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DEUXIÈME VOYAGE DE CARTIER

Avant de s'embarquer, Cartier et les siens, impressionnés par la grandeur de l'entreprise qu'ils allaient tenter de porter la foi au sein des terres canadiennes, voulurent demander solennellement le secours de Dieu dans la cathédrale de St-Malo. et se faire investir par l'évêque luimême, le vénérable Denis Briçonnet, de la mission qu'ils entreprenaient. Ils se mirent en rang dans le chœur de la basilique, s'agenouillèrent sous la bénédiction du prélat et firent bénir les objets destinés aux sauvages avec une statue de

la Yierge qu'ils emportaient avec eux. Les récits ne parlent point de l'image de S te Anne, mais on peut s'en rapporter aux Bretons làdessus.

Le départ eut lieu le 19 mai. Le voyage fut encore plus pénible que le précédent, d'effroyables tempêtes séparèrent les explorateurs, qui durent continuer leur longue route sans apercevoir de temps en temps au sommet des vagues ou au fond des sillons qu'elles creusent une voile connue derrière laquelle on sent des cœurs amis et des yeux qui vous suivent aussi dans les périls de la mer.

Cartier avait donné pour point de ralliement le golfe même du grand fleuve de Canada. Il leur fallut soixante-huit jours pour s'y rejoindre et tous aussitôt ils se préparèrent à le remonter.

Ce fut le 10 août 1535, que Cartier entra dans le fleuve. C'était le jour de la fête de Saint- Laurent : l'âme pieuse du navigateur lui inspira de donner le nom du grand martyr à ce beau fleuve, pour qu'il pût le parcourir sous ses auspices. Tout le reste du chemin il conserva invariablement cette sainte coutume, il se plut à baptiser du nom du saint du jour les caps, les montagnes et les havres remarquables qu'il rencontrait sur son passage. Il aimait à convoquer le ciel tout entier à la garde de ce pays où il venait porter la foi, et à donner l'investiture de chaque partie du territoire à quelque ange protecteur qui le défendît contre la puis-

sance des démons encore maîtres de ces terres placées jusque-là dans " l'ombre de la mort."

C'est pour obéir à cette religieuse inspiration qu'il nomma Y Assomption l'île d'Anticosti qu'il aperçut le 15. Après avoir mouillé à l'île aux Coudres et y avoir fait célébrer pour la première fois en Canada le saint sacrifice de la messe le jour même de la Nativité, il continua sa route et arriva à l'île d'Orléans, qu'il côtoya jusqu'à son extrémité.

Il l'atteignit le jour de la Sainte Croix, et c'est ce qui lui donna la pensée de donner ce nom à la petite rivière qu'il y rencontra.

Donnacona, chef de la peuplade de Stadaconé établie dans le voisinage, vint visiter Cartier et lui fit bon accueil ; mais quand il lui entendit parler de son projet de se rendre à Hochelaga, il s'y opposa de toutes ses forces au nom des dieux et des hommes qui devaient maudire cette entreprise. Cartier ne fut pas trop effrayé des manitous ni de la jalousie de Donnacona.

Cette opposition du chef de Stadaconé marque- t-elle le point de départ de la rivalité entre le futur Québec et le Montréal de l'avenir, nous n'osons l'affirmer ; mais la vivacité des sentiments de Donnacona semble indiquer une date antérieure encore. Virgile a bien fait remonter l'antagonisme entre Home et Carthage à la guerre de Troie, pourquoi ne pas remonter aux premiers jours de l'histoire, pour assigner une date à l'émulation constante des deux cités ?

Nous n'affirmons rien toutefois, et nous aimons mieux suivre Cartier dans sa navigation jusqu'au lac St-Pierre, qu'il atteignit le 28 septembre, et où il crut nécessaire de laisser sa flottille pour remonter le fleuve en barque, en compagnie de Marc Jalobert, capitaine de la petite Hermine, de Gruillaume le Breton, capitaine de l'Emerillon, et de plusieurs gentilshommes comme Claude de Pontbriand, Charles de la Pommeraye, etc.

Le 2 octobre ils arrivèrent près d'Hochelaga " à un saut d'eau, dit Cartier, le plus impétueux " qu'on puisse voir et lequel il leur fut impossible " de passer." C'étaient les cascades de Lachine. Ils furent consolés de leur désappointement par l'accueil des Indiens qui, au nombre de plus d'un mille, vinrent les recevoir " comme un père reçoit ses enfants " et lui apportèrent à l'envi des poissons, du maïs et des fruits.

Il leur distribua de menus présents, et le lendemain dimanche, après avoir revêtu ses habits d'ordonnance et mis en rang ses gentilshommes, il partit pour Hochelaga.

Après avoir suivi pendant une lieue et demie une route très bien battue, il rencontra un des principaux chefs de la bourgade qui le harangua et le combla de marques d'amitié. Cartier lui donna deux haches et deux couteaux, et prenant une croix sur laquelle était l'image du Sauveur, il la fit baiser au sauvage et la lui passa au cou.

