‹ Les illusions du progrèsChapitre 3 sur 27 · LA L · texte numérisé non relu

LA L

J'ai fait, dans cette deuxième édition, beaucoup d'améliorations de détail ; j'espère être parvenu à rendre parfaitement claires des thèses qui avaient

es

g “andeur et de décadence, qui me semblent avoir été trop négligées par nos contemporains.

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Premières idéologies du progrès

1, — Querelle des anciens et des modernes, — Question des bons modèles en religion et en littérature. — Les gens du monde contre Boileau. — Triomphe des bons ouvriers du langage. y

11. — Moœurs de la fin du XVII siècle. — Philosophie de Fontenelle, — Origine politique des idées sur la nature. — Pascal contre le rationalisme superficiel. — Le car-

tésianisme et les gens du monde.

111. — Idée d’une pédagogie de l'humanité. — Les vulgarisateurs. — Condorcet conçoit l'instruction populaire sur un modèle aristocratique ; ses illusions relatives aux résultats de l'instruction. -

| Les historiens font remonter les origines de la doc- . trine du progrès à la querelle des anciens et des modernes, qui fit tant de tapage durant les dernières - années du xvur° siècle. Il peut sembler singulier à plus d’un homme de notre temps qu’une querelle - purement littéraire ait pu engendrer une telle consé- 1 quence, car nous ne serions guère disposés aujour- … d’hui à admettre qu’il puisse exister un progrès artis- | tique,

Rien ne nous parait plus étrange que le mauvais goût de Perrault mettant systématiquement ses contemporains au-dessus des grands hommes de l’antiquité ou de la Renaissance, et, par exemple, préférant Lebrun à Raphaël. On aurait pu croire, tout d’abord, qu’il s’agissait seulement d’une niaiserie de fonctionnaire des Beaux-Arts; le premier manifeste de Perrault, lu à l’Académie en 1687, s’appelait, en effet, le Siècle de Louis le Grand; Brunetière en dit fort justement : « Il faut convenir que Boileau, quand il louait le prince, usait d’un autre style; et qu’à défaut d’une indépendance d’esprit dont personne alors ne se piquait, un goût plus sûr, inspiré peut-être de celui des anciens, l’avait du moins préservé de cette platitude dans l’adulation (1).» Mais la discussion prit bientôt une allure plus générale par suite de l'intervention de Fontenelle; et Perrault, après avoir exposé ses idées en vers, développa en trois volumes

(1) BRUNETIÈRE, Evolution des genres dans l’histoire de la littérature, 3° édition, p. 116. — Je ferai un très grand usage des divres de Brunetière, qui me semble être le guide le plus sûr pour la connaissance des siècles classiques. Quelques personnes m'ont reproché d’avoir accepté avec trop de confiance les témoignages d’un clérical militant ; je dois faire observer que jusqu’à la fin de 1894 Brunetière ne se montra guère favorable à l'Eglise : «Sous l’action combinée de Schopenhauer, de Darwin et de Comte, dit Victor Giraud, il croyait fermement alors qu’une morale strictement positiviste pouvait désormais se suffire à ellemême et même ne remplacerait pas sans avantages les religions disparues ou périmées.» (Ferdinand Brunetière, pp. 26-27.) Je n'ai utilisé que les travaux que Brunetière avait exécutés avant sa visite au Vatican.

de prose les raisons qui devaient faire préférer les modernes aux anciens (1688-1692-1697).

Pour bien comprendre cette affaire, il faut se persuader que les hommes du xvrr° siècle étaient loin d’avoir pour leurs grands contemporains l’admira-, tion pieuse que la postérité leur a vouée; Bossuet lui-même, que l’on aime tant à se représenter comme ayant été le véritable type de l’époque, n’était nullement apprécié à sa juste valeur, même par le roi; ses auditeurs estimaient qu’il ne faisait pas assez parade de beau langage, de fine rhétorique et de préciosité (comme Fléchier), ou encore qu’il ne savait pas éveiller suffisamment la curiosité (comme Bourdaloue) par ces portraits que recherche toute société aristocratique, affolée de médisance (1).

On pourrait croire que Boileau a été un maître universellement respecté, si l’on se bornaït à examiner son influence sur les œuvres de premier ordre; La Fontaine, Molière et Racine lui doivent beaucoup, suivant l’opinion de Brunetière (2); mais il ne faut pas juger un siècle par les personnages qui seuls ont survécu; ils sont, bien souvent, en contradiction avec les tendances les plus communes, et ils sont devenus immortels surtout à cause de cette contradiction.

Nous nous figurons assez volontiers que les contemporains de Boileau auraient été heureux d’être

(4) BRUNETIÈRE, Etudes criliques sur l'histoire de la littéature française, 6° série, pp. 205-206.

(2) BRUNETIÈRE, LOC. Cit., pp. 164-165.

affranchis par lui du joug de Chapelain: « Jusqu’aux

Satires de Boileau, qui ne parurent pour la première .

fois qu’en 1665, on bâilla sur la Pucelle, maïs on se cacha de bâiller; et tout en bâillant, on déclara que louvrage était d’ailleurs parfaitement beau (1). Chapelain avait été si longtemps regardé comme étant le maitre incontesté des lettres françaises que beaucoup de gens bien élevés étaient froissés de le voir vilipender par un petit parvenu et qu’ils attendaient une occasion favorable pour prendre part à une guerre contre le critique. Elle est très importante, en effet, l’observation de Brunetière, qui regarde Boileau comme un représentant de l'esprit bourgeois s’opposant « à l’esprit des salons et des ruelles (2). » Ce ne fut pas d’ailleurs sans peine que Boileau entra à l’Académie, qui était la citadelle des amis de Chapelain (3).

Le goût français est demeuré fidèle aux principes de Boileau: nous estimons avant tout, comme lui, le bon sens, la clarté, le naturel du langage; nous redoutons les excès de l’imagination; nous apprécions une manière de se tenir à mi-chemin entre la recherche et le parler populaire. Les peuples étrangers furent frappés d’une si grande admiration pour cette littérature qu'ils s’efforcèrent, durant longtemps, de plier leur génie aux règles françaises (4).

(4) BRUNETIÈRE, Evolution des genres, p. 79.

(2) BRUNETIÈRE, 02. Cù., p. 92.

(2) H. RIGAULT, Histoire de la querelle des anciens et des miernes, p. 151.

(4) BRUNETIÈRE, Etudes criliques, 6° série, pp. 189- 190.

Pour se rendre un compte parfaitement exact des raisons qui provoquaient le respect, un peu superstitieux, de Boileau pour les anciens, il faut se reporter à la méthode que Le Play conseillait de suivre pour constituer une science qui permit d’éclairer les hommes s’occupant de réformer nos sociétés contemporaines.

Le Play avait le plus profond mépris pour toutes les discussions abstraites relatives aux principes des gouvernements; il voulait que l’on procédât à des enquêtes en vue de déterminer: quelles sont les nations prospères, et, pour chacune de ces nations, quels sont les principes qui, au cours de l’histoire, ont assuré sa grandeur; il aurait voulu que les Français introduisissent chez eux « les modèles excellents » que l’on parvenait ainsi à découvrir pour la constitution de la famille, l’organisation du travail et la hiérarchie politique. Notre esprit est ainsi fait que nous raisonnons beaucoup plus par analogies que par syllogismes; nous ne comprenons parfaitement un principe qu'après avoir pu évoquer une représentation très claire du système dont il prétend donner une définition scolaire; et nous sommes toujours disposés à admettre qu’il y aurait bénéfice à reproduire chez nous des choses qui existent dans un pays ayant obtenu récemment un grand prestige dans le monde, pour une cause quelconque: c’est ainsi que tant d’institutions nous sont venues d’Angleterre, d'Amérique et, plus récemment, d'Allemagne.

Les hommes de la Renaissance et de la Réforme avaient déjà procédé de cette manière; ils avaient

acquis une si grande familiarité avec les antiques littératures qu'ils pouvaient croire posséder une connaissance expérimentale: les premiers des mœurs grecques, les seconds des mœurs apostoliques. Ils avaient demandé à leurs contemporains de les suivre dans cette restauration du passé; Ronsard n’estimait pas plus difficile de faire revivre le génie hellénique que Calvin ne jugeait difficile de devenir un disciple de saint Paul (1). L’échec de ces deux tentatives ne prouvait nullement contre le principe, car on pouvait se demander si cet échec ne provenait point d’une exagération des réformateurs. Des modèles, pour excellents qu’ils soient, ne sont jamais que des modèles, dont il faut apprendre à se servir avec art.

Les jansénistes acquirent une grande popularité, qui n’est pas sans étonner plus d’un auteur moderne, mais qui s’explique très facilement quand on se reporte aux indications précédentes. Ils croyaient possible de remonter jusqu’à saint Augustin, en refoulant toutes les sottises et les impuretés qu’avaient introduites, suivant leur sévère jugement, soit les docteurs des temps d’ignorance, soit les casuistes courtisans; saint Augustin, tout nourri des traditions classiques, semblait plus facile à atteindre que les premiers disciples du Christ. L’immense succès obtenu par les Provinciales (1656-1657) sem-

bla prouver que le public était disposé à recevoir

(1) BRUNETIÈRE, 0D. Cit., 4° série, 8° édition, p. 170.

une telle direction augustinienne. Suivant Brunetière, La Fontaine et Molière furent les seuls écrivains notables qui échappèrent complètement à cette influence; elle se fit sentir sur le jésuite Bourdaloue, dont les sermons auraient pu être signés plus d’une fois par Port-Royal (1).

