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PREMIER VOYAGE DE JACQUES CARTIER

En lisant l’histoire d'un peuple, d’un pays, ou d'une race, l'attention se porte naturellement sur deux noms qui sollicitent également l’intérêt, et semblent s'appeler l’un l’autre: le nom du fondateur de ce royaume, du chef de cette race, et celui de son dernier souverain ou de son suprême représentant.

La raison ou les raisons de cette tendance générale sont nombreuses : 10. la légèreté de l'esprit humain, qui aime à passer du commencement à la fin, se hâte dans ses conclu-

sions, et néglige volontiers les intervalles et les

développements, pour porter sur toutes choses son verdict définitif; elle naît de la paresse et de la présomption, mais elle naît viable, et forme une lignée singulièrement féconde et prolifique.

Ce n’est pourtant pas la seule raison ; il en est une autre plus commune encore, peut-être même à cause de son caractère fatidique et presque superstitieux. On aime à voir dans le premier et le dernier-né de ces grandes races les deux types qui les personaifient : Romulus et Auguste, Auguste et Romulus Augustulus, Constantin et Constantin XII Dracosès, Clovis et Napoléon II ; l'historien subit d’ailleurs cet attrait mystérieux et mélancolique, et il retrace avec plus de couleur les premiers et les derniers jours de ces peuples, la biographie de leurs premiers et de leurs derniers héros.

C’est ce qui explique l'intérêt si particulier qui s'attache au nom du découvreur du Canada, et à celui de son dernier défenseur. Les noms de Cartier et de Montcalm sont solidaires, et c’est sans doute sous l'impression de ce sentiment, au’il y a quelques années l’auteur d’un gracieux drame sur la chute de la domination française en Canada faisait sans cesse assister l'ombre de Cartier aux derniers grands jours et aux luttes suprêmes de la patrie expirante.

Montcalm, prêt à livrer son dernier combat, l’apostrophait comme son témoin et son juge

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dans des termes qui n'étaient pas sans grandeur :

‘“ Ah! si tu revenais par ce chemin de gloire

‘Où ton bateau léger emportait notre histoire,

‘ Cartier, si tu voyais ! hermine des Bretons

‘“ Et tes lis exilés de ces caps et ces monts

‘ Où ta main les planta, dis, Celte, quelle flamme

‘“ Jaillirait de tes yeux en dévorant ton âme ! “Va, ta rage, Cartier, est entrée en mon cœur

‘“ Et je te garderai ce dépôt de l'honneur.

‘Tant que ma main tiendra le glaive de la France, “Tant qu'un Canadien demandera vengeance

‘“ Contre un brutal soldat, contre un lâche ennemi, “ Jamais je ne plierai, Cartier: malo mori |

“Et tant qu’un peu de sang de ma veine épuisée

‘“ Rougira les trongons de ma vaillante épée,

‘“ De tout mon désespoir, conjurant le destin,

‘“ Jusqu'au dernier soupir combattant...”

Nous ne voulons faire ni du drame, ni de la poésie, mais nos lecteurs nous pardonneront d'avoir fait précéder la biographie du père de notre race, de ces quelques remarques qui mettent mieux en lumière l'intérêt qui s'attache à ce nom et font pressentir son caractère.

On s'était attaché jusqu'ici à faire de Cartier un héros chrétien, pieux comme Colomb, charitable comme Las Casas, et désintéressé comme eux deux. Peut-être les historiens aiment-ils à charger leur palette de couleurs d’un rose trop persistant ; aussi s’est-il trouvé un historien qui

a pris le contre-pied du dire de ses devanciers, 1 et il a fait du célèbre Malouin un type moyen

entre Fernand Cortez et les flibustiers des An- : tilles, une sorte de négociant commun, dévoré par la soif du gain et la manie du mercantilisme moderne, une figure sans cachet et sans grandeur.

Si c'était là la vérité, quelque dure qu'elle nous apparût, il faudrait bien la subir ; mais ce n'est pas la conviction qui nous est restée après avoir lu les documents des différents auteurs. Aussi n'est-ce point sans un profond respect que nous abordons cette grande mémoire, et ; que nous essayons de retracer les principaux événements qui ont marqué l'existence du père j f

de la patrie.

