LA SERVANTE DU ROY
Paris, 1 8 juin igi3.
Mon cher père,
Sachez que depuis hier voire fils respectueux a pris sa première leçon d'amour. A dix-huit ans, l'événement ne devrait rien avoir que d'ordinaire. Voyez pourtant son étrangeté. La femme qui m'a fait connaître le doux mystère, je ne la connais point. Oui, j'ignore son nom, son visage, la couleur de ses yeux, de ses cheveux. Je me suis seulement assuré de l'infinie douceur de sa peau, du parfum délicieux de sa chair, et je crois que je retiendrai sur les miennes, jusqu'à mon dernier jour, le goût exquis de ses lèvres.
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Il faut vous dire, d'abord, que par une faveur g-ouvernemenlale inattendue, j'ai été élargi hier de la prison de la Santé. On a trouvé que deux mois de détention punissaient suffisamment le renversement de cette statue opéré nuitamment, comme vous savez, avec mes frères d'armes, les Camelots du Roy, et notre mag-nifique distribution de horions aux agents cyclistes qui vinrent nous dérang-er si mal à propos. Les journaux s'étaient demandé i)Ourquoi nous avions fait choir ainsi l'effigie de l'inoffensif Mathieu de la Drôme. Mon Dieu, nous n'en savons rien. Mais, puisqu'il n'est pas possible de flanquer par terre ce régime abhorré, il faut bien se faire la main avec ce qu'on trouve, en attendant.
Vous savez quel bruit glorieux a fait mon procès en correctionnelle. Vous avez éprouvé une joie légitime à constater que le généreux sang des Puygiron ne voulait point déchoir et que l'héritier de votre nom mettait au service de la maison de France le même zèle que ses aïeux. Félici-
tations, hommages et preuves de sympathie ne m'ont pas manqué. Mais aucune de ces dernières ne m'a tout à la fois si fort réjoui et intrigué qu'une lettre reçue dans ma cellule, au lendemain de ma condamnation. Tracée d'une belle écriture longue et distinguée, elle portait pour signature ces seuls mots énigmatiques et troublants :
Une qui vous admire et qui vous aime. A moi, l'adolescent fougueux et ignorant, l'amour arrivait de la façon la plus imprévue, la plus romanesque, la plus impressionnante. Aussi ne pouvais-je m'empécher de me comparer aux prisonniers célèbres, aux grands martyrs de la liberté. Aimé dans son cachot par une inconnue, c'était-il assez Dumas père !
Une adresse chiffrée m'était indiquée poste restante. Je ne manquai pas d'y envoyer une réponse dans laquelle je mis tout mon cœur. Ma mystérieuse aimée réitéra de la façon la plus tendre. Et ainsi naquit un commerce épistolaire des plus suivis, des plus charmants. Pensez, mon père, à quel point mon imagination se
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monta. Et mon enthousiasme politique ne faisait que s'en accroître, car, ainsi que vous le devinez, ma correspondante était une passionnée royaliste qui ne cessait d'exalter mon aveug-le dévouement à Monseig"neur et mon ardeur à ne rien laisser debout des institutions et, en attendant, des statues contemporaines.
Or, hier, en franchissant le seuil de la Santé, sans qu'aucun de nos Camelots en eût été prévenu, que vois-je devant la porte? Une auto de grand luxe qui attend. La portière s'ouvre. Une tête de femme hermétiquement voilée se penche. J'entends une voix fraîche qui me glisse tout bas :
— C'est moi, l'inconnue des lettres. J'ai été avertie à temps. Je vous emmène.
Puis au chauffeur :
— A Versailles!
Il me semble bien qu'il répond : « Oui, madame la comtesse. » C'est le seul renseignement que j'ai pu surprendre. Reconnaissez, mon père, qu'il est assez flatteur. Nous roulons. Avec bonheur je me familiarise. Malheureusement, nos baisers —
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tous, et non seulement les premiers — s'échangent à travers la voilette. Et de quelle épaisseur! Mon étrange compagne refuse obstinément de me montrer le moindre coin de son visage. C'était Isis, mais c'était aussi Hébé, ainsi que j'en pus juger à la sveltesse souple de sa taille et aux fermes rondeurs de son buste. Car je me laissais entraîner à des approches hardies, sans qu'elle protestât. Elle savait, d'ailleurs, par mes lettres, que j'étais encore un postulant à l'amour. Toutefois, quand je voulus passer à une plus décisive démonstration, elle m'arrêta en disant :
— Pas à présent, chéri. Jadis, les damoiseaux faisaient leurs premières armes devant le Roi, et c'était également en son auguste présence que les dames récompensaient leurs exploits. Patience!
Vous devinez, mon père, combien je me trouvai intrigué. Enfin, les larges avenues de Versailles apparurent, puis la cour du château au milieu de laquelle s'élève la statue de Louis XIV. Notre auto stoppa.
— Maintenant ! me susurra d'une voix
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mourante de tendresse ma mystérieuse conquête.
Ce fut une minute qui valait des siècles. Sans manquer au respect dû à la dignité souveraine, laissez-moi seulement vous dire, mon père, que, sur son cheval de bronze, le Roi-Soleil n'était pas mon cousin, et qu'à rencontre de Louis XII, mon inconnue s'entendait d'adorable façon à acquitter les dettes du duc d'Orléans...
Puis, brusquement, elle exig-ea que nous nous séparions, me faisant jurer de ne rien tenter pour savoir son nom.
— Mais, fis-je, comment vous appeler dans mes rêves?
— La servante du Roi.
— Et que faire pour vous revoir?
— D'autres prouesses.
L'auto démarra, me laissant seul, abasourdi. Franchement, mon père, les femmes sont d'une insupportable exigence. Si pour obtenir une nouvelle faveur de celle-ci, il me faut dégringoler d'autres statues, repasser en correctionnelle et faire un nouveau bail à la Santé, j'avoue que
mon courag-e m'abandonne un peu, et je me demande s'il n'est pas plus prudent de renoncer d'avance à l'amour.
Votre fils respectueux et toujours fidèle à ses devoirs sacrés envers Dieu et le Roi.
Jean-Gaetan de Puygiron.