LA PLANCHE DE SALUT
Paris, 25 février i805.
Mon cher père^
Mon innocence m'a enfin quitté! mais si vous saviez quelle peine elle y a mis!
Il y avait long-temps qu'elle commençait à me peser, seulement j'attendais une occasion qui en valût la peine. Je crus la voir arriver avec le bal de l'Opéra. Mes camarades du collèg-e m'avaient dit qu'on y trouvait des femmes de toutes sortes, grandes dames ou lorettes, absolument disposées à accorder leurs faveurs, à condition qu'on leur paye à souper. Aussi, depuis deux mois et demi, je mettais mes
L INITIATION AMOUREUSE
semaines de côté, et j'étais arrivé comme ça à amasser quatre-vingt-six francs cinquante.
J'étais un peu inquiet à l'idée que des gens pourraient me reconnaître. Aussi avais-je beaucoup pensé à me déguiser en ours. Seulement, je réfléchis que je ne serais guère séduisant ainsi. J'aurais bien aimé aussi un costume de chicard, mais le casque s'enfonçait jusqu'au menton. A la fin, je me décidai pour un Pierrot, qui ne me donnait pas trop mauvais air, et je me blanchis consciencieusement la figure, afin de tromper un peu les regards indiscrets. Me voilà dans le bal, ébloui par les lumières et par le décolleté des femmes, bousculé par la foule, assourdi par les éclats du cancan. On faisait cercle autour de Clodoche et de Pomaré, qui dansaient d'une manière baroque, en se désarticulant les bras et les jambes. J'ai vu aussi Rigolboche faire le grand écart, et ça m'a émerveillé. Pendant que je me divertissais de ces spectacles, une petite femme costumée en débardeur, un loup de velours noir sur la
fîg"ure, m'a pris le bras sans façon et m'a crié à l'oreille :
— Je te connais, beau masque !
— Moi, ai-je répondu avec audace, je ne vous connais point, madeinoiselle, mais je serais très heureux de faire votre connaissance. Voulez-vous souper avec moi ?
Mon cœur battait. Était-ce celle qui allait m'apprendre l'amour? Mais, tout à coup, elle poussa un g-rand éclat de rire, enleva son loup pour me montrer son visag-e et me planta là en s'exclamant :
— Je le dirai à ton père, polisson !
C'était notre cousine, la petite comtesse de Maillane. Pensez, mon père, si je fus honteux et vexé. Heureusement, quelques minutes après, une Golombine qui passait me fit, sans la moindre cérémonie :
— J'ai soif, petit. Paye-moi du cliampag-ne.
C'était une grande maig-re qui ne me disait pas grand'chose, mais je réfléchis qu'il serait sage d'accepter ce que le sort mettait sur mon chemin, et de ne pas imiter le
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héron de la fable. Je conduisis mon inconnue au buffet, où elle eut vite fait de consommer presque à elle seule une bouteille de champag-ne. Car, bien qu'il m'eût paru délicieux, je n'en buvais qu'à peine, de peur d'être obligé d'en prendre une seconde bouteille. Mon costume m'ayant coûté quinze francs, il ne me restait plus que soixante et onze francs cinquante. Afin de brusquer la situation, je demandai à cette Colombine altérée si elle ne pourrait m'emmener chez elle après le bal.
— Oui, mon poulet, répondit-elle, si tu n'as pas peur de te trouver en face de mon amant, qui est trompette-major aux centg-ardes.
Je suis brave, mon père, mais enfin c'eût été pure folie de me mesurer avec un centgarde pour une femme que je ne connaissais pas. Je la quittai donc poliment et fus interpellé peu après par une Pierrette dodue^ qui m'allécha de suhe, bien que sa forte poitrine m'intimidât un peu. Sans y mettre plus de façons que les autres, elle me demanda si je voulais l'emmener sou-
per. Je tressaillis en pensant qu'enfin c'était elle qui allait avoir l'offrande de ma virginité. Nous allâmes chez Brébant, et, là, elle enleva son masque. Elle avait une physionomie agréable, seulement elle parlait peu et se contentait tout le temps de fredonner la chanson à la mode : J'ai un pied qui remue. En revanche, elle mangeait et buvait d'une façon effrayante. Je n'avais rien commandé pour moi, prétextant que je n'avais pas faim. Et je me répétais tout le temps : « Attention, Octave, tu n'as plus que cinquante et un francs cinquante. »
Quand elle en fut à la dernière bouchée, elle me dit qu'elle allait chercher son manteau au vestiaire, afin que nous partions ensemble. Vous jugez de ma joie. Elle se changea en fureur quand, après une heure d'attente, oui, une heure! j'appris que ma conquête avait subrepticement pris la poudre d'escampette. Aussi j'aurais dû me méfier d'une femme dont le pied remuait tant que ça !
On m'apporta l'addition : soixante-trois
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francs. Et je n'avais que cinquante et un francs. Ce fut, avec le patron, une scène pénible, dont je vous éparg-ne les détails. A la fin, un serg-ent de ville et un garçon de restaurant m'accompagnèrent jusqu'à la maison afln de me faire verser à ce dernier les sept francs cinquante qui faisaient défaut sur la note. Quelle humiliation pour un Puygiron ! Je dus faire lever Rosa, notre g-entille femme de chambre, pour les lui emprunter. Elle se laissa faire de bonne grâce, puis me demanda ce qui m'était arrivé.
J'avais besoin de me confier à quelqu'un. J'avouai tout à Rosa. Elle se prit à sourire en disant :
— Franchement, monsieur Octave n'avait pas besoin d'aller au bal de l'Opéra pour ça. Pourquoi monsieur Octave n'a-t-il pas pris tout simplement la peine de monter dans ma chambre?
Bonne Rosa ! Nous y étions tous deux un moment après. Ah ! je vous jure, mon père, que je ne regrettais plus la longue Colombine et la grosse Pierrette. Sous mes bai-
sers enfarinés, le gentil corps de la soubrette devint plus blanc encore.
— Rosa, lui dis-je en soupiranl, tu es ma planche de salut.
— Une planche ! riposta-t-elle d'un air vexé. Monsieur Octave ne m'a donc pas reg-ardée ?
Votre fils affectionné
Jean-Octave de Plygiron.