Pourquoi une réforme intelligente de la littérature ne pourrait-elle pas réussir comme avait réussi, semblait-il, celle de la morale? Dans les deux cas, il s’agissait de combattre les infiltrations italiennes et espagnoles; les écrivains français avaient beaucoup trop admiré le cavalier Marin, qui avait excellé dans le bavardage précieux, « l’auteur de cet Adone que Chapelain lui-même avait débuté par louanger dans une préface mémorable », et Gongora « dont le nom est devenu synonyme d’emphase et de galimatias (2). » Boileau, voulant imposer à ses contemporains, hallucinés par de tels modèles, le naturel et le bon sens, leur proposait «les modèles excellents » que présentait la littérature ancienne. On peut soutenir que Boi- - leau reprenait une conception de Ronsard et qu’il a

(1)BRUNETIÈRE, (OC. Cil., pp. 164-165. — Sainte-Beuve dit que Bourdaloue usait fort dans la pratique « des maximes de la pénitence restaurée par Port-Royal» et que ses sermons satisfaisaient pleinement les amis des solitaires (Port-Royal, tome II, pp. 155-156); et ailleurs, parlant du sermon sur le petit nombre des élus, ïil écrit : «Je le demande, que disait autre chose M. de Saint-Cyran à saint Vincent-de-Paul, qui pourtant, à ce qu'il paraît, s’en choquait comme d’un échec porté à l’efficace des sacrements ?» (p. 190).

(2) BRUNETIÈRE, Evolulion des genres, p. 88.

abondé dans le sens des « réformateurs » de la Pléiade qu'il a cependant cruellement jugés (1); mais il reprenait l’œuvre de ses prédécesseurs, comme Port-Royal reprenait celle de Calvin, en croyant faire quelque chose de tout à fait différent et en rendant la réforme acceptable aux Français.

Tous les grands écrivains du xvrr° siècle furent avec Boileau, quand éclata la querelle des anciens et des modernes, tandis que Perrault était un infatigable défenseur des mauvais auteurs que Boileau a tués : Chapelain, Cotin, Saint-Amant. L’esthétique de Boileau gênait trop les médiocres pour qu’elle pût être acceptée par des gens habitués à une grande liberté d’allures (2). On est quelque peu étonné, au premier abord, de rencontrer parmi les partisans des modernes un homme aussi savant que Bayle; mais il ne faut pas oublier que Bayle manquait de goût, qu’il avait conservé tous les défauts du siècle précédent et qu’il était fort indifférent à la valeur littéraire des livres qu’il lisait (3); on a eu tort d’expliquer son attitude par un sentiment d’hostilité pour une esthétique protégée par Louis XIV (4).

Les gens du monde tenaient naturellement pour

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(4) BRUNETIÈRE, 02. cit, pp. 45-46 et p. 104.

(2) BRUNETIÈRE, Etudes critiques, 5° série, p. 190.

(3) BRUNETIÈRE, [OC, Ci, pp. 121-132. Il est particulièrement curieux que Bayle n'ait pas compris combien l’ancienne obscénité était devenue déplaisante pour ses contemporains.

(4) H. RIGAULT, 0. cÙ., p. 233.

les modernes en raison de causes qui se rencontrent encore aujourd’hui à [a base de toutes les déterminations de ces personnages: « Ces juges mondains ont l'horreur instinctive de tout ce qui est grave et sérieux. L'art n’est qu’un amusement ou un passe-temps pour eux (1). » Les femmes prirent, presque toutes, le parti de Perrault; la dixième satire de Boileau fut peut-être provoquée par la mauvaise humeur que lui occasionnait leur opposition; son ennemi, au contraire, célébra avec enthousiasme des juges aussi indulgents; Brunetière estime que la femme a eu une influence très fâcheuse sur notre littérature, en l’éloignant de traiter avec le sérieux qu’elles comportent, les questions vraiment graves de la vie (2).

Perrault, en distribuant avec largesse des brevets d’immortalité, ne pouvait faire autrement que d’augmenter beaucoup le nombre de ses amis; voici un exemple de ses décisions littéraires (3) :

Combien seront chéris par les races futures, Les galants Sarrazins et les tendres Voitures, Les Molières nafs, les Rotrous, les Tristans, Et cent autres encor, délices de leur temps!

Il n’est donc pas étonnant que Perrault eût pour lui les gazettes littéraires et la très grande masse des gens

(1) BRUNETIÈRE, Evolution des genres, p. 121.

(2) BRUNETIÈRE, 0pP. cit, p. 128. — Madame de Sévigné, l'abbesse de Fontevrault, madame de Longueville, la princesse de Conti furent parmi les défenseurs des anciens (H. RIGAULT, 0. Cit., pp. 242-243, p. 248 et p. 259).

(3) H. RIGAULT, 0. cit., p. 146.

qui se piquaient de lettres. Le Journal de Trévoux nous fournit les renseignements les plus précieux sur les tendances du temps; les jésuites n’avaient aucune: raison d’être agréables à Perrault dont le frère, docteur en Sorbonne, avait soutenu Arnauld; Boileau fit de grands efforts pour obtenir les bonnes grâces de jésuites influents, mais il ne put les gagner à sa cause (1). On aurait pu supposer cependant que des gens faisant profession d’humanisme auraient été pour les anciens; mais toutes les fois que les jésuites ont eu à prendre position en France, ils ont toujours soutenu le parti de la médiocrité, parce qu’ils sont ainsi assurés d’avoir de leur côté le plus grand nombre de gens du monde. Ils avaient défendu la médiocrité morale contre les jansénistes; on leur a souvent reproché d’avoir popularisé la médiocrité en dévotion; leur éducation si vantée semble avoir eu pour résultat de développer la médiocrité de caractère chez leurs élèves; leurs collèges qui ont été célèbres comme boîtes à examens, recherchent la médiocrité scientifique; — ils voulurent défendre la médiocrité littéraire contre Boileau.

La défaite de Boileau devait donc être complète. « Il put voir tout autour de lui la préciosité renaître, et, dans les ruelles transformées en salons, les Fontenelle et les Lamotte reprendre la tradition des Balzac et des Voiture. Ce sera bien autre chose encore, quelques années plus tard, quand la marquise de Lambert

(4) H. RIGAULT, 0p. cil., p. 229, p. 231.

et après elle Mme de Tencin seront devenues des puissances. Les premières années du xvirr* siècle rappelleront à cet égard les premières années du xvIr° (1) ». Suivant Fontenelle, Mme de Tencin et l’abbé Trublet, Lamotte était l’un des plus beaux génies que la France eût possédés, et voici un exemple de la poésie philosophico-scientifique de Lamotte admirée par Fontenelle (2) :

La substance de ce vide Entre ce corps supposé Se répand comme un fluide; Ce n'est qu’un plein déguisé.

La revanche de Boileau a été complète — mais de nos jours seulement; et ce ne fut pas d’ailleurs sans peine, car les romantiques l’avaient attaqué avec violence et avaient même prétendu réhabiliter quelquesunes de ses victimes. Proudhon, par contre, ne lui ménage pas son admiration, séduit qu’il est « par l’intégrité de sa raison » (3). Je crois que cette re- . vanche doit être expliquée par des causes qui tiennent bien plutôt à la matière de la littérature qu’au contenu de la pensée.

Une révolution moderne a établi une scission fon-

(14) BRUNETIÈRE, 0@. cCil., pp. 109-110.

(2) H. RIGAULT, 0p. cil., p. 366 et p. 161.

(3) PROUDHON, De la Justice dans la Révolution et dans VEglise, tome III, p. 390. Proudhon dit que la gloire de Boileau reparaît «à mesure que la nouvelle génération se débarrasse de la scrofule romantique » (tome VI, p. 125).

damentale entre deux groupes d’écrivains: les uns se vantent d’être devenus de bons ouvriers des lettres:

ils se sont formés par un long apprentissage et ils :

travaillent extraordinairement leur langue; — les

autres ont continué à écrire rapidement selon le goût du jour. Brunetière définit fort heureusement le.

style d’un auteur « l’espèce de maîtrise que le génie exerce sur la matière de l’art d’écrire » et il ajoute: « Toutes les grandes révolutions littéraires sont des révolutions de la langüe. Chez nous, en France, à bien regarder l’histoire de notre littérature, c’est la langue d’abord et en définitive, que tous les novateurs ont révolutionnée dans son fonds: Ronsard, Malherbe, Boiïleau, Jean-Jacques, Chateaubriand, Victor- Hugo (1). » La langue contemporaine est devenue d'autant plus difficile à manier qu’elle a abandonné les expressions vagues pour faire appel à des images bien déterminées.

Nos artistes contemporains de style sont les vrais successeurs de ce Boileau si longtemps méprisé; « Dans ce bourgeois, dit Brunetière, il y a un artiste, je veux dire un remarquable ouvrier et un théoricien scrupuleux de son art. Si quelqu’un a senti le prix de

(1) BRUNETIÈRE, Etudes crifiques, 2e série, 5° édition, p. 269. Il estime que l’on peut raisonner de la même manière pour la peinture et qu'en général «les grandes ré-

volutions de l’histoire de l’art sont des révolutions dans le

matériel même de l’art» et que notamment «C’est la technique proprement dite et peut-être uniquement que Raphaël a modifiée » au cours, de sa carrière, en passant d’une manière à une autre.

