‹ Les indépendants, 1884-1920Chapitre 42 sur 48 · LE CHRIST ENCHAINE DE SUIPPES · texte numérisé non relu

LE CHRIST ENCHAINE DE SUIPPES

(DESSIN AU CRAYON NOlR)

Avec quel amour Hervieu a composé tous ces dessins! On sent, à les regarder, qu’ils ont été réalisés ' dans le plus complet bonheur; car voyez le détail des plus menus objets d’un décor; autrefois seulement on dessinait de cette manière. Tout est si beau, ici : un candélabre, une glace de Venise, des fleurs, des lampes qui baignent de lumière le lit des Amants..

Quel ravissement enchanté quand on exposera l’ensemble de cette illustration unique!

ÎBELS. — Dessina, déforma caricaturalement^ traça des silhouettes du café-concert ,et du théâtre. Peignit de trop faciles et de trop sommaires anecdotes. Commit des caricatures j)olitiques. Inventa des costumes de théâtre; et, pendant la guerre, accumula, sur l’ex-Kaiser et sa bande, des estam[)es -affiches qui eurent une fortune éphémère.

KUPKA. — A illustré les Poèmes barbares, de Leconte de risle; et a gravé des nus de cabarets. A recherché ensuite l’originalité à outrance ; et, la désirant quand même, s’est mis à écraser sur des toiles vierges des éponges imbibées de couleur; est arrivé ainsi à des bariolages, à des énigmes, à des halos, qu’il baptise, sérieusement : Plans par couleur ; plans verticaux-, etc. J’espère que M. Kupka, lui aussi, se divertit en regardant ses toiles .

MAURIN. — Charles Maurin fut un robuste dessinateur et un adroit metteur en scène. Il dessina des types de Paris et allégorisa la Liberté ou la Justice. Il mourut misanthrope, totalement écœuré du monde, loin, dans un coin de province, après avoir été un des plus vivants Montmartrois, au temps de Carabin, de Lautrec, de Gœneutte et de Zandomeneghi,

MAX-JACOB. — M. Max- Jacob a la bonne fortune d’être à la fois homme de lettres, antiquaire, dessinateur, peintre, introducteur des Ambassadeurs au Lapinagile et sorcier-chiromancien. Je passe sous silence quelques autres profitables ressources.

Peintre — cela seul nous occupera ici, — il réalise des gouaches légères, qui ont quelquefois un parfum romantique très déclaré, et qui, d’autres fois, sont simplement d’aimables paysages parisiens.

Souvent, toute l’ame capricante de Guardi revit dans ces paysages de Paris. C’est, avec un accent plus moderne, la même prestesse d’indication, la même construction agile de maisons et de dômes. Oui, vraiment, on ne peut s’empêcher de songer à l’alerte peintre de Venise, quand on admire les jolies gouaches de M. Max Jacob, homme de lettres,peintre et sorcier-chiromancien!

STEINLEN. — M. Steinlen a la lourde notoriété des maîtres. 11 la doit à ses illustrations répandues un peu partout, et aussi aux éloges de M. Anatole France, juge éclairé, qui a écrit un jour : « M. Steinlen est l’un des plus grands artistes de ce temps ! »

Il n^en faut pas plus pour arriver d’un bond au premier rang. Mais M. Steinlen s’y maintiendra-t-il de luimême ? ou aura-t-il besoin d’un second article de M. Anatole France, juge éclairé ?

WILLETTE. — Au Salon de 1890 : La Machine infernale. Une locomotive, portant sur son poitrail cetle indication : Israël and C^. Un juif, très juif par le nez, conduit la locomotive. Elle s’époumonne, mais avance, écrasant des enfants, des femmes, des soldats, des ouvriers, des poètes ; elle écrase, malgré un évêque qui la somme de ne plus avancer ; elle écrase, malgré les pavés jetés sur sa route.

Ce fut un scandale. Alors Willette n’exposa plus, satisfait d’avoir crié de tout son cœur sa haine des Juifs.

Les Graveurs

Bien entendu, ne sont estimables que les graveurs originaux. Certes, je ne nie pas le patient labeur de ceux qui exécutent une gravure d’après le tableau d’un autre; mais, pour moi, cela est tout à fait vide d’intérêt. Car, outre qu’il y a toujours trahison dans l’interprétation d’un tableau par un graveur, il est bien évident qu’une bonne photographie du dit tableau apparaît autrement utile et recommandable. Et puis, enfin, le graveur d’après tableaux a une technique somme toute peu variée, presque conventionnelle; tandis que le graveur original, n’ayant à plaire qu’à lui-même, peut tailler et retailler sa planche de bois ou de cuivre, à sa libre fantaisie !

