‹ Les illusions du progrèsChapitre 4 sur 27 · TP TETE · texte numérisé non relu

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La Bourgeoisie conquérante

I. — Création des administrations royales. — Croissance d’une classe de commis. — Importance de la bonne administration. — Besoin de tranquillité. — Contrôle fiscal des Parlements.

II. — Caractère de l'idéologie d'une classe de commis. — Grande liberté laissée aux théoriciens. — Passage à la pratique en trois grands courants.

III. — Théories contractuelles. — Obscurilé du livre de Rousseau. — Raisons du succès d'une doctrine abstraite. — Origines des idées contractuelles et le système de Locke. — Entente des associés. — La volonté générale. — Interprélations contradictoires du Contrat social.

IV. — Les physiocrates. — Leurs conceptions administratives. — Leur théorie de la propriété et des fondations. — Succès de leur système juridique après la Révolution.

V. — Les gens de lettres. — Leur influence vient de la place que leur fait la noblesse, — Leur véritable rôle dans l’aristocralie. — Absence d'esprit critique.

Pour bien comprendre les idées que le xvrrr° siècle se formait, il faut partir de ce fait que la France était,

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peu à peu, conquise par une oligarchie bourgeoise

que Îla royauté avait créée pour son service et qui devait la mener à la ruine.

Cournot, qui fut si souvent un philosophe de l’his- : toire très perspicace, a signalé la folie qui poussa les Bourbons à faire disparaître tout ce qui gênait leur pouvoir absolu de manière que, « le prestige de la royauté une fois détruit, toutes les autres institutions vraiment gouvernementales fussent aussi frappées de mort et qu’il ne restât plus qu’une machine administrative à l'usage de tous les gouvernements. En voulant diviniser la royauté ou la modeler sur un type plus asiatique qu’européen [Louis XIV] en a fait une idole exposée au mépris des peuples dès qu’elle cesserait d’être l’objet d’un culte sincère (1). Il a fondé en France, peut-être pour toujours, la monarchie administrative, dont il n’entendait faire qu'un instrument, et il a perdu la royauté qui pour lui était le but, En ce sens, le règne de Louis XIV est gros de la Révolution française » (2). |

Généralement nos démocrates raisonnent tout autrement que Cournot et ils admirent ce qu’il déplore, parce qu’ils n’aperçoivent dans l’histoire de France qu’une longue préparation au règne de leur classe;

(4) Je crois que Cournot pensait, en écrivant cela, à de curieuses réflexions que Tocqueville à faites sur le caractère spécial que présentait, suivant lui, la soumission des Français à leur roi; ils obéissaient plutôt par amour que par contrainte. (L’Ancien Régime et la Révolution, édition des œuvres complètes,.p. 176).

(2) CouRNoT, Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes, tome I, p. 414.

ils sont impatients de voir demeurer trop longtemps debout des institutions qui leur seraient désagréables s’il leur fallait les subir aujourd’hui; ils jugent le passé en avocats du régime bourgeois. En conséquence, ils distribuent l'éloge ou le blâme aux hommes politiques suivant que ceux-ci leur semblent avoir été favorables ou défavorables aux intérêts futurs de la bourgeoisie; plus un souverain ou un ministre aura été aveuglé par les intérêts du moment et aura compromis l’avenir de la royauté, plus ïl sera grand aux yeux de nos bourgeois.

C’est ainsi que Richelieu continue à recevoir les hommages enthousiastes de nos écrivains contemporains. « Grand niveleur et précurseur de l’œuvre démocratique, il abolirait les pouvoirs intermédiaires qui obstruaient de leur dangereuse inutilité, les relations entre le Roi et les peuples. » C’est en ces termes que résume son programme Gabriel Hanotaux, que

l’on peut compter parmi les cuistres les plus distin-

gués de la littérature contemporaine (1).

(1) G. HANOTAUX, Histoire du cardinal de Richelieu, tome II, p. 483. — L'auteur est très monté contre les protestants qu'il doit sacrifier à la gloire du grand précurseur de l’œuvre démocratique. — Brunetière s'explique par les préjugés nobiliaires de Montesquieu la critique que celuici fait de Richelieu et de Louvois. (Etudes critiques, 4° série, p. 246). Dira-ton aussi que Mably a été égaré par des idées aristocratiques? Il a cependant écrit que « Richelieu n’avait aucune des vertus ni même des lumières qu’on doit désirer dans ceux qui sont à la tête des affaires d'un grand royaume.» (Observations sur l'histoire de France, livre VIII, chap. 6.) l