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la forme en poésie, c’est Boileau... C’est ce qui peut servir à rendre raison de l'estime singulière que Boileau a toujours professée pour Voiture. Il attendit qu’il fût mort pour en déclarer les jeux de mots insipides, dans sa Satire sur l’'Equivoque; et, en attendant, il lui savait gré d’avoir extrêmement travaillé ses ouvrages (1). »

Les hommes qui travaillent avec un patient labeur leurs écrits s’adressent volontairement à un public restreint; les autres écrivent pour les cafés-concerts et pour les journaux; il y a maintenant deux clientèles bien séparées et deux genres de littératures qui ne se mêlent guère. Aujourd’hui, on a peine à comprendre la grande valeur que nos pères attribuaient à Béranger. Béranger fut un intermédiaire entre Parny et les chansonniers de cafés-concerts; la position moyenne qu’il occupait ne correspond plus du tout à nos habitudes littéraires actuelles (2); nous

(14) BRUNETIÈRE, Evolution des genres, pp. 105-108. On sait que la Satire sur l’'Equivoque a été imprimée seulement après la mort de Boileau.

(2) « Pour le style et pour les mœurs, je parle ici des mœurs poétiques, c’est simplement un disciple de Voltaire et de Parny; aucune qualité propre ne le distingue, si ce n’est peut-être la fatigue et l'obscurité de ses vers. Ses plaisanteries et ses gaudrioles sont, en général puisées à deux sources suspectes, l’impiété et l’obscénité… Béranger est sérieux, point naïf, souvent tendre et forcé, jamais aviné. » (PROUDHON, 0#. cit, tome IV, p. 171). — Suivant Renan, les poésies de Béranger ne seraient, le plus souvent, que des amplifications d’écolier, qui demeurent dans les «limbes de la vulgarité » (Questions contemporaines, p. 465 et p. 478).

voulons que l’on soit un poète préoccupé de son art ou un arrangeur de refrains vulgaires pour l’Eldorado; ses maîtres du xvirr° siècle sont oubliés comme lui, parce que ce furent, eux aussi, de médiocres ouvriers.

Les conséquences de cette transformation furent très considérables sur la pensée moderne. Les petits pamphlets que Voltaire lançait contre le christianisme sont passés de mode; peu à peu, on est descendu des encyclopédistes à M. Homaïis et aux rédacteurs de la Lanterne, tandis que la littérature consacrée aux questions d'histoire religieuse devenait très grave et presque austère. L’immense succès obtenu par les premiers ouvrages de Renan tint à ce que celui-ci sut trouver rapidement le ton sérieux qui convenait au sujet d’après nos idées contemporaines (1). On a cru souvent que l’esprit voltairien avait disparu le jour où la bourgeoisie avait cru nécessaire à ses intérêts de se mettre à la remorque de l'Eglise; c’est là une explication idéologique et souverainement superficielle : l’esprit voltairien a disparu quand une révolution littéraire a rendu ridicule l’outillage qu’employait Voltaire. On trouverait peu d’exemples aussi remarquables pour montrer l'influence que la matière exerce sur la pensée.

(4) On pourrait se demander si Renan ne s’est pas beaucoup inspiré de Rousseau, qui parle du christianisme d’une manière si différente de celle de ses contemporains et dont le style est si prodigieusement travaillé.

La querelle des anciens et des modernes a eu des conséquences qui dépassèrent infiniment le domaine de l’art. La société française — fière de ses conditions nouvelles d’existence et maintenant persuadée qu’elle avait atteint ou même dépassé les plus fameux temps célébrés par les historiens — estima qu’elle n’avait plus de modèles à aller chercher dans d’autres pays. C'était elle qui devait désormais servir de modèle à tous les peuples policés; c'était son goût qui déciderait seul de la valeur des ouvrages de l’esprit; elle entendait jouir, en toutes choses, des fruits de sa civilisation propre, sans être censurée par personne.

A la fin du xvu° siècle, les questions religieuses qui avaient passionné le pays, laissaient tout le monde indifférent, à ce point que Bossuet et Fénelon gardèrent dans leurs papiers des ouvrages importants de controverse; les sermons de Massillon ne roulent que sur la morale (1). On a supposé souvent que les persécutions exercées contre les jansénistes et les querelles assez vaines du quiétisme avaient eu une influence sur cette décadence des idées religieuses (2); je ne crois pas que cette explication soit satisfaisante.

(1) BRUNETIÈRE, Etudes critiques, 5° série, pp. 162-163. Brunetière appelle même cette morale une morale toute laïque.

(2) BRUNETIÈRE, loc, cit, pp. 217-224.

Dans les quinze dernières années du xvrr° siècle, tout le monde était à la joie de vivre; jadis le jan-

sénisme avait fourni un moyen de soulever les pro-

blèmes de la destinée chrétienne, de combattre les solutions apportées par les casuistes prônani la religion facile et de justifier une discipline austère (1); maintenant on voulait largement profiter du bonheur

que permettait l’ère nouvelle, le jansénisme fut dès

lors trouvé fort ennuyeux; le nombre de ses protecteurs diminuant dans la haute société, Port-Royal fut abandonné à la fureur de ses ennemis. Je ne crois donc pas qu’il faille attribuer aux persécutions contre les jansénistes l’abaissement du niveau moral; je comprends la relation tout à rebours. Il demeura cependant quelques familles qui conservèrent les vieilles mœurs et affectèrent une moralité archaïque avec d’autant plus de morgue qu’elles étaient plus isolées; dans ces familles, le jansénisme demeura comme une protestation souvent fanatique.

Tout le monde fut alors scandalisé, non seulement

de la dissolution des mœurs féminines, mais encore.

de l’indulgence avec laquelle la haute société traitait les émancipées. « Mademoiselle de la Force [qui s'était affichée comme la maîtresse du comédien

(14) En un mot la réforme morale du jansénisme n'aurait pas été la conséquence de sa théologie; ce serait le rapport inverse qui serait vrai. Telle me paraît avoir été l'opinion de Renan (Saint Paul, p. 486 et Nouvelles études d'histoire religieuse, pp. 472-473). On comprend quelle importance a cette transposition au L point de vue du matérialisme historique.

Baron] tout autant qu'avec les Vendôme, était familière avec les princesses de Conti (1). » Dans une lettre du 19 novembre 1696, Dubos dit à Bayle que les dames veulent avoir pour laquais non plus des enfants, mais « les plus grands garçons et les mieux faits », qu’elles n’ont plus de suivantes, mais des valets de chambre (2).

Boileau eut le courage d’attaquer les femmes; mais sa satire causa un scandale énorme; Arnauld, qui était en Belgique et vivait sur d’anciennes idées, approuva la rigueur du poète; mais ses amis le prévinrent que son approbation produisait le plus mauvais effet (3). Je suppose que Bossuet se prononca contre Boileau, parce qu’il sentit le danger de braver ouvertement l’opinion de la bonne société; on sait que Bossuet a été, plus d’une fois, accusé de complaisance pour les mœurs des grands; ces complaisances tenaient, suivant Brunetière, à ce que Bossuet avait seulement « traversé ou cotoyé le monde » et n’y avait pas vécu comme Pascal: « Des choses du . monde et de la cour, Bossuet n’a jamais vu que ce qu’on lui en a laissé voir ou fait voir (4). »

(1) BRUNETIÈRE, (oc. cit, p. 210. Le roi la contraignit cependant à s’enfermer dans un couvent de 1702 à 1713.

(2) Dubos signale que le changement des mœurs s'est produit depuis environ dix ans; la consommation d'eaude-vie a quadruplé et la passion du jeu est devenue extraordinaire (BRUNETIÈRE, (OC. cût., pp. 210-211).

(3) H. RIGAULT, Histoire de la querelle des anciens et des modernes, pp. 259-260.

. (4) BRUNETIÈRE, op. ci, 6° série, pp. 202-203. — Il estime que «Bossuet a gardé toute sa vie de son édu-

Il est très remarquable que Bayle eût conservé du christianisme une conception pessimiste de l’homme, en sorte que Brunetière a pu dire qu’il avait maintenu la morale religieuse en la déchristianisant; suivant Bayle, l’homme doit résister aux instincts, ce qui paraitra scandaleux plus tard; avec Fénelon, l’idée de la bonté de l’homme entre dans la haute littérature (1) et elle correspondait si bien aux tendances profondes des contemporains que l’optimisme ne. devait pas tarder à dominer partout. On peut dire qu’à la fin du xviI* siècle la terreur du péché, le respect de la chasteté et le pessimisme disparaissaient à peu près en même temps; le christianisme s’évanouissait donc (2).

Cette société ne pouvait se passer d’une philosophie, parce qu’elle avait reçu des générations précédentes l’habitude de beaucoup raisonner, et, particulièrement, celle d’appliquer, en toutes questions, des raisonnements juridiques: c’est ainsi que les discussions sur la grâce, sur la prédestination, sur les sacrements, avaient pu occuper pendant un demisiècle une place si prépondérante dans l’histoire de la France. Une telle société n’aurait pu s’abandonner

« Li

à son bonheur sans chercher à justifier sa conduite;

cation de lévite un fond de timidité, d'inexpérience et de gaucherie même. »

(1) BRUNETIÈRE, 0p. CÙ., 5° série, pp. 157-158 et pp. 180-

(2) Sur le rôle de ces trois éléments, cf. ce que j'ai dit dans Le système historique de Renan, pp. 57-61.

elle était donc obligée de prouver qu’elle avait le droit de ne pas suivre les anciennes maximes; car si elle n’avait pu donner cette preuve, n’aurait-on pas dû la comparer à un fils de famille qui, trop pressé de jouir de l’héritage paternel, dévore les ressources du lendemain? On fut donc très heureux de trouver des avocats habiles qui établirent doctoralement qu’on avait raison de s’amuser sans souci des conséquences (1). Ce fut l’origine de la doctrine du progrès; — Fontenelle eut le mérite de révéler à ses contemporains la possibilité d’une telle philosophie.