Nous n'avons point de thèse à établir, notre siège n’est ni fait ni à faire, mais les quelques

| l'amour des courses audacieuses et des décou- [Al . . , Q fl vertes lointaines. C’est la tendance séculaire de

ombres que l’on a mises au tableau tracé par les anciens du héros breton, nous semblent plus propres à le faire ressortir qu’à le noircir défini- : | tivement, et nous continuons de vénérer ce ] | grand aïeul de notre race ; nous espérons que | nos lecteurs feront comme nous après avoir par- 4 Î | couru son histoire que nous leur présentons. ! | Jacques Cartier naquit à Saint-Malo le 31 dé- | cembre 1494 d’une famille estimée dans son pays pour ses alliances et son esprit d’entre- k | | prise. Il avait les goûts de sa race aventureuse, $ | | |

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tous les jeunes garçons de seize à dix-huit ans qui s’apostrophent au pied du beau rocher de Saint-Malo. Nous ne saurions leur en faire un reproche ; ils ont déjà tous vu Terre-Neuve, et parlent couramment de Buenos-Ayres ou de Pondichéry ; s'ils n’y ont pas été encore, ils y vont incessamment et y vivent déjà par leurs souvenirs de famille et les récits de leurs compagnons.

Profondément religieux et honnêtes, ils ne se croient pas tenus pour cela à être des commerçants incapables et des aventuriers sans avenir : ils rapportent à leurs femmes leur gain sans en dérober une obole, et ne lui demandent au retour qu'un petit prêt pour aller, le premier soir, fêter leur arrivée avec les amis. La malouine est assez généreuse pour donner un franc à “ son marin” sur la solde qu'il rapporte, et assez chrétienne pour l'envoyer à confesse le lendemain ; il y va bravement comme à l’abordage.

Je suis assez porté à croire que l’histoire se répète, et que tels on a vu presque de nos jours les compagnons de Surcouf, tels étaient les compagnons de Cartier, les Jalobert, les Lemarier, etc., des marins d’une force et d’une audace prodigieuses, persévérants et tenaces comme des Bretons, mais avant tout des chrétiens.

Nous oserions presque hasarder que Cartier ne différait pas entièrement du type national ; son histoire d’ailleurs nous le montrera.

Il avait 23 ans quand il épousa Catherine

Desgranges, fille du gouverneur de St-Malo ; il songen comme ses cousins de Normandie à “ gaigner ” et à faire une bonne maison, tout en satisfaisant le désir qu'il avait depuis longtemps d'aider à la propagation de la foi et à la conversion des infidèles. (C'était là le but principal qu'il se proposait ; mais s'il ne s'interdisait ni l'ambition du martyre, ni les mérites de l’apostolat, il n'oubliait pas qu'il était laique, chef de famille, et qu'il se devait aux siens. Cette sagesse familière ne le rendit pas inaccessible aux grandes idées et aux nobles projets, et il s'adressa à l'amiral de France, Philippe de Chabot, et au vice-amiral de la Meilleraye, pour obtenir de François 1er la conduite d'une expédition dans le nouveau monde.

François ler n'avait pas lieu d'être satisfait des entreprises tentées jusqu'à ce jour : il n’en était pas découragé cependant. Comme plusieurs autres rois de France, malgré la frivolité de sa vie privée sur laquelle les historiens-romanciers insistent surtout avec une austérité digne des Pères de l'Eglise, François ler avait conservé le zèle de la foi et de la religion catholique ; il ‘avait du sang de St-Louis dans les veines, et il continuait de nourrir l'espoir d'établir le règne de Jésus-Christ, non plus sur les rives africaines, mais aux extrémités de cet Occident que Verazzani et bien d’autres marins lui dépeignaient comme un pays plein d'espérance et d'avenir.

Ces terres n'étaient d’ailleurs comprises dans

aucun des codicilles des testaments d'Adam ou de Noé en faveur des Espagnols, comme il le disait plaisamment, et son patriotisme autant que sa foi lui faisaient désirer de les réunir à la fille aînée de l'Eglise, pour les faire entrer avec elle en communauté de biens spirituels et temporels,

La proposition de Cartier lui plut, parce qu'il trouva dans les vues qu'il lui exposait ce même zèle pour les intérêts religieux des sauvages qu'il nourrissait lui-même : il lui accorda donc deux vaisseaux de soixante tonneaux et de soixante et un hommes d'équipage chacun, suivant le rapport de Ramusio et de Lescarbot.

Cette première expédition de 1534 fut assez heureuse, malgré les souffrances de la flottille dans le golfe des Chaleurs, dont le nom, qu'on n'a pas cru nécessaire encore de changer, indique assez bien le genre d'épreuves qu'elle eut à supporter.

Les exercices religieux que les prêtres qu'il avait emmenés avec lui établirent à bord, la célébration des fêtes de la Ste Vierge et des Apôtres, adoucirent ces souffrances et maintinrent le courage de l'équipage, en même temps que le bon accueil des naturels l’encouragea beaucoup.

