‹ Les ilots d'amourChapitre 36 sur 50 · LE BON GITE · texte numérisé non relu

LE BON GITE

De Brescia, ce 22 de février i5i2.

Monseigneur mon père,

C'est avec un cucur contristé et penaud que je vous escris. Vous sçavez quel estoit mon vouloir de demourer en chasteté et continence pour ce que j'avois formé dessein de prendre rang- parmi les chevaliers de Rhodes. Mais Amour m'a donné sa prime leçon. Ne me blasmez poinct, car si j'ai trébusché dans la concupiscence, c'est à la fin de servir mieux le Roy, ainsi qu'en allez juger.

Je me suis accointé en la ville de Brescia avec le sire de la Palisse, vers lequel vous m'avez faict despartir pour accomplir mes

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primes armes. Or, le jour de mon arrivée, ce gentil sire m'a dit pareilles quasi paroles :

« Geste nuicl, doit s'avancer un g-ros parti d'Espagnols qu'il nous fault eschiner. Aussi, dès que vous ouïrez la trompette, courez aux enseignes. Jusque là, reposezvous en vostre logement, car chevalier fatigué ne vault guières. »

Je cogneus à ce discours que le sire de la Palisse a voit grandement raison et je gagnai le logiz qui m'avoit été désigné en la ville. Lorsque je heurtai à l'huis, se monstra une femme très belle, bien advenante et de superbe charnure. A la complexion enjouée de son visage, je gageai qu'elle ne mettoit aultre sujet en sa pensée qu'à songer à rire et passer son temps à follastrer. Et, de faict, m'apprit mon écuyer qu'elle avoit nom Ginevra, qu'elle estoit de son état femme paillarde et qu'elle n'avoit pas l'arrest de songer à aultre chose sinon à des esbattements et lascivetez avec tous hommes qui la venoient trouver en sa maison et lui bailloient monnoye.

Pensez que je ne restai poincl en compaignie d'icelle donzelle, malgré les souris, gentillesses et manèg-es dont elle fit dépense par devers moi. Je la priai de me conduire en ma chambre et de m'y laisser dormir mon saoul. Puis m'estendis sur mon lict, me distrayant de ceste idée qu'on avoit logé chevalier coqucbin par force et devoir tel que moi chez ribaude la plus folle et endémenée.

Je venois à peine de me virer contre la muraille et de clore mes yeux, lorsque j'ouïs de l'aultre côté un bruit estrange. Je crus d'abord que c'est oient plaintes de blessé ou de souffrant, mais ne tardai poinct à connoître que c'estoient soupirs de volupté, petits mots d'amour et baisers tendres. Assurément, la signora Ginevra se donnoit besog-ne et me sembloit y gouster contentement. Disoit sa voix douce : « Caro, carissimo ! » A quoy une voix plus rude respondoit : « Gara, carissima ! » Vous devinez que je m'offensois et escandalisois de ces esbats, mais nonobstant un feu ardent et diabolique se g"lissoit en ma

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poitrine et me brusloit partout. Quant à ce qui est de dormir, ne le pouvois davantage que sentinelle au guet.

Bientost le silence se fîst... Las! ce n'estoit qu'une trêve aussi briève qu'éclair. Le maudit bruit de baisers, blandices et pasmoisons recommença de plus belle. Seulement j'ouïssois une aultre voix d'homme disant : « Gara, carissima ! » Pasque-Dieu ! je me sentois en Testât de sainct Laurent sur son gril. Enfin s'apaisa derechef l'écho du déduicl, mais reprist encore presque sitost. Dès lors, la farce se prolongea pendant plus de deux heures sans qu'il y fust rien changé sinon que le rôle de l'homme passoit sans cesse à des mains nouvelles. Pour faire fin, je comptai vingt voix d'acteurs pour ce rôle tant suave.

Lors, me ressouvint de ce que m'avoit dit le sire de la Palisse, que chevalier fatigué ne vault guières. Falloit-il donc forfaire en la bataille? Il m'apparust clair comme jour que je ne trouverois paix ny repos tant que je n'aurois pas tasté à mon tour de la douceur de chair. Aussi me dé-

libérai-je, malgré mon vœu, d'aller trouver ceste paillarde Ginevra à laquelle vingt et un hommes ne feroient assurément pas plus de peur que vingt.

Ce parti estoit le bon, car ma belle liostesse me reçust à merveille et se mit incontinent à mes désirs et volontés. Je pense, monseigneur mon père, que quand une femme une fois s'est lancée en bon train, elle ne s'en détraque non plus qu'un cheval de poste qui a accoustumé si fort le galop qu'il ne le sçauroit changer en un aultre. Touchant ce que je fis, il seroit malséant de trop vous dire. Je vous ferai cependant asçavoir quel discours eschappoit à ceste dame :

« Ah ! quel hoste est celluy-ci ! la belle façon qu'il a ! n

Quand on prend du g-oust à un exercice, on ne le laisse poinct de sitost. Ainsi fîs-je avec cette a^^mable Italienne tant et si bien que j'ouïs la trompette avant que d'avoir fermé les yeux aultrement que par pasmoison. Mais je vous baille serment que je ne m'en sentois ([ue mieulx eschauffé

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d'ardeur et admirablement propre es bataille. Jamais n'enfourchai plus dispostement mon destrier. Puis, m'estant heurté seul contre un parti de plus de vingt Espag-nols :

<( Voilà, dis-je, qui ne causeroit poinct de peur à Ginevra. »

Et j'en mis trois à malemort, pendant que les aultres s'ensauvaient à tire-cheval. Telles sont les primes armes que fict en l'une et l'autre manière vostre fils très humble et obéissant.

Jean-Charles de Puygiron.

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