ÉTABLISSEMENT DES HOSPITALIÈRES
Melle Mance, comblée des présents de Mme de Bullion qui, outre les 22,000 livres promises, avait voulu payer les frais de voyage et lui avait remis des vases sacrés, des ornements d'église, de riches aumônes pour les familles les plus nécessiteuses de Montréal, trouva tout d'abord à la Rochelle la sœur Bourgeoys qui était venue l'y attendre avec une recrue de trente jeunes filles, et avec les sœurs Aimée Chatel, Catherine Crolo, et Marie Raisin, premières sœurs de la Congrégation de Notre-Dame en Canada.
MM. Lemaître et Vignal, prêtres de St Sulpice, vinrent les rejoindre peu après avec les trois hospitalières de la Flèche, choisies pour cette lointaine mission : la sœur Catherine Macé, supérieure, la sœur Judith Moreau de Brésoles, et la sœur Maillet.
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M. de la Dauversière imposait deux conditions principales pour cette vocation d'élite, et l’on y reconnaît la sagesse de ce pieux fondateur. Il exigeait, pour garder l'unité d'esprit dans son institut, qu’elles promissent de faire les vœux solennels de religion, quand la Providence permettrait à leurs sœurs de France de les prononcer, et secondement qu'aucune ne s’embarquât sans avoir l’aveu et la permission de sa famille.
Un incident assez curieux avait signalé leur départ de la Flèche : le bruit s'était répandu dans la petite ville que M. de la Dauversière faisait enlever des filles de force du couvent pour les vendre en Canada. Tout absurde que fût la rumeur, elle fut crue, et une émeute s'éleva, si bien que M. de St-André et quelques autres soldats qui allaient passer la mer également durent mettre l'épée à la main pour dégager les abords du couvent.
Les pieuses hospitalières se sentaient remplies d’une sainte joie à la pensée d'aller établir une œuvre qui semblait visiblement protégée de Dieu ; pourtant ni elles ni Melle Mance ne s'étaient fait illusion sur la difiiculté qu’elles auraient à se recruter en Canada, en luttant contre l'opposition de M. de Queylus et de l’évêque de Pétrée : c’est pour ce motif que cette dernière avait emmené avec elle Melle de Belestre, qui montrait un grand désir d'entrer un jour dans cet institut. (C'était la même
pensée qui avait poussé les messieurs de St- Sulpice à proposer une pareille démarche à Melle Gauchet, jeune demoiselle de qualité, qui désirait ardemment se consacrer aussi à l’œuvre de Montréal.
L'amour de la retraite était si vif dans le cœur des hospitalières qu’elles renoncèrent par un acte authentique à la liberté que leur laissaient leurs constitutions de sortir quelquefois de leur monastère, et elles envoyèrent cet écrit à la Flèche. Elles faisaient la même promesse pour toutes les novices ou domestiques qu'elles recevraient à l'avenir. Cet attachement à la maison-mère et à l'esprit de leur saint institut leur était à bon droit précieux avant tout : aussi, avant même de quitter la Flèche, avaientelles souscrit avec bonheur la formule d’engagement que M. de la Dauversière leur faisait prêter à toutes avant de leur donner leur mission “ de reconnaître cette communauté pour “ leur mère, d’en observer les règlements et les “ constitutions autant que possible, sans con- “ sentir à ce que rien y fût innové, sinon du ‘“ consentement général de toute la congré- “ œation.” Elles s'étaient même engagées à y revenir, sitôt que l’évêque d'Angers ou les supérieurs les y rappelleraient, et à rester en un mot dans une dépendance complète de ceux de qui elles tenaient leur mission,
Leur empressement à aller au-devant des désirs de leur fondateur M. de la Dauversière,
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lui fut une grande consolation, qui tempéra un peu l’amertume de ses derniers jours, car il mourut peu de jours après, ruiné, abreuvé de déboires, et accablé d’infirmités. Les maladies les plus cruelles lui faisaient subir une sorte de martyre, mais le peu de relâche que lui laissaient ses douleurs était employé à prier Dieu, et à accuser sa lâcheté à souffrir. Quatre heures avant sa mort, il éprouva des élans d'amour de Dieu si violents, que toutes ses souffrances n'étaient rien auprès de ce qu'ils lui faisaient endurer. Il expira le 6 novembre 1659, âgé de 68 ans.
Cependant les 2,000 livres qu'on avait réservées sur la fondation pour les préparatifs du voyage avaient été aussitôt absorbées par les dépenses d'équipement des religieuses et l’ensagement de deux serviteurs. Melle Mance et les deux sulpiciens qui, depuis trois mois, avaient à leur charge les 110 personnes engagées pour Montréal, étaient dans le même dénuement. Malgré toutes les promesses qu'on pouvait lui faire et les garanties qu'on voulait lui donner, le capitaine du navire se montrait intraitable. Enfin il accepta la cautior, de Melle Mance, et l’on mit à la voile.