Bientôt des champs de blé d'Inde et des terres bien labourées indiquèrent l'approche d'Hoehe-

laga. La cité indienne était une espèce de camp retranché protégé par une palissade, et formant une sorte de pyramide ; une seule porte y donnait accès, et les rocs et les cailloux qu'on avait entassés dans la galerie qui la dominait indiquaient quel accueil les habitants prétendaient faire à leurs ennemis.

Cartier fut reçu dans la bourgade, qui se composait d'une cinquantaine de maisons, avec toutes sortes de démonstrations de joie ; arrivé sur la place publique, il vit arriver vers lui le cortège du roi porté sur une grande peau de cerf par neuf ou dix de ses guerriers. Le chef était perclus des pieds et des mains ; il les présenta à Cartier pour qu'il les guérît, et tout aussitôt des aveugles, des boiteux et des infirmes de tout genre lui furent apportés pour qu'il les touchât.

Le brave Malouin n'avait pas le don des miracles, et il le regretta vivement à la vue de la foi de ces bons sauvages ; du moins il se mit en prières, et récita sur eux l'Évangile selon St Jean : *" In principio erat Yerbum," puis il fit le signe de la croix sur chaque malade, en demandant à Dieu " qu'il leur donnât connais- " sance de notre sainte foi et de la passion du 11 Sauveur, et leur accordât la grâce d'embrasser " le christianisme et de recevoir le baptême." Fuis sur tout le peuple rassemblé il lut le récit de la passion du Sauveur, et sa lecture fut écoutée dans un grand silence par les Indiens

" qui regardaient le ciel et faisaient eux-mêmes " des cérémonies pareilles à celles qu'ils lui " voyaient faire."

Après une distribution générale de couteaux, de hachettes, de chapelets et à'Agnus Dei, il fit sonner la retraite et se retira. Comme il se pratique encore pour tous les hôtes distingués que reçoit la ville de Montréal, on leur fit faire le tour de la Montagne, d'où ils purent découvrir tout le pays. Cartier fut émerveillé du splendide panorama qui se déroulait si harmonieusement à ses pieds, au-delà du fleuve et jusqu'aux hauteurs qui bornent l'horizon, et il ne trouva qu'un mot pour exprimer son admiration : il appela un " mont Royal " cette montagne d'Hochelaga qui a conservé depuis cette gracieuse appellation.

Cartier, qui était doué d'un grand esprit d'observation et d'un coup d'œil très juste, s'était empressé de retourner sur ses pas, car, malgré les démonstrations des indigènes d'Hochelaga, il connaissait trop la versatilité des sauvages et leur fourberie instinctive, pour ne pas craindre pour ses navires.

Il se rembarqua donc le plus tôt possible au milieu des acclamations des tribus, qui, au lac St-Pierre comme à Trois-Eivières, lui firent le plus sympathique accueil.

Revenu à Stadaconé et instruit par l'expérience des vrais sentiments des sauvages, il accepta toutes les ovations qui lui furent faites

sans y attacher autrement d'importance et se confirma dans la résolution qu'il avait prise de civiliser quelques-uns de ces Indiens pour en faire de futurs missionnaires. Mais il ne savait pas encore peut-être que la transformation d'un peuple est l'œuvre des siècles, et que ceux qui l'entreprennent sont souvent prédestinés à l'apostasie ou au martyre, en proportion de leur grandeur d'âme ou de leur faiblesse naturelle.

Il résolut donc d'enlever Donnacona avec Taiguragny et Domagaya pour lui servir d'interprètes, et de les conduire en France, pour achever leur éducation chrétienne.

Après un hivernage des plus rigoureux, pendant lequel des maladies décimèrent son équipage (26 hommes moururent), et qui lui donna l'occasion de constater les vraies dispositions des sauvages, il réussit à les attirer adroitement dans le fort, et à déterminer Donnacona à visiter le roi de France, pour l'instruire des ressources du pays et revenir ensuite comblé de ses présents et assuré de sa protection.

Le chef y consentit et fît même agréer cette résolution à ses sauvages, qui envoyèrent à Cartier vingt-quatre colliers de grains de porcelaine : en signe de ces bonnes dispositions, il fît élever dans son fort une croix de trente-cinq pieds avec cette inscription " Franciscus primus, Dei gratiâ, Francorum rex régnât."

C'était le 3 mai, jour de l'Invention de la Ste

Croix ; il partit trois jours après, et arriva à St- Malo le 16 juillet suivant.

Il ne put tenir la parole qu'il avait donnée aux sauvages de revenir au bout d'un an ramener leur chef, et fonder un établissement sérieux ; il eut même la douleur de voir mourir un à un chacun de ces précieux otages de la civilisation et du christianisme, avant qu'il pût songer à recommencer son entreprise.

La paix que la médiation du pape Paul III amena en France trois ans plus tard (18 juin 1538) lui rendit l'espérance.

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