CHAPITRE IV
Les incrustations polychromes et les dallages incrustés en France et en Tfalie,
du xXTIT au XVT siècle.
L'origine italo-orientale des incrustations décoratives de la cathédrale de Lyon, de Saint-André de Vienne et du mausolée d’Autun s'est dégagée logiquement et nécessairement d’une série continue de faits. Ce système de décoration n’a plus été employé qu’une fois à la décoration monumentale d'une église française, par la fantaisie d’un évêque de Vienne qui, en achevant l’abside de sa cathédrale vers le milieu du x siècle, a voulu qu’elle reproduisit fidèlement la cathédrale des archevêques de Lyon par sa polychromie, comme par son architecture.
Le merveilleux développement de l’art français au xmn° siècle aurait pu éliminer les rares éléments étrangers qui avaient participé, pendant le xu° siècle, à la décoration polychrome des églises. Cependant, la pratique de lincrustation fut conservée dans la décoration du mobilier liturgique et des pavements : les marbres, les verres de couleur, le plomb, les ciments bruns et les mastics diversement colorés concourent à la richesse des cathédrales.
Il est difficile aujourd’hui de se faire une idée exacte de cette richesse. Aucun autel polychrome du x siècle n’est resté en place, les pavements historiés ont été, pour la plupart, détruits aux xvi et xvu° siècles. Ceux qui subsistent ont été usés et
effacés. On doit se borner à recueillir des fragments.
L’antique abbatiale de Saint-Denis, sépulture des rois de France, avait été successivement enrichie à l’aide de toutes les ressources de la décoration. Partout ce n’était que Sculptures peintes et dorées, orfèvreries gemmées, autels ciselés et revêtus d’émaux, dallages gravés et incrustés. Ces derniers, d’une rare somptuosité, datant des restaurations commandées par saint Louis, ont malheureusement disparu, ainsi que les autres richesses de l’édifice, pendant la tourmente révolutionnaire. « Une grande partie de ces monuments qui attestaient la gloire de la nation, mutilés, et leurs ruines éparses dans un cimetière, étaient cachés sous l'herbe et recouverts de mousse #. »
Fic. 108. — Gradin de l'autel de la chapelle Saint-Firmin, à Saint-Denis (xme siècle).
Fort heureusement un homme de goût et d'érudition, l'architecte Percier, qui contribua avec Lenoir à la sauvegarde de tant de précieux souvenirs de notre art national, fit à Saint-Denis, vers 1795, de nombreux et très fidèles dessins des richesses artistiques qui, à cette date, avaient encore échappé aux démolisseurs, ou se trouvaient abandonnées parmi les ruines. Viollet-le-Duc a pu mettre ces dessins à profit dans son Dictionnaire.
Deux autels du xmi° siècle, dont on trouve une restauration esquissée dans cet ouvrage, semblaient avoir complètement disparu. Le plus ancien, celui de la chapelle de Saint-Firmin, remonte aux premières années du xmi° siècle. Il était entièrement peint et doré ?. Le gradin, qui existe encore, abandonné dans un magasin de la basilique, est un bas-relief de pierre représentant le Christ assis entre les quatre symboles des évangélistes et les douze apôtres, rangés sous des arcades (fig. 108). Les colonnettes et les
! Alex. Lenoir, Description des monuments de sculblure réunis au Musée des Monuments français. ? Voir dans le Dictionnaire raisonné de l'architecture française de Viollet-le-Duc, Il, p. 43 et suiv.,
la reconstitution de cet autel, d’après les fragments originaux et un dessin très complet de Percier.
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arcatures du soubassement, aujourd’hui disparu, étaient incrustées de fragments de verres de couleur, très finement découpés.
Un second autel, également du xmn° siècle, dont nous avons pu retrouver le retable oublié dans un débarras de la maison de la Légion d'Honneur qui occupe les bâtiments de l’ancien abbaye, offre, pour l’histoire de l’incrustation, un intérêt exceptionnel ‘. La sculpture, en pierre de liais (fig. 109) représente au centre le Crucifiement, à droite, la
Synagogue, qui s'éloigne laissant tomber les tables de la Loi et, à gauche, l'Église, un calice à la main et s'appuyant sur la croix. Ces figures peintes et dorées se détachent sur une marqueterie de verres bleu foncé, doublés d’une feuille d'argent, découpés et enchâssés dans des alvéoles rondes et octogones, creusées dans la pierre. Une fine bordure de rinceaux et de fleurettes, incrustée de pâtes vertes, rouges et noires, à base de résine, dessine sur la plate-bande du cadre une arabesque délicate. Primitive-
FiG. 109. — Retable d'autel peint, doré et incrusté de verre à Saint-Denis (xi£ siècle).
ment, ce retable complétait l’autel dont Viollet-le-Duc nous a laissé une description. Il se composait « d'un massif en maçonnerie entièrement revétu sur le devant et les côtés d'applications de verres taillés en losanges, et à travers lesquels on aperçoit des tours de Castille sur fond écarlate, des fleurs de lis sur fond bleu, des rosaces et des aiglettes sur fond pourpre... La marche de cet autel est en liais, avec bordure de fleurs de lis et tours de Castille très fines se détachant sur un fond de mastic bleu et
rouge; ce milieu présente des dessins d’une grande délicatesse, noirs, bleus et rouges, également en mastic ?. » De cette marche, pas plus que du massif de l’autel, malgré
toutes nos recherches, nous n’avons pu retrouver aucune trace. Mais, d’après l’intérêt
que présente le gradin, on ne peut que déplorer la perte d’un monument aussi précieux.
