pp. 31-32.
(2) André Lichtenberger, op. cit., p. 360.
l'audace du tiers-état 203
sur l'allaitement maternel et sur la douceur à employer dans l'éducation ; — il est encore vraisemblable que les appréciations favorables émises par les missionnaires au sujet des mœurs des sauvages, conduisirent à penser qu'on pourrait avec avantage modifier les disciplines sexuelles : dans le régime d'une plus grande liberté des relations naturelles, se produirait probablement en Europe la frigidité de tempérament qui avait souvent frappé les missionnaires chez les Indiens (1).
Il faut surtout regarder cette littérature comme ayant provoqué un sentiment d'indifférence pour la civilisation acquise. La vie sauvage donna lieu à beaucoup de romans chimériques ; il n'est pas douteux que ces contes furent souvent bien moins des projets de réforme que des prédications dirigées contre la société ; on sait qu'il en avait été ainsi pour les utopies platoniciennes. D'ordinaire, on ne cherche dans de telles compositions des indications sur les réformes à accomplir, que le jour où elles tombent entre les mains d'une classe ou d'une génération autres que celles que l'auteur voulait instruire.
(1) Charlevoix, loc. cit., pp. 37-38, et Lxfitw, Mœurs des sauvages amét-icains (édition in-4), tome I, pp. 593-603 et pp. 582-583. — Le P. Charlevoix parle cependant ailleurs de la lascivité des femmes; cette corruption .se serait propagée de la Louisiane jusque chez les Iroquois; il mentionne également la pédérastie des Indiens (pp. 4-5). La pédérastie des sauVages gênait- un peu les admirateurs de la nature; Diderot a écrit sur ce sujet des exphcations frivoles qui ne dépsireraient pas une conférence d'université populaire (Diderot, tome VL pp. 452-453).
Les écrivains du xviii* siècle se lancèrent, plus d'une fois, dans le rêve social avec une véritable fureur, et leurs paradoxes sont devenus peu intelligibles pour les historiens actuels. Lichtenberger voudrait voir dans le Supplément au voyage de Bougainville, une « fantaisie à laquelle Diderot s'est laissé entraîner un jour de débauche philosophique » (1). Ce jugement réduit beaucoup la portée d'une telle œuvre.
Après la Révolution, Fourier voulut reprendre les paradoxes contre la civilisation ; il espérait que ses contemporains arriveraient à se dégoûter du régime nouveau comme la génération précédente s'était dégoûtée du régime ancien. Il manquait totalement de goût et son succès fut faible ; il ne trouva guère pour l'applaudir que des esprits médiocres, des originaux et des femmes toquées; il ne put jamais arriver à comprendre pourquoi on ne le prenait pas au sérieux, alors qu'on avait pris au sérieux les encyclopédistes. Cette différence ne tenait pas seulement à la différence de talent ; la France avait complètement changé en traversant la Révolution : les guerres de la Liberté avaient répandu trop de gloire sur le régime nouveau pour qu'il fût sérieusement menacé par une littérature quelconque.
Ce n'était pas la première fois que se produisait cette indifférence pour le passé que l'on constate chez nos pères. Durant les premiers siècles de notre ère, quantité d'hommes avaient cessé d'attacher le
(1) André Lichtenberger, op. cit., p. 257.
l'audace du tiers-état 205
moindre prix aux intérêts politiques et familiaux ; ils avaient fui les charges publiques et recommandé le célibat. « Ils démolissaient vraiment l'empire romain, dit Renan. Ils buvaient sa force ; ils enlevaient à ses fonctions, à l'armée surtout, les sujets d'élite. Rien ne sert de dire qu'on est bon citoyen, parce qu'on paye ses contributions, qu'on est aumônieux, rangé, quand on est en réalité citoyen du ciel et qu'on ne tient la patrie terrestre que pour une prison où l'on est enchaîné côte à côte avec des misérables (1). »
L'admiration des hommes de la Renaissance pour l'antiquité nous paraît aujourd'hui bien naïve ; mais pour comprendre leur attitude, il faut dire que cet enthousiasme pour les anciens exprimait leur dégoût pour le Moyen Age. On peut rapprocher l'amour du XVI* siècle pour les Grecs de l'amour du xviii' pour les sauvages. Dans un cas, comme dans l'autre, l'ancienne civilisation était condamnée : elle ne trouvait presque plus de défenseurs (2).
(1) Renan, Marc-Aurèle, p. 428.
(2) En 1772, Turgot écrit à Condorcet qu'il est choqué des « paradoxes incohérents » de Raynal, qui entasse tout ce qu'il trouve de plus étrange dans les livres qu'il consulte. Condorcet lui répond que ce jugement est trop sévère (Correspondance inédite de Condorcet et de Turgot, p. 93 et p. 95). A Paris, les paradoxes de Raynal ne choquent pas les lettrés ; Turgot vivait en province.
Nous allons maintenant nous occuper d'un troisième ordre de raisons qui ne furent pas moins décisives que les précédentes pour engendrer l'extrême témérité du Tiers-Etat aux temps voisins de la Révolution. Je veux parler des raisons économiques.
Le début du xviii* siècle avait été très malheureux ; mais à partir du milieu du siècle, il y eut un renouvellement général dans l'agriculture. En 1772, Turgot écrit à Condorcet que l'édit de 1764, en permettant le commerce des grains, a fait beaucoup de bien et que les fermiers ont pu se relever ; le progrès ne tenait pas à cette cause seulement, mais bien plutôt aux transformations techniques qui furent alors entreprises ; lui-même signale le développement des prairies artificielles (1). D'Avenel nous apprend qu'en 1768 on déclarait dans l'Orne que le trèfle était semé depuis 26 ans ; qu'en 1760, dans la Manche, le trèfle violet était entré dans la culture depuis quelques années (2). Les fermiers généraux élèvent le prix de leur bail à chaque renouvellement ; « on peut compter que le produit de tous les droits de consommation augmente de 2 millions par an, dit Necker dans le compte-rendu de 1781. Arthur Young assure qu'en
(1) Correspondance inédite, etc., p. 81.
(2) D'Avenel, Histoire économique de la propriété, des salaires, des denrées et de tous les prix depuis l'an 1200 jusqu'à l'an IMO, tome I, p. 296.
l'audace du tiers-état 207
1788, Bordeaux faisait plus de commerce que Liverpool, et il ajoute : Dans ces derniers temps, les progrès du commerce maritime ont été plus rapides en France qu'en Angleteterre même ; ce commerce y a doublé en dix ans » (1).
Toutes les classes de la société ne profitaient pas également de ces améliorations ; il ne semble point que le paupérisme ait subi un arrêt sensible ; mais pour notre sujet, il suffit d'examiner les phénomènes qui avaient une influence directe et décisive sur la pensée du Tiers-Etat ; la valeur des terres labourables peut servir à étudier à ce point de vue le mouvement économique du xviii^ siècle, d'autant plus que cette valeur subit alors une accélération extraordinaire. En dépit des critiques adressées aux statistiques de d'Avenel, on peut se servir de celles-ci pour notre sujet parce qu'il s'agit d'examiner une marche très rapide.
Le prix des terres avait augmenté durant les trois premiers quarts du xvii* siècle (2); puis avait commencé une dégringolade rapide ; vers 1725, d'Avenel signale les prix les plus bas qui aient existé depuis Henri II ; à partir de 1750 « la hausse s'accélère et s'emporte avec une vivacité qui dépasse beaucoup ce qu'on a vu de nos jours... De sorte qu'à tout considé-
1 TOCQUEVILLE, Op. Cit., p. 255.
(2) De 1625 à 1G50. il y avait eu un arrêt dans la prospérité; en 1641. l'ambassadeur de Venise estimait que la France ne pouvait supporter les charges qu'on lui imposait d'Avenel, loc. cit., pp. 379-380 .
rer, c'est peut-être dans la seconde moitié du xviii' siècle que s'est produit le plus rapide mouvement ascensionnel dont nos annales économiques aient gardé la trace ». Rarement le prix fut seulement multiplié par 2 entre 1700 et 1790 ; en moyenne il tripla ; l'auteur cite même un cas où le coefficient s'éleva à 4,5. Le revenu ne marchait pas aussi vite et le taux de capitalisation tombait de 5 p. 100 à 3,5 (1).
Les conséquences de cet état des choses furent très grandes : « Personne ne prétend plus en 1780 que la France est en décadence ; on dirait au contraire qu'il n'y a en ce moment plus de bornes à ses progrès. C'est alors que la doctrine de la perfectibilité continue et indéfinie de l'homme prend naissance. Vingt ans avant on n'espérait rien de l'avenir ; maintenant on n'en redoute rien. L'imagination s'emparant d'avance de cette félicité prochaine et inouïe, rend insensible aux biens qu'on a déjà et se précipite vers les choses nouvelles (2). »
Comme toujours il se trouva des idéologues pour continuer à penser d'après les conditions antérieures ; en eflFet, l'expérience monti-e que les philosophes, loin de devancer les gens simples et de leur montrer le chemin, sont presque toujours en retard sur le public. Suivant un mot célèbre, la philosophie est comme l'oiseau de Minerve, elle se lève à la nuit.
(1) D'AVENEL. loc. cit., p. 374, p. 384, pp. 387-389, pp. 394- 396. D. ZoUa a donné quelques tableaux des revenus fonciers dans ses Etudes d'économie rurale, pp. 415-417.
(2) TOGQUEVILLE, op. Cit., pp. 259-260.
l'audace du tiers-état 209
Helvétius fut l'un de ces retardataires ; il avait écrit dans son livre sur l'Homme : « Ma patrie a reçu enfin le joug du despotisme dont le propre est d'étouffer la pensée dans les esprits et la vertu dans les âmes- Cette nation avilie est aujourd'hui le mépris de l'Europe. Nulle crise salutaire ne lui rendra la liberté. C'est par la consomption qu'elle périra. La conquête est le seul remède à ses malheurs. » Ces sombres prédictions avaient, en 1773, fort ému le monde parisien (1) ; Turgot, qui voyait les choses de sa province, proteste, dans une lettre à Condorcet, contre les affirmations d'Helvétius qu'il traite de « déclamateur » ; il affirme que la France n'est point « parvenue au dernier degré d'oppression et de bassesse » et dit ne trouver dans ce livre « que de la vanité, de l'esprit de parti, une tête exaltée » ; il voit avec peine, qu'on vante un tel ouvrage par esprit de coterie ; il n'y reconnaît « ni amour de l'humanité, ni philosophie »-(2).
Entraînée par l'opinion publique, l'administration modifie ses procédés; jadis, l'intendant s'était occupé uniquement de maintenir l'ordre, de lever la milice et d'assurer le recouvrement de l'impôt. « L'intendant de 1780... a bien d'autres soins : sa tête est pleine de mille projets qui tendent à accroître la richesse publique. Les routes, les canaux, les manufactures, le commerce sont les principaux objets de sa pensée;
(1) RocQUAiN, L'esprit révolutionnaire avant la Révolution, p. 310.
(2) Correspondance inédite, etc.
l'agriculture surtout attire ses regrrds. Sully devient à la mode parmi les administrateurs... Il y a des circulaires du contrôleur général qui ressemblent moins à des lettres d'affaires qu'à des traités sur l'art agricole (1). »
D'après tous les principes des docteurs en réforme sociale, un tel régime aurait dû être excellent pour consolider le gouvernement. Le Tiers-Etat prospérait et l'administration mettait tout en œuvre pour l'aider à prospérer; et cependant, « à mesure que se développe en France la prospérité..., les esprits paraissent plus mal assis et plus inquiets; le mécontentement public s'aigrit; la haine contre toutes les institutions anciennes va croissant. La nation marche visiblement vers une révolution » (2). — « On croit discerner [quarante ans avant la Révolution], dans toutes les parties du corps social, une sorte de tressaillement intérieur qu'on n'avait point remarqué jusque là... Chacun s'inquiète, s'agite dans sa condition et fait effort pour en changer : la recherche du mieux est universelle; mais c'est une recherche impatiente et chagrine qui fait maudire le passé et imaginer un état de choses tout contraire à celui que l'on a sous les yeux (3). »
Cela n'est pas sans étonner Tocqueville qui ne semble pas avoir jamais beaucoup réfléchi sur les
(1) Tocqueville, op. cit., p. 252.
(2) Tocqueville, op. cit., p. 257.
(3) Tocqueville, op. cit., p. 251.
l'audace du tiers-état 211
influences que l'économie exerce sur la pensée. « Le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est celui où il commence à se réformer. » On supportait sans se plaindre un mal qui paraissait nécessaire. « Tout ce qu'on ôte alors des abus semble mieux découvrir ce qui en reste et en rend le sentiment plus cuisant : le mal est devenu moindre, mais la sensibilité est plus vive (1). »
La raison capitale est l'abandon de toute idée de nécessité : « On ne redoute rien [de l'avenir]. L'imagination rend insensible aux biens qu'on a déjà et se précipite vers les choses nouvelles (2). » Pour emloj'er un langage plus technique, je dirai : la nécessité économique a disparu et on croit le moment venu de faire des essais hardis, aussi bien en matière sociale qu'en technologie; les réformateurs et les inventeurs apportent leurs projets; les hommes politiques et les chefs d'industrie se laissent facilement entraîner, parce qu'ils estiment que les immenses profits que réserve l'avenir très prochain, seront tels que les erreurs n'auront pas une grande importance.
On peut dire, d'une manière générale, que l'esprit révolutionnaire gagne du terrain chaque fois que le sentiment de la nécessité économique s'aflfaiblit. De là résultent ces apparents paradoxes : que la législation sociale, fabriquée dans le but de calmer les ardeurs socialistes, a si souvent pour résultat de favo-
(1) TocQUEViLLE, op. cit., p. 259.
(2) TOCQUEVILLE, op. Cit., p. 260.
riser le socialisme; — que les concessions faites par les patrons à la suite de grèves constituent, généralement, un des facteurs du progrès du syndicalisme révolutionnaire; — qu'en un mot, la paix sociale alimente, presque toujours, la lutte de classe.
L'observation de la société contemporaine nous • montre que la nécessité économique est fort difficile à entendre pour les personnes lettrées; c'est pourquoi on a si souvent dénoncé autrefois l'enseignement universitaire comme destiné à conduire les classes bourgeoises à l'utopie. A l'heure actuelle, nous assistons à un très curieux spectacle : quantité d'universitaires se donnent la tâche de remplacer le socialisme par de la science sociale; mais ils prétendent créer cette science en vue de réprimer les nécessités économiques, en sorte qu'ils imaginent une science véritablement antiscientifique qui existerait sans que des liens rigides existassent entre les choses (1). C'est une des preuves les plus manifestes de l'embarras dans lequel se trouvent des lettrés pour comprendre l'économie.
(1) Lassalle avait compris le vrai caractère de la science quand il parlait des lois d'airain gouvernant le monde social ; il ne se demandait pas s'il y a vraiment une science permettant de procéder à des déductions sûres dans toutes les branches de la connaissance des sociétés; l'existence d'une telle science lui paraissait évidente; elle paraîtra plutôt fort invraisemblable aujourd'hui; mais plus on descend vers la base économique du monde, plus on trouve de la nécessité.
l'audace du tiers-état -213
On s'est demandé souvent comment il se fait que des Juifs riches aient tant de sympathies pour des utopies et parfois même se donnent des allures socialistes. Je laisse ici de côté naturellement ceux qui voient dans le socialisme un moyen nouveau d'exploitation ; mais il y en a qui sont sincères. Ce phénomène n'est pas à expliquer par des raisons ethniques (1) : ces hommes vivent en marge de la production; ils s'occupent de littérature, de musique et de spéculations financières; ils ne sont pas frappés de ce qu'il y a de nécessaire dans le monde et leur témérité a la même origine que celle de tant de gentilshommes du XVIII* siècle.