Nul ne songeait à contester que sous Louis XIV les conditions de la vie ne fussent devenues bien plus douces pour les hautes classes qu’elles ne l’avaient été sous le roi précédent. Dès lors on avait le droit de se poser les questions suivantes: pourquoi les forces qui avaient produit cette amélioration, ne seraient-elles pas des forces résultant de la nouvelle constitution des sociétés, par suite aussi naturelles que celles d’un monde physique? pourquoi, si elles continuaient à agir, ne donneraient-elles pas un mouvement accéléré dans le monde social comme la pesanteur en produit un dans le monde matériel?

(1) Il n’est pas inutile d'observer que le besoin d'une apologie était d'autant plus indiqué que des signes de décadence économique se faisaient sentir à l’époque où Perrault écrivait ses Parallèles. Le prix des terres commençait à être en baisse et cette baisse devait continuer bien au delà encore du règne de Louis XIV. (D’AVENEL, Histoire économique de la propriété, des salaires, des denrées et de tous les prix en général depuis l’an 1200 jusqu’en l’an 1800, tome I, pp. 387-388.

pourquoi, s’il en est ainsi, se préoccuper du sort de nouvelles générations qui sont destinées à posséder automatiquement un sort bien supérieur à celui dont on jouit aujourd’hui? Brunetière a très bien observé que l’idée de la stabilité des lois de la nature est un élément de la théorie du progrès (1); mais il faudrait encore savoir si cette idée est venue de la physique ou bien si elle ne doit pas s’expliquer uniquement par des raisons historiques; c'est cette deuxième hypothèse qui semble être la plus vraisemblable.

Les contemporains de Fontenelle (qui popularisa cette idée de la stabilité des lois naturelles) étaient surtout frappés de voir à quel point la majesté royale avait pu s'élever au-dessus des accidents, d’une manière qui semblait définitive; ils étaient assez disposés à rapporter tous les mouvements sociaux aux impulsions que la société recevait de l’autorité royale; ils devaient donc regarder les institutions royales comme étant une force constante qui ajoutait chaque jour quelque nouvelle amélioration aux améliorations déjà acquises. La conception d’une accélération devait donc s’imposer à eux d’une manière à peu près évidente et nécessaire. On peut même se demander si la loi de l’accélération des/graves) ne s’était présentée à Galilée par suite d’analogies politiques; déjà de son temps la puissance des monarques était devenue assez absolue pour qu’on pût y voir un type de force constante (2).

(1) BRUNETIÈRE, loc, cit, pp. 189-240.

(@) Il se peut que l'idée d'accélération, après être des-

Suivant Brunetière, l’idée du progrès dépendrait beaucoup de deux importantes thèses cartésiennes relatives à la science: la science ne se sépare point de la pratique et la science va toujours en croissant (1). Il semble, en effet, que de telles prémisses on doive conclure immédiatement à un progrès indéfini; mais je pense qu’on se trompe lorsqu'on attribue à ces thèses la portée scientifique que pourrait leur donner un écrivain moderne; elles n’avaient, au xvir° siècle, que la valeur qui résultait des raisons politiques sur lesquelles l’esprit les pouvait fonder, en sorte que leur importance historique doit se mesurer en partant de l’observation des phénomènes politiques.

Dès le temps de Descartes, on voyait bien que les gouvernements du nouveau modèle, avec leur pouvoir concentré et leur administration régulière, étaient en mesure d'exécuter leurs plans d’une manière à peu près exacte et qu'ils pouvaient ainsi réaliser l’union de la théorie et de la pratique. D’autre part, la puis-

sance royale semblait infinie; on avait vu, depuis la

Dr —

Renaissance, tant de changements extraordinaires se produire suivant le caprice du souverain — notam-

. cendue de la politique à la physique, ait ensuite parcouru

le chemin inverse, en sorte que la théorie de la chute accélérée des graves, due à Galilée, ait contribué à préciser l'idée de progrès. On peut observer un phénomène analogue à propos des hypothèses évolutionnistes : elles

” sont nées dans la philosophie de l'histoire, mais elles ne

se sont imposées aux historiens d’une manière impérieuse

» qu'après une excursion à travers la biologie,

(1) BRUNETIÈRE, 09. cil., 4 série, p. 122.

ment en matière religieuse — qu’on devait croire que rien n’était impossible à la royauté; la science ne pouvait jamais manquer à des princes qui avaient ainsi affirmé la plénitude de leur droit divin; la science devait donc croître toujours en même temps que le pouvoir de ceux qui en avaient besoin pour régner. Après la révocation de l’édit de Nantes, ces considérations étaient encore bien plus fortes qu’au temps de Descartes; la querelle des anciens et des modernes éclata deux ans après ce grand événement qui manifestait, d’une manière si éclatante, l’omni-

potence royale.

Je ne conçois pas non plus l’influence de la vulgarisation, dans cette histoire, tout à fait comme Brunetière; d’après celui-ci, les hommes du xvrr° siècle finissant auraient été émerveillés de savoir tant de choses; au lieu de s’occuper, comme leurs pères, du soin de leur conscience, ils auraient préféré la science à la religion (1) et abandonné les points de vue de Bossuet pour ceux de Fontenelle. J’estime que la vulgarisation scientifique a une très grande place dans la formation de la philosophie nouvelle; mais elle n’a pas eu une influence directe: le goût pour la vulgarisation a surtout contribué à établir un lien étroit entre la pensée des gens du monde et le cartésianisme. Il résulta de ce fait que la querelle littéraire sur les anciens et les modernes prit une portée qu'on n’aurait pu, tout d’abord, lui soupcçonner; elle

(1), BRUNETIÈRE, 09. cil., 5° série, p. 225.

devint un moment de l’histoire de la philosophie. Fontenelle, qui était à la fois un bel esprit partisan des modernes, un très habile vulgarisateur et un cartésien fanatique, put ainsi exercer sur la marche des idées une action qui est en singulière contradiction avec sa médiocrité.

Pour bien comprendre cette question, il faut nous arrêter un instant et jeter un coup d’œil rapide sur le cartésianisme, en recherchant les raisons qui ont pu le faire devenir une philosophie des gens du monde. Nous avons là un exemple fort remarquable de l’adoption d’une idéologie par une classe qui y trouve des formules capables d'exprimer ses tendances. Il y a peu de phénomènes plus importants que de telles adoptions pour le vrai philosophe qui étudie les doctrines au point de vue du matérialisme historique. Le créateur d’un système opère comme un artiste qui interprète avec une extrême liberté ce qu’il observe autour de lui; si ce système a des points d’attache - suffisamment nombreux avec les idées courantes, il peut durer et devenir la doctrine favorite d’une génération ultérieure, qui y trouvera peut-être tout autre chose que ce qui avait plu aux contemporains. C’est sur cette adoption que se constitue le jugement définitif de l’histoire; ce jugement bouleverse, très souvent, l’ordre des valeurs que les premiers disciples avaient attribuées aux diverses parties de la doctrine; il peut mettre au premier plan ce que ceux-ci avaient regardé comme secondaire.

Le règne de Descartes commença assez tard, et

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Brunetière dit même que « l’influencé du caftésianisme au xvir siècle est l’une des inventions, l’une des erreurs dont Victor Cousin a jadis infesté l’histoire de la littérature française (1) », Péndant long-

temps les grands théologiens né semblent mêmé pas :

avoir compris quel rôle devait jouer la philosophie cartésienne. Ils voyaient que les gens du monde incrédules (qué l’on nominait l{bértins) n’étaient nulleméñnt sensibles aux argüments employés par la scolastiqué pour prouver l’existence dé Dieu et l’immortalité de l’âme; ils pénsaiènt que les raisons cartésiénnes auraient plus de succès; c’est à ce point de vue que s’est placé Bossuet dans sa lettre du 21 mai 1687 à ün disciplé de Malébranche ét dans celle du 18 mai 1689 à Huet (2). Une fois les principes fondamenñntaux acceptés, les théologiens estimaient que l’ensemble de la religion né présentait plus de très grandes difficultés.

Il est probable qué Pascal à écrit les Pensées contre les cartésiens (3). Il n’était pas proféssionnel èn théologie et n’avait, par suite, nulle confiance dans les démonstrations scolastiques; mais il n’appréciait pas les théories de Déscartes plüs que celles de la Sorbonne: c’ést qu’il se plaçait sur le terrain de

(4) BRUNETIÈRE, LOC. cit., p 46.

(2) SAINTE-BEUVE, Pôrt- Royal, tome V, 367. BRUNE- TIÈRE, (OC. Cit. D. 47. Bossuet dans cette deuxième lettré, paraît regarder Descartes comme ayant suivi les Pères de l'Eglise sur beaucoup de points; Brünetière estime que c'est un jugement assez exact (p. 49).

(8\ BAUNETIÈRE, 0P. cit, 4° série, pp. 144-149,

l’éxpérience religieuse; celle-ci exige qu’il y ait un Dieu toujours présent et il voyait que le cartésianisme né connaissait qu’un Dieu absent. Les raisons que Bossuet croyait suffisantes pour vaincre l’athéisme paraissaient très faibles à Pascal; c’est que l’évêque jugeait de tous les hommes comme de lui-même et ne voyait pas l’extrêmée différence qui existe entre le prêtre vivant au milieu des sacréments et le laïc.