LABOUREUR. — Je me plais aux gravures de M. Laboureur. Elles sont sèches, précises, tout en traits, souvent un peu cubistes, mais toujours attrayantes, curieuses. Elles dénotent un esprit touche-à-tout, plein de vie jeune et hardie. Je suis pris également

par les sujets si anglais, si américains, si sportifs, si singuliers d’invention gaillarde et aigue.

Je vous assure que les Matelots ivre s, \qs Gymnastes^ le Clown au chien, le Café du Commerce, Amantsau bois, le Jockey d'Epsom, et des centaines d’autres sujets, constituent vraiment de réjouissantes planches, qui font bien de M. Laboureur le plus subtil, le plus drolatique, le plus ingénieux graveur qui soit ! Et toujours ces tailles en fil de rasoir, cette certitude du dessin, ce goût de la composition qui sont tellement neufs et imprévus !

LESPÎNASSE. — Les complications les plus immodérées n’affolent pas du tout M. Lespinasse, graveur sur bois, né aux Etats-Unis. Villes sur villes, bateaux sur bateaux, ponts sur ponts, nuages sur nuages, tours sur tours, M . Lespinasse entasse tout dans une sorte de désordre chaotique, au milieu duquel, au bout d’une seconde, on se retrouve, du reste, aisément.

Et ce pêle-mêle de choses, ce tohu-bohu de matériaux ne déconcertent pas. Dessin et couleur (noirs- et blancs sont fort bien contrastés) vous guident avec plaisir vers d’émouvantes confrontations de la pierre, de la brique et du fer, vers des coins delà plancheoù M. Lespinasse s’est révélé tel qu’un metteur en scène infiniment adroit el pathétique.

Deux apôtres du Purisme

Dans la bibliothèque : Commentaires sur V art et la vie moderne^ édités rue dcPentliièvre, à la galerie Thomas, MM. Ozenfant et Jeanneret, artistes peintres, ont publié un volume intitulé : Après le Cahismey qui est un entêté plaidoyer en faveur du Purisme^ la religion nouvelle qu’ils préconisent.

Si un lecteur veut être complètement renseigné — d’abord sur le Purisme^ et aussi sur le Cubisme, — je le renvoie au dit volume. Mais à l’intention d’un second lecteur, que quelques aperçus seulement peuvent contenter, je note, touchant le Purisme, les aphorismes ci-après :

« Le Purisme n'entend pas être un art scientifique,^ ce c[ui n'aurait aucun sens.

« Il estime cque le Cubisme est demeuré, quoiqu'on en dise, un art décoratif, ornemanisme romantique.

« Il y a une hiérarchie dans les arts : V art décoratif est au has^ la figure humaine au sommet.

« La peinture vaut par la qualité intrinsèque des éléments plastiques et non par leurs possibilités représentatives ou narratives.

Le Purisme exprime non les variations, mais Tin VARIANT. V œuvre ne doit pas être accidentelle, exceptionnelle y impressionniste, inorganique, protestataire, pittoresque, mais au contraire générale, statique, expressive de Ciiivariant.

Le Purisme veut concevoir clairement, exécuter loyalement, exactement, sans déchets ; il se détourne des conceptions troubles, des exécutions sommaires, hérissées. Un art grave doit bannir toute technique tromj)ant sur la valeur réelle de la conception.

l/art est avant tout dans la conception.

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La technique léest quun outil, humblement au service de la conception.

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Le Purisme craint le bizarre et V « original ». Il recherche Vêlement pur pour en reconstruire des tableaux organisés qui semblent être faits par la nature même.

Le métier doit être assez sûr pour ne pas entraver la conception.

Le Purisme ne croit pas que retourner à la nature signifie retourner à la copie de la nature.

Il admet toute déformation si elle est justifiée par la recherche de l invariant.

Toutes les libertés sont acquises à V art sauf celle de nêtre pas clair » .

OZENFANT et JEANNERET. — Leurs tableaux sont assurément neufs et fort curieux. Il y a en eux un goût véritable de l’invention ; et c’est très inespéré et c’est très organisé !