Il est arrivé aussi, quelquefois, que de grands propriétaires fonciers se sont mis à composer des utopies sociales; on sait que la littérature a bien des fois plus préoccupé les possesseurs de vastes domai-
(1) Guglielmo Ferrero a écrit à ce sujet quelques pages curieuses dans un livre publié en 1897. Il était frappé de rencontrer en Allemagne tant d'Israélites riches dans le monde socialiste : ces gens n'avaient pas à se plaindre personnellement d'injustices; ils ressemblaient aux autres bovœgeois par leur avidité ; et cependant, contrairement aux suggestions de leur manière de vivre, ils retrouvaient les voies de leur race, obstinée dans ses protestations contre les défauts de l'humanité. Les formules marxistes lui semblaient être un écho des anciens écrits prophétiques et des apocalypses [Europa giovane, pp. 361-362). Cf. les pages consacrées au pessimisme juif, à l'orgueil, à l'exagération et à l'idée de mission chez les Israélites et enfin à leur besoin de prosélytisme (pp. 363-371). Il me semble que presque tout cela peut s'expliquer sans faire intervenir l'atavisme.
nés que la technique agricole; c'est pourquoi il leur arrive si souvent de mal réussir dans l'exploitation de leurs terres et de négliger des améliorations évidentes pour de chimériques projets. Il n'est pas du tout rare de rencontrer parmi eux des gens qui ont la tète tournée par des romans économiques, qui s'imaginent que les prix sont réglés par la volonté de quelques hommes et qui rêvent d'énormes trusts coopératifs. Ils pensent avec leur imagination, comme des gens du xviii^ siècle, et ont, par suite, la superstition de la volonté éclairée.
Nos pères étaient d'autant plus sensibles à l'influence du relâchement des nécessités économiques qu'ils n'attachaient pas grande valeur aux nécessités historiques; c'est seulement au cours du xix" siècle que le rôle de la tradition a commencé à être compris et cela n'a pu se produire qu'à la suite des grands bouleversements qui marquèrent la fin des guerres napoléoniennes. La rapidité vertigineuse avec laquelle s'accélérait le progrès était bien de nature à leur faire croire que désormais tout était possible, pourvu qu'on suivît les instincts de la nature humaine.
Théories du progrès
/. Discours de Turgot. — Différences avec Bossuet; préoccupations bourgeoises. — Formation du progrès au milieu des hasards. — Le progrès matériel au Moyen Age.
II. Défense de l'ordre nouveau par Mme de Staël. — Nouveaux principes de critique littéraire. — Fusion des civilisations. — Le christianisme. — La violence.
III. Naissance de l'idée d'évolution à la suite des guerres pour l'indépendance des nations. — La formation historique du droit et la conscience juridique. — L'évolution est le contraire du progrès.
IV. Tocqueville et la marche nécessaire vers l'égalité. — Proudhon et les objections de Marx. — Abandon de l'idée de nécessité par Proudhon; le progrès moral.
V. Le progrès dans la littérature démocratique. — Théorie de P. Lacombe; ses caractères naïvement illusoires; ce qu'elle renferme d'aveux sur la démocratie.
VI. Le progrès réel ou progrès technique de lu production. — Coup d'œil sur le progrès des machines. — Idéologie contemporaine.
Au milieu du xviii* siècle, on put croire qu'on allait assister à une transformation radicale de l'Etat français. Dès 1743, d'Argenson regarde une révolution
comme inéluctable (1) ; en 1747, après avoir quitté le ministère, il se demande si on ne va pas à l'établissement d'une république ; les fêtes données au moment de la paix d'Aix-la-Chapelle (1748) montrèrent à quel point le mécontentement était grand, le peuple ne cria pas : Vive le roi (2). Des conflits incessants mettent aux prises le gouvernement et les Parlements à propos d'impôts que le ministre prétend maintenir alors que les dépenses ds guerre n'existent plus. En 1751, d'Argenson croit que la révolution se fera par acclamation (3). En 1753, le Parlement rappelle à Louis XV que « les rois doivent obéissance aux lois [et que c'est] par l'altération des lois que se [préparent] les révolutions dans les Etats » . C'est alors que l'on commença à répandre les images symboliques de la Justice, de la Vérité, et de la Loi qui devaient obtenir tant de succès à la fin de ce siècle (4). Le premier président semblait prendre l'attitude de chef d'un sénat qui aurait tenu son pouvoir de la nation et non du roi (5). Les parlementaires exilés « s'étaient mis avec ardeur à étudier le droit public ; ils en conféraient entre eux, ainsi qu'ils eussent fait dans des académies ; et quelques hommes disaient que si jamais la nation française trouvait jour à
(1) RocQUAiN, L'esprit révolutionnaire avant la Révolution, p. 114.
(2) ROCQUAIN, op. cit., pp. 123-128.
(3) RocQUAiN, op. cit., p. 146.
(4) ROCQUAIN, op. cit., pp. 171-172.
(5) ROCQUAIN, op. cit., p. 165.
leur marquer sa confiance, c'était un sénat national tout trouvé » (1).
Rocquain se demande si notre pays n'aurait pas beaucoup gagné à ce que les choses ne se fussent pas arrangées en 1754 : « Le Parlement aurait pris sans doute la direction du mouvement. Au point de vue politique, il n'est pas à penser, comme le croyait d'Argenson, qu'on se fût tourné vers un gouvernement démocratique réglé. On se serait borné vraisemblablement à limiter l'autorité du souverain (2). »
C'est durant cette époque si troublée que Turgot écrivit ses essais sur le progrès. Le premier est un discours prononcé à la Sorbonne le 11 décembre 1750 ; Turgot avait alors 23 ans ; il ne paraît pas probable qu'il ait cru apporter de grandes nouveautés ; car cette harangue académique ne fut publiée par Dupont de Nemours que bien longtemps après sa mort. Le jeune étudiant avait déjà beaucoup réfléchi sur les questions économiques ; en même temps qu'il suivait les cours de théologie, il se préparait à entrer dans la magistrature (3) ; son instruction était largement variée ; tout porte à penser qu'il chercha à donner une formule heureuse à des conceptions qui
(i) Rocquain, op. cit., p. 177.
(2) Rocquain, op. cit., p. 180.
(3) Il avait écrit en 1749 un mémoire sur le papier monnaie ; il quitta la Sorbonne au début de 1751 ; il fut nommé substitut du procureur général le 5 janvier 1752, conseiller le 30 décembre, maître des requêtes le 28 mars 1753. Il se lia avec Quesnay et Gournay en 1755 et écrivit des articles pour VEncyclopédie en 1756.
dominaient la pensée bourgeoise. Son discours doit être, en conséquence, considéré comme un témoignage d'une bien plus grande portée historique que si l'auteur avait eu le sentiment qu'il apportait une doctrine personnelle.
Il ne faut pas séparer ce morceau des trois fragments qui furent écrits peu de temps après et qui étaient destinés à préparer une œuvre plus considérable. Dupont de Nemours nous a laissé sur l'intention de son ami des renseignements précieux : « Turgot, dit-il, rendait à Bossuet l'hommage que méritent la hauteur de ses pensées et le nerf de son expression. Il admirait la manière noble et rapide, l'abondance, l'élévation, l'harmonieuse dignité de son style. Mais après avoir payé ce tribut à l'excellent écrivain, il regrettait que le Discours sur l'histoire universelle ne fût pas plus riche de vues, de raison, de véritables connaissances... Il [se proposait] de recomposer ce livre, de lui donner l'étendue qu'il y aurait désirée et d'y consigner les principes que l'illustre évêque de Meaux avait passés sous silence, n'avait peut-être pas conçus, n'aurait peut-être pas adoptés (1). »
Le premier des fragments se rapporte à la formation des gouvernements et au mélange des nations ; le second aux progrès de l'esprit humain (comme le discours de 1750) ; le troisième aux époques de progrès et de décadence dans les sciences et les arts. Ce
(1) TuRGOT, tome II, pp. 626-627,
dernier (qui s'arrête à Charlcmagne) aurait été composé à un moment où Turgot s'aperçut qu'il ne pourrait exécuter ses plans primitifs.
Turgot se proposait évidemment de refaire l'œuvre de Bossuet en remplaçant le dogme théocratique par une théorie du progrès qui fût en rapport avec les aspirations de la bourgeoisie éclairée de son temps.
Pour le précepteur du Dauphin, la grosse affaire était de montrer à son élève « la suite de la religion », de lui révéler que les titres de légitimité du catholicisme remontent aux origines du monde, de lui faire entendre quels sont les devoirs d'un roi. Le souverain doit défendre la tradition, employer la force de l'Etat contre les infidèles : »' Que votre auguste maison, la première en dignité qui soit au monde, soit la première à défendre les droits de Dieu et à étendre par tout l'univers le règne de Jésus- Christ, qui la fait régner avec tant de gloire (1). »
Maintenant, c'est sur le progrès des sciences et des arts que ne cesse de porter toute l'attention de l'oligarchie bourgeoise, pour laquelle écrit Turgot; — et ce n'est pas sans raison si celui-ci avait fini par vouloir borner son travail à cette seule recherche.
Bossuet avait conçu l'histoire comme un enseignement; il avait dit au début de son livre : « Quand l'histoire serait inutile aux autres hommes, il faudrait
(1) Bossuet, Discours sur l'histoire universelle, 2' partie, ad finem.
la faire lire aux princes. 11 n'y a pas de meilleur moyen de leur découvrir ce que peuvent les passions et les intérêts, les temps et les conjonctures, les bons et les mauvais conseils. Les histoires ne sont composées que par des actes qui les occupent et tout semble y être fait à leur usage. »
Il me semble que Turgot a beaucoup en vue aussi un enseignement, car il appelle toute l'attention de ses contemporains sur les raisons qui provoquent la ruine des belles civilisations. Quand il explique la décadence romaine par la tyrannie qui abaisse les esprits, le luxe aveugle qui transforme les çeuvres d'art en signes d'opulence, le désir des nouveautés qui égare les hommes qui n'ont pas assez de génie pour inventer, l'imitation des défauts des anciens auteurs, la multiplication des écrivains dans les provinces, la détérioration de la langue, le mélange de l'ancienne philosophie à de vaines allégories et à de la magie, il pense évidemment à des erreurs qui pouvaient compromettre la civilisation de son temps (1). Le Moyen Age est jugé en futur magistrat de la royauté : les rois furent alors sans autorité, les nobles sans frein, les peuples esclaves, les campagnes fréquemment ravagées, le commerce nul, les artisans sans émulation, l'aristocratie oisive, l'ignorance générale. L'auteur note que le progrès commença par les villes qui sont « chez tous les peuples policés le
(1) Turgot, loc. cit., p. 606.
centre du commerce et des forces de la société » (1); c'est la bourgeoisie qui porte l'avenir du monde.
A la fin du Discours sur l'histoire universelle, Bossuet avait ainsi exposé sa conception : « Ce long «jnchaînement des causes particulières qui font et défont les empires, dépend des ordres secrets de la divine Providence. Dieu tient, du plus haut des cieux, les rênes de tous les royaumes; il a tous les cœurs en sa main ; tantôt il retient les passions, tantôt il leur lâche la bride et par là il remue tout le genre humain... C'est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées et qui frappe ces grands coups dont le contre-coup porte si loin. » Ainsi, il n'y a à considérer que des actes des rois et de leurs ministres; mais Bossuet sait aussi qu'il faut expliquer ces actes avec autre chose que les seuls motifs individuels; il fait donc intervenir une sorte de psychologie surnaturelle; il y a une volonté divine qui opère en dehors de toutes les prévisions humaines. « Tous ceux qui gouvernent se sentent assujétis à une force majeure. Ils font plus ou moins qu'ils ne pensent, et leurs conseils n'ont jamais manqué d'avoir des effets imprévus. Ni ils ne sont maîtres des dispositions que les siècles passés ont mises dans les affaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra l'avenir, loin qu'ils le puissent forcer. Celui-là seul tient tout dans sa main, qui sait le nom de ce qui est et de ce <jui n'est pas encore, qui préside à tous les temps
(1) TuRGOT, loc. cit., pp. 607-(
et prévient tous les conseils. » En définitive l'histoire est un mystère impénétrable pour l'homme.
Avec Turgot, nous sommes transportés sur un tout autre terrain; voici comment il se représente la tâche à remplir : « Dévoiler l'influence des causes générales et nécessaires, celles des causeç particulières et des actions libres des grands hommes, et le rapport de tout cela à la constitution même de l'homme; montrer les ressorts et la mécanique des causes norales par leurs eff'ets : voilà ce qu'est l'histoire aux yeux d'un philosophe (1). » Nous ne trouvons plus ici l'intervention divine qui était nécessaire pour compléter les volontés princières; c'est que le problème est posé sous une forme inverse de celle que Bossuet avait adoptée.
Ecrivant pour un prince de droit divin, Bossuet ne voit de vraiment important dans le monde que les décisions du roi et les résolutions de Dieu; écrivant pour une classe qui a fourni beaucoup d'auxiliaires aux gouvernements, mais qui n'a jamais gouverné, Turgot regarde comme des accidents tout ce qui se produit en dehors du Tiers-Etat, tout ce qu'il a supporté passivement; la véritable histoire est celle dont le principe actif est dans sa classe. « Les empires s'élèvent et tombent; les lois, les formes de gouvernement se succèdent les unes aux autres; les arts, les sciences se découvrent et se perfectionnent. Tour à tour retardés et accélérés dans leurs progrès, ils
(1) Turgot, loc. cit., p. 628.
passent de climats en climats. L'intérêt, l'ambition, la vaine gloire changent perpétuellement la face du monde, inondent la terre de sang; et au milieu de leurs ravages, les mœurs s'adoucissent, l'esprit humain s'éclaire, les nations isolées se rapprochent les unes des autres; le commerce et la politique réunissent enfin toutes les parties du globe; et la masse totale du genre humain, par des alternatives de calme et d'agitations, de biens et de maux, marche toujours, quoique à pas lents, à une perfection plus grande (1). »
Ainsi les grands événements dont Bossuet voulait entretenir le Dauphin sont devenus des accidents au milieu desquels le Tiers-Etat poursuit son œuvre impersonnelle; c'est cette œuvre qui seule mérite d'attirer l'attention du philosophe. Nous passons de l'histoire politique à l'histoire de la culture. Mais par quel mécanisme s'opère ce mouvement ? Ici encore nous allons trouver Turgot adoptant un parti tout opposé à celui de Bossuet.