Après avoir montré quelque défiance, ils s’approchèrent peu à peu pour échanger des pelleteries contre d’autres articles, et quelques jours après ils se présentèrent au nombre de trois

cents pour accueillir les étrangers et recevoir leurs dons.

Cartier conçut dès lors l’espoir d'établir parmi eux notre sainte foi catholique, et le 24 juillet il fit dresser sur le rivage une croix de trente pieds, au centre de laquelle il fit graver l’écusson de France aux trois fleurs de lis avec cette inscription : “ Vive le Roy de France.” Tous s’agenouillèrent au pied de l’arbre de s.{ut, les mains jointes et les yeux au ciel, dans l'attitude de l’'adoration, s’efforçant de faire comprendre aux sauvages que la croix était l’unique et commune espérance des enfants de Dieu.

Les Indiens ne s’en rendirent qu’un compte assez éloigné sans doute, mais ils comprirent au moins que leurs hôtes attachaient le plus grand prix à la plantation de cet arbre de la vie chrétienne ; ils firent à leur exemple le signe de la croix, et leur promirent par gestes qu'ils ne détruiraient pas ce premier calvaire érigé sur leurs rivages.

Pour rendre sa conquête plus durable, et pour assurer le succès des futures missions, Cartier eut la pensée d'emmener avec lui quelques jeunes sauvages pour les faire instruire en notre langue et surtout en notre foi : les expéditions précédentes avaient agi de même, et c'était par ce moyen que l’on avait obtenu les meilleurs renseignements sur le pays.

Lors donc qu'après la plantation de la croix

le chef des sauvages vint avec ses trois fils et ,

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son père lui faire une longue harangue que le Breton écouta sans sourciller, sans y rien comprendre d’ailleurs, il eut l'adresse d'attirer les visiteurs sur ses navires et de les y traiter magnifiquement.

Il réussit à leur faire entendre qu'il désirait emmener avec lui deux des jeunes gens, Taiguragny et Domagaya, qui se laissèrent aussitôt vêtir à l’européenne et décorer d’une casaque rouge et d’une chaîne de laiton au con. Ils se trouvèrent si beaux et tellement enchantés du voyage qu'on leur proposait, qu’ils renvoyèrent leurs habits à leur famille et leur firent joyeusement leurs adieux. (Cartier leva l’ancre le lendemain, et repartit pour St-Malo où il rentra le 5 septembre de la même année.

Le compte rendu qu'il envoya à François ler ressemble à un bulletin de victoire : s’il est un peu pompeux dans la forme, il offre l’avantage de mettre bien en lumière les sentiments du navigateur :

Considérant, à mon très redouté Prince, les grands biens et les dons de grâces qu'il a plu à Dieu de faire à ses créatures, je vois que le soleil, qui chaque jour se lève à lorient et se couche à l'occident, faisant le tour de la terre, donne sa lumière et sa chaleur à tout le * monde : à l'exemple de quoi, je pense, en mon simple entendement, qu'il plait à Dieu, par sa “ divine bonté, que toutes les créatures humaines “qui habitent sur le globe de la terre, aient

“ connaissance et créance de notre sainte foi, “ comme elles ont la vue et la connaissance du “ soleil. Elle a été semée et plantée en la Terre- “ Sainte, qui est dans l’Asie à lorient de notre “ Europe ; depuis, elle a été portée jusqu'à nous, “ dans la succession des temps ; et enfin, de ‘“ notre Europe elle passera en Occident, à “ l'exemple de cet astre qui porte ainsi dans tout “ le monde sa clarté et sa chaleur.

“ Pareillement (ce qui arrive quelquefois au “ soleil) nous avons vu notre très sainte foi, à | “ l'occasion des méchants hérétiques, ces faux | “ législateurs, comme maintenant les luthériens, “ s’éclipser en quelques lieux et ensuite reluire “ soudain et montrer sa clarté avec plus d'éclat “qu'auparavant. C’est que les princes chré- “ tiens, ces vrais appuis le l'Eglise catholique, “ contrairement à ce que font les enfants de ‘ Satan, s'efforcent de jour en jour de l’aug- “ menter et de l’accroître, ainsi qu'a fait Sa “ Majesté Catholique le roi d’Espagne, dans “les terres qui ont été découvertes par son “ commandement, lesquelles auparavant nous “ étaient inconnues comme la Nouvelle-Espagne, “ l’Isabelle, la Terre-Ferme et autres, où l’on a “ trouvé des peuples innombrables qui ont été ‘“ amenés à notre très sainte foi.”

“ Et maintenant, en la présente navigation, “ faite par votre royal commandement, pour la “ découverte des terres occidentales, auparavant “ inconnues à vous et à nous, vous pourrez voir à

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