Le prêtre pieux, réalisant journellement une expérience religieuse, @st porté « à trouver tonvaincantes des raisons qui paraissent faibles à l’homme qui, vivant dans le monde, est placé loin de cette expérience. Pascal écrit pour des gens qui ont gardé une bonne partie des mœurs du xvI° siècle; ces nouveaux päiïens, violents, impérieux, capricieux, n’étaient pas cependant complètement fermés à toute possibilité de retour au christianisme, parce qu'ils régardaient le miracle comme étant une chose très possible; or, le miracle est une expérience matérielle de la présence divine dans le monde. Le miracle séduit fort l’esprit de Pascal, maïs il ne peut trouver place dans le cartésianisme, qui prétend tout soumettre à üune mathématique universelle.

Descartes semblait encourager ceux qui regardent cette expérience comme impossible et de là vient la phrase souvent citée: « Je ne puis pardonner à Descartes; il auraïîit bien voulu, dans toute sa philosophie (1), pouvoir se passer de Dieu; mais il n’a pu

(4) Philosophie veut dire physique; ce sens existe encore en Angleterre.

s'empêcher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement; après cela il n’a plus que faire de Dieu » (fragment 77 dans l'édition Brunschvicg).

Sainte-Beuve a très bien compris que c’est en éloignant l’homme de Dieu que la philosophie du xviri* siècle combattra Pascal; à ces yeux, c’est Buffon qui, en créant une science de la nature, a ie plus complètement réfuté Pascal (1). Nous savons que Diderot a étudié avec passion l’histoire naturelle dans l’espoir de rendre Dieu tout à fait inutile (2). On saura gré alors à Descartes d’avoir préparé la voie aux encyclopédistes, en réduisant Dieu à fort peu de chose, tandis qu’on cherchera à abaïsser Pascal. Condorcet excellera dans l’art de rendre un grand génie ridicule, tout en le couvrant de fleurs: « Pascal, dit Sainte-Beuve, est présenté comme victime d’une superstition sordide; Sa piété vive et tendre disparaît sous l’étalage des bizarreries; l’amulette tant répétée date de là (3). »

# Il ne me paraît point que les admirateurs contemporains de Pascal soient toujours fort heureux dans leur manière de l’interpréter; ainsi Brunetière veut que Pascal ait cherché à abaisser la raison (4). Il ne

(4) SAINTE-BEUVE, 09. cit, tome III, p. 414.

(2) J. REINACH, Diderot, p. 170.

(3) SAINTE-BEUVE, lOC. cil., p. 412.

(4) BRUNETIÈRE, Loc. cit, p. 147.

faut pas confondre l’emploi scientifique de la raison avec ce qu’on nomme généralement le rationalisme; c’est cette pratique frustratoire que Pascal attaque sans merci, non seulement parce qu’il est chrétien, mais aussi parce que son esprit ne peut admettre l'emploi mal entendu de méthodes imitées des mathématiques dans les questions morales: « J'avais passé longtemps dans l’étude des sciences abstraites; et le peu de communication qu’on en peut avoir m'en avait dégoûté. Quand j’ai commencé l’étude de l’homme, j’ai vu que ces sciences abstraites ne sont pas propres à l’homme, et que je m'’égarais plus de ma condition en y pénétrant que les autres en les ignorant » (fragment 144). Il faut entendre par là qu'aux yeux de Pascal les sciences mathématiques forment un îlot fort restreint dans l’ensemble des conæaissances et qu’on s’expose à une infinité d’erreurs en essayant d’imiter les raisonnements mathématiques dans les études morales.

L'esprit éminemment rigoureux de Pascal était froissé par les procédés fantaisistes et parfois charlatanesques employés par les cartésiens pour se donner l'air d'expliquer le monde. Il parle avec un souverain mépris des Principes de la philosophie qu’il rapproche des thèses de Pic de la Mirandole de omni re scibili (fragment 72); — il écrit cette ligne méprisante: « Descartes inutile et incertain » (fragment 78); — et encore: « Il faut dire en gros: Cela se fait par figure et mouvement, car cela est vrai. Mais de dire quels et composer la machine, cela est ridicule. Car cela est inutile et incertain et pénible. Et quand

cela serait vrai, nous n’estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine » (fragment 79).

C’est au nom de la véritable science que Pascal proteste contre üne prétendue physique qui était seulement propre à satisfaire la Curiosité des gens du monde. Plus tard, Newton se placera au même point de vue que Pascal et il invitera les géomètres à ne point faire d’hypothèses pour expliquer la gravitation. Nous savons que cette réforme newtonienne souleva beaucoup d’objections; et il ne manque pas même aujourd’hui de gens éclairés pour déplorer ñotre ignorance sur les causes des lois de la mécanique céleste. Pascal n’avait point encore la ressource de dire à ses contemporains: La preuve que toute votre prétendue philosophie ést vaine et ne vaut pas uné heure de peine, c’est que je résous sans elle tous lés problèmes astronomiques (1). {l ne pouvait opposer aux illusions, qu’il croyait si répandues autour de

(4) Newton a exprimé au moins deux fois l’incompétence de la science en présence des mécanismes cartésiens : « Virium causas et sedes physicas jam non expendo»; —— «Rationém harum gravitatis proprietarum noôndum potui deducere et hypotheses non fingo.» Cependant il n'osait pas nier complètement l'intérêt que présentent des considérations sur de tellés causes; on en trouve la. preuve dans une lettre à Boyle et dans une autre à Bentley (STALLO, La matière et la physique moderne, p. 314 et pp. 34-35). Ce sont les successeurs qui, pourvus d’un instrüument excellent et ne voyant plus l'intérêt dé la philosophie cartésienne, s'émancipèrent complètement; Côtes fit le premier une déclaration radicale; dans sa lettre du 18 octobre 1760 (à une princesse d'Allemagne), Euler proteste encore contre cette simplification.

lui, que la protestation de l’homme de génie. Comme il écrivait pour lui seul, il ne se privait pas d’exprimer crûment toute la mauvaise humeur qu’il éprouvait en constatant l’enthousiasme provoqué par les belles ét décevantes machines cartésiennes.

Il est souvent difficile de savoir à quelles formules Pascal sérait arrivé, s’il avait pu conduire son travail à bonne fin; sa pensée demeure plus d’une fois obscure, ce qui a permis aux commentateurs de lui attribuer des opiñions qui, qui, très probablément, ne sont pas lés sienhes, Je ne trouve pas de grands mystères dans le fameux passage du fragmént 233 qui l’on a si souvént regardé Comme un désaveu de la raison: « Suivez, dit-il aux libertins qui disent ne pas savoir coim- . ment ils pourraient parvenir à la foi, la manière par où [les croyants] ont commencé; c’est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant dé l’eau bénite, en faisant dire dés messes, etc. Naturellement, même, cela vous fera Croire et vous abètira. » Pascal oppose les pratiques dé piété au bel esprit. Il est très probable qu’il emploie ici à dessein, en vue de renforcer cette opposition, une de ses expressions péjoratives que les libres-penseurs ont employées, à toutes les époques, pour discréditer là dévotion. Le libertin lui répond: « Mais c’est ce que je crains. — Et pourquoi? dit Pascal. Qu’avez-vous à perdre? Mais pour vous montrer que cela y mène, c’ést que cela diminuera les passions qui Sont vos grands obstacles. » Il ne s’agit évidemment pas de rendre le libertin stupide, mais de l’amenet à réfléchir avec sang-froid; en effet Pascal a supposé, un peu plus haut, que le libertin se décide-

rait en faveur de la religion s’il pouvait librement apprécier les avantages du choix qui lui est proposé, mais que les passions le retiennent prisonnier de : mauvaises habitudes. A la fin du fragment, il est question de la bassesse de la vie chrétienne, et je vois là un synonyme de l’abétissement: « Vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices. » La question serait de savoir dans quelle mesure cette pratique dévote peut produire les effets qu’attend Pascal; peut-être était-elle vraiment efficace pour des hommes habitués à vivre dans une société où l’on faisait fanfaronnade d’incrédulité; il s’agissait surtout de changer leurs fréquentations. En tout cas, cela ne comporte aucun mépris pour la raïison,

V” Je ne puis découvrir dans le fragment 218 la moindre marque de l'indifférence avec laquelle Pascal au-

- rait considéré les travaux faits par ses contemporains pour renouveler la théorie du mouvement planétaire. « Je trouve bon, dit-il, qu’on n’approfondisse pas l’opinion de Copernic, mais ceci...! Il importe à toute la vie de savoir si l’âme est mortelle ou immortelle. » Pascal estime que les gens du monde auraient mieux employé leur temps à réfléchir sur les destinées d’outre-tombe qu’à disserter sur des problèmes astronomiques qui dépassaient leur compétence.

Si l’on prend les choses en gros, on voit clairement que Pascal était choqué du caractère superficiel des conceptions cartésiennes, qui sont infiniment mieux appropriées à la conversation qu’à la véritable science.

Mais pourquoi ce besoin de conversation scientifique ? C’est que les hommes du xvri° siècle, ainsi que je l’ai dit plus haut, avaient été fort habitués à raisonner sur les causes. La science cartésienne n’était pas assez embarrassée de technique mathématique pour que des gens du monde, ayant reçu une bonne éducation libérale, ne pussent discuter avec les professionnels. Descartes était admirable pour improviser des explications soit des faits naturels connus, soit des expériences nouvelles qu'on lui soumettait; un homme d’esprit, familier avec les raisonnements cartésiens, pouvait trouver réponse à tout: c’est là ce qui constitue le caractère essentiel d’une bonne philosophie pour les habitués des salons.