Dans le système providentiel, il ne peut y avoir de place pour le hasard. « Ne parlons plus de hasard, ni de fortune, dit Bossuet, ou parlons-en seulement comme d'un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l'égard de nos conseils incertains, est un dessein concerté dans un conseil
(1) Turgot, loc. ci/., p. 598.
plus haut, c'est-à-dire dans le conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte, tout concourt à la même fin : c'est faute d'entendre le tout que nous trouvons du hasard et de l'irrégularité dans les rencontres particulières. »
Lorsqu'on ne se propose plus de raisonner sur le « conseil éternel » qui n'est pas accessible aux historiens, on trouve, au contraire, que le hasard est la grande loi de l'histoire, la condition même de cette régularité qui en permet l'étude philosophique. Il y a des compensations entre les forces créées par les actes princiers; mais dans le Tiers-Etat on trouve des forces qui agissent dans un sens constant et produisent une œuvre définitive par des approximations successives. « Au milieu de cette combinaison variée d'événements tantôt favorables, tantôt contraires, dont Vaction opposée doit à la longue s'entre-détruire, le génie que la nature, en le distribuant à quelques hommes, a cependant répandu sur la masse totale à des distances égales à peu près, agit sans cesse, et par degrés ses effets deviennent sensibles... Toujours inquiète, incapable de trouver le repos ailleurs que dans la vérité, toujours excitée par l'image de cette vérité qu'elle croit toucher et qui fuit devant elle, la curiosité des hommes multiplie les questions et les disputes, et les oblige d'analyser, d'une manière toujours plus exacte et plus approfondie, les idées et les faits... Ainsi, à force de tâtonner, de multiplier les systèmes, d'épuiser pour ainsi dire les erreurs, on arrive enfin à la connaissance d'un plus grand nom-
bre de vérités (1). » La philosophie contemporaine n'aurait presque rien à changer dans cet exposé de la genèse de la science.
Les essais de Turgot me semblent bien supérieurs au Tableau historique, dans lequel Condorcet entreprit de traiter la même question que son ami ; il est même fort heureux pour Condorcet qu'il ait été obligé, par les circonstances, à se borner à tracer une simple esquisse des progrès de l'esprit humain, car il annonçait tant de choses qu'il lui aurait été impossible de tenir le plus grand nombre de ses promesses. Son livre, écrit alors que la Révolution avait triomphé, est surtout un hymne en l'honneur du régime nouveau et un réquisitoire contre les superstitions (2).
Turgot se montre bien plus moderne que son successeur, non seulement parce qu'il juge le passé avec plus de gravité, mais encore parce qu'il a un sentiment bien plus exact de l'importance des phéno-
(1) Turgot, loc. cit., pp. 600-601.
(2) Ainsi la décadence rapide des Arabes » avertit nos contemporains de ne rien négliger pour conser\^er, pour augmenter les lumières, s'ils veulent devenir et demeurer libres, et de maintenir leur liberté sils ne veulent pas perdre les avantages que les lumières leur ont procurés » {Tableau historique, 6» époque^. — L'histoire doit servir « à s'entretenir dans une active vigilance pour savoir reconnaître et étouffer sous le poids de la raison les premiers germes de la superstition et de la tyrannie, si jamais ils osaient reparaître » (10* époque).
mènes économiques. Ceci est tellement curieux qu'il n'est pas inutile de nous arrêter un instant sur ce sujet.
Suivant lui, l'invasion des Barbares ne put faire complètement disparaître les arts usuels que l'antiquité avait pratiqués, parce que la demande de leurs produits ne cessa point. Durant le Moyen Age, il y eut beaucoup de perfectionnements dans les arts mécaniques, le commerce, les usages de la vie civile ; « les faits s'amassaient dans l'ombre des temps d'ignorance, et les sciences dont le progrès, pour être caché, n'en était pas moins réel, devaient reparaître un jour, accrues de ces nouvelles richesses » (1) ; après la Renaissance, l'esprit, ainsi bien préparé et devenu plus attentif, profita des moindres hasards pour faire des découvertes (2).
Condorcet mentionne bien aussi les changements qui se produisirent au Moyen Age, mais il ne paraît point leur attribuer leur véritable place ; il parle de la soie, du papier, de l'aimant et de la poudre à canon entre la scolastique et la poésie italienne (3). A la fin
(1) TuRGOT, loc. cit., p. 608, cf. p. 666.
(2) TURGOT, loc. cit., p. 610.
(3) Condorcet, op. cit., T époque. — Condorcet paraît chercher même à diminuer l'importanee de ces progrès, en insinuant qu'ils furent tous dus à des importations : « Les arts mécaniques commencèrent à se rapprocher de la perfection qu'ils avaient conservée en Asie. » Si grande soit la part qu'on doive faire à ces importations, elles ne sauraient expliquer tout le progrès technique du Moyen Age : la métallurgie semble s'être transformée en Allemagne; l'art gothique est né en France, etc.
de la neuvième époque, il semble même vouloir renverser l'ordre naturel des choses et fonder les progrès récents des arts usuels sur de très anciennes acquisitions de la science pure ; c'est là que se trouve la phrase si souvent citée : « Le matelot qu'une exacte observation de la longitude préserve du naufrage, doit la vie à une théorie qui, par une chaîne de vérités, remonte à des découvertes faites dans l'école de Platon et ensevelies pendant vingt siècles dans une entière inutilité. » On pourrait penser qu'il a voulu prendre le contre-pied de Turgot.
Voici une pensée de celui-ci sur laquelle j'appelle toute l'attention du lecteur : « Les arts ne sont que l'usage de la nature et la pratique des arts est une suite d'expériences physiques qui la dévoilent de plus en plus (1). » Je crois que l'on a rarement exprimé d'une manière plus forte l'influence des arts usuels sur la science (2),
Enfin je signale une observation relative à l'imprimerie, que l'on trouve déjà indiquée dans le discours de 1750, et qui est plus développée dans un des essais inédits. On commença, dit-il, dans ce fragment, par faire des livres techniques pour l'instruction des
(1) Turgot, loc. cit., p. 608.
(2) La formule de Turgot n"est pas tout à fait exacte, peirce qu'elle suppose que la science arrive à la connaissance parfaite de la nature; mais il n'y a pas longtemps que l'on commence à compr^dre la différence qui existe entre la nature artificielle, créée sous l'influence des arts usuels, et la nature naturelle qui l'enveloppe vG. Sorel, Les préoccupations métaphysiques des physiciens modernes, p. 59).
artisans, mais les gens lettrés les lurent ; ils « connurent mille manœuvres ingénieuses qu'ils ignoraient et ils se virent conduits à une infinité de notions pleines d'intérêt pour la physique. Ce fut comme un nouveau monde où tout piquait leur curiosité. De là naquit le goût de la physique expérimentale, où l'on n'aurait jamais pu faire de grands progrès sans le secours des inventions et des procédés de la mécanique » (1). Turgot a peut-être voulu, en écrivant cela, ramener à leur juste portée les prétentions des entrepreneurs de VEncyclopédie, dont le prospectus parut en 1750. Il savait que les résultats que l'on pouvait attendre d'une description des arts usuels étaient déjà acquis : il ne semble pas d'ailleurs que VEncyclopédie ait fait faire aucun progrès nouveau à aucun art, ni à aucune science.
Nous voici maintenant au début du xix^ siècle avec le livre fameux de Mme de Staël sur « la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales», ici la doctrine du progrès va s'affirmer avec beaucoup plus d'éclat que dans l'essai de Condorcet. Au moment où elle écrivait, les idées des philosophes étaient fort attaquées en France ; c'est que la Révolution n'avait guère tenu ses promesses : l'idéal hu-
(1) Turgot, loc. cit., p. 667, cf. 610.
manitaire, qui avait enchanté ses promoteurs, avait fait place à des luttes sanglantes des factions ; tandis qu'on avait espéré voir tous les hommes fraterniser dans une culture supérieure, on constatait une grande décadence intellectuelle ; après avoir tant déclamé sur le règne de la vertu, on était tombé aux hontes du Directoire. On comprend donc que beaucoup de personnes fussent disposées à soutenir que « les lumières et tout ce qui dérive d'elles, l'éloquence, la liberté politique, l'indépendance des opinions religieuses troublent le repos et le bonheur de l'espèce humaine » (1).
Il était cependant difficile de croire que la France eût acquis, dans les guerres de la Liberté, tant de gloire en pure perte ; il était vraisemblable que la force avait tranché la question dans le sens du régime moderne et que tous les regrets des vieux royalistes étaient désormais superflus ; mais la France n'avait plus son ancienne souveraineté d'élégance et de gaîté : « Personne ne conteste, dit Mme de Staël, que la littérature n'ait beaucoup perdu depuis que la Terreur a moissonné, en France, les hommes, les caractères, les sentiments et les idées (2). » Il n'était pas vraisemblable que l'on pût voir renaître l'ancienne littérature, car elle avait trop dépendu des mœurs d'une aristocratie définitivement disparue pour qu'elle pût s'accommoder de mœurs si radicale-
(1) De Staël, Œuvres complètes, édition de 1820, tome IV. p. 586.
'2) De Staël, loc. rit., p. 408.
ment différentes. Comment concilier le progrès avec une telle constatation ?
Mme de Staël se trouvait dans une situation analogue à celle de Perrault ; elle devait prouver la supériorité de son temps par des considérations d'ordre littéraire. Les hommes du xvii* et du xviii* siècles avaient cru, en effet, que la grandeur et la décadence des peuples se mesurent au goût avec lequel sont composées les œuvres principales : le Moyen Age leur faisait horreur parce qu'il manquait totalement de goût à leurs yeux ; Chateaubriand va essayer de ramener ses contemporains au catholicisme en faisant des parallèles entre les auteurs païens et les auteurs chrétiens et en démontrant la supériorité de ceux-ci.
Le nouveau régime ne pouvait encore opposer de grands hommes aux auteurs des temps monarchiques ; aussi Mme de Staël ne procéda-t-elle point comme Perrault et Chateaubriand, au moyen de parallèles; elle chercha à montrer que la littérature pourrait trouver dans les nouvelles conditions des causes de renouvellement, que le théâtre, la philosophie et l'éloquence seraient appelées à un éclat imprévu (1). « Les nouveaux progrès littéraires et philo-
(1) Les appréciations et les conseils de Mme de Staël ne sont pas toujours heureux. Elle écrit que la plaisanterie contre les abus va perdre son importance, « si la constitution de la France est libre et si ses institutions sont philosophiques » ; la plaisanterie sera alors sans utilité et sans intérêt {loc. cit., p. 480 et p. 482). « Candidate et les
sophiques que je me propose d'indiquer continueront le développement du système de perfectibilité dont j*ai tracé la marche depuis les Grecs (1). » Si elle parvenait à convaincre ses contemporains, elle justifiait la Révolution. Celle-ci n'était pas condamnée à se mettre à l'école du xvii* siècle et à être jugée par comparaison avec le temps de Louis XTV ; elle pouvait avoir ouvert une ère nouvelle, produisant des chefs-d'œuvre qui devraient être appréciés en euxmêmes, — ou, pour mieux dire, par rapport aux nouvelles conditions historiques.
Pour rendre son apologie plus facile, Mme de Staël combat les préjugés qui avaient gouverné toute la critique antérieure. Condorcet avait déclaré que a les règles du goût ont la même généralité, la même constance, mais sont susceptibles du même genre de modifications que les autres lois de l'univers, moral ou physique, quand il faut les appliquer à la pratique immédiate d'un art usuel » (2). Brunetière observe, très justement, que chez notre auteur « la part de
If
écrits de ce genre... sont nuisibles dans une république », parce qu'on s'y moque des « intérêts les plus nobles de la vie » (p. 484). La comédie devra désormais s'attaquer « aux vices de l'âme qui nuisent au bien général » et surtout à " ceux qui se composent de la privation des qusdités », car « l'esprit républicain exige des vertus positives » (p. 487). La séduction devrait être ridiculisée sur la scène ''p. 489). etc. On doit remarquer, une fois de plus, combien rtiistoire se soumet peu aux décrets" des idéologues !
l'I) De Staël, loc. cit., p. 410.
(2) CoxDORCET, op. cit., 9* époque.
l'absolu diminue, celle du relatif augmente » (1), et qu'ainsi on est conduit « à douter des règles de l'ancienne critique, fondées qu'elles étaient sur une expérience littéraire dont l'insuffisance apparaissait brusquement aux yeux de ses lecteurs » (2) ; mais il ne voit pas que cette nouvelle conception de la critique est motivée par le plan apologétique de Mme de Staël.
Si celle-ci met si bien en relief les caractères anglais de Shakespeare et les caractères allemands de Goethe, ce n'est point parce qu'elle veut emploj^er la méthode comparative, mais c'est parce qu'elle doit prouver la possibilité d'une grande littérature aff'ranchie des règles de l'ancienne littérature classique. La méthode est chez elle commandée par les convenances de sa polémique : en établissant qu'il a existé des chefs-d'œuvre spécifiquement anglais et d'autres spécifiquement allemands, Mme de Staël espère amener ses lecteurs à avouer qu'il serait tout à fait déraisonnable de ne pas attendre de la nouvelle France quelques chefs-d'œuvre spécifiquement républicains. En présence d'une si belle argumentation, tout véritable rationaliste sera aussi convaincu de l'existence de ces produits merveilleux de l'esprit républicain que s'ils figuraient depuis longtemps dans les bibliothèques. Ainsi le nouveau régime se trouvera pleinement justifié.
(1) Brunetière, Evolution des genres, p. 179.
(2) Brunetière, op. cit., p. 177.
La société issue de la Révolution vivait de manière à blesser toutes les idées du xviii* siècle ; la vieille réputation de la politesse française était fort atteinte. « Nous avons vu souvent, durant le cours de ces dix années, dit Mme de Staël, les hommes éclairés gouvernés par les hommes ignorants : l'arrogance de leur ton, la vulgarité de leurs formes révoltaient plus encore que les bornes de leur esprit (1). » — « Depuis la Révolution une vulgarité révoltante dans les manières s'est trouvée souvent réunie à l'exercice d'une autorité quelconque (2). » — « Cette révolution peut à la longue éclairer un grand nombre d'hommes ; mais pendant plusieurs années la vulgarité du langage, des manières, des opinions, doit faire rétrograder à beaucoup d'égards le goût et la raison (3). »
Une partie très notable du livre pourrait être appelée une exhortation à la civilité et nous devons rapprocher les idées qu'exprime Mme de Staël, à ce sujet, des efforts que devait faire l'empereur pour contraindre la société nouvelle à se plier à un cérémonial imité de l'ancienne cour. « Combien, dit-elle, le mauvais goût poussé jusqu'à la grossièreté ne s'opposerait-il pas à la gloire littéraire, à la morale, à la liberté, à tout ce qui peut exister de bon et d'élevé dans les rapports des hommes entre eux !... On se permet de plaisanter sur sa propre bassesse, sur ses
(1) De Staël, loc. cit., p. 487.
'2) De Staël, loc. cit., p. 420.
3) De Staël, loc. cit., p. 408.
propres vices, de les avouer avec impudence, de se jouer des âmes timides qui répugnent encore à cette avilissante gaieté (1). » — « L'urbanité des mœurs est un moyen efficace pour arriver » à rapprocher les partis (2),
On était amené naturellement à comparer la Révolution et la chute du monde antique : des nobles devenus aussi faibles que les anciens Romains, avaient été dépossédés par une population grossière, « dont l'éducation est à plusieurs siècles en arrière de celle des hommes qu'ils ont vaincus » (3). Les invasions des Barbares avaient constitué une très grosse difficulté pour les théoriciens du progrès ; Turgot avait fait observer que « cette apparente destruction a répandu sur un plus grand nombre de nations les germes de ces sciences qu'on avait cru perdues » (4). Mme de Staël va beaucoup plus loin, ?ar, distinguant ce perfectionnement de l'espèce et le progrès de l'esprit, elle prétend démontrer que les temps du Moyen Age ont été favorables à ce dernier progrès (5).