! Ce retable aussi bien que le précédent et quantité d'autres précieux débris de Saint-Denis avaient été recueillis par Lenoir et déposés au Musée des Petits-Augustins, avant de venir s’égarer dans l'oubli des magasins de l'Abbaye. Voir Lenoir, Musee des Monuments français, 1, p. 212 et 213.
? Dictionnaire raisonné de l'architecture française, t. I, p. A7:
68 LESNINCRUSTATIONS POLYICHROMESNEMNLES DALLAGES INCRUSTÉS
Il est inconcevable que
cet autel n'ait pas été conservé intégralement et replacé dans
lune des chapelles absidales de la basilique qui attendent encore leur mobilier. Espérons, du moins, que le retable ne restera pas plus longtemps oublié au milieu de
gravois, dans un réduit du Louvre.
humide et ignoré, tandis que sa place est indiquée au musée
Des incrustations de verre analogues décoraient le champ des bas-reliefs polychromés du jubé du xui° siècle de Bourges, dont le musée de la ville et le Louvre conservent
des morceaux importants
Le même système d'incrustations de verre a été appliqué, au moins une fois, à la
décoration murale, dans
Ja Sainte-Chapelle du Palais ?. Des verres peints et dorés sur
Jeur face interne furent introduits dans l’ensemble décoratif et principaiement dans le
soubassement de la cha arcatures ont été incrus
selle haute. Les fonds des écoinçons et des quatre lobes des és de plaques de verre au revers desquelles étaient peints et
dorés des ornements et des scènes de martyres *. Une richesse pareille à celle de la Sainte-Chapelle, où la mosaïque de verre
semble vouloir rivalise
r, près des reliques rapportées de Constantinople, avec la
splendeur des mosaïques byzantines, est unique en France; peut-être faut-il invoquer
un souvenir de l'Orient.
ais l'emploi des incrustations de verroterie était certainement
commun dans les églises du x siècle pour la décoration des autels et des petits bas-
reliefs décoratifs. Ces dessins géométriques, de couleur vive, qui formaient un fond
quadrillé et losangé ent
re les figures des bas-reliefs, peintes elles-mêmes de couleur
£ te)
vive, ont exercé une influence remarquable sur l’art des peintres et des miniaturistes.
Les fonds quadrillés qui se montrent sur les miniatures françaises, vers le milieu du
xu siècle, et qui y persistent jusqu’à la fin du xiv°, jusqu'au triomphe du paysage (dans
les ateliers franco-flamands occupés par le duc de Berry), sont une évidente imitation
de ces fonds de verre incrusté“.
Les incrustations de ciment ne furent plus employées à la décoration murale,
1 Vitry et Brière, Documents de Sculpture française du moyen âge, pl. 73. ÿ : £ D BE PINS
? Lenoir rapporte que Pierre de Montereau, qui avait construit l'église de l’abbaye de Poissy, en
même temps que la Sainte-C
hapelle de Paris, l'avait également somptueusement décorée de vitraux, de
sculptures peintes et dorées, et aussi d'incrustations de verres colorés. « Cette église vendue à un artiste,
le croira-t-on? le malheureux l'a fait démolir sans prévenir ceux qui se seraient fait un devoir de
s'entendre avec lui pour conserver aux arts les parties les plus intéressantes de ce monument. » {Musée
des Monuments français, t. Il, p. 21.)
$ Dans l'Espagne du No
rd, on peut trouver des exemples analogues d’incrustations de verre. Le
Musée de Vich (Catalogne) conserve, sous le n° 576 du catalogue, un retable de marbre représentant des
scènes de la Passion, dont les fonds sont incrustés de plaques de verre bleu foncé. Mais il y a de fortes
présomptions pour que ce soit une œuvre d'origine française {Calalogo del Museo arqueolegico-artistico épiscopal de Vich, Vich, 1893).
4 Nous devons cette observation inédite à M. Bertaux, qui l’a indiquée dans un de ses cours, à la
Faculté des Lettres de Lyon.
comme elles l’avaient été à Lyon. Mais les deux procédés d’incrustation notés sur les chapiteaux et les frises de la cathédrale Saint-Jean, dessins en noir gravés et incrustés sur fond de marbre blanc, dessins en clair réservés sur un fond champlevé et rempli de matière colorée, se retrouvent sur les pavements et les dalles funéraires.