Il me semble qu’on devrait établir un rapprochement étroit entre la physique cartésienne et les sophismes des casuistes. Dans un cas comme dans Pautre, on intercale entre l’homme et la réalité de grandes machines qui empêchent notre intelligence d’exercer ses fonctions propres; on invente des chimères très ingénieuses, qui ont un aspect plausible; on ruine la véritable raison au profit de la légèreté des rationalistes de bonne société.

En formulant sa fameuse règle du doute méthodique, Descartes n’avait fait qu’'introduire dans la philosophie les habitudes de l'esprit aristocratique; Brunetière observe, très justement, que les écrivains d’origine noble ont fort peu de respect pour les traditions (1). Il semble bien que cette analogie du car-

(1) BRUNETIÈRE, Evolulion des genres, p. 172.

tésianisme et du scepticisme cher aux gens de qualité n'ait pas été une des moindres raisons du succès de la nouvelle philosophie, Ho

Les personnes étrangères aux procédés de la science expérimentale ne sont pleinement satisfaites que si l’on parvient à rattacher (d’une manière qui n’ait rien de choquant) les explications à quelques principes que leur bon sens accepte sans peine; elles ne s’aperçcoivent pas qu’un tel procédé comporte une grande dose de tromperie, Taine cite comme caractérisitique de l’esprit cartésien cette phrase de Malebranche: « Pour atteindre la vérité, il suffit de se rendre attentif aux idées claires que chacun trouve en lui-même (1). »

Ainsi les gens d’esprit ne manquèrent pas d’embrasser avec ardeur le cartésianisme quand il leur fut apporté; cette philosophie justifie, en effet, la prétention qu'ont(éué toujours les hommes du monde de parler, avec üne assurance imperturbablé, de choses qu’ils n’ont pas étudiées — en raison de leurs lumières naturelles.

Environ trente ans après la rédaction des Pensées, Bossuet découvrit le danger que ce rationalisme bavard faisait courir à la religion: « Sous prétexte qu’il ne faut admettre que ce qu'on entend clairement (ce qui, réduit à certaines bornes, est très véritable), chacun se donne la liberté de dire: J’entends ceci et je n’entends pas cela. Sans égard à

(1) TAINE, Ancien Régime, p. 262. Cf. p. 242.

la tradition, on avance témérairement tout ce qu’on pense... Tant que le Père Malebranche n’écoutera que des flaitteurs ou des gens qui, faute d’avoir pénétré le fond de la théologie, n’auront que des adorations pour ses belles expressions, il n’y aura point de remède au mal que je prévois (1). »

Cette lettre a une extrême importance pour nous, car elle nous montre l’évêque indigné par l’audace des gens qui traitent la théologie comme un sujet frivole; ils s’attachent plus à la beauté du langage "qu'aux raisons; ils négligent d'approfondir les questions qu’ils veulent juger par le bon sens. Nous enregistrons donc ici une protestation contre la vulgarisation, Ainsi tout ce qui se rattache au carfésianisme, présente un même caractère, déjà reconnu par Pascal: c’est de la littérature qui ne conduit à rien d’utile ni de certain. L’élégance des expositions fait toute la valeur de cette philosophie,

Nous voyons encore, par les termes qu’emploie Bossuet, qu’il s’agit d’un fait tout nouveau; l’auteur s'aperçoit qu’il se prépare un grand combat contre l'Eglise sous le nom de la philosophie cartésienne; c'est en effet à cette époque que Fontenelle venait de publier son fameux livre sur la pluralité des - mondes; nous sommes au commencement du véri- * table règne de Descartes. | En y regardant de près, on reconnaît sans peine que les conceptions fondamentales de la philosophie

… (4) Lettre du 21 mai 1687, dans SAINTE-BEUVE, 0p. cit. tome V, p. 368.

cartésienne correspondaient parfaitement à l’état d’esprit des gens de ce temps. Le cartésianisme était résolument optimiste (1); ce qui devait beaucoup plaire à une société désireuse de s’amuser librement et agacée par la rigueur du jansénisme. D’autre part, il n’y a point de morale cartésienne (2); Descartes a réduit l’éthique à une règle de convenance qui prescrit de respecter les usages établis: cela était fort commode depuis que les mœurs étaient devenues peu sévères. Descartes ne semble jamais avoir été préoccupé du sens de la vie (3); en sa qualité d’ancien élève des jésuites, il ne devait pas beaucoup réfléchir sur le péché et ses disciples pouvaient faire comme Renan et le supprimer (4). Sainte-Beuve dit que Descartes avait relégué la foi « comme les dieux d’Epicure dans je ne sais quels intermondes de la pensée » (5); cela convenait à des gens qui aspiraient à être libérés du joug chrétien.

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Désormais la philosophie française demeurera marquée de caractères rationalistes, tout à fait spéciaux, qui la rendront agréable aux gens du monde; la

(1) BRUNETIÈRE, Etudes criliques, 4° série, p. 129. (2) BRUNETIÈRE, LOC. cit, p. 125.

(3) BRUNETIÈRE, (OC. cit., p. 131.

(4) RENAN, Feuilles détachées, p. 370.

(5) SAINTE-BEUVE, 09. cit., tome III, p. 422.

physique cartésienne pourra être abandonnée et même déclarée ridicule par le siècle suivant, le cartésianisme restera toujours le type de la philosophie française parce qu’il était parfaitement adapté aux. tendances d’une aristocratie pleine d’esprit, se piquant de raisonner et désireuse de trouver des moyens de justifier sa légèreté (1).

Le progrès sera toujours un élément essentiel du grand courant qui ira jusqu’à la démocratie moderne, parce que la doctrine du progrès permet de jouir en toute tranquillité des biens d’aujourd’hui, sans se soucier des difficultés de demain. Elle avait plu à l’ancienne société de nobles désœuvrés; elle plaira toujours aux politiciens que la démocratie hisse au pouvoir et qui, menacés d’une chute prochaine, veulent faire profiter leurs amis de tous les avantages que procure l'Etat.

De nos jours, comme au temps de Fontenelle, la société dominante exige qu’on la mette en possession d’une science complète du monde, qui lui permette d’émettre des opinions sur toutes choses sans avoir besoin de traverser une instruction spéciale. Ce qu’elle appelle science est une manière d’inventer la nature à la manière de Descartes, et n’a aucun rapport avec l’approfondissement des problèmes que se

(1) Taine observe que les hommes du xvir siècle «ont beau se dire sectateurs de Bacon, et rejeter les idées innées; avec un autre point de départ que les cartésiens, ils marchent dans la même voie et, comme les cartésiens, après un léger emprunt, ils laissent là l’expérience » (4ncien Régime, pp. 262-268).

pose la véritable science fondée sur la prosaïque réalité (1). Les hypothèses cosmologiques de Spencer ou de Hæckel amusent les personnes lettrées, comme des contes mythologiques ont amusé d’anciennes aristocraties; mais les conséquences de l’enthousiasme provoqué par ces contes modernes sont considérables, parce que leurs lecteurs aiment à se figurer que leur esprit est capable de résoudre toutes les difficultés que présente la vie journalière, après avoir résolu toutes celles qui existent dans la cosmologie. De là provient la confiance insensée dans la décision des gens éclairés, qui est demeurée une des bases idéologiques de la superstition de l'Etat moderne.

De nos jours, l’idée que tout peut être soumis à une exposition parfaitement claire n’est guère moins forte que du temps de Descartes; si l’on s’avise de protester contre l'illusion du rationalisme, on passe immédiatement pour un ennemi de la démocratie. J’ai maintes fois entendu des personnes, qui se vantent de travailler au progrès, déplorer l’ensei-

(1) Renan a écrit à ce sujet quelques lignes bien significatives : «Il arriva, ce semble, à Babylone, ce qui arriverait de nos jours si les charlatans scientifiques, soutenus par les gens du monde el les journaux, envahissaient l’Institut, le Collège de France, les facultés. Chez nous, certains besoins supérieurs aux caprices des gens du monde, l'artilierie, la fabrication des substances explosives, l’industrie appuyée sur la science, maintiendront la science vraie. A Babylone, les farceurs l'emportèrent. » (Histoire du peuple disraël, tome IIT, pp. 179-180. Le xvir et le xvIIr siècles n'avaient pas d'industrie scientifique. |

gnement de Bergson et le signaler comme le plus grand danger que puisse avoir à combattre l’esprit moderne (1).

Pour nos démocrates, comme pour les beaux esprits cartésiens, le progrès ne consiste point dans l'accumulation de moyens techniques, ni même de connaissances scientifiques, mais dans l’ornement de l’esprit qui, débarrassé des préjugés, sûr de luimême et confiant dans l’avenir, s’est fait une philo-

sophie assurant le bonheur à tous les gens qui pos-.

sèdent les moyens de vivre largement. L'histoire de l'humanité est une sorte de pédagogie qui amène à passer. de l’état sauvage à la vie aristocratique. « Le genre humain, disait Turgot en 1750 (2), considéré depuis son origine, paraît aux yeux d’un philosophe un tout immense qui a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès. » Condorcet, en reprenant l’œuvre inachevée de Turgot, entrera encore davantage dans cet ordre d'idées: c’est l’histoire de la pédagogie de l’humanité qu’il va essayer de nous décrire.