C'est le mélange des races et le christianisme qui ont produit cet heureux résultat ; Mme de Staël
(1) De Staël, loc. cit., pp. 420-421.
(2) De Staël, loc. cit., p. 441.
(3) De Staël, loc. cit., p. 199.
(4) Turgot, loc. cit., p. 672.
(5) De Staël, loc. cit., p. 21 et p. 211. Brunetière paraît croire que Mme de Staël n'a considéré que le perfectionnement de l'espèce, dû à la vulgarisation des connaissances {op. cit., p. 176).
semble tout à fait dégagée des passions des philosophes au sujet de la religion; cela ne tient pas seulement à l'influence de Rousseau (1), mais aussi aux obligations que lui impose son apologie du temps présent. Elle espère que le mélange des classes produira un effet analogue au mélange des races, et elle ne désespère pas de voir quelque doctrine nouvelle jouer un rôle analogue à celui du christianisme : « Heureux, dit-elle, si nous trouvions, comme à l'époque de l'invasion des peuples du Nord, un système philosophique, un enthousiasme vertueux, une législation forte et juste, qui fût, comme la religion chrétienne l'a été, l'opinion dans laquelle vainqueurs et vaincus pourraient se réunir (2)! » Napoléon pensa qu'il était fort inutile d'aller chercher bien loin un tel système philosophique et qu'il pourrait se contenter du catholicisme, en lui imposant un esprit de tolérance (3).
Condorcet eût été fort surpris si on lui avait dit que l'on pût écrire, si peu de temps après lui, que
(1) Cette influence a été assez grande pour qu'elle ait osé écrire que. « dans les pays où la réformation est établie, on peut encore remarquer [de nos jours] combien est salutaire l'influence du christianisme sur la morale » {loc. cit., p. 206). — On sait que pour Diderot la morale est corrompue partout où Ton admet un Dieu (cf. Reinach, Diderot, p. 170).
(2) De Staël, loc. cit., pp. 200-201.
(3) C'est le principal but du Concordat ; l'empereur, par les choix qu'il flt des évêques, imposa à l'Eglise l'obligation d'oublier les anathèmes lancés contre les prêtres constitutionnels.
« les méditations religieuses du christianisme, à quelque objet qu'elles aient été appliquées, ont développé les facultés de l'esprit pour les sciences, la métaphysique et la morale » (1). Mme de Staël estime que l'esprit ne se serait point soumis aux études abstraites s'il n'avait d'abord été conduit à s'occuper de subtilités théologiques par passion religieuse (2). La Renaissance démontra l'immense progrès qui s'était accompli : « Bacon, Machiavel, Montaigne, Galilée, tous les quatre presque contemporains dans des pays différents, ressortent tout à coup de ces temps obscurs et se montrent cependant de plusieurs siècles en avant des derniers écrivains de la littérature ancienne et surtout des derniers philosophes de l'antiquité (3). »
Les nécessités de son apologie conduisaient Mme de Staël à présenter une défense de la violence ; elle n'osa pas aborder franchement le sujet même de la Révolution, mais elle prit prétexte des accusations lancées par les philosophes contre le fanatisme religieux (4) pour montrer le rôle considérable que les passions peuvent jouer dans l'histoire. Je crois utile de présenter ici un important extrait de son plaidoyer (encore que la doctrine soit fort insuffisante),
(1) De Staël, loc. cit., p. 190.
(2) De Staël, loc. cit., p. 209.
(3) De Staël, loc. cit., p. 211.
(4) Elle dit que les philosophes vantent le paganisme à cause de leur aversion pour l'intolérance {loc. cit. p. 206).
parce qu'il est curieux de voir, encore une fois, comment les conditions historiques commandent la pensée des idéologues :
« Quoique les passions fortes entraînent à des crimes que l'indifférence n'eût jamais causés, il est des circonstances dans l'histoire où ces passions sont nécessaires pour remonter les ressorts de la société. La raison, avec l'aide des siècles, s'empare de quelques effets de ces grands mouvements ; mais il est de certaines idées que les passions font découvrir et qu'on aurait ignorées sans elles. Il faut des secousses violentes pour porter l'esprit humain sur des objets entièrement nouveaux ; ce sont les tremblements de terre, les feux souterrains, qui montrent aux regards de l'homme les richesses dont le temps seul n'eût pas suffit pour creuser la route » (1).
Il est bien remarquable que Mme de Staël abandonne ici le terrain du rationalisme; ses contemporains admettaient facilement que la philosophie peut se trouver obligée d'employer la contrainte (même assez brutale parfois), pour faire triompher la vérité qu'elle a reconnue; mais notre auteur proclame une mission de création propre de la violence. Sans doute, elle ne se détache pas encore de la conception du droit naturel; la violence est, à ses yeux, une manière de trouver ce droit, qui était demeuré caché aux efforts de la raison; mais sa thèse n'en est pas moins digne d'être notée.
(1) De Staël, loc. cU., p. 206.
Il est bien probable qu'en écrivant ces lignes, Mme de Staël pensait surtout aux luttes de la Réforme. Avant elle et souvent depuis, les écrivains protestants ont plaidé les circonstances atténuantes en faveur des chefs de la Réforme et cherché à atténuer les violences du xvr siècle. Mme de Staël, entraînée par les nécessités de sa polémique, se montre beaucoup plus perspicace que ne sont généralement les historiens de sa religion; le présent lui donne une intelligence claire du passé (1).
Toutes les thèses nouvelles de ce livre se trouvent avoir été ainsi dominées par des conditions historiques, et c'est un fait intéressant à relever au point de vue marxiste.
Il nous faut maintenant interrompre le cours de cette histoire de l'idée de progrès, pour parler d'une doctrine qui, tout en contredisant celle du progrès, a cependant eu sur elle une très grande influence; je veux parler de la doctrine de l'évolution, qui se rattache aux guerres de l'Indépendance des nations.
On a trop souvent comparé ces guerres à celles que soutinrent nos armées révolutionnaires; elles correspondent en réalité à un mouvement idéologique opposé. Là où avaient pénétré les armées françaises, on
(1) On a vu plus haut que le même fait devait se produire pour Augustin Thierry.
s'était hâté d'imiter la France, de supprimer les anciennes institutions et d'en créer d'autres suivant des principes que l'on regardait comme conformes au droit naturel. Il arriva un jour cependant où les peuples se révoltèrent contre ce système de perfectionnement et refusèrent, les armes à la main, le bonheur que nous leur apportions. « L'idée des nationalités, dit Renan, dont le xviii' siècle n'offre aucune trace, uniquement occupé de sa philosophie générale, et dont les conquêtes du commencement de ce siècle furent la négation (1), date du soulèvement que produisirent les tendances unitaires de la Révolution et de l'Empire chez les peuples rendus à la conscience d'eux-mêmes par le joug de l'étranger (2). »
Désormais, on opposera au progrès l'évolution, à la création la tradition, à la raison universelle la nécessité historique. Ceci ne veut pas dire, comme l'ont soutenu parfois les admirateurs du xviii^ siècle, que les défenseurs des nouvelles idées prétendissent immobiliser le monde; mais ils voulaient montrer qu'il y a dans les changements une loi historique locale, et ils regardaient comme très essentiel que les gouvernements la respectassent. La première grande manifestation de la nouvelle conception fut celle de Savigny et elle porta sur le droit.
(1) A remarquer le changement du sens du mot patriote : pendant les guerres de la Lib'erté, le patriote est celui qui aide les Français contre son souverain; plus tard, c'est celui qui se bat pour restaurer le pouvoir de son prince.
(2) Renan, Essais de morale et de critique, p. 117.
Depuis longtemps, les hommes d'Etat se proposaient de régulariser l'activité des tribunaux en rédigeant de grandes ordonnances; Napoléon croyait que son Code civil lui assurerait plus de gloire que ses grandes batailles; il semblait naturel que l'Allemagne, rendue à elle-même, affirmât la conscience qu'elle avait acquise de sa force et de son unité, en se donnant un système de droit. Savigny combattit cette opinion en 1814 et il fonda ainsi l'école historique.
Cette école s'était donné pour mission de réfuter les gens qui, ne mettant pas en doute la sagesse infinie des législateurs modernes, considéraient le droit comme devant être désormais l'expression d'une volonté éclairée par la philosophie. Savigny et ses élèves opposèrent à cette doctrine de la création rationaliste du droit, une doctrine de création spontanée : la conscience juridique du peuple remplaça la raison universelle. Il n'est pas inutile ici de nous reporter à un passage célèbre de la Profession de foi du vicaire savoyard : « La conscience est la voix de l'âme... Trop souvent la raison nous trompe, nous n'avons que trop acquis le droit de la récuser; mais la conscience ne nous trompe jamais; elle est le vrai guide de l'homme; elle est à l'âme ce que l'instinct est au corps » ; et Rousseau ajoute en note : « La philosophie moderne qui n'admet que ce qu'elle explique, n'a garde d'admettre cette obscure faculté appelée instinct, qui paraît guider, sans connaissance acquise, les animaux vers quelque fin. L'instinct, selon l'un de nos plus sages philosophes, n'est qu'une habitude privée de réflexion, mais acquise en réfléchissant. »
THÉORIES DU PROQRÉS 241
Cette théorie lui parait absurde. La conscience juridique du peuple est, elle aussi, un instinct sûr; elle est « par elle-même le droit » (1).
Les élèves de Savigny imaginaient qu'à l'origine le droit s'était formé tout seul, dans la coutume; plus tard, était apparue la législation qui a pu avoir une action bienfaisante en assurant au droit des transformations devenues nécessaires, plus rapidement et plus sûrement que ne pourraient le faire « les forces invisibles qui ont créé le droit primitif » ; enfin, intervient le travail des jurisconsultes (2).
Nous avons ainsi un mouvement régulier de l'instinct vers des formes de plus en plus intellectualisées de l'activité humaine; c'est toujours l'esprit du peuple qui se manifeste, mais d'une manière de moins en moins directe; au fur et à mesure que nous nous élevons sur cette échelle, nous avons davantage à craindre que des solutions arbitraires, dues à des spéculations métaphysiques ou des importations d'idéologies étrangères, viennent troubler le produit vraiment national. Le droit coutumier présenterait donc une supériorité certaine, comme étant l'expression de l'instinct juridique; aussi a-t-on reproché à Savigny et à Puchta de professer « pour ce mode de formation du droit une véritable idolâtrie » ; ils regardaient comme un très grave attentat contre le droit, toute mesure de
(1) Tanon, L'évolution du droit et la conscience sociale, p. 18.
(2) Tanon, op. cit., p. 13 et pp. 15-16.
la législation qui « limite arbitrairement les effets nécessaires de la coutume » ; celle-ci doit toujours pouvoir modifier la loi ou l'abroger par désuétude (1).
On a fait à cette doctrine de nombreuses et graves objections, dont il nous faut dire quelques mots.
Beaucoup de personnes pensent que le droit a pu se former suivant les idées de Savigny et de Puchta seulement durant les temps primitifs, alors que la distinction entre les règles du droit et l'ensemble des règles religieuses et morales n'existait pas encore (2). Ihering se demanda, au contraire, si le droit primitif était vraiment coutumier (3). Il me semble que la formation spontanée du droit se manifeste surtout dans le domaine commercial; nous l'y observons encore aujourd'hui; ce droit dépend beaucoup plus des usages résultant d'accords qui ont été expérimentés entre particuliers, que des lois et que des théories; si on admettait ce rôle du commerce, il faudrait admettre que le droit coutumier s'est superposé, à une époque de réflexion, à quelque chose de plus ancien; car il est bien difficile de ne pas regarder tout ce qui touche au commerce comme n'appartenant pas à la période réfléchie de l'activité humaine.
(1) Tanon, op. cit., pp. 17-18. Ici l'analogie avec les idées de Rousseau est frappante : la conscience est au-dessus de la loi.
(2) Tanon, op. cit., p. 32.
(3) Ihering, Histoire du développement du droit romain, trad. franc., p. 12.
Quand on considère l'ensemble d'une longue suite de temps, on peut estimer que chaque peuple produit le droit dont il a besoin. « Vus de haut et de loin, les actes du législateur ne paraissent plus qu'un accident dans le temps: et le droit semble croître par sa force propre, et par celle de l'idée, dont le législateur n'est que l'instrument et le porteur... Il en est autrement quand on regarde de plus près. Lorsqu'on considère le droit positif à un moment donné de son histoire, on y constate aussitôt, dans de nombreuses directions, des règles qui ne concordent nullement avec l'esprit de la nation (1). »
Mais c'est surtout quand on étudie les changements actuels et quand on veut raisonner sur l'avenir prochain que la doctrine historique devient peu satisfaisante; tous les efforts tentés pour l'adapter à ces problèmes sont vains (2). « Les fondateurs de l'école ont laissé eux-mêmes le droit futur en dehors de leurs spéculations » ; je ne crois pas qu'on puisse expliquer cette attitude en disant avec Tanon que « leurs dispositions personnelles, très conservatrices, leur faisaient considérer de préférence dans l'évolution l'une de ses faces, celle qui relie le droit du présent à celui du passé (3). » Il faut plutôt dire que toute recherche sur l'avenir est impossible pour celui qui accepte la
(1) TA.NON, op. cit., pp. 31-32.
(2) Vouloir, comme quelques auteurs, identifier la conscience juridique à la volonté populaire manifestée par le vote, est absurde.
(3) Ta>'OX, op. cit., p. 40.
doctrine historique, à moins de tomber dans l'absurdité qui consiste à vouloir calculer l'avenir avec de prétendues tendances du passé.
Newman, dans ses recherches sur le développement du dogme chrétien, s'est placé au même point de vue que l'école de Savigny : il ne s'est occupé que de ce qui existait. Il voulait répondre aux objections des controversistes anglicans, qui accusaient l'Eglise catholique de ne pas avoir fidèlement gardé le dépôt de la foi durant le Moyen Age; les anglicans admettaient que durant les premiers siècles les conciles avaient défini les dogmes d'une manière correcte. Newman trouvait dans l'histoire de l'ancienne Eglise les types de développement (ou d'épanouissement) auxquels ils devait comparer le travail ultérieur de la théologie romaine pour prouver que ce travail avait été irréprochable. Il n'a jamais songé à tirer de ces études une théorie lui permettant de faire progresser la théologie; on ne saurait donc commettre plus grossière erreur que de le confondre avec les gens qui se donnent pour ses disciples et qui s'occupent de l'histoire des dogmes uniquement dans l'espoir de montrer qu'il y a des analogies entre les tendances modernistes et les positions prises par certains Pères de l'Eglise. Ils écrivent sur le passé, mais ils sont dominés par des rêves relatifs à l'avenir.