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Les créateurs de la monarchie administrative n’avaient eu aucun pressentiment des conséquences que devait produire le système qu’ils imposaient à la. France féodale avec tant de violence; dans aucun cas l'historien ne pourrait appliquer plus exactement cette parole de Renan: « On ne sait jamais ce que l’on fonde (1). » Les premiers rois qui voulurent rendre leur pouvoir absolu, crurent qu’ils n’avaient rien de mieux à faire que de copier les institutions ecclésiastiques; ils avaient sous les yeux un absolutisme qui était consacré par l'expérience: « Ils s’attachèrent à honorer le mérite plutôt que le rang et la naissance; ils développèrent l'instruction; ils invitèrent à leur cour tous les hommes de talent, de quelque condition qu’ils fussent; ils relevèrent la justice et les tribunaux; ils accordèrent les plus hautes places, jusqu'ici réservées à la noblesse guerrière, aux hommes de loi et aux ecclésiastiques. Les princes qui jouèrent ce rôle avec le plus d’adresse furent Henri VII d'Angleterre, Louis XI de France, et Ferdinand le Catholique. De ces trois mages, comme Bacon les appelle, Ferdinand fut le maître en habileté; il paraît à Machiavel le type vivant d’un de ces princes de la nouvelle école, que sa perspicacité l’amenait à reconnaître comme le remède nécessaire de ces temps (2). »

La politique royale ne produisit point partout les

. (4) RENAN, Histoire du peupie d'Israël, tome IV, p. 147. (2) GERVINUS, Introduction à l'histoire du XIX° siècle, trad. franç., pp. 26-27.

mêmes conséquences; en France, elles furent tout à fait extraordinaires, parce que le pouvoir eut plus d'esprit de suite et surtout parce que le nombre des commis devint assez grand pour former le noyau d’une classe administrative.

L'Eglise, en choisissant des dignitaires parmi de petites gens, n’avait point modifié la structure sociale des pays catholiques, pas plus que les souverains orientaux n’ébranlent l’esclavage en transformant leurs serviteurs en vizirs tout puissants; certains individus acquièrent ainsi une certaine importance, en profitant de hasards heureux, mais ils demeurent isolés et les classes ne s’altèrent point.

Il ne faut pas oublier que le grand but poursuivi par l'Eglise, d’une manière plus ou moins consciente et presque toujours uniforme, a été, depuis Grégoire VII, d’infuser quelque chose de l’esprit monastique au clergé séculier; elle empêchait ainsi ses forces de se diffuser dans les groupes sociaux qui vivaient à côté d’elle (pour l’asservir et l’exploiter au besoin). On pourrait dire que la politique royale en France aurait eu une tendance opposée et qu’elle aurait cherché à provoquer cette diffusion: alors même que les fonctions ne furent pas transformées en privilèges transmissibles comme des patrimoines, elles furent réservées, pour une très grande partie, aux hommes d’une classe qui élevait ses enfants en vue des services de l’Etat et qui trouvait des protecteurs pour eux parmi les dignitaires actuels. Les commis royaux engendraient des familles et des clans de fonctionnaires; plus leur nombre devenait

considérable, plus la solidité de ces groupes devenait grande; ce phénomène se reproduit, d’ailleurs, sous nos yeux, dans les compagnies de chemins de fer, qui tendent à recruter leur personnel dans les ïamilles de leurs employés (1).

Lorsque l’autorité royale fut parfaitement assise et qu’ainsi les fonctionnaires furent assurés d’avoir une existence plus tranquille, toute cette organisation apparut comme aussi stable que si une constitution avait partagé les avenues du pouvoir entre un certain nombre de familles. Celles qui fournissaient des commis à l'Etat se trouvaient posséder une sorte de droit au travail; elles se regardèrent comme nécessaires; et elles acquirent des manières de penser en rapport avec leur rôle. Les fondateurs du régime avaient cru créer seulement une hiérarchie de commis habiles, indépendants des traditions féodales et destinés à être soumis, avec le plus grand dévouement, au roi qui les avait tirés du néant; ils espéraient pouvoir se débarrasser facilement des entraves que la noblesse

et les villes privilégiées opposaient à leur absolutisme; —— mais peu à peu s'élevait devant eux une force nouvelle qui les gêna plus que les anciennes forces. D'une manière presque mécanique, les commis du roi en arrivaient à acquérir la richesse, la puissance et les honneurs d’une classe souveraine. Le pouvoir royal était, à tout instant, arrêté par la

résistance de gens que la cour voulait s’obstiner à

(4) P. LEROY-BEAULIEU dans les Débats du 28 novembre

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