‹ Les ilots d'amourChapitre 38 sur 50 · LA COMÉDIE AU CHATEAU · texte numérisé non relu

LA COMÉDIE AU CHATEAU

De notre château de Piujgiron, ce 21 juin i63g.

Monsieur et vénéré père,

Croyez que je n'aurois g-arde de vous conter cette aventure, si je ne m'y voyois forcé par mon devoir de fils et la règle de notre maison.

Vous savez combien erande fut ma joie, hier au soir, à voir jouer en la grande salle de notre château cette troupe de comédiens que vous y avez si oi)portunément mandée. J'éprouvois un ravissement sans pareil de cette pièce du Galant Joué qui sut inspirer à notre assemblée de si justes et si unanimes applaudissements. Mais je ne vous puis celer que, par-dessus tout,

242 l'initiation AMOUREUSE

je me laissai charmer par cette beauté parfaite que les gens de la troupe appeloient entre eux l'Isabelle. Jamais encore, mon père, il ne m'avoit été donné de contempler un plus admirable et plus doux visage et des formes aussi gracieuses en leurs atours. Je vis bien, d'ailleurs, que je n'étois point seul à brûler pour elle de mille feux, car, malgré la révérence que je dois à votre personne, je ne pus m'empêcher de reconnoître en vos yeux, tandis qu'ils se reposoient sur elle, cet ardent éclat dont ils débordaient, l'an passé, quand vous les portiez sur Jacqueline, cette servante à qui vous avez fait un enfant.

Lorsqu'après le spectacle, nous fûmes tous remontés en nos chambres, je me sentis encore plus fort consumé de l'imag-e de cette Isabelle. Son sein, qu'elle nous avoit montré découvert pendant la comédie, me hantoit si fort qu'un grand désir me prit soudain de le revoir et d'en découvrir peut-être davantag-e de cette demoiselle tant accomplie de corps. Quand je fus devant la porte d'Isabelle, je g-lissai un

œil à la serrure. Elle n'avoit point encore éteint, sa chandelle. Ah! mon père, que vis-je alors! quel spectacle enchanteur s'offrit à mes yeux! L'adorable comédienne étoit en train de changer de ling-e, et je pus rassasier ma vue des plus splendides choses de la terre. Si forts furent mon admiration et mon trouble que je ne pus me tenir de m'écrier :

(( Le ciel seul a pu former pareil trésor de beauté! »

Cette exclamation traliit ma présence...

Mais il m'apparut de suite qu'Isabelle ne s'en ofTensoit point, car, sa chemise une fois passée, elle s'en vint tranquillement vers la porte et l'ouvrit en disant :

« Je vous attendois, monsieur. »

Vous devinez à quel point se monta mon étonnement. J'entrai néanmoins sans me faire prier, mais ma stupéfaction redoubla quand je vis la belle éclater de rire en s'écriant :

(( Comment, c'est vous, monsieur le vicomte ! Voilà qui est boufTon au dernier point! »

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