Il faut appliquer ici une distinction que j'ai faite ailleurs entre deux manières de concevoir l'histoire (1) : on peut regarder vers l'avenir et on note
(1) Cf. Système historique de Renan, pp. 5-23.
tous les germes de développement qui seront censés fournir une explication complète des événements qui arrivent; on s'occupe alors de création; — on peut, par contre, regarder vers le passé et on cherche comment se sont présentées les adaptations; c'est la doctrine de l'évolution. Savigny a changé l'esprit de l'histoire en introduisant cette nouvelle méthode; des difficultés inextricables se produisent dès qu'on mélange progrès et évolution.
On a observé plusieurs fois, qu'il y a une grande analogie entre les points de vue proposés par Savigny et le darwinisme (1). Beaucoup de naturalistes contemporains reprochent à Darwin de ne pas avoir étudié ce qu'Alfred Giard nomme les facteurs primaires de l'évolution, c'est-à-dire les forces qui créent les nouvelles espèces; Darwin a considéré une histoire naturelle achevée et il a voulu nous montrer comment l'élimination de certaines formes peut être rapprochée des conditions dans lesquelles se font la recherche de la nourriture et l'accouplement (lutte pour la vie et sélection sexuelle). Dans le pur darwinisme, les variations des espèces sont indéterminées; la prétention d'Alfred Giard, qui veut concilier le darwinisme et le lamarkisme, en combinant les facteurs secondaires du premier avec les facteurs primaires du second, est une naïveté de naturaliste peu habitué à philosopher (2) ; il faut choisir entre deux
(1) Tanon, op. cit., p. 22.
(2) On ne saurait trop faire connaître les réflexions socio-
systèmes, on ne saurait les mélanger sous prétexte de faire de la science plus haute.
Le droit n'est pas moins sollicité au changement que ne le sont les espèces vivantes. Il n'y a pas une grosse affaire qui ne mette en évidence l'existence de forces propres à modifier le droit : les avocats, les juges et les professeurs, dans leurs plaidoiries, leurs décisions et leurs commentaires, touchent, toujours quelque peu, au système existant, en raison de leurs vues personnelles; bien souvent aussi, le grand public intervient pour exercer une pression sur les professionnels. Au milieu de toutes ces causes qu'il serait absurde de vouloir analyser, il se produit un mouvement : ce mouvement est la donnée de l'histoire et c'est lui qui nous fait connaître la conscience juridique du peuple.
Dans l'histoire du droit, il ne faudra donc pas demander que la conscience juridique soit définie comme pourrait l'être une force dont les effets pourraient être prévus suivant une loi; la conscience juridique est une image destinée à embrasser l'ensemble
logiques que lui inspira la théorie (si peu vraisemblable d'ailleurs) de la télégonie suivant laquelle les produits d'une femelle conservent quelque chose des qualités du premier mâle qui l'a saillie. Il pensait que les classes inférieures d'Europe avaient été heureusement transformées psir la pratique du jus primae noctis concédé aux nobles (Alfred GiARD, Controverses transformistes, p. 152). Cette légèreté n'a pas empêché Alfred Giard d'être un naturaliste de premier ordre; mais les savants ne sont pas toujours fort habiles dans l'art de tirer des conclusions générales de leurs expériences.
des conditions dans lesquelles s'est faite l'acceptation (ou le refus) d'un nouveau système de relations. Pendant longtemps, les paysans du raidi de la France ont opposé une résistance acharnée aux lois successorales du Code civil; nous avons là un exemple remarquable d'une lutte entre les traditions et des formes nouvelles; tous les éléments de cette lutte peuvent être observés assez facilement; il n'est donc pas exact de dire que la conscience juridique « n'est susceptible d'aucune détermination » (1); elle est déterminée dans la mesure où l'on peut connaître le rôle des traditions dans l'adaptation négative.
n convient d'observer, à ce propos, que les naturalistes ne comprennent pas tous l'adaptation de la même manière. « Pour quelques-uns, dit Bergson, les conditions extérieures sont capables de causer directement les variations des organismes dans un sens défini, par les modifications physico-chimiques qu'elles déterminent dans la substance vivante : telle est l'hypothèse d'Eimer, par exemple. Pour d'autres, plus fidèles à l'esprit du darwinisme, l'influence des conditions ne s'exerce que d'une façon indirecte, en favorisant dans la concurrence vitale, ceux des représentants d'une espèce que le hasard de la naissance a mieux adaptés au milieu. En d'autres termes, les uns attribuent aux conditions extérieures une influence positive et les autres une influence négative : dans la première hypothèse, cette cause susci-
(1) Taxon, op. cit., p. 28.
terait des variations; dans la seconde, elle ne ferait qu'en éliminer (1). » Le darwinisme se trouve ainsi de nouveau rapproché de la méthode historique.
Bergson dit que « l'idée darwinienne d'une adaptation s'effectuant par l'élimination automatique des inadiptés est une idée simple et claire ». J'estime de même, que la théorie de la conscience juridique peut être appliquée de manière à rendre simple et claire l'histoire du droit; mais il ne faut pas lui demander ce qu'elle ne peut donner, l'explication du développement progressif d'une institution suivant une ligne donnée. Le darwinisme montre la même impuissance en biologie, comme le dit Bergson (2).
Les théoriciens du droit historique n'ont pas toujours présenté leurs doctrines sous une forme satisfaisante; il faut une grande habitude des disciplines les plus sévères de la science pour arriver à comprendre que l'esprit peut se contenter de raisonner sur des adaptations négatives. A l'époque de Savigny, on était disposé à concevoir tout changement sous des formes analogues à celles que fournit la biologie : il est donc tout naturel que l'on ait si souvent regardé la conscience juridique du peuple comme étant une sorte de force vitale; et alors la philosophie du droit mérite la critique amère qu'en fait Ihering :
« L'origine du droit est un impénétrable mystère; dès lors, à quoi bon toute recherche ultérieure ? Cette
(1) Bergson, Evolution créatrice, pp. 59-60.
(2) Bergson, op. cU., p. 60.
doctrine a le mérite de couper court à toute question sur la raison des choses. Sa réponse est toujours la même : âme populaire, sentiment juridique national... C'est la fatalité présidant à l'élaboration du droit... La théorie de l'émanation est un doux oreiller sur lequel la science n'a plus qu'à s'endormir. Retirons-le lui pour qu'elle s'éveille : qu'elle ouvre enfin les yeux et voie les choses comme elles sont en réalité (1). »
Si on a entendu le principe de l'évolution de manières si diverses et si arbitraires, c'est que le plus grand nombre de ses partisans n'avaient pas été conduits à l'admettre pour des raisons d'ordre intellectuel, mais pour des raisons d'ordre politique. On était fatigué de toutes les luttes qui avaient bouleversé l'Europe; on était disposé à accepter comme supérieurs tous les procédés de formation idéologique qui ne comportaient pas de lutte (2); on fut donc très heureux d'entendre vanter le droit coutumier et de l'assimiler à la langue. Ihering fera plus tard, très justement, observer que cette assimilation du droit à la langue est contraire à l'histoire, attendu
(1) Iehring, op. cit., p. 12.
(2) On sait quelle importance a prise en France la distinction des époques critiques et des époques organiques; les saint-simoniens se proposèrent pour faire sortir les Français du purgatoire de la critique et les amener à l'organisation. Cette idée remoBte sûrement à Napoléon qui avait annoncé qu'il avait clos l'ère de la Révolution et qui a introduit dans notre langue le terme loi organique avec le sens de loi fondamentale d'une administration.
que la philologie ne montre pas de conflits analogues à ceux qui se présentent chaque fois qu'une règle nouvelle blesse des intérêts (1); mais cette fausse analogie était, au contraire, de nature à charmer les contemporains de Savigny.
L'école historique mettait en lumière une interdépendance étroite des diverses manifestations de l'esprit national (2); elle rapprochait ainsi une nation d'un organisme vivant dans lequel toutes les parties sont solidement liées les unes aux autres et sont harmonisées. La conscience populaire semblait apparaître comme ayant une réalité. Il n'est donc pas étonnant que l'assimilation de l'histoire à un être vivant ait eu tant d'influence sur la pensée des écrivains politiques durant une grande partie du xix" siècle. Je crois bien que ce fut l'héritage le plus populaire de l'historisme.
Pendant une quarantaine d'années après la Restauration, le monde libéral fut très préoccupé d'études scientifiques sur le passé; à la légèreté du siècle des lumières s'opposait le sérieux des écoles historiques; la doctrine du progrès ne put se maintenir qu'en empruntant beaucoup à celle de l'évolution. On ob-
(1) IHERING, La lutte pour le droit, trad. franc., pp. 6-11.
(2) Tanon, op. cit., p. 13.
serve que l'assimilation de l'histoire à un organisme engendra un grand nombre de thèses importantes :
1° On attache désormais une importance capitale à la lenteur et à la régularité du mouvement. On en vient parfois à regarder avec quelque pitié les révolutionnaires qui ne comprennent pas qu'une telle marche est seule compatible avec la science ! On descend même jusqu'à accorder un respect superstitieux à cette progression, tandis qu'autrefois la lenteur du progrès était seulement regardée comme une mesure conseillée par la prudence.
2° L'idée de la nécessité a été fortement renforcée; Mme de Staël avait appelé l'attention sur les maux immenses qui résulteraient d'une politique ayant pour objet d'arrêter le progrès des lumières, et elle regardait une telle tentative comme devant être infructueuse (1); mais ce n'était là qu'un jugement fondé sur une appréciation de sagesse politique, tandis que maintenant on regarde la continuité du mouvement historique comme aussi nécessaire que celle d'une évolution vitale.
3° On a cessé de raisonner sur le progrès de l'esprit ou sur l'accroissement des lumières; on a regardé les institutions comme étant des organes d'un être vivant; on a choisi, à la manière de Cuvier, des caractères dominateurs, et on a étudié l'histoire en suivant leurs variations (2).
(1) De Staël, loc. cit., p. 586.
(2) Cf. Pierre Marcel, Essai politique sur Alexis de TocquevUle, p. 107.
Nous trouvons une application très remarquable des nouveaux points de vue dans la Démocratie en Amérique, dont la première édition est de 1835 et qui a exercé une si grande influence sur la pensée du XIX* siècle. Tocqueville nous apprend, aux premières pages de son livre, que l'égalité des conditions lui est apparue comme caractère dominateur des institutions américaines; c'est « le fait générateur dont chaque fait particulier semblait descendre » et le « point central ou toutes [les] observations devaient aboutir ». Il nous apprend aussi qu'il avait été conduit à reconnaître que le mouvement vers l'égalité n'est point particulier à ce pays et qu'il se produisait partout, en raison des causes inconscientes : « Partout on a vu les divers incidents de la vie des peuples tourner au profit de la démocratie; tous les hommes l'ont aidée de leurs efforts : ceux qui avaient en vue de concourir à ses succès et ceux qui ne songeaient point à la servir; ceux qui ont combattu pour elle et ceux même qui se sont déclarés ses ennemis; tous ont été poussés pêle-mêle dans la même voie, et tous ont travaillé en commun, les uns malgré eux, les autres à leur insu, aveugles instruments dans la main de Dieu. »
Tocqueville exprimait l'idée qu'il avait acquise de cette nécessité dans un langage qu'il cherchait à rendre très saisissant : « Le livre tout entier qu'on va lire a été écrit sous l'impression d'une sorte de terreur religieuse produite dans l'âme de l'auteur par la vue de cette révolution irrésistible qui marche, depuis tant de siècles, à travers tous les obstacles et qu'on
voit encore aujourd'hui s'avancer au milieu des ruines qu'elle a faites.'.. Si de longues observations et des méditations sincères amenaient les hommes de nos jours à reconnaître que le développement graduel et progressif de l'égalité est à la fois le passé et l'avenir de leur histoire, cette seule découverte donnerait à ce développement le caractère sacré de la volonté du souverain maître. Vouloir arrêter la démocratie paraîtrait alors lutter contre Dieu même et il ne resterait aux nations qu'à s'accommoder à l'état social que leur impose la Providence. »
Le mouvement est regardé comme étant semblable à un mouvement organique; on conclut à la nécessité de la démocratie dans l'avenir : l'homme sage devra chercher, dans l'expérience des peuples qui sont les plus avnncés sur la voie nouvelle, des expériences capables de guider le législateur qui cherchera à faciliter le passage du passé au futur.
Que Tocqueville ait réussi à faire partager sa conviction à ses contemporains, c'est ce que déplorait Le Play, qui regardait la Démocratie en Amérique comme « un livre dangereux » , ayant « fait beaucoup de mal » (1). — « Les honnêtes gens qui se rattachaient au passé ou qui restaient indécis entre le bien et le mal, prirent peu à peu confiance en sa prédiction; et depuis lors, ils croient à l'avènement fatal du régime américain, signalé comme le type de l'égalité
(1) Le Play, La réforme sociale en France, tome III. p. 327.
et de la démocratie (1). » Le Play ne voulait pas admettre la nécessité d'une évolution qui paraissait évidente à Tocqueville; il se persuadait que le monde pouvait être changé par l'exemple de quelques vieilles familles conservant des idées patriarcales; la notion de nécessité historique lui demeurait absolument étrangère. Le Play pensait encore comme les gens du xviii" siècle, ce qui peut tenir, pour une très grande partie, à ce qu'il est demeuré toujours étranger aux travaux faits durant le xix^ siècle sur l'histoire du droit et sur l'histoire de l'économie (2).
Je crois que la Démocratie en Amérique a eu une influence considérable et peut-être décisive sur les premières œuvres de Proudhon. La brochure sur La Célébration du dimanche, qui a paru à la fin de 1839, renferme des afflriïiations énergiquement égalitaires, mais qui ne proviennent pas de la tradition de nos écrivains du xviii^ siècle. L'auteur prend soin d'avertir qu'il ne veut pas « réchauff"er les théories du célè-
(1) Le Play, Organisation du travail, 3« édition, p. 367. Suivant Le Play, Tocqueville aurait pensé que la décadence des peuples européens était inévitable; « il croyait d'ailleurs que cette décadence ne pouvait guère être accélérée par l'importation du régime américain » (p. 377). Le Play nous a appris qu'il n'a été en relations avec Tocqueville que sous le second Empire; comme presque tous les anciens libéraux, Tocqueville regardait le régime impérial comme étant le résultat d'une décadence.
(2) Le Play ne semble avoir jamais parcouru de livres d'histoire que pour y relever quelques notes ; peut-être même ces notes lui ont-elles été fournies par des amis.
bre discours sur l'inégalité des conditions [et] reprendre en sous-œuvre la thèse mal conçue du philosophe de Genève » (1). On ne peut dire non plus qu'il se rattache aux communistes français; c'est, en effet, à eux qu'il fait allusion quand il écrit : « La question de l'égalité des conditions et des fortunes a déjà été soulevée, mais comme une théorie sans principes: il faut la reprendre et l'approfondir dans toute sa vérité (2),.. Mais aussitôt un problème se présenterait : trouver un état d'égalité sociale qui ne soit ni communauté, ni despotisme, ni morcellement, ni anarchie, mais liberté dans l'ordre et indépendance dans l'unité. Et ce premier point résolu, il en resterait un second : indiquer le meilleur mode de transition (3).»
L'année suivante, Proudhon reprenait ses idées égalitaires dans le premier mémoire sur la propriété; il était certain du résultat auquel devait aboutir l'humanité, parce que Tocqueville avait affirmé la marche à l'égalité; il n'avait plus qu'à présenter une preuve en forme; quand on lit ce mémoire avec cette indication, il paraît beaucoup plus intéressant que ne jugent beaucoup de nos contemporains, qui le trouvent trop peu soucieux des faits.
