CHAPITRE V
LES DEUX PONCES
Voici la dernière que je veuille produire. Elle mérite d'être retenue. Nulle part le prestige bizarrement attaché aux inventions du directeur des Monuments Français ne se sera révélé plus tenace et plus inexplicable. De quel philtre Lenoir disposa pour enchaîner la critique, que d'autres que moi le devinent. Ici le nom de cet homme étonnant n'est pas même ce qui en impose, car je ne vois pas qu'on sache que l'erreur vienne de lui. Sa décision souveraine, toute seule et anonyme, va recueillant le respect par le monde.
Je voudrais qu'on lût ceci comme une histoire nouvelle. ^ Depuis deux siècles la France s'entrete-
nait d'un Ponce, incessamment mêlé par elle à rhistoire de sa renaissance dans les arts. Le renom de ce maître Ponce, loné par Sauvai, retenu par tous les auteurs, honoré dans Paris de vingt attributions d'ouvrages, brillait auprès de celui des Pilon et des Goujon, sans qu'on eût il est vrai rien recueilli de sa personne, ni entrepris de recherche authentique de ses œuvres. Ponce n'était connu presque que par la tradition, mais par une tradition si universelle et si constante, qu'on ne pouvait pas douter qu'un sculpteur de ce nom, auteur au moins de quelques-unes des pièces qu'on lui donnait, eût illustré la monarchie Valoise. Au surplus Vasari, en le nommant, ajoutait à cette tradition. Il l'appelle Ponzio, et le déclare Florentin. C'était tout ce qu'on savait de certain. Enfin le dix-neuvième siècle mit au jour des papiers où les hommes de ce temps étaient authentiquement nommés. On j trouva Goujon, Pilon et Ponce, payés de différentes peines et ouvrages, dont quelquesuns nous sont restés. Dans Goujon on reconnut Goujon, dans Pilon Pilon, dans Ponce
LES DEUX PONCES
on ne reconnut point Ponce. Pourquoi?
C'est qu'ainsi ne le voulut pas Lenoir. Après avoir cherché et réfléchi, je n'en trouve point d'autre raison.
Le Ponce des Comptes fut tenu pour un Ponce, le Ponce de la tradition pour un autre Ponce. On leur fît des nationalités et des vies difTérentes, on s'occupa de distinguer leurs ouvrages. On regretta que Sauvai et les siècles passés eussent confondu deux hommes, qui tous les jours se différenciaient davantage. Comme on ne put accuser de cette confusion les Comptes, qui non plus que Sauvai ne nomment qu'un Ponce, il fut convenu que l'un seulement des Ponce émergeait à la lumière des textes, une fatalité rendant l'autre introuvable.
Une chose servait de prétexte à cette obstinée distinction : c'est que le Ponce des comptes était nommé Jacquio, tandis qu'on avait pris l'habitude de nommer Trébati, et même Paul, le Ponce de la tradition. Puis ce Ponce passait pour auteur du tombeau de Louis XII et des plus anciens stucs de Fontainebleau. Comme l'autre paraît sous
Henri II et continue de fleurir sous Charles IX, on ne voulut point apparemment lui faire une si longue carrière. Or cette apparence même est tombée. Chacun nomme aujourd'hui les véritables auteurs du tombeau de Louis XII, qui ne sont aucune sorte de Ponce ; et l'attribution des stucs de Fontainebleau, qui n'eut d'autre garant que l'abbé Guilbert ^, ne doit point faire autorité. Je suis bien assuré que maître Ponce n'a paru chez cet auteur que faute de mieux, et parce que Vasari le mentionne comme un artiste habile à modeler le stuc. Pour Paul et Trébati, pas plus d'affaire. Sauvai ignora l'un et l'autre. Il paraît que du temps de Mariette, Paul jetait de timides racines ^. On le trouve établi chez Brice. Trébati n'est venu que plus tard, chez Dargenville, qui omet de citer ses auteurs. Or il doit être permis de dépouiller Paul Ponce Trébati de tout cet état civil posthume, M. Barbet de Jouy l'a fait, et je n'ajoute sur ce fait que peu à ses