Le vaisseau qui les transportait était un vieux bâtiment qui avait servi longtemps d’hôpital de marine et que, sans quarantaine préalable, on remettait en mer. Deux cent six per-
sonnes s’y trouvaient rassemblées. La peste Lt
s'y déclara presque aussitôt, et avec une telle violence, que presque tous les passagers en furent plus ou moins atteints : Melle Mance surtout se trouva presque aussitôt réduite à l'extrémité. Tous les secours manquaient, et
l’eau douce elle-même faisait défaut ; par une.
peur de la contagion que l’on comprend bien, sans doute, mais qui n’en fut pas moins fatale, le capitaine défendit d’abord aux hospitalières de donner leurs soins aux malades. Cette précaution coûta la vie à sept ou huit de ces malheureux.
Au moins M. Vignal et M. Lemaitre, quoique atteints tous les deux, purent-ils offrir aux moribonds les consolations de leur saint ministère. Ce dernier, plus vigoureux que son confrère, et d’une énergie, d’un dévouement admirables, ne se contentait pas de les encourager et de les assister jusqu’au dernier moment, il prenait soin de leur dépouille mortelle, et au risque de sa propre vie, les ensevelissait pieusement, les attachait dans leurs couvertures, et récitait sur eux les dernières prières, pendant qu'on les jetait à la mer. Il eut la consolatien de recevoir l’abjuration de deux pauvres huguenots qui furent parmi les victimes de cette épidémie, et qui moururent dans les plus vifs sentiments de foi.
On permit enfin à la sœur de Brésoles et à ses compagnes d'exercer leur charité : quoique malades, ainsi que la sœur Bourgeoys, elles se
dépensèrent avec une admirable énergie, et relevèrent le moral de tous ces pauvres passagers.
À la maladie se joignaient d’autres souffrances de toutes sortes ; d’affreuses tempêtes ne cessèrent d’assaillir le navire jusqu’à son ‘entrée dans le golfe St-Laurent. Plusieurs fois, on se crut sur le point de sombrer et les deux prêtres donnèrent à tous l’absolution. La tempête les emporta parfois si loin de leur route, qu’ils n'arrivèrent à Québec que le 7 septembre, épuisés par la maladie, la disette, et les épreuves de toute nature. Melle Mance était toujours malade.
Le Père Dequen qui, avec M. de Queylus, s'était opposé à l'envoi des hospitalières de la Flèche, donna en cette circonstance l'exemple d’une admirable charité. Apprenant l’état misérable auquel elles étaient réduites, il leur porta des rafraîchissements et des secours de toutes sortes : Dieu lui donna presque aussitôt la récompense de son dévouement : il fut atteint par le fléau et mourut dans l'exercice de la charité. Plusieurs, transportés à l'hôpital, succombèrent encore et le mal infecta tout le pays. Myr de Pétrée fut admirable de dévouement :
il ne quitta presque point l'hôpital, se fit le gardemalade de tous ces malheureux, faisant leur lit et leur donnant les soins les plus attentifs. On descendit Melle Mance dans une maison de la basse-ville, où elle languit encore pendant de longues semaines.
La sœur Bourgeoys put repartir bientôt avec le reste de la colonie, et elle arriva à Montréal un an, jour pour jour, après qu'elle en était partie.
L'opposition de Mgr de Laval durait toujours cependant : quoiqu'il accueillit les hospitalières avec bonté, les félicitant de leur dévouement, il n’abandonnait pas son but qui était de fondre les hospitalières de la Flèche avec celles de Québec. Il céda enfin à la fermeté respectueuse de la mère de Brésoles, et le 20 octobre, leur donna par écrit l'autorisation de s'établir à Montréal, mais sous la condition expresse de n’y pas recevoir de novices. Elles s’embarquèrent sur-le-champ, et croisèrent en route les sœurs de la Nativité et de St-Paul qui, sous la conduite de M. Souart, retournaient à Québec.
Elles furent reçues à Montréal par Mlle de la Bardillière qui, se voyant désormais inutile à l’œuvre de l'hôpital, accepta la main du sieur Testard de la Forêt. Melle Mance, qui enfin remise était arrivée à Ville-Marie, en compagnie des demoiselles Gauchet et de Belestre, assista au mariage et signa au contrat.
Les difficultés qui avaient duré bien longtemps entre l’abbé de Queylus et Mer de Laval allaient prendre fin, car M. de Queylus venait d’être rappelé en France. Ce fut un deuil universel dans la colonie où il av.‘t déployé toute son activité, son intelligence et dépensé en bonnes œuvres sa magnifique fortune.