Les contemporains de Proudhon, au milieu desquels les idées émises par Tocqueville étaient fort répan-
(1) Proudhon, Œuvres complètes, tome II, p. 144.
(2) Proudhon affirme que «.l'égsdité des conditions est conforme à la raison et irréfragable en droit » (op. cit., p. 149).
(3) Proudhon, op. cit., p. 151.
dues, furent extrêmement frappés par le mémoire de 1840. Nous avons sur ce point le témoignage que Marx et Engels en ont apporté dans La sainte famille et surtout celui de F. Vidal. Celui-ci a consacré un chapitre spécial à Proudhon et à Pecqueur (1) dans son livre sur la répartition des richesses, publié en 1846; il les nomme les égalitaires et les distingue de tous les autres socialistes (saint-simoniens, fouriéristes, communistes).
Les Contradictions économiques ont été écrites pour développer le même thème égalitaire, en montrant que l'égalité se dégage comme une loi cachée du développement économique. Il me semble que si Proudhon emploie ici si souvent un langage providentialiste, c'est qu'il avait été frappé du grand effet produit par les formules de Tocqueville. Marx se laissa prendre aux apparences, et dans la Misère de la philosophie, il regarda Proudhon comme un disciple attardé de Bossuet, au lieu d'aller chercher la source si prochaine d'où provenait cette manière d'exposer : « Le but que se proposait en premier lieu, dit-il, le génie social qui parle par la bouche de M. Proudhon, c'était d'éliminer ce qu'il y a de mauvais dans chaque catégorie économique, pour n'avoir que du bon. Pour lui, le bon, le bien suprême, le véritable but pratique, c'est l'égalité... Toute nouvelle catégorie est une hypothèse du génie social,
(1) Pecqueur publia, en 1842, sa Théorie nouvelle d'économie politique et sociale.
pour éliminer l'inégalité engendrée par l'hypothèse précédente. En résumé, l'égalité est Vintention primitive, la tendance mystique, le but providentiel que le génie social a constamment devant les yeux, en tournoyant dans le cercle des contradictions économiques. Aussi la Providence est-elle la locomotive qui fait mieux marcher tout le bagage économique de M. Proudhon que sa raison pure et évaporée. Il a consacré à la Providence tout un chapitre qui suit celui des impôts (1). »
Il est évident que Marx devait avoir lu très superficiellement ce chapitre (si même il l'avait lu), — car Proudhon y rejette aussi nettement que possible le « gouvernement providentiel, dont la non existence est, dit-il, suffisamment établie par les hallucinations métaphysiques et économiques de l'humanité, en un mot par le martyre de notre espèce » (2).
Marx avait raison de ne pas vouloir admettre que l'on pût faire la synthèse de l'histoire humaine en la subordonnant au développement d'un caractère : sa critique est très juste et détruit les systèmes de progression dont usèrent si largement les saint-simoniens. '( La tendance à l'égalité appartient à notre siècle. Dire maintenant que tous les siècles antérieurs, avec
(1) Marx, Misère de la philosophie, pp. 164-165. Un peu plus loin il renvoie Proudhon à l'Histoire de l'économie politique de Villeneuve-Bargemont, qui transforme l'histoire en apologétique catholique (p. 167).
(2) Proudhon, Contradictions économiques, tome I, pp. 360-361.
des besoins, des moyens de production, etc., tout à fait différents, travaillaient providentiellement à la réalisation de l'égalité, c'est d'abord substituer les moyens et les hommes de notre siècle, aux hommes et aux moyens des siècles antérieurs et méconnaître le mouvement historique par lequel les générations successives transformaient les résultats acquis des générations qui les précédaient (1). » On ne saurait ramener l'histoire à une unité idéologique illusoire ; il faut, pour suivre scientifiquement une évolution, embrasser seulement une période dont les conditions économiques offrent assez de constance pour qu'on puisse y trouver une unité réelle.
Mais Proudhon ne s'était point proposé de démontrer l'existence du mouvement historique vers l'égalité des conditions ; il avait reçu ce fait des mains de Tocqueville et il voulait en trouver une métaphysique, en établissant un ordre philosophique dans l'économie ; il prenait en bloc le monde et voulait y démêler un ordre qui fût de nature à rendre compte de la loi proclamée par Tocqueville ; sa conception fort compliquée est assez étrangère à nos habitudes actuelles de penser (2) ; mais elle devait paraître toute
(1) Marx, op. cit., p. 166.
(2) Nous avons d'autant plus de peine à accepter les vues de Proudhon que nous voyons que les faits contemporains sont en pleine contradiction avec la loi historique de Tocqueville. Nul voyageur, visitant aujourd'hui les Etats-Unis, n'y admire plus l'égalité des- conditions qu'y observait l'écrivain français en 1832; le pays était alors agricole; maintenant qu'il est devenu industriel, la spéculation y a produit les inégalités les plus incroyables.
naturelle à un homme qui avait été initié quelque peu aux vastes synthèses hégéliennes. « Nous ne faisons point une histoire selon l'ordre des temps, disait-il, dans le chapitre des machines, mais selon la succession des idées. Les phases ou catégories économiques sont dans leur manifestation tantôt contemporaines, tantôt interverties; et de là vient l'extrême difficulté qu'ont éprouvée de tout temps les économistes à systématiser leurs idées ; de là le chaos de leurs ouvrages... Mais les théories économiques n'en ont pas moins leur succession logique et leur série dans l'entendement : c'est cet ordre que nous nous sommes flatté de découvrir et qui fera de cet ouvrage tout à la fois une philosophie et une histoire (1). »
Proudhon croyait qu'il se montrait beaucoup plus scientifique que les hégéliens qu'il avait fréquentés à Paris : ceux-ci voulaient que l'humanité eût fait des efforts séculaires pour déposer des témoignages en faveur de la métaphysique qu'ils avaient choisie ; ils dénaturaient ainsi la réalité ; mais lui, appuyé sur l'autorité de Tocqueville, ne pouvait supposer qu'on l'accusât de négliger la réalité.
Ce n'est pas sortir de notre sujet que d'appeler ici l'attention sur quelques thèses très curieuses qu'il devait présenter bientôt et qui éclairent beaucoup la doctrine des contradictions. Ces thèses n'ont pas beaucoup frappé les contemporains, qui concevaient
(1) Proudhon, loc. cit., p. 148.
la philosophie d'une tout autre manière ; en les examinant, on comprend pourquoi le langage de Proudhon est si souvent obscur dans les œuvres de cette époque : un auteur, si grand puisse-t-il être, ne saurait, en effet, arriver à donner une exposition claire de ses intuitions s'il n'a pas la collaboration de son public.
L'ancienne métaphysique grecque, qui fut construite par des sculpteurs et des architectes, habitués à tailler dans le marbre des œuvres que leurs contemporains regardaient comme étant destinées à l'immortalité, a voulu contempler l'absolu. Proudhon soutient qu'il faut prendre le contrepied des anciens : « Le vrai, en toutes choses, le réel, le positif, le praticable, est ce qui change, ou du moins ce qui est susceptible de progression, conciliation, transformation tandis que le faux, le fictif, l'impossible, l'abstrait, est tout ce qui se présente comme fixe, entier, complet, inaltérable, indéfectible, non susceptible de modification, conversion, augmentation ou diminution, réfractaire, par conséquent, à toute combinaison supérieure, à toute synthèse (1) ».
(1) Proudhon, Philosophie du progrès, p. 21. — Voici quelques thèses qui méritent d'être notées, en raison des analogies qu'elles présentent avec des théories actuelles . « Le mouvement est le fait primitif » (p. 27) ; — Quand nous parlons d'un point de départ ou principe et d'un point d'arrivée ou but, nous formulons une illusion; une deuxième illusion nous fait regarder le principe comme étant la cause, ou le générateur de la fin; « le mouvement est : voilà tout » (pp. 29-30).
THÉORIES DU PROGRBS 261
Les contradictions économiques résultent de l'illusion de notre entendement abstrait qui veut poursuivre logiquement toutes les conséquences de jugements qui ont seulement une valeur relative. « J'ai prouvé, dit-il, que la plupart des notions sur lesquelles repose en ce moment la pratique industrielle et par suite toute l'économie des sociétés modernes, sont... des conceptions analytiques, des sections mutuellement déduites l'une de l'autre, par voie d'opposition, du groupe sociétaire, de ses idées, de sa loi, et développées chacune à part, sans frein et sans limite. D'où il résulte que la société, au lieu de reposer sur l'harmonie, est assise sur un trône de contradictions, qu'au lieu de progresser avec certitude dans la richesse et la vertu, elle présente un développement parallèle et systématique dans la misère et le crime (1) ».
Il ne semble pas que Proudhon ait jamais fait un effort bien sérieux pour donner à ces belles institutions une organisation un peu régulière; les conclusions qu'il tire de ses considérations sur le mouvement, sont bien loin d'être en rapport avec les promesses qu'il nous fait entendre.
Le coup d'Etat de 1851 eut pour résultat de mieux faire comprendre à Proudhon sa vocation de moraliste. En présence d'une société qui, enivrée par d'heureuses chances, ne voulait plus entendre parler que de succès, de progrès et de plaisirs, il fit entendre
(1) Proudhox, op. cit., p. 49.
la magnifique protestation de La justice dans la Révolution et dans l'Eglise. Il ne veut pas admettre qu'il existe une loi faisant succéder les civilisations les unes aux autres, comme sont étages les êtres ; il a été dupe, « autrefois, de ce bilboquet physiologico-politique » ; il estime que des dissertations sur un tel mouvement ne servent à rien. « Quant à moi, je le déclare, dit-il, si le progrès ne doit nous fournir rien de plus, ce n'est pas la peine de tant nous agiter et fouiller nos cervelles. Le mieux est de nous laisser vivre comme il plaira à Dieu, et de suivre le conseil du moine: Chacun son métier, ne médire du gouvernement, laisser le monde aller comme il va » (1). Et, en effet, les doctrines du progrès étaient alors très florissantes, parce que la bourgeoisie française éprouvait le désir de se « laisser vivre comme il plaira à Dieu », en profitant du bonheur de l'époque.
Comme cela s'était déjà produit à la fin du xviii" siècle, une société contente de son sort opposait l'idée du progrès aux moralistes qui, demeurés étrangers à la nouvelle manière de vivre, lui reprochaient sa légèreté et voulaient lui rappeler les principes des grands philosophes.
La question, pour Proudhôn, est toute morale. Il y a progrès quand se produit « la justification ou le perfectionnement de l'humanité par elle-même » ;
(1) PROUDHON, La justice dans la Révolution et dans l'Eglise, tome III, pp. 255-256.
alors l'humanité croît en liberté et en justice, en développant sa puissance, ses facultés, ses moyens; elle « s'élève au-dessus de ce qu'il y a en elle de fatal ». La décadence consiste dans « la corruption ou la dissolution de l'humanité par elle-même, mafestée par la perte successive des mœurs, de la liberté, du génie, par la diminution du courage, de la foi, l'appauvrissement des races, etc. » (1). Il est à peine nécessaire d'appeler l'attention sur ce qu'un tel tableau renferme d'allusions à l'état dans lequel se trouvait la France durant les premières années du second Empire.
L'histoire doit pouvoir apporter, suivant Proudhon, un double témoignage : elle doit montrer que le progrès « est l'état naturel de l'humanité » et qu'ainsi « la Justice est plus forte, à elle seule, que toutes les causes qui la combattent » (2) ; — elle doit expliquer la décadence par des illusions psychologiques : l'homme reconnaissant que les rapports juridiques réels sont imparfaits, perd sa foi en la Justice, poursuit un idéal qui paraît devoir lui procurer de la félicité, fait « servir l'idéal à sa concupiscence » (3). Ce qui paraissait surtout difficile à
(li Proudhon, loc, cit., p. 271.
v2) Proudhon, loc. cit., p. 277.
(3) Proudhon, loc. cit., pp. 297-299. — Suivant une théorie qui lui venait probablement des hégéliens, Proudhon pense que « le christianisme n'a fait que poser le mythe de ce dont la philosophie devait plus tard dégager la vérité et donner l'explication » (p. 281). L'homme agit suivant la
expliquer pour Proudhon, c'était l'éclipsé de sens moral que l'on constatait alors en France et qui succédait à une époque où tant d'espérances de rénovation avaient été conçues. Proudhon ne voulait pas croire que ce régime pût durer longtemps. « Le travail et le droit sont les deux grands principes de qui doivent relever désormais toutes les créations de l'idéal. Les idoles sont renversées : la débauche contemporaine leur a porté le dernier coup. L'heure sonnera bientôt des assises perpétuelles et de l'incorruptible jugement (1). »
Tant que les vaincus de 1851 demeurèrent inquiets sur l'avenir, ils eurent une grande admiration pour la Justice et soutinrent les espérances des hommes du peuple en les assurant que la Justice finissait toujours par triompher. Aujourd'hui, un tel langage paraît bien vieux ; les démocrates victorieux ont relégué au magasin des vieilles guitares toute l'ancienne littérature libérale qui pourrait les gêner dans leur travail de gouvernement.
Justice parce qu'il est soutenu par l'idéal qu'il a construit ; et c'est ce que les ttiéologiens ont exprimé dans leur théorie de la grâce (p. 280). Le péché consiste dans « la séparation plus ou moins fortuite de ce que Ihomnie possède en lui de plus élevé, le juste et l'idéal » (p. 296). (1) Prouuiion, toc. cit., p. 299.
THÉORIES DU PROGEIÈS 265
Depuis que la démocratie se croit assurée d'un long avenir et que les partis conservateurs sont découragés, elle n'éprouve plus le même besoin qu'autrefois de justifier son droit au pouvoir par la philosophie de l'histoire. La notion de progrès a donc perdu beaucoup de son importance aux yeux des hommes qui tiennent une grande place dans la science bourgeoise : c'est ainsi que deux excellents blocards, les professeurs Langlois et Seignobos ne consacrent que quinze lignes (et encore assez dédaigneuses) à la question du progrès dans leur Introduction aux études historiques. Cependant il est facile de constater que le progrès n'est pas encore rayé du dictionnaire démocratique.
La démocratie repose sur l'existence d'une solide hiérarchie ; il faut à l'oligarchie de gros arrivistes une troupe ardente de bas-officiers qui ne cesse de travailler dans l'intérêt de ses chefs et qui retire peu de profit matériel de son activité ; il faut tenir en haleine cette sorte de petite noblesse, en lui prodiguant des marques de sympathie, en excitant chez elle des sentiments d'honneur, en lui parlant un langage idéaliste. La grandeur du pays, la domination des forces naturelles par la science, la marche de l'humanité vers la lumière, voilà les balivernes qui se retrouvent à tout instant chez nous, dans les discours des orateurs démocratiques.