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Dans les ruines de l'abbaye de Saint-Bertin à Saint-Omer, on découvrit en 1831 les restes d’une grande mosaïque qui encadrait la pierre tumulaire du jeune Guillaume, fils de Robert II, comte de Flandre, mort en 1109. Cette dalle représentait l'effigie du défunt à l’aide de marqueteries de marbres rouges, gris et jaunes. Cinq dalles cireulaires de pierre jaunâtre, encastrées dans la mosaïque aux extrémités et au centre d’une grande croix formée de carreaux de marbres, étaient gravées de traits incrustés de mastic noir, tacheté de rouge. L'une d’elles, assez bien conservée, représentait un lion (fig. 110) s’enlevant sur un fond fleuronné. Malheureusement les débris de ces dalles, décrits et reproduits par M. Wallet', ont disparu. Seuls des frag-
ments de la mosaïque de marbre ont été recueillis au musée de
FiG. 110. — Dalle incrustée de Saint-Bertin.
Saint-Omer par la Société des Antiquaires de la Morinie*.
Ce pavement présentait un intérêt tout spécial puisqu'il offrait l'emploi de trois techniques différentes : marqueterie de pierre, de marbre et même de terre cuite découpée, dessinant des formes géométrales (opus alexandrinum), mosaique proprement dite (opus vermiculatum) et incrustation de ciment coloré dans des dalles de pierre. Ce serait là le plus ancien exemple de dalles incrustées, si la date de 1109 inscrite sur la tombe pouvait suffire à fixer l’époque de ce pavement ; mais rien ne prouve que tout cet ensemble, qu’il est impossible d'étudier actuellement, ait été exécuté en même temps.
Il est donc difficile d'affirmer que l'emploi de la technique de dalles incrustées fut répandu en France dès le début du xu' siècle ; il reste douteux qu'elle ait été connue antérieurement aux incrustations murales de Lyon et de Vienne.
À quelques lieues de Moulins s'élève la très intéressante: église de Saint-Menoux, édifiée par les Bénédictins vers 1118. Le sanctuaire était encore, au commencement du siècle dernier, orné d’un dallage incrusté. Malheureusement, cet ensemble a disparu et
1 E. Wallet, Description d'une crypte et d'un pavé mosaïque de l'ancienne église de Saint-Bertin, à Saint- Omer, M.D.CCCX LIL.
2? C'est un médaillon représentant Louis le Gros sur son trône et quelques signes du zodiaque de la
bordure, le scorpion, les poissons, la balance, le bélier, l'écrevisse.
il n'en subsiste plus que trois fragments religieusement conservés dans le petit musée de l'abbatiale. Ce pavement, signalé par Viollet-le-Duc, n'a pas été l’objet de
l'attention qu’il mérite.
Les dalles, taillées dans un calcaire gris jaunâtre, sont ornées de rosaces et de rinceaux gravés avec précision et remplis d'un ciment brun clair fortement mélangé de sable (fig. 111-112). Le ciment diffère par sa composition des ciments de Lyon et de Vienne, et de nombreux fragments de plomb métallique. très divisés, ont été introdui
LB def! Maé 1904 Fi. 111. — Dalle incrustée de Saint-Menoux.
dans la pâte. Cet artifice donne au dessin un aspect particulièrement précieux, qui résulte des points tantôt noirs, tantôt scintillants, suivant que les parties métalliques sont oxydées ou que le métal nous a reparu sous le frottement des pas.
Cet exemple de métal mélangé à
’incrustation peut n'être pas unique, mais nous ne croyons pas qu'on en ait jamais signalé d’autres jusqu'ici.
Viollet-le-Duc déclare! que ce dallage devait décorer le chœur de ‘église, les rosaces juxtaposées formant jeu de fond et entourées par
le dessin de rinceaux, en guise de
bordure. Cette supposition est inadmissible, car les deux pierres ornées de rosaces sont bordées de filets sur deux côtés seulement: ces filets indiquent des bandes qui se prolon-
FiG. 112. — Dalle incrustée de Saint-Menoux.
geaient, et non des carreaux employés un par un. En outre, l’une des planches de / Ancien
Bourbonnais? représente la vue intérieure et le pourtour de l’église Saint-Menoux.
On distingue, sur le dallage, des bandes rayonnantes, ornées de rosaces, allant des
colonnes au mur de l'abside. Le fond du dallage est composé d’une sorte d'opus
alexandinum formé de petits carreaux de pierre à deux tons. Ces dessins, datés de 1838,
sont antérieurs aux restaurations entreprises en 1842, et nous donnent, d’une façon
certaine, la disposition de ces incrustations, qui n'étaient qu'une partie décorative
! Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l'architecture française, t, V, p. 10.
? Achille Allier, l'Ancien Bourbonnais, Moulins, 1836.