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Melle Mance fut aflligée de ce départ, car elle avait été émerveillée, en revoyant Montréal après un an seulement; des heureux changements qui s’y étaient produits, et elle songeait à la grandeur du parti que M. de Queylus, avec ses ressources aurait pu tirer de semblables éléments. Une triste nouvelle vint encore assombrir les prévisions de l’avenir : on apprit la mort de M. de la Dauversière, et la perte des 20,000 livres de dotation déposées à l'épargne du roi et saisies en payement de ses dettes.
Les hospitalières se trouvaient dans un grand embarras, mais après une délibération pleine d'angoisse où l'impossibilité de se procurer des ressources et l'impossibilité d'abandonner une œuvre confiée à leur dévouement avaient tour à tour tourmenté leur raison et leur cœur, elles prirent le parti, le seul digne d'elles et de leurs fondateurs, de se jeter dans les bras de la Providence avec un filial abandon, et de vivre et de mourir pauvres à Montréal.
Les colons apprirent cette généreuse résolution avec joie et gratitude, car non-seulement elles guérissaient les maladies du corps, mais bon nombre de pécheurs et d’héréliques leur durent leur conversion : “ dans un seul hiver “dit M. de Casson, elles amenèrent cinq “ huguenots à embrasser la foi catholique.”
Elles en furent récompensées presque aussitôt : sur les instances des Montréalistes, Mor de Laval consentit à les laisser à Montréal, et M.
de Maisonneuve leur concéda en décembre 1659 cent arpents de terre situés entre la montagne et la ferme $St-Gabriel en avance de payement de la rente promise par les associés ; mais pour le moment, ils leur étaient plus nuisibles qu'utiles, car les frais de défrichement devaient l'emporter de beaucoup sur le rapport de ce fonds.
Aussi, pour acheter le blé, le lard et les légumes qui leur étaient immédiatement nécessaires, furent-elles obligées de vendre les étoffes et les fournitures qu'elles avaient apportées de la Rochelle. Ces trois aliments d’ailleurs composèrent à peu près uniformément et uniquement leurs repas pendant vingt ans : encore n'osait-on toucher au lard qu’une fois par jour. Le pain, glacé sur leur table au milieu des grands froids dont il leur était impossible de se défendre dans leur vaste chambre sans feu, où le vent et la neige pénétraient par plus de deux cents fentes de la cloison, offrait souvent aux dents des riches héritières une résistance obstinée qui les faisait sourire, et qui eût fait verser des larmes à leurs familles si elles en avaient été témoins.
Melle Mance en souffrait comme une mère, et s’efforçait d’adoucir, autant que sa pauvreté le lui permettait, des épreuves si héroïquement supportées : elle leur faisait passer, tantôt un peu de poisson frais, tantôt un peu de viande. Mais ces régals étaient bien rares, et il fallait.
une circonstance bien extraordinaire, pour que des œufs où même de la bouillie osassent se montrer sur cette pauvre table. M. Souart, dont le grand cœur était admiré de tout le monde, et qui dépensa à Montréal une fortune de 80,000 livres à soulager les pauvres, vint aussi bien souvent à leur aide.
Leur patience et leur énergie eurent pourtant leur récompense ; dès la deuxième année, M. de Fancamp leur fit avoir une pension de 400 à 500 livres, pour tenir lieu de dotation, et M. Macé, touché des souffrances de sa fille, se fit le bienfaiteur de l’Hôtel-Dieu, pour lequel il dépensa successivement de 87 à 38,000 livres. Les associés de leur côté levr donnèrent 4 arpents de terre labourée, qui suffirent à leur subsistance. Mais ce qui leur arriva de plus heureux, en ce sens, fut la résolution que prit Mme d’Ailleboust, après la mort de son mari, de se mettre en pension chez elles.
Un autre événement vint encore au secours de leur détresse: un des colons, Jouaneaux, transporté presque mourant à l'hôpital à la suite d’une chute, fut soigné avec tant de zèle, qu'il guérit. Il fut si touché de ce dévouement, qu’il voulut consacrer le reste de ses jours au service de ses bienfaitrices : il leur donna les quinze arpents de terre et le peu de bétail qu’il possédait. Mais, ce qui valait encore beaucoup mieux, il se dévoua lui-même tout entier à défricher et à faire valoir leur terrain.
Grâce à leurs nouvelles ressources, elles purent désormais y employer constamment quatre hommes, qui travaillèrent sous la direction de Jouaneaux, et leur rendirent de précieux services sur la terre de St-Joseph.