Dans une harangue prononcée devant la Ligue de
renseignement à son congrès d'Angers, au mois d'août 1906, le ministre de l'Instruction publique s'écriait : « L'exercice du pouvoir à mes yeux n'a d'intérêt qu'autant qu'il peut permettre à un homme, non pas de jouir des honneurs que donne la fonction, mais de lui procurer cette satisfaction intime et profonde qu'on éprouve quand on peut réaliser sa pensée. » Ce langage digne d'un stoïcien était tenu par l'austère Aristide Briand ! Quelques instants auparavant, il avait dit : « Ce pays-ci, c'est nous qui l'aimons. S'il vit, s'il se développe, s'il grandit, s'il s'embellit, ce sera par nous, parce que nous sommes des républicains. Vous aurez beau dire cela aux conservateurs, ils ne vous entendent pas (1). »
Ainsi le bon apôtre parle comme s'il était le principal auteur de tout ce qui se produit de grand dans le pays et il trouve des auditeurs pour accepter son charlatanisme ! Il déplore que cela ne prenne plus sur les conservateurs 1 Maintenant les politiciens ne s'adressent plus au public lettré pour lequel écrivirent les Pères de la démocratie ; ils s'adressent à des catégories de personnes qui ont été soumises à un entraînement spécial et qui sont façonnées en vue d'admirer les oracles qui sortent de leur bouche.
Tous les efforts de l'administration républicaine depuis trente ans ont tendu à enrégimenter les instituteurs dans cette petite noblesse qui fait la for-
(1) Je cite d'après les Débats du 7 août 1906.
tune des héros de notre démocratie contemporaine ; on a travaillé à leur inculquer un respect superstitieux pour les grands mots à peu près vides de sens qui servent de philosophie aux bourgeois. De là résulte ce que Léon Daudet appelle la philosophie des primaires, terme assez inexact, car ce galimatias n'est pas une création spontanée des hommes qui ont reçu l'instruction primaire, mais une création savamment sophistique de leurs maîtres, combinée en vue de les duper, de les exploiter et de se faire des rentes sur le trésor public que leur dévouement ouvre aux politiciens (1).
Il y a toujours, de par le monde, quelques âmes honnêtes qui se refusent à voir les choses sous leur aspect réel, qu'elles trouvent passablement repoussant ; elles s'ingénient, en conséquence, à fabriquer des théories qui puissent donner un peu de respectabilité à la démocratie. Il ne faut donc pas s'étonner de rencontrer encore des théories du progrès, théories très artificielles, dans lesquelles l'auteur cherche à se tromper lui-même. Je crois utile, pour terminer cette étude, de présenter au lecteur la doctrine que P. Lacombe a exposée il y a une douzaine d'années ; cela sera d'autant plus instructif que
(1) Il est facile de constater que les instituteurs font de louables efforts aujourd'hui pour s'émanciper ; les démocrates redoublent d'audace pour maintenir leur prestige ; mais à force d'abuser des moyens grossiers dont ils disposent, ils pourraient bien devenir la risée des hommes qu'ils ont si longtemps trompés.
P. Lacombe est à la fois un savant consciencieux (1) et un vieux républicain. Nous allons trouver chez lui une extraordinaire naïveté qui correspond bien à cette double condition : l'auteur croit que le monde vit des passions qui dominent le collectionneur de notes érudites, et il désire ne rencontrer dans le monde que juste ce qui convient à sa conscience républicaine.
On peut se faire, observe P. Lacombe, deux idées très différentes du progrès, suivant qu'on le considère, d'un côté, « sous la forme simple d'une accumulation de richesses et de connaissances » ou suivant qu'on le regarde, d'un autre côté, comme ayant pour objet « un équilibre plus habile, une conciliation mieux réussie » entre les diverses émotions (2). « Ce qui fait tout en réalité, c'est le sentiment qu'on a de son sort (3). »
Le Play a souvent insisté sur cette distinction ; il peut arriver parfois que le deuxième genre de progrès soit douteux, alors que le premier existe d'une manière incontestable ; ainsi, parlant des imprécations qu'Arthur Young avait lancées contre les grands seigneurs français qui laissaient leurs terres
(1) Langlois et Seignobos engagent ceux de leurs lecteurs qui désirent approfondir la notion du progrès, à consulter l'ouvrage de P. Lacombe {Introduction aux études historiques, p. 249).
(2) P. Lacombe, De l'histoire considérée comme science, p. 276
(3) P. Lacombe, op. cit., p. 280.
dans l'ancien état, il dit : « Pour justifier complètement cette critique, l'auteur aurait dû prouver que les populations qui vivaient sur ces friches, n'étaient pas plur, heureuses que celles des terres défrichées de son comté de SufFolk (1). » Le Play croyait avoir constaté, au cours de ses voyages, que le parfait équilibre qui, pour P. Lacombe correspond au vrai progrès, a été réalisé chez les populations de la grande steppe, de l'ancien continent. « Les habitants de la steppe, lorsqu'ils ne sont pas corrompus par le contact des civilisés, inspirent au voyageur, plus que tout autre type de la race humaine, l'affection et le respect. Tous les Occidentaux qui ont séjourné chez les habitants de la steppe ont éprouvé la même impression. Tous m'ont avoué qu'en rentrant chez les peuples sédentaires, ils n'ont guère ressenti que le regret et la désillusion (2). »
Les conceptions que P. Lacombe se forme au sujet du bonheur ne sont point fondées sur l'observation de groupes historiques, mais uniquement sur le genre de vie qui convient le mieux à un homme qui a été, comme lui, habitué, toute sa vie, à remuer des bouquins dans des bibliothèques. « Les émotions intellectuelles, dit-il, ont généralement une vivacité moindre que les émotions sensuelles ou sentimentales ; mais... la durée et la répétition ne les affaiblissent pas ; le bonheur faible et tranquille qui
(1) Le Play, La réforme sociale en France, tome I, p. 278.
(2) Le Play, op. cit., tome IL p. 513.
vient d'elles, peut être continu et remplir presque tous les instants... La règle la plus sûre de l'art de vivre, ou art du bonheur, consiste à poursuivre dans une large mesure l'émotion intellectuelle (1). »
L'auteur passe de cette douce philosophie d'érudit à une considération d'un tout autre genre ; il imagine que l'historien est appelé à donner des prix de sagesse aux nations qui se sont laissées diriger par les hommes qui ont le mieux pratiqué le bel art du bonheur (2). « L'historien qui veut mesurer la distance des sociétés entre elles sur la voie du progrès n'a pas de mètre plus sûr à employer que la part faite, en chacune de ces sociétés, aux émotions intellectuelles, à l'art et à la science » (3). Mais là se présente une nouvelle difficulté, car il y a deux mètres intellectuels, l'un est scientifique et l'autre est artistique ; mais le doute ne saurait être bien grave pour un ancien inspecteur des bibliothèques, c'est le premier qui est le bon : « Je demande, conclut-il, que les civilisations soient mesurées entre elles, d'abord au mètre de la science que chacune a
(1) P. Lacombe, op. cit., pp. 281-282. L'auteur croyant avoir constaté que l'intelligence va toujours en s'élargissant, estime que <■ le cours des choses, s'il ne seconde pas nos vœux, ne les contrarie pas non plus positivement » et que « notre sort n'est pas si déplorable à la condition de le reconnaître et de l'accepter » (p. 282).
(2) P. Lacombe avoue en effet qu'il ne va s'occuper que des conditions de vie de la plus haute des couches sociales {op. cit., p. 283).
(3) P. Lacombe, op. cit., p. 283.
contenue, quitte à leur tenir compte, en seconde ligne, des supériorités artistiques, littéraires ou morales, que l'une d'elles peut avoir sur les autres (1). » Ainsi nous voilà ramenés à un concours universitaire !
Il ne faudrait pas croire que cette construction soit absolument sans attaches avec les tendances de la démocratie; il est facile de voir que P. Lacombe nous a livré plusieurs des secrets du monde contemporain.
Il faut noter, tout d'abord, l'embarras dans lequel se trouve l'auteur au sujet du progrès matériel; P. Lacombe parle, en effet, quelquefois de la technique dans des termes que ne désavouerait pas un disciple de Marx; on pourrait donc s'attendre à ce qu'il rangeât les civilisations d'après l'échelle de leurs procédés de production; mais tout en reconnaissant la priorité de l'évolution économique, en tant que vérité expérimentale, P. Lacombe ne se sert pas de l'économie pour « juger la hauteur relative des civilisations » (2). Cette attitude correspond parfaitement à la situation des démocraties contemporaines : celles-ci existent dans des pays qui deviennent, tous les jours, plus riches par suite de causes étrangères aux préoccupations des chefs des démocraties — et très souvent même en dépit de
(1) P. Lacombe, op. cit., p. 288.
(2) P. Lacombe, op. cU., p. 283.
l'activité de ces chefs. Il est donc naturel de regarder le progrès de la production comme étant la condition fondamentale de toute la civilisation moderne; mais de placer aussi l'essentiel de cette civilisation ailleurs que dans l'économie.
On remarquera encore que P. Lacombe n'attache qu'une importance médiocre aux préoccupations morales; le progrès de la moralité n'aboutit guère qu'à provoquer, suivant lui, des sensations neutres (1); le bonheur démocratique a besoin d'émotions d'un ordre plus positif. Nous savons, par la moindre observation des phénomènes contemporains, que la démocratie a le plus profond mépris pour tout ce qui rappelle les contraintes que la morale prétend imposer aux hommes.
Nous avons vu que P. Lacombe ne considère dans la société qu'un groupe dirigeant; tout est subordonné au bonheur de cette élite. Là encore nous trouvons un aveu précieux : rien n'est plus aristocratique que les aspirations de la démocratie; celleci prétend continuer l'exploitation des masses pro- - ductrices par une oligarchie de professionnels de l'intelligence et de la politique.
Il y a une si grande contradiction entre les conditions de vie joyeuse que recherche partout la démocratie, à l'imitation de l'ancienne société, et les conditions de la vie sage que P. Lacombe décrit, qu'on a tout d'abord quelque peine à comprendre
(1) P. Lacombe, op. cit., p. 281.
comment celui-ci a pu regarder cette tempérance du savant comme étant susceptible de s'appliquer à l'évolution historique.
Il faut, pour comprendre ce très étrange paradoxe, se rappeler que la démocratie aime à recevoir les compliments qu'elle mérite le moins; je vais en donner des exemples empruntés à un livre récent écrit par l'un des flagorneurs les plus illustres de la société contemporaine (1). Alfred Fouillée affirme qu'avec le progrès démocratique on constate « un sentiment progressif de la dignité humaine, de la liberté et de l'autonomie humaines », et il en conclut que « malgré de trop fréquentes déviations, la démocratie est par elle-même moralisatrice » (2). On ne saurait accumuler avec plus d'impudence d'énormes mensonges : il suffît de regarder autour de nous pour reconnaître que la démocratie est une école de servilité, de délation et de démoralisation. A. Fouillée ne se moque pas médiocrement de ses lecteurs lorsqu'il prétend trouver dans la bonté une force morale efficace capable de conduire nos contemporains (3). On ne se douterait guère que la bonté
(1) Cette appréciation ne paraîtra nullement sévère aux personnes qui connaissent les étranges corrections qui ont été faites aux dernières éditions du Tour de France ; en vue de plaire aux anticléricaux. Notre-Dame de Paris a cessé d'être le chef-d'œuvre de l'art français ; saint Bernard et Bossuet ont été rayés de l'histoire (cf. Chambre des Députés, 17 janvier 1910, séance du matin).
(2) Alfred Fouillée, Morale des idées-forces, p. 375. 3) Alfred Fouillée, op. cit., p. 360.
fût une vertu fort répandue dans le monde; il semble même que ce ne soit pas du tout une vertu démocratique (1), mais la démocratie veut qu'on célèbre l'excellence de son cœur; ce genre de flatteries est un héritage de l'Ancien Régime.
P. Lacombe, en donnant une si grande place aux choses de l'intelligence, a pu croire qu'il exprimait le vœu profond de la démocratie, car celle-ci ne cesse de vanter la prétendue passion qu'elle éprouve pour la vérité. Dans son discours d'Angers, Aristide Briand demande aux instituteurs de former « le vrai homme, le citoyen de la véritable démocratie, celui dont le cerveau n'est pas obstrué par les préoccupations du mystère et du dogme, l'homme qui regarde clairement en face de lui, l'homme qui voit en lui la vie telle qu'elle est, belle et méritant d'être vécue, et qui la vivra ». Et se permettant toutes les exagérations de l'éloquence démocratique, le ministre lançait cette phrase étonnante : « Cet hommelà I la divinité est en lui; et si ce Dieu jusqu'à présent a été si souvent impuissant et chancelant, et courbé
(1) Le Cri de Paris du 4 août 1907 signale un procédé tout à fait démocratique de pratiquer la bonté; beaucoup d'œuvres philanthropiques sont des œuvres électorales : « On tape les grands magasins, les grandes banques, les raiUionnaires connus, lesquels sont tous obligés aujourd'hui d'avoir un budget spécial pour ce genre d'opérations. Ce qui n'empêche pas, au cours des périodes électorales, de flétrir énergiquement les monopoles commerciaux, la haute banque et la ploutocratie. « C'est cette filouterie qu'Alfred Fouillée prend probablement pour de la bonté.
SOUS les fardeaux de la vie, c'est parce que le mensonge et l'ignorance ont trop longtemps enchaîné ses efforts. C'est à nous de le libérer. »
M'est avis qu'il est difficile de pousser plus loin l'aplomb du politicien, heureux d'être enfin parvenu à une situation inespérée et abusant de la naïveté d'auditeurs entraînés à admirer la creuse métaphysique des arrivistes repus (1).
A l'origine de nos recherches, nous avons trouvé une petite philosophie de gens du monde qui prétendaient jouir joyeusement de leurs richesses et qui ne voulaient plus entendre parler de la prudence longtemps imposée à leurs pères; les contemporains de Louis XIV vantent les merveilles de leur siècle et s'enthousiasment en pensant aux belles choses qui naissent spontanément pour assurer un bonheur de plus en plus grand aux hommes. — Plus tard est venue une philosophie de l'histoire qui a pris sa forme définitive au temps de la bourgeoisie libérale et qui a eu pour objet de montrer que les transformations poursuivies par les champions de l'Etat moderne possèdent un caractère de nécessité. — Au-
(1) Une biographie d'Aristide Friand serait très instructive pour la connaissance de la démocratie et du socialisme des politiciens, qui en est une variété assez peu recommandable généralement. L'ancien chevalier du travail, qui avait été heureux de trouver à. Pontoise un barreau paradoxal pour pouvoir prendre le titre d'avocat, est aujourd'hui ministre de la justice; il faut espérer, pour la beauté du dénouement, qu'il ira s'asseoir sur le siège de premier président à la Cour de cassation.
jourd'hui nous- sommes descendus aux boniments électoraux, qui permettent aux démagogues de diriger souverainement leur armée et de s'assurer une vie heureuse; parfois d'honnêtes républicains cherchent à dissimuler l'horreur de cette politique sous des apparences philosophiques, mais le voile est toujours facile à déchirer.
Toutes les idées relatives au progrès se mêlent d'une manière singulière et parfois cocasse, parce que la démocratie a très peu d'idées qui lui appartiennent en propre et qu'elle vit presque uniquement sur l'héritage de l'Ancien Régime. Une des tâches qui s'impose au socialisme contemporain, est de démolir tout cet échafaudage de mensonges conventionnels et de ruiner le prestige dont jouit encore la métaphysique des gens qui vulgarisent la vulgarisation du XVIII® siècle. C'est ce que j'ai essayé de faire chaque fois que j'en ai trouvé l'occasion au cours de ces discussions.