Quand on se place à ce point de vue, la grande question est d’apprendre aux hommes à bien raisonner, et de là provient l’extraordinaire importance qui l’on attribuait à la logique. Condorcet nous présente Locke comme un des bienfaiteurs de l’esprit

(1) Il y aurait plus d'un rapprochement à établir entre Bergson et Pascal.

(2) TURGOT (Collection Daire), tome II, p. 598.

humain: « Enfin Locke saisit le fil qui devait guider » la philosophie; sa « méthode devint bientôt celle de tous les philosophes, et c’est en l’appliquant. à la morale, à la politique, à l’économie politique, qu’ils sont parvenus à suivre dans ces sciences une marche presque aussi sûre que celle des sciences naturelles » (1). Parmi les projets que! révait Condorcet pour une humanité régénérée par la Révolution,

figure le perfectionnement de la langue, « si vague encore et si obscure »; il estimait que les hommes avaient besoin d’une langue d’autant plus précise qu'ils avaient reçu une instruction moins complète (2),fen sorte qu’il comptait sans doute réformer la langue populaire sur le modèle des langues appauvries dont se servait alors la bonne société. Il espérait aussi que l’on pourrait créer une langue scientifique universelle qui arriverait à rendre « la connaïissance de la vérité facile et l’erreur presque impossible » (3).

(4) CONDORCET, Tableau historique des progres de l’esprit humain, 9° époque.

(2) CONDORCET, op. cit., 10° époque.

(3) CONDORCET, loc. cit. Taïine pense que la langue française, en s’appauvrissant, élait devenue très propre à dire clairement les choses qu'elle savait exprimer (op. ci. p. 241). Ce français appauvri était devenu la langue universelle des classes polies d'Europe et c’est probablement cette universalité de ce parler si abstrait qui faisait penser à Condorcet qu’il serait facile de créer une langue scientifique cosmopolite. Il est évident qu’une langue est d'autant plus apte à être acceptée par des peuples plus divers qu'elle est moins près des choses de la vie commune. Contrairement à l'opinion de Taïne, je crois que le français

Ces préoccupations étaient fort naturelles chez des hommes qui avaient pour but de mettre un résumé des connaissances à la portée des gens du monde et de tout transformer en agréables sujets de conversation. La vulgarisation apparaît à Condorcet comme étant une des œuvres qui honorent le plus le xvrrr* siècle; la longueur du passage et le ton solennel qu’il affecte montrent bien toute l’importance que l’auteur attachait à la diffusion de la philosophie: « Il se forma en Europe une classe d'hommes moins occupés encore de découvrir ou d’approfondir la vérité que de la répandre; qui... mirent leur gloire à détruire les erreurs populaires plutôt qu’à reculer les limites des connaissances humaines, manière indirecte de servir à leurs progrès, qui n’était ni la moindre périlleuse, ni la moins utile. En Angleterre, Collins et Bolingbroke, en France, Bayle, Fontenelle, Voltaire, Montesquieu, et les écoles formées par ces hommes célèbres, combattirent en faveur de la vérité..., employant toutes les formes, depuis la plaisanterie jusqu’au pathétique... poursuivant dans la religion, dans l’administration, dans les mœurs, dans les lois, tout ce qui portait le caractère de l’oppression, de la dureté, de la barbarie... prenant enfin pour cri de guerre: Raison, tolérance, humanité (1). »

du xvire siècle manque de clarté; ce n'est qu'avec des termes particuliers, les seuls qui évoquent des images, que l’on peut exprimer vraiment la pensée, sans uOmper son lecteur et sans se tromper soi-même.

(14) CONDORCET, 9° époque. On remarquera la rancune de Condorcet contre Buffon, qu’il omet de nommer ici.

On ne saurait célébrer en termes plus enthousiastes, le passage de la littérature au journalisme, de la science au rationalisme des salons ou des assemblées parlantes, de la recherche originale à la déclamation.

Lorsque Condorcet devint un homme considérable dans le gouvernement, il jugea que le moment était venu de faire participer le peuple à ce progrès des lumières. Ses idées sur l’instruction publique ont pour nous une importance considérable, parce que nous pouvons, en les étudiant, nous rendre un compte exact de ce qu'était la notion du progrès pour les hommes du xvrri° siècle; nous saisissons cette notion dans ses applications sociales, c’est-à-dire dans toute sa réalité complexe et vivante. Un examen sommaire des projets de Condorcet est donc nécessaire

Condorcet regardait comme évident que si l’on mettait le peuple à même de raisonner suivant les modes qui avaient été reçues dans les salons de l'Ancien Régime, le bonheur du monde serait assuré. Le plan qu’il traça, en conséquence, pour l’instruction secondaire n’a pas été regardé comme fort heureux par les spécialistes contemporains; Compayré, qui admire cependant beaucoup les idées de l’auteur, estime que la Convention fut mal inspirée en suivant trop les indications de Condorcet sur ce point; les écoles centräles échouèrent, parce que c’étaient « des établissements mal définis, où l’enseignement était trop vaste, les programmes trop touffus, où

l’élève devait, semble-t-il, s’instruire à discuter de omni re scibili » (1). Compayré ne me paraît point bien comprendre la pensée de Condorcet.

Celui-ci ne se proposait point de former des agriculteurs, des industriels, des ingénieurs, des géomètres, des savants; il voulait « former des hommes éclairés » (2); et il exposait, dans son rapport, qu’il s’était inspiré, pour choisir les objets d’étude, de la philosophie du xvin° siècle « libre de toutes les chaînes, affranchie de toute autorité, de toute habitude ancienne ». Cette philosophie, « en éclairant la génération contemporaine, présage, prépare et devance déjà la raison supérieure à laquelle les progrès nécessaires du genre humain appellent les générations futures » (3).

S inspirer de la philosophie du xvirr* siècle, former des esprits éclairés, nous savons ce que cela signifie: c’est vulgariser les connaissances de manière à mettre les jeunes républicains en état de tenir une place honorable dans une société constituée suivant les conceptions de l’Ancien Régime; c’est vouloir que la démocratie se modèle sur la noblesse disparue; c’est placer les nouveaux maîtres au rang mondain qu’occupaient leurs prédécesseurs. Il fallait, pour obtenir ce résultat, donner aux hommes une teinture

(1) CONDORCET, Rapport et projet de décret sur l'organisation générale de l'instruction publique, préface par Compayré, p. XVIII.

(2) CONDORCET, 0p. cil., p. 25.

(3) CONDORCET, 0p. cil., p.:29.

de toutes sortes de savoirs, et c’est dans ce but que les écoles centrales étaient conçues. Condorcet parle avec un grand mépris des langues anciennes; c’est que le grec et le latin ne doivent pas plus servir aux gens qui tiennent à briller dans une société démocratique, qu'ils n’ont servi à ceux qui avaient brillé dans les salons (1); nous avons ici le dernier écho de la querelle des anciens et des modernes; ce sont ces derniers qui avaient triomphé dans le monde fréquenté par Condorcet, et notre réformateur prend ses idées dans le passé.

> Condorcet pensait qu’il serait très facile d’obtenir, dans les nouvelles écoles, des résultats beaucoup plus satisfaisants que ceux qu’on obtenait dans les anciens collèges, grâce à l’emploi de tableaux synoptiques (2) dont il nous entretient en ces termes: « Nous exposerons comment, à l’aide d’un petit nombre de ces

(1) Les raisons que donne Condorcet ne sont point pour nous arrêter; il est fort rare, en effet, que dans des questions de ce genre on fasse valoir les vrais motifs; il prétend ‘que les livres des anciens sont remplis d’erreurs et qu’une éloquence, excellente pour un peuple qui se gouvernait lui-même dans ses assemblées générales, est dangereuse pour un peuple soumis à un régime parlementaire ; il ne faut pas que les représentants se laissent entraîner par leurs sentiments personnels ; ils doivent obéir à la seule raison, sinon ils trahiraient leurs devoirs (op. cit., pp. 27-28).

(2) Dupont de Nemours nous a laissé un tableau de ce genre sous le titre : Abrégé des principes de l’économie politique (PHYSIOCRATES, collection Daire, pp. 367-385). Cet exemple ne donne pas une haute idée de ce qu’on peut apprendre par le procédé que Condorcet admire si naïvenent.

tableaux, dont il serait facile d’apprendre l'usage, les hommes qui n’ont pu s'élever assez au-dessus de l'instruction la plus élémentaire, pour se rendre propres les connaissances de détails utiles dans la vie commune, pourront les retrouver à volonté lorsqu'ils en éprouveront le besoin; comment enfin lPusage de ces mêmes méthodes peut faciliter l’instruction élémentaire, dans tous les genres où cette instruction se fonde soit sur un ordre systématique de vérité, soit sur une suite d’observations ou de faits (1). » Il est possible, en effet, par une telle méthode, de faire parcourir aux élèves une encyclopédie; et si on les a exercés à parler à tort et à travers de omni re scibili, on peut mettre des hommes à même de faire un article de journal ou un discours au parlement sur des matières qu’ils connaissent mal.

Nous arriverons ainsi au dernier terme de la vulgarisation; les moyens qu’indique Condorcet sont aussi ceux qu’emploient les cancres pour préparer les examens: voilà un bel idéal démocratique.

