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TROISIÈME EXPEDITION DE CARTIER, SA MORT

Donnacona, que François 1er avait reçu en audience particulière, et à qui l'on avait donné au baptême le nom de François, était mort, comme nous l'avons dit, avec ses compagnons ; le roi ne crut pas moins opportun de pousser à bout cette entreprise, et Cartier partit pour une troisième expédition (1540).

Quarante mille livres furent données à un gentilhomme picard du nom de Jean-François La Roque, seigneur de Hoberval, pour conduire en Canada des familles françaises, et Cartier fut nommé capitaine général d'une flotte de cinq

navires que le roi lui confiait. Roberval ne put s'embarquer à l'époque fixée, et Cartier dut partir seul le 23 mai 1541.

Les appréhensions que le nouveau capitaine général avait eues d'annoncer la mort de Donnacona au nouveau chef de Stadaconé ne semblèrent pas se vérifier tout d'abord, et le hardi marin chercha aussitôt une situation favorable pour un établissement européen. Il l'entreprit à quatre lieues de là, dans un endroit connu encore aujourd'hui sous le nom de Charlebourg Royal ; des semailles furent faites, des terrains défrichés, des forts élevés, et la fondation fut poussée avec entrain.

Pendant qu'on y travaillait, il remonta encore le fleuve avec Martin de Paimpont et quelques gentilshommes pour un voyage d'exploration qu'il poussa jusqu'au saut de Lachine, où il fut accueilli de nouveau avec de grandes démonstrations de joie. Cartier y répondit simplement tout "en se gardant bien de ces belles céré» " monies et joyeusetés, sachant bien que les " sauvages avaient fait de leur mieux pour les " tuer tous, comme ils l'apprirent par la suite."

Est-ce le mauvais vouloir des Indiens, qu'il croyait fondé sur les défiances soulevées par la mort de leurs compatriotes, ou un différend secret survenu avec Roberval, qui précipita le retour de Cartier en France ? nous ne le savons pas.

Il continua jusqu'à sa mort dans sa gentil-

hommerie de Limoilan, près de St-Malo, de s'intéresser à sa grande entreprise et de dresser des cartes des pays qu'il avait explorés ; l'entreprise de Roberval ayant échoué, son auteur attaqua Cartier en justice pour dilapidation de l'argent du roi qu'il lui avait remis ; mais Cartier gagna son procès : il prouva qu'au lieu d'avoir fait du profit dans cette expédition, il y avait dépensé près de 1600 livres de son avoir, ce qui était une somme très considérable à cette époque.

Le roi l'anoblit, et le brave Malouin acheva paisiblement son existence au milieu de l'admiration et du respect de ses compatriotes, sans pouvoir confier à un fils ses vues sur ces lointaines et chères contrées. Il mourut sans postérité. Dieu lui avait donné un peuple pour héritage, ce fut sa part dans les joies d'ici-bas. Il n'avait pas eu le plaisir de voir sa tentative couronnée de succès ; mais ses travaux et ses relations avaient assuré, il le savait bien, l'établissement de la colonie canadienne-française dans un avenir plus ou moins éloigné, et jusqu'à la fin ses prières et ses instructions appelèrent autant qu'il le put la réalisation de ce vœu.

En terminant le récit de cette grande vie, nous ne pouvons manquer de mentionner l'hommage que G-arneau rend à sa valeur :

11 Cartier s'est distingué dans toutes ses ex- " péditions par un rare courage. Aucun navi

" gateur de son temps, si rapproché de celui de " Colomb, n'avait encore osé pénétrer dans le " cœur même du nouveau monde, et y braver " la perfidie et la cruauté d'une foule de nations " barbares. En s'aventurant dans le climat ri- " goureux du Canada, où, durant six mois de " l'année, la terre est couverte de neiges et les " communications fluviales interrompues ; en " hivernant deux fois au milieu de peuplades " sauvages, dont il pouvait avoir tout à craindre, " il a donné une nouvelle preuve de l'intré- " pidité des marins de cette époque."

Mais cette intrépidité de Cartier prenait, comme sa prudence et sa sagesse, leur source et leur soutien dans son grand esprit de foi et son profond dévouement à la conversion des sauvages. Bien ne le décourageait, ni ne le déconcertait ; s'il avait trouvé la fortune dans son expédition, il l'aurait consacrée en grande partie à l'établissement des missionnaires, mais il était également prêt à courir les chances du martyre, et il l'eut souffert sans faiblesse. Il a donc bien mérité de la foi catholique, et son nom, moins retentissant que celui de Colomb, reste aussi pur et sans aucune des taches qui ont déshonoré les mémoires des Cortez et des Pizarre.

Sa prudence, son tact, son jugement, autant que son courage, lui permirent de s'aventurer deux fois à plus de deux cents lieues à l'intérieur d'un immense territoire inconnu et hos-

tile, malgré les rigueurs d'un climat très dangereux ; c'est assez pour qu'il nous soit permis de dire qu'il mérite son titre de père de la patrie canadienne^ et d'espérer que sa piété et sa valeur se perpétueront jusqu'à la fin de l'histoire du pays, sur ces rivages qu'il a visités le premier, et dont il a préparé la conquête aux Français.

Samuel de Champlain

Fondateur de Québec

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