On ne saurait abandonner ces questions sans signaler un caractère très remarquable que présente la société moderne et qui a semblé à beaucoup de personnes être en contradiction avec les principes de la lutte de classe.
Il y a dans le monde capitaliste un progrès réel, qui permet aux dirigeants de se donner du bon temps,
mais qui, en même temps, est la condition nécessaire de la révolution socialiste. Ce progrès réel, qui porte sur la technique de la production, est également applaudi par les bourgeois qui bénissent des occurrences de vie plus large, et par les socialistes qui le regardent comme une garantie d'une révolution pouvant supprimer les maîtres. C'est ainsi que les marxistes ont toujours dénoncé comme des réactionnaires très dangereux les philanthropes qui, en vue d'éviter au peuple les souffrances provoquées par toute grande transformation économique, voudraient entraver par des règlements le progrès réel.
Les Intellectuels ont beaucoup de peine à comprendre comment des possédants et des révolutionnaires peuvent s'entendre, à ce point, sur la valeur du progrès réel. Il leur semble que ce qui est avantageux aux premiers devrait être odieux aux seconds; ils assimilent, en effet, tous les conflits historiques aux luttes des partis se disputant les avantages du pouvoir; ce que l'un gagne est perdu par l'autre. Beaucoup pensent que l'admiration que manifestent nos contemporains pour le progrès réel, pourrait bien témoigner en faveur d'une harmonie des intérêts; toute la philosophie sociale se ramènerait à savoir si chaque groupe a profité autant qu'il le méritait. La véritable question, pour les révolutionnaires, est de juger les faits du présent par rapport à l'avenir qu'ils préparent; -7- c'est cette manière de penser que ne comprennent guère nos professionnels d'idéalisme.
Je ne crois pas que l'on ait encore approfondi
d'une manière suffisante les conditions du progrès de la production, pour qu'il soit possible de formuler des lois générales; je vais me borner à indiquer des points de vue qui me semblent devoir être pris en considération.
à) Il faut d'abord s'occuper des formes des machines pour déterminer quelles sont les propriétés nouvelles que les praticiens leur demandent; ce serait certainement la partie la plus aisée du travail à entreprendre. Voici quelques observations générales dont toute personne ayant quelque goût pour la mécanique pourra vérifier l'importance. Les constructeurs emploient des combinaisons de plus en plus géométriques (1); ils cherchent à obtenir des rotations très rapides et très voisines du mouvement uniforme; ils réduisent, par de multiples artifices, le rôle des résistances passives, non seulement pour économiser de la force, mais encore pour diminuer l'indétermination du mouvement (2). — Partout, on voudrait régler l'alimentation (soit en matières à travailler, soit en matières à consommer) d'une manière automatique, de façon à réaliser une marche
(1) La loi que donne Reuleaux (Cinématique, trad. franc., p. 243) est plus précise; mais son énoncé ne peut être bien compris que de lecteurs familiers avec les idées de ce grand mécanicien.
(2) La réduction des forces passives rentre dans les phénomènes énumérés plus loin (b) ; mais quand on réduit les frottements, on atténue aussi leurs VÊU-iations.
très régulière. — Lorsque des forces extérieures accidentelles viennent troubler le mouvement, on s'efforce d'obtenir des oscillations à longue période sur lesquelles de courtes perturbations n'ont qu'une influence réduite (1).
b) On peut comparer les machines aux êtres vivants, tels que les conçoit Bergson. La vie fabrique, suivant lui, des explosifs qui sont dépensés par le système sensori-moteur. « Que représentent ces explosifs, sinon un emmagasinage de l'énergie solaire, énergie dont la dégradation se trouve provisoirement suspendue en quelques-uns des points où elle se déverserait ? L'énergie utilisable que l'explosif récèle se dépensera au moment de l'explosion; mais elle se fût dépensée plus tôt si un organisme ne s'était trouvé là pour en arrêter la dissipation, pour la retenir et l'additionner avec elle-même (2). » Les moteurs hydrauliques sont mus par de l'eau qui eût gaspillé son énergie le long des parois du fleuve; on accumule les économies de frottement sur la chute. De même dans les moteurs à vapeur, la chaudière recueille une partie de la chaleur produite par la combustion de
(1) Les chaudières des locomotives modernes sont perchées très haut, ce qui leur donne les mêmes qualités qu'aux grands navires; les oscillations sont plus longues et les machines sont aussi plus stables, contrairement à ce qu'on a cru longtemps. Les' savants semblent avoir eu beaucoup de peine à comprendre cela et avoir entravé le progrès en France.
(2) Bergson, op. cit., pp. 267-268.
la houille, chaleur qui se fût perdue par rayonnement ou par mélange des gaz chauds avec l'atmosphère. Les machines sont donc des appareils placés sur des courants naturels ou artificiels de dissipation d'énergie (1), destinés à en retenir quelque chose et capables de dépenser pour le profit de l'homme ce qu'ils ont retenu.
Les ingénieurs modernes sont très attentifs aux dissipations d'énergie; c'est pourquoi ils font de si grands efforts pour obtenir des moteurs très puissants et à marche très rapide, dans lesquels les pertes de refroidissement sont fort atténuées. D'une manière générale, on peut encore dire que dans toutes les industries qui emploient la chaleur, il convient d'avoir des appareils de grande dimension, à débit très intensifié.
On peut rattacher au même ordre d'idées le captage des gaz que laissaient perdre autrefois les fours métallurgiques et leur utilisation pour le chauffage des chaudières.
Les questions relatives à la dissipation de l'énergie offrent un intérêt de premier ordre pour l'économiste. Les immenses installations actuelles ont, en effet, à ce point de vue, une énorme supériorité sur les anciens établissements; l'avantage de la machine à vapeur puissante frappa les esprits dès l'apparition de la grande industrie, et tous les progrès accomplis
(1) Le foyer de la machine à vapeur est un courant artificiel de dissipation d'énergie.
dans les arts cliimiques ont encore mieux mis eu évidence cette valeur de la quantité. Les auteurs (et surtout les auteurs socialistes) ont souvent oublié l'origine technique de cette valeur de la quantité; ils ont ainsi attribué à toute entreprise étendue une supériorité qu'ils auraient bien de la peine à justifier scientifiquement. Il est très singulier que tant de prétendus marxistes aient raisonné sur les statistiques établissant la concentration industrielle sans remonter aux bases techniques de cette concentration.
c) Enfin il faudrait examiner quelle relation s'établit entre la machine et le travaiDeur; cette partie de la science industrielle est celle qui a été traitée toujours de la manière la plus superficielle. On a été surtout frappé de voir comment la dépense de force musculaire diminue au fur et à mesure que la mécanique se perfectionne : les uns s'applaudissent de la disparition d'une main-d'œuvre trop qualifiée et par suite trop chère; d'autres célèbrent le triomphe de l'intelligence sur la matière et rêvent ateliers où le travail ressemblera à un jeu d'adresse. Ce sont là des pensées bourgeoises et, par suite, dénuées d'intérêt pour notre sujet. Je crois qu'il faudrait plutôt diriger les recherches sur les points suivants :
Tout d'abord, on doit signaler les sentiments d'affection qu'inspirent à tout travailleur vraiment qualifié les forces productives qui lui sont confiées. Ces sentiments ont été surtout observés dans la vie champêtre; on a célébré l'amour du paysan pour son
champ, sa vigne, sa grange, ses bœufs, ses abeilles; on a généralement rattaché cet état d'esprit à la propriété ; mais il n'est pas difficile de reconnaître qu'il y a quelque chose de plus fondamental. Toutes les vertus que l'on attribue à la propriété .seraient inintelligibles, sans les vertus qui sont engendrées par une certaine manière de travailler.
Les phénomènes ruraux ont été très généralement mal compris parce que les philosophes sont, presque tous, des citadins qui ne se rendent pas compte de la place qui appartient à l'agriculture sur l'échelle des travaux. Il y a une agriculture grossière dans laquelle on chercherait vainement les vertus attribuées à la propriété; mais il y en a une autre qui, pendant de longs siècles, a été fort supérieure au plus grand nombre des métiers urbains, comme travail qualifié; c'est celle-là que les poètes ont célébrée, parce qu'ils en apercevaient le caractère esthétique. La propriété semble avoir pour principal avantage de mettre le paysan à même de devenir artiste. L'importance de cette considération est très grande pour le socialisme.
L'atelier moderne est un champ d'expériences qui sollicite continuellement le travailleur à la recherche scientifique. Un même but peut être atteint par diverses combinaisons et celles-ci sont toujours regardées comme provisoires; il faut donc avoir continuellement l'œil ouvert sur les difficultés que présente la manière actuelle de produire. Ici encore nous devons faire appel à des constatations faites depuis longtemps sur l'agriculture : on a souvent signalé
THÉORIES DU PROQRàS 283
combien est observateur, raisonneur et curieux de nouveauté le vigneron, qui ressemble bien plutôt à l'ouvrier des ateliers progressifs qu'au laboureur; il lui serait impossible de se contenter de la routine, car chaque année apporte un tribut de difiicultés nouvelles; dans les pays de grands crûs, le vigneron suit avec une attention minutieuse tous les épisodes de la vie de chaque plant.
L'éducation technique moderne devrait avoir pour but de donner à l'ouvrier industriel quelque chose de cet esprit : il s'agit bien moins de lui apprendre les services que rendent les machines que de le dresser à reconnaître les imperfections qu'elles présentent. Ce point de vue est entièrement opposé à celui que nous rencontrons chez les littérateurs qui vantent les merveilles du progrès réalisé, sans comprendre les conditions sous lesquelles celui-ci s'est produit. La manière de voir des littérateurs a eu, tout naturellement, une grande influence sur les gens qui sont chargés de diriger l'enseignement; et il semble que les écoles techniques soient beaucoup plus occupées d'enseigner la routine que d'éveiller un véritable esprit scientifique.
Nous sommes ainsi amenés à l'invention, qui est le grand ressort de toute l'industrie moderne. J'ai signalé, à la fin des Réflexions sur la violence, que l'art me paraît devoir être regardé comme étant une anticipation de la haute production, telle qu'elle tend à se manifester de plus en plus dans notre société. Je crois qu'il y aurait beaucoup de belles conséquences à tirer de cette thèse, qui concentre probable-
ment à peu près tout ce qu'où peut dire de vraiment intéressant sur l'esprit d'invention (1).
La science s'est à peu près complètement émancipée de la direction que prétendaient lui imposer les gens de lettres; ceux-ci peuvent encore s'imaginer qu'ils servent la cause de la science, parce qu'ils se livrent à de bruyantes parades en l'honneur des découvertes modernes, mais leur boniment n'a presque plus d'auditeurs parmi les hommes qui sont au courant des travaux scientifiques. Il devient tous les jours plus clair que la science a pour objet de superposer à la nature un atelier idéal formé de mécanismes fonctionnant avec une rigueur mathématique, en vue d'imiter, avec une grande approximation, les changements qui se produisent dans les corps naturels; de même que la physique expérimentale progresse seulement grâce au concours des constructeurs d'appareils, la physique mathématique semble appelée à demander, de plus en plus, à la cinématique des combinaisons pour les hypothèses dont elle a besoin. La science et les arts usuels se trouveront ainsi beaucoup plus rapprochés que ne le soupçonnaient les grands géomètres des derniers siècles (2).
(1) L'art dont je parle est celui qui est fondé sur la pratique des artisans et non l'art enseigné dans nos écoles en vue de la satisfaction de la bourgeoisie moderne.
(2) Cf. G. SoREL, Préoccupations métaphysiques des physiciens modernes, pp. 48-54. — La géométrie grecque a été sous l'influence de l'art des tailleurs de pierre et sans ce rapprochement on ne comprendrait pas facilement ses principes.
J'ai dit qu'on s'était fort peu occupé des relations qui existent entre le travailleur et la machine; mais on a écrit prodigieusement sur les relations des bourgeois avec leurs affaires, leurs plaisirs et les organes sociaux qui protègent leurs intérêts. Les livres de psychologie collective, qui surabondent aujourd'hui, ne parlent pas d'autre chose. Cette littérature est très goûtée par nos contemporains, parce qu'ils la regardent comme une excellente préparation à l'élaboration d'une morale officielle, qui serait enseignée dans les écoles en vue d'assurer le gouvernement du peuple par des Intellectuels de toute catégorie.
On ne saurait manquer d'être extrêmement frappé de voir quelle place menue la philosophie actuelle accorde aux questions qui paraissaient les plus graves à nos pères : la religion est traitée de la manière la plus superficielle et la morale se réduit à une éducation de la docilité, destinée à assurer l'ordre. Le dernier terme auquel soit parvenue la pensée bourgeoise, est le pragmatisme (1) : cette philosophie con-
(1) Aux Etats-Unis, le pragmatisme a dû se donner des allures plus décentes que celles qu'il a prises en Italie; on a appelé Manuel des menteurs un des livres des pragmatistes italiens; mais il semble que ceux-ci ont tiré, à bon droit, de la nouvelle philosophie ce qu'elle comportait de conséquences machiavéliques. Un professeur d'Université américaine a. en effet, écrit récemment que le pragmatisme est " un individualisme exagéré, autorisant toutes les lubies. Au nom de quoi, dit-il. limiterait-on les prétentions de n'importe quel désir ou besoin Individuel ?» Il compare
vient admirablement à tout parvenu qui veut se faire accepter dans un monde fort indulgent, grâce à sa souplesse, à son bavardage et au cynisme de son succès.
Plus je réfléchis à ces questions, plus je me persuade que le travail peut servir de base à une culture qui ne ferait pas regretter la civilisation bourgeoise. La guerre que le prolétariat doit conduire contre ses maîtres est propre, on le sait, à développer en lui des sentiments de sublime qui font aujourd'hui complètement défaut à la bourgeoisie. Celle-ci a emprunté beaucoup à une des aristocraties les plus corrompues qui aient existé; les guides de sa conscience ne sont pas moins cyniques que les gens de lettres qui formaient ce que Rousseau nommait la coterie holbachique. Tous nos eff'orts devront tendre à empêcher que les idées bourgeoises ne viennent empoisonner la classe qui monte; c'est pourquoi on ne saura jamais assez faire pour briser tout lien entre le peuple et la littérature du xviii* siècle (1).
ses destinées à celles de l'épicuréisme qui, entre les mains d'Epioure, n'avait eu, à l'origine, rien d'offensant (Schinz, L' Antipragmatisme, pp. 69-71).
(1) Je ne saurais trop engager à lire les excellentes observations que mon livre a suggérées à Jean Bnurdeau (Entre deux servitudes, pp. 95-104) ; elles complètent heureusement les conclusions précédentes; elles mettent en lumière la valeur que j'attache (comme Proudhon) à la pureté des mœurs et à la culture classique.
Grandeur et décadence
/. Evolutions cycliques des philosophes grecs. — La loi de régression apparente. — Significations des communismes des primitifs et des programmes socialistes.
IL Dégénérescence du droit : système pénal; — divorce; — influences des pratiques commerciales et de la richesse mobilière.
IlL Les faits uniques dans l'histoire. — Raisons du droit romain. — La Renaissance et la Révolution française. — Vues générales sur les révolutions.
IV. Génie et médiocrité. — Arts de divertissement ; corruption des arts d'éducation et de puissance. — Religions : rôle moderne de la médiocrité. — Philosophies.