Un Futuriste

J’ai reproduit, dans un livre édité chez OllendorfF [Cubistes^ Futuristes^ Passéistes)^ les théories émises par les peintres et sculpteurs futuristes. Je n’ai donc pas à revenir sur cette manifestation d’art cfui comporte, avec beaucoup d’étrangeté, une expression de beauté certaine et intensément originale.

SEVERINI. — Sage, M. Gino Severini réalisa d’abord des'portraits, des figures et des paysages médiocres ; puis, devenu Futuriste, il imagina des tableaux d’une fantaisie démesurée. Son alerte Bal Tabarin, par exemple, est bien la plus amusante fresque, ou, si l’on préfère, le plus divertissant lapis qui existe. Il y a làdedans mille détails plaisants; et la couleur, vous ne le nierez pas, en est très agréable. Sans doute cela vous ahurit : vous êtes habitué à de telles banalités que la moindre recherche vous disjoint; mais essayez de vous dire qu’il y a des raisons de peindre autrement qu’au pigeonnierde l’Ecole des Beaux-Arts; et vous comprendrez, peut-être, que les Futuristes ont apporté, en somme, une manière neuve de tapisser les murs de vos hôtels et de vos logis.

Un Synchromiste

Le même livre que je viens de citer — Cubistes, Futuristes^ Passéistes, — contient, tout au long, le plaidoyer synchromiste. Je renvoie le lecteur à ce livre.

MORGAN-RUSSELL. — M. Morgan-Russell fut le champion, avec M. Macdonald Wright, du synchromisrne. Ces deux peintres américains bataillèrent comme dix pour ces idées-là ; ils lancèrent manifestes sur manifestes ; ils organisèrent expositions sur expositions ; puis, ayant bien combattu ensemble, — • et la guerre étant venue I — ils se séparèrent.

Aujourd’hui, M. Morgan-Russell compose de vastes tableaux à la manière de Chenavard; et il peint aussi des intérieurs et des paysages qui font quelquefois songer aux recherches picturales après lesquelles trotte sans trêve M. Henri-Matisse.

SVM

Un Orphiste

Ici, je vais accorder au lecteur une surprise : une page complètement inédite du chef de l’orphisme ou post-cubisme : Robert Delaunay.

Voici celte page, avec toute son éloquence :

« Je naiine ni les écoles^ ni les théories^ ni les systèmes.

(( Je trouve dangereux de comparer un temps avec un autre pour essayer d' augmenter la vision présente de V Art et la Vie.

« Il n'y a pas de théoriey d'écoles^ de systèmes^ il ny a que le métier. ^

« L'amour du métier peut être poussé plus haut, ou plus loin des sens., le réalisme ne fixant pas de limites. Tout est simultané.

« Les écoles qui forment ce mot détestable, la mode, se heurtent à la sensibilité des foules et de l'individu.

« J'aime ces foules et cet individu qui ne sont pas ébranlés dans leur sensibilité ; car c est de là que naît le métier, cette force agit, et c'est de ce réalisme pro\

fond, ce niouvement de la matière c[ue naît ce qui se voit^ ce qui se représente.

« Je défie tous les philosophes, toutes les théories., toutes les écoles.

« L'esprit sort de la matière, la matière en mouve^ ment, c est la sensibilité, le métier.

« En partant de notre œil le sens cqui nous donne la profondeur ne nous donne pas de prolongements mais des contrastes simultanés, forme, métier, et tout est Couleur en mouvement.

Il ny a pas plus de traditions que d' antitradilions .

« Une théorie ne peut arriver à se représenter FORMELLEMENT, peut-elle toiit justc être illustrative ».

DELAüNAY. — Pompier d’aboixl, le « pet rouge », comme l’a surnommé si exactement Gravan ; M. Delaunay, pour tout dire, a commencé par vivre d’abprd comme un primaire. Toute une série de peintures sages, mais inexistantes, est née à ce moment-là. Paysages, natures mortes, rien ne vaut. Puis on se mit à bourrer le crâne de M. Delaunay. Pêle-mêle, on y entassa de la philosophie, de la mécanique, de la théorie des couleurs; et feu Apollinaire, enfin, planta un jour le drapeau des Papous sur ce gros garçon rouge qu’il qualifia d’orpliiste I

Alors, d’un coup, le délire secoua M. Delaunay. Il inventa le Disque solaire simultané ; et il se rudi dams les niaiseries les plus saugrenues, les plus hurluberlues, comptant sur tout un amas d’idiots pour l’applaudir.. Mais la guerï*e vint ; etM. Delaunay s’effondra dans un débordement de peinture et de dévoîuient.

