‹ Les ilots d'amourChapitre 22 sur 50 · LE CADENAS D'AMOUR · texte numérisé non relu

LE CADENAS D'AMOUR

Ce If jour du mois cVaoust de Van du Seigneur iij2, /este de SainctSeptime.

Oncques n'avez veii plus bel et mirifique chevalier que messire Enguerrand de Pontalbazan, capitaine des archiers du guest en la bonne ville de Pariz. N'y a dame ou damoiselle qui ne s'esmerveille, le voyant chevaucher es rues, heaulme en teste et lance en dextre. Ores, me suis joincte à luy, ce matin, par mariaig-e, mais me suis trovée soubdain en dangier de ne pouvoir faire avecque luy mestierde femme, comme est ordonné par playsir et debvoir. Oyez

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quel sort diabolique m'advint et par quel artifice estrange feut conjuré.

Passé trois ans, messire comte de Montlignon, mon père, se desporta en la croizade d'oullre-mer avecque nostre bon roy Loys le trez Sainci (lequel Dieu guarde seurement en son giron !) à fin d'occire horrificquement Mahumites, Sarrazins et aultres mescréants. Estoit seigneur moult prudent, méfîanct même un tantet, au poinct qu'on luy avoit bayllé sobriquet : l'Advisé. Ores, devant que de se despartir, dict à ma mère qu'il y auroit sapience à deffendre ma vertu contre toutes embûches du Malin non moins que do paiges, clercs et gens d'armes, lesquels entrent en lict de pucelle aussi facilement que farine en moulin. Et adjouta qu'il avoit faict emplette en la foire Sainct-Denis de certain engin qui estoit faict de fer et ceinturoit comme ceinture et venoit à prendre femmes par le bas et se fermer à clef, si subtilement faict qu'il n'estoit poinct possible qu'aulcune en estant une fois bridée s'en peust oncques prévaloir pour le déduict d'amour.

« Si guallants veuslent miiçuetter, ne pourront, fîct mon père, ou seront prins au piège ainsi que maufaisants renards I »

Pour ce qui est de la clef, la layssa es mains de ma mère. Et depuis lors, poinct ne revint, ayant été seurement féru par Infidèles.

Mais je garday en mémoire de luy ferraille dont m'avoit dotée et qui ne m'estoyt, au vrai, plus ij-esnante que colliers ou bracelets. Or, tantost m'advertit ma mère qu'elle alloit incontinent bailler liberté à ma charnure, veû que ceinture de fer d'icelle façon n'estoit point parure congrue à jeune espousée.

Adoncques, s'en va quérir la clef, mais revient, pasle comme défunct et levant les bras en grant dolour, disant qu'elle ne trouvoit la clef et qu'avoit soubvenance l'avoir laissé en un jipon qu'avoit octroyé l'aultre semaine, à une paouvresse caducque, orde et haillonneuse.

Voyez d'ici en quel poinct je feus empeschée et en quelle pitié me languissois ! Pour lors, servans et servantes se des-

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portent en haste devers quartier de gueusaille et truandaille, cuydant découlvrir paouvresse, mais ne peurent rien récolter, si n'est coups de baston et crocs de chiens aux chausses. Adoncques, fallut bien mander serreurier lequel ne pust s'adviser d'aulcun secours, disant ([ue serreure d'eng-in estoit œupvre d'opvriers lombards tant industrieulx et que ne sçauroit, pour luy, y ouïr mot.

Lors, ma mère, plus emburelucocquée que chièvre en sa corde, conta en erant tremblement l'adventure à messire Eneuerrand de Pontalbazan. Cestuy-cy entra en grande furibonderie, parlant de tout pourfendre et destranchier, criant à ma mère qu'elle estoit nice et folle et indigne d'avoir faict thrésor que suis. Tandis qu'ainsi s'eschauffoit, advint ung de ses archiers, lequel lui rapporta que le guest venoit de prindre au col malandrin fameux, en son nom Clopin Bécavin, grandement cogneii dans Pariz pour sa façon esmerveillante de pénestrer es logyz les mieulx guardez.

— Ciel nous aide! s'écria le sire de Pontalbazan. Nous sommes saufs !

Ores, fîct comparoîlre incontinent ledict Clopin Bécavin et lui ordonna de crocheter la serreure de ma ceinture d'honnesteté tout ainsi qu'il avoit accoustumé de faire à icelles des maisons. Cestuy-là se mit à l'ouvrag-e, se pourleschant trez bumidement les badigoinces, les yeulx brillans comme iceulx de chat devant trou de souris, et disant avecque gros rire :

« Voilà logiz fortuné où m'accommoderoit fort de prindre quelque chouse ! »

Mais le sire de Ponlalbazan le fîct tenir en paix. Finablement, de par l'adresse du compère, s'oulvrit l'armure de vertu, faisant amour déprisonné. Et dict encore le joyeulx truand :

« Quoi ! Me suis veii si prez du Paradiz et n'en aurai poinct de grâce ! »

Le sire de Pontalbazan gousta fort le proupos et octroya grâce bien méritée.

Lors, ayant quitté bliaud et camise, folastrâmes ainsi qu'il est recommandé à jeunes maryés et m'escrimay, je pense, à la phan-

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taisie du sire de Pontalbazan, car disoit playsamment que j'estois comme petits chiens lesquels s'esbattent, tresmoussent et semblent enragés, sitôt que sont démuselés.

HiLDEGARDE DE PoNTALBAZAN.

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