Notre auteur nous a appris quel but il espérait ‘ pouvoir atteindre par l’enseignement populaire; cela mérite un court exposé: « On peut instruire, dit-il, la masse entière d’un peuple, de tout ce que chaque homme a besoin de savoir pour l’économie domestique, pour l’administration de ses affaires, pour le

(4) Gonporcer, Tableau historique, 10° époque.

libre développement de son industrie et de ses facultés; pour connaître ses droits, les défendre et les exercer; pour être instruit de ses devoirs, pour pouvoir les bien remplir; pour juger ses actions et celles des autres d’après ses propres lumières et n'être étranger à aucun des sentiments élevés ou délicats qui honorent la nature humaine. » Arrêtons-nous ici provisoirement. Taine était choqué de voir quelle uniformité le xvir° siècle supposait dans l’humanité: « Les personnages ne sont que des mannequins bien appris, et le plus souvent des trompettes par lesquels l’auteur lance au public ses déclamations. Grecs, Romains, chevaliers du Moyen Age, Turcs, Arabes, Péruviens, Guêbres, Byzantins, ils sont tous la même mécanique à tirades. Et le public... fait un succès à tous les paysans, manœuvres, nègres, Brésiliens, Parsis, Malabares, qui viennent lui débiter leurs amplifications (1). » — « Il semble que pour [la littérature] il n’y ait que des salons et des gens de lettres (2). » Il s’agit de vulgariser tellement la manière d’exprimer les « sentiments élevés ou délicats qui honorent la nature humaine », que dans la moindre réunion de village on trouve une succursale du salon de Mme Geoffrin; et alors le monde sera transformé suivant le modèle que les romans et les tragédies ont construit aux applaudissements d’un public frivole et lettré.

Reprenons maintenant la suite des bienfaits de

(4) TAINE, 09. CÙl., pp. 258-299.

(2)/TAINE, 0pD. Cil., D: 261.

l'instruction élémentaire: « Ne point dépendre aveuglément de ceux à qui il est obligé de confier le soin de ses affaires ou l’exercice de ses droits; être en état de les choisir et de les surveiller. » L’expérience contemporaine a montré que la vulgarisation des connaissances ne rend point le peuple capable de choisir et de surveiller ses prétendus représentants; ce résultat n’offre rien de bien paradoxal; on peut même présumer que plus on marchera dans la voie démocratique, moins ce contrôle sera efficace.

L'opinion politique se fabrique au moÿen des journaux, comme se fabrique une mode quelconque, une réputation littéraire ou la valeur commerciale d’un produit pharmaceutique; la démocratie a systématisé dés procédés qui existaient avant elle et n’a rien inventé; elle est ici, comme en toutes choses, l’héritière idéologique du xvir° siècle. L'identité de la presse actuelle et du monde des anciens salons ne frappe pas les yeux parce que nous sommes choqués

de la grossièreté de nos journaux contemporains et que nous voyons un peu trop le passé à travers la légende. Il n’y a pas, au fond, une si grande différence de talent entre nos grands journalistes actuels et les encyclopédistes; quant à leurs mœurs, elles se ressemblent d’une manière malheureusement étonnante, Dans un tETIDS comme dans l’autre, on se contente de raison’, frivoles, on fait un grand étalage de nobles se imiente et on admire la Science (1). Ï1 n’y a aucune raison pour que l’opinion

(4) Pour juger Diderot d’une manière équitable, il ne

faite par la presse soit de meilleure qualité que celle qui était jadis fabriquée par les salons philosophiques. |

Nous ne nous exposerons pas beaucoup en disant que toute éducation ayant pour objet de faire participer le peuple aux manières de raisonner empruntées par la bourgeoisie à l’ancienne noblesse, ne saurait être utile au prolétariat, Je suppose que nos grands pédagogues pensent là-dessus exactement comme moi, et que c’est pour cette raison qu’ils empoisonnent l’école primaire de tant de vieilles idées.

Condorcet espérait que l’instruction ferait disparaître toutes les illusions ayant un caractère magique: « N’être plus dupe, dit-il, de ces erreurs populaires qui tourmentent la vie de craintes superstitieuses ou d’espérances chimériques; se défendre contre les préjugés avec les seules forces de la raison; enfin échapper aux prestiges du charlatanisme qui tendrait des pièges à sa fortune, à sa santé, à la liberté de ses opinions et de sa conscience, sous prétexte de l’enrichir, de le guérir et de le sauver. »

Dans ces dernières paroles, l’auteur fait évidemment allusion à Cagliostro, à Mesmer et aux Illuminés qui eurent un si grand succès à la fin du xvirr* siècle, Jusqu'ici les charlatanismes de ce genre n’ont pas eu une nofable influence sur le peuple;

faut pas le comparer à Montesquieu, Buffon ou Rousseau, mais aux grands brasseurs d'articles modernes : «Il écrit sur toutes choses indifféremment, avec le même aplomb, sans règle et sans choix, sans ordre ni mesure, à bride abattue », dit Brunetière (Evolution des genres, p. 153).

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mais il se peut que ce soit surtout parce qu’il ne les connaît guère; il est, en effet, très douteux que le genre d’enseignement qu’on lui donne soit de nature à le préserver de ces folies. Les savants les plus authentiques de notre époque ont été dupes des spirites, et on ne saurait cependant contester que Crookes et Richet connaissent la méthode scientifique! Nous ne saurions prévoir ce que pourrait produire une vulgarisation habile de l’occultisme faite par la grande presse (1). Il ne faut pas oublier que Benoît Malon était un adepte de ces extravagances; et il n’était pas éloigné de les annexer au « socialisme intégral » qui n’eût pas perdu grand’ chose à ce mélange (2). La facilité avec laquelle tous les inventeurs des remèdes nouveaux trouvent une large clientèle dans {la bourgeoisie, montre que les croyances les plus absurdes peuvent obtenir du crédit, pour peu qu’elles se donnent une apparence scientifique.

(4) «Il n'est pas ridicule de supposer que nous approchons en ces matières de découvertes capitales », lit-on dans le Petit Parisien du 22 mars 1910.

(2) Il n’est pas inutile de rappeler ici un jugement parfaitement justifié porté sur «le grand homme» par Gabriel Deville en 1896 : « Il fit un sort à tous les termes pédants, aux mots rébarbatifs qu’avec beaucoup de chance on rencontre normalement une fois tous les dix ans, découvrit plusieurs fois l'Amérique avec une satisfaction d'orgueil toujours nouvelle, et saupoudra le tout d’un extraordinaire latin. Le résultat à été la confection d’un socialisme bon tout au plus pour les francs-maçons et les spirites. » (Principes socialistes, p. xXV).

Il semblerait que Condorcet eût été meilleur prophète en ce qui touche le catholicisme; c’est bien à lui qu’il fait allusion dans les premières lignes du . dernier fragment. On admet généralement que le développement de l’école primaire est très dangereux pour l'Eglise; Renan écrivait, il y a vingt-cinq ans: « Le rationalisme populaire, conséquence inévitable des progrès de l'instruction publique et des institutions démocratiques, rend les temples déserts, multiplie les mariages et les funérailles purement civils (1). »

La politique scolaire suivie par la troisième République a mis chaque jour en conflit le clergé et les représentants officiels de la démocratie. L'Eglise a pris, tout entière, fait et cause pour les congrégations enseignantes dont les intérêts étaient lésés par l’enseignement laïque; elle a conduit des campagnes violentes dans l’espoir d'obtenir l’abrogation de lois que les républicains regardent comme ïintangibles; aucune défaite ne l’a découragée et elle espère encore triompher. C’est ainsi que le cléricalisme demeure toujours l’ennemi pour la démocratie, et que celle-ci s’efforce de lui enlever sa clientèle. Les républicains ont été dénoncés comme étant les ennemis de Dieu, en sorte que la concurrence scolaire a engendré une lutte sur les croyances; l’incrédulité est devenue un élément essentiel du programme républicain depuis que les institutions scolaires de la République n’ont

(1) RENAN, Marc-Aurèle, p. 641,

pu être utilement défendues que par une propagande anticatholique.

L'Eglise a rendu cette propagande facile parce qu’elle a confié sa défense à des Homaïs de sacristie, qui ont cru habile de donner au peuple un enseignement que les chrétiens instruits trouveraient révoltant s’il s’adressait à leurs fils: la doctrine de la Providence est descendue au niveau de l'intelligence de sauvages; leur conception de la nature est celle des fétichistes; le miracle a été déshonoré par un charlatanisme digne de marchands de drogues. L’instruction primaire a permis de mettre entre les mains du peuple des livres et des journaux qui lui ont montré que les gens de la Croix et du Pélerin se moquent de lui. La presse cléricale, dans son aveuglement, a donné à ses adversaires des moyens faciles de montrer la stupidité, la mauvaise foi et l’ignorance crasse des écrivains qui se donnent le titre d’amis de Dieu.

La vulgarisation des connaissances scientifiques crée, certainement, de sérieuses difficultés au christianisme, qui a beaucoup trop parfois lié sa théologie à des conceptions médiévales de la nature; mais ces difficultés ont été rendues particulièrement graves chez nous par suite des conditions de la lutte engagée par l’Eglise pour la défense de ses congrégations enseignantes. La partie de la bourgeoisie qui possède une culture un peu élevée, est beaucoup moins hostile à l'Eglise que le peuple, parce qu’elle n’a pas été mise en demeure d'identifier l'Evangile et

le Pélerin (1); les prêtres qui s'adressent à elle, prennent presque toujours la précaution de se décla-

rer les adversaires des Homaïs de sacristie qui con-

duisent la campagne politique dans les classes pauvres.

(4) Les catholiques instruits ne connaissent de théologie que ce qu'ils peuvent rencontrer dans les œuvres littéraires du xvu° siècle et elle ne leur semble nullement indigne de l’homme moderne.

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