Les Sculpteurs

La sculpture, « cet art de Caraïbes comme l'appelait Baudelaire, ne plaît guère à la foule. Il est* vrai que, l’indigence de l’Architecture actuelle aidant, la sculpture est tombée jusqu’au bibelot etàla statuette; et cela, ce n’est pas le bon moyen pour stupéfier le passant. Puis, où caser de la sculpture dans nos modernes chambres? Les millionnaires seuls peuvent se permettre cette fantaisie. Enfin, si vous exceptez le bois et le marbre, convenez que la pierre sculptée et le bronze patiné donnent tout de suite à penser à une chapelle mortuaire, ou à un logis de marbrier qui attend, calme et taciturne, — pour être à l’unisson! — les clients tristes!

BAFFIER. Je ne sais pas si jamais le régionalisme français aboutira à quelque chose de viable ; mais, en tout cas, voici en Baflier le [)lus ardent et le plus tenace apôtre de l’art régional. Son Berri vaut pour lui tous les empires du Monde.

Tous ses meubles, tous ses bustes en pierre sont

LES INDÉPENDAINTS

exécutés en bois et en pierre de son pays. J’ai bien envie d’écrire que ses cuivres et ses étains sont de même des métaux très berrichons. N’importe, toutes ses figures, tous ses bustes, tous les personnages qu’il met en ronde autour de ses vases ou qu’il place comme des cariatides sous les manteaux des cheminées qu’il bâtit, tous sont bien des hommes et des femmes du Berri. Je crois qu’il se couperait la main droite, la bonne main, plutôt que de représenter homme ou femme même d’un paye voisin. Et cela vous a un accoait et un style de tous les diables. Voilà un sculpteur qui modèle, qui sculpte bien pour des « gens qui ne savent pas lire ». Baffier s’adresse au peuple, ne représente que desgen« du peuple, et il ignore tout le reste de la Terre. Je ne sache pas qu’il ait été jamais tenté par une commande officielle. Il estime et il croit — dur comme fer ! — qu’une partie de l’art moderne peut être réservée à la glorification du paysan; le tout est de savoir modeler une blouse, un chapeau mou et fichus et jupes.

Et Baffier a inventé pour cela un modelé robuste, âpre, dépouillé de toute mièvrerie. Et il a tout modelé, pour ses paysans, pour ses amis : des candélabres, des pichets, des Femmes au marché, etc. ; et sa joie est vraisemblablement énorme quand il peut représenter <( le grand-père Regnaud, qu’avait de grandes connaissances sur les vartus du Soulé, les trigauderies de la lune, sur la lire des quater vents, et la température de l’air de nouter pays 1 » ou encore « Sadet de la Bourre- Font, qu’était fort comme un chevau. »

A un homme pareil, allez donc lui parler d’autre chose, et lui dire qu’il y a des Vénus de Médicis et des Apollon ; il vous répondra que de toute la mythologie grecque et romaine, il ne relient que Pomone, la déesse aux ronds tétons, et Gérés la blonde, parce qu’elle polie sur ses bras les lourds épis de la terre.

Et parce que Baffier a l’admiration de la force des garçons plantés comme des chênes, parce qu’il aime et

chérit son beau et plantureux pays, il a dégagé un style paysan qui est bien à lui, tout à lui; et, ma foi, à tout prendre, il se rattache ainsi aux sculpteurs du moyenâge, qui, eux aussi, choisissant pour modèles les faces de leurs compagnons, sculptèrent d’expressives physionomies de saints et d’émouvantes rondes des morts.

CARABIN. — Un des premiers assidus des premiers Salons des Indépendants, Carabin, modeleur, sculpteur, graveur, alchimiste et sorcier. Il a tout réalisé en toutes matières : plâtre, marbre, bois, bronze, faïence, étain, or, argent, etc., etc. Il a signé des statues, des bustes, des groupes, des objets d’art, des meubles, des pendules, des bougeoirs, des bagues, enfin tout ce que l’on peut sculpter et graver. Des dessins, il en a des cartons pleins; et il se délasse en faisant de la photO' graphie ; des nus hardis; — Carabin a le physique et l’Ame d’un Chinois ravagé de luxure.

Certes, il ne compte plus les ennuis qu’il a eus avec tous les jurys^ pour ses sacrés envois bourrés de mauvaises intentions ! On l’a décoré, un jour, espérant l’assagir; il est revenu très vite à son goût de tout montrer; — et il a raison, puisque c’est la Vie.

Et pourtant il avait commencé par envoyer au Salon une tête de République, Alexandre III et Victor Hugo ! Ce n’était pas le vrai Carabin; bientôt après, nous le retrouvions tel qu’il est, avec la Femme au Singe et la Femme à la Perruche.

Mais n’exagérez point ce que j’avance là et voyez aussi en Carabin un sculpteur qui sait, de plus, dérouler des rondes de paysans et de paysannes autour de vases décoratifs. Voyez-le encore modelant de frémissantes statuettes de danseuses. Voyez-le enfin sculptant des meubles, des vitrines, qui restent des témoignages d’un original et inventif artiste. Pour tout dire, voyez surtout en Carabin un sculpteur qui, en des temps plus fiivorables, eût réalisé également

LES INDÉPENDÂINTS

une œuvre parallèle à celle des sculpteurs de cathédrales ; car il en a Fâme ingénue, Fâme désintéressée et farouchement indépendante.

CHARMOY, — José de Charmoy lit surtouf de la sculpture littéraire et, ayant le pressentiment de sa lin prématurée^ il modela des ligures de tombeaux : les Mo7iu~^. ments à Baudelaire, à Beethoven, etc. M. Albert Bartholomé, qui est aussi un sculpteur pour nécropoles, pouvait craindre là une concurrence sérieuse. Aujourd’hui, M. Bartholomé reste seul; et Fon ne compte plus ses « Pleureuses », ses « Muses agenouillées » et ses « Adieux à la vie ! »

José de Charmoy, âme frêle, avait le culte du boursoufflé^ de Fénorme inutile, de la redondance, du remplissage; et il employait volontiers les cabotins pour figurer des génies du Mal et de la Douleur. Avec Fage, il eût certainement répudié M. de Max, pour le remplacer par un modèle tout simple, tout bête, qui, après tout, donne mieux le moyen de réaliser une sculpture louable, aussi éloignée de la Littérature que de la sottise!

DESBOIS. — Desbois, est, au physique, un bon vigneron qui adore le vin, qui le chante, qui Fexalte — • et qui le boit avec des ivresses non dissimulées. Et A^oilà longtemps qu’il est ce bon vigneron, retiré de Paris, tout là-bas, aux fortifications, à la porte de Saint- Cloud!

Comme sculpteur, il est, au contraire, toute la grâce même, et la plus notoire : celle du dix-huitième siècle. Il a modelé cependant de puissantes statues; et, excellent praticien, tout est sorti de ses propres mains : pierre, bois et marbre.

Mais toute sa grâce s’est affinée dans les centaines de slaluelles et d’objets d’art qu'il a réalisés. Si vous ave,z

VU ses expositions diverses chez Hébrard, vous avez vu vraiment tout ce que l’on peut inventer.

Quel bon vigneron là encore il a été 1 Voilà plus de quarante années qu’il consacre à sa vigne, je veux dire à sa sculpture. Les amateurs — qui ne savent rien! — ne peuvent apprécier son long effort, qui a été si souvent récompensé par la joie d’une copieuse vendange. Plus tard, on recherchera les œuvres délicates, précieuses, sorties des gros doigts de ce rude ouvrier. Les amateurs retardent toujours; c’est pourquoi ils sont encore hébétés par les faux que l’on attribue à Houdon ou à Pajou ; et ils ne songent guère plus à Desbois qu’ils ne songeaient, voilà vingt ans, à Rodin 1

Que d’œuvres pourtant passèrent par cet atelier des champs, où il fait si doux, sous la tonnelle, l’été I Que d’après-midi j’ai vécus, amusé de voir Desbois, la pipe au bec, faire voler en petits éclats le marbre! Ou bien, son verre de vin blanc à côté de luij il modelait, patiemment, lentement, amoureusement, un buste de jeune femme. Et, impitoyable, sans souci de sa fatigue, à elle, et de sa fatigue, à lui,, il tenait son modèle debout, se levait au-dessus, regardait audessous, par derrière, de côté; et une petite boulette de terre, caressée aussi tendrement qu’une boulette d’opium, venait s’ajouter à toutes les autres boulettes ; et ce travail durait des heures, des jours, des mois !

Ah ! les gaies après-midi d’autrefois, quand, pendant ce temps, les clairons d’un bastion voisin vrillaient l’air de leurs notes aiguës, qui allaient bientôt sonner pour de bon l’hallali d’effroyables massacres !

FIORI. — La sculpture est réduite par M. Ernesto de Fiori à sa plus simple expression.

Autant les œuvres de Rodin, par exemple, sont bos-

LES INDÉPEINDANTS

suées, tourmentées, chaotiques ; autant les œuvres de M.de Fiori sont calmes, lisses, froides jusqu’à l’exagération. Cela n’est pas dépourvu de charme et de grandeur.

ÎNDENBAUM. — Ce sculpteur a le goût de l’énorme, du géant. Si on le laissait faire, ou du moins si la vie ne lui coupait pas de temps en temps son effort, il entasserait, sans barguigner, Pélion sur Ossa.

lia aussi le goût de toute matière. Il ne tremble pas plus devant le granit que devant le bois. C’est un artiste d’une habileté invraisemblable; et jamais une technique quelconque ne l’arrête. Il peut tout entreprendre et tout réussir.

Avoir de l’argent, beaucoup d’argent, et confier à Léon Indenbaum des décorations murales, quel rêve! Mais on le laissera sans doute isolé, pendant de longues années, pour le découvrir au tard de sa vie, au bord de sa nuit.

LACOMBE. — Georges Lacombe fut à la fois un sculpteur exercé et un peintre médiocre. Il sculpta des bois curieux : bustes, nus, plaquettes, masques et guignols ; et il représenta des paysages sans flamme. Il eut une originalité comme sculpteur; comme peintre, il fut inexistant. Pourtant il tint à ces deux métiers à la fois. Riche, il put se permettre ces deux fantaisies. Mais sa mémoire n’y gagne rien.

MARQUE, — M. Albert Marque est le sculpteur de l’enfance. Ses œuvres sont aimables. Elles plaisent surtout à ceux qui ne demandent pas à la Sculpture des contorsions d’épileptiques et des mouvements soudainement figés. Elles sont calmes, ingénues et d’un joli sentiment.

METTHEY. — Les grès, les œuvres en faïence, les céramiques de M. André Metthey sont illustres. L’invention, l’ingéniosité, les recherches les plus inédites de couleurs, les dessins les plus exquis, les formes les plus fragiles ou les plus stables, tout cela est l’apport enchanté de M. André Metthey dans tout ce c[ui constitue la décoration de la table, des murs et des vitrines de la maison. Même s’il prend des idées chez les Orientaux, par exemple, M. André Metthey renouvelle ces idées ; il les transforme, il les anime par un autre dessin, par des couleurs entraînées selon d’autres rythmes ; et cela est chac|ue fois séduisant, précieux, paré de la plus extrême fantaisie !

NADELMAN, — Exposa à la Galerie Druet un ensemble de sculptures peu inventives. Ses œuvres s’apparentent peut-être à celles de M. Erneslo de Fiori; mais elles sont moins élégantes et moins étranges. M. Nadelman, pour tout affirmer, n’exhausse pas très haut la Sculpture.

RIVAUD. — M. Charles Rivaud est, avec MM. Henry Nocq et Carabin, le seul créateur de bijoux qui compte. Ses bijoux sont toujours rares, d’une technique savante, et d’une originalité délicate ou robuste.

ZADKINE. — Ce sculpteur est arrivé à une synthèse formelle.il laisse à la matière, bois, marbre, pierre, son plus gros* volume possible. Il exècre le mouvement; et il concentre toute vie dans des attitudes rigides, dans des poses sommaires. Tradition égyptienne, sans doute; mais il ajoute une part de la sensibilité de notre temps aux beaux modèles classic^ues. C’est moins puissant; mais c’est de la sculpture d’un homme de maintenant. J’ai vu les premières œuvres de M. Zadkine, Ce sont des sculptures d’Ecole, conventionnelles,

LES 1NDÉPENDÂ^’TS

apprises. Aujourd’hui, M. Zadkine va vers la barbarie, vers l’étrangeté, et il comprend que la pierre (la matière qu’il préfère), ne peut pas, sous peine de déchéance, tomber, étant attaquée directement, dans ce détail que le bois ou le bronze supportent, eux, plus aisément.

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