GUILLAUMIN
Il est toujours parmi nous.
Vers la fin des années, on peut le voir apparaître, rapportant de Grozant une copieuse moisson de peintures et de pastels. Et voilà les ondes, les collines quhl nous a fait aimer. Je ne sais pas s’il connaît par le détail géologique — ce qu’exigeait Ruskin! — tous les entours de Crozant; je ne sais même pas si.
dans ses paysages, Guillaumin chante trop obstinément sa chanson violette, verte et rouge, mais ce que, je sais bien c’est que tout lui est familier à Grozant, et, que, en quelque lieu qu’il aille, les ondes, les collines et les arbres sont ses amis.
Voici encore un matineux, à cause de la rosée argentée qui se dilue si vite dès que le soleil luit. Et je m’imagine Guillaumin alors à l’affût, mince, sec, tel un cep de vigne, et les pieds dans ces insolites sabots en paille tressée, à semelles de liège, et parés de fourrure, qui furent copiés depuis. D’ailleurs, on envie tout de Guillaumin. Sa modestie, sa simplicité! iVvoir peint tout ce qu’il a peint, et ne pas se glorifier à tout moment de sa tâche, il y a là de (fuoi ahurir un innocent catéchumène qui bâille à la foire aux peintres, et qui n’entend presque partout que des sauvages hurlant des recettes, vociférant des procédés, imposant à coups de gueule ddndigentes découvertes en des peintures éreintées et lâches.
Quelquefois on demande à Guillaumin de replanter son chevalet à Paris et de peindre d’autres fois le Fleuve, les bateaux-mouches et toutes ces petites « quilles » mouvementées qu’il jetait si bien à l’assaut des pontons. Gomme s’il n’y avait pas assez de peintres pour cette tâche-là! On commence par Paris et l’on finit par la Province où, en tas, il y a moins d’imbéciles. Et puis, n’est-ce pas, Guillaumin? des imbéciles, il n’y en a même pas à Grozant. Vous êtes le Peintre là-bas, comme il y a le Notaire, le Médecin et le Vétérinaire. Alors on vous respecte
dans votre métier; et Ton sait bien qu’il n’y en a pas un pour vous faire la pige en matière d'ondes, d’arbres et de collines!
Oui, vous les réalisez, à votre manière, ces offrandes de la Terre.
Dans le camp des Impressionnistes, vous vous ôtes bâti une cabane bien à vous ; et quand les ondes, les arbres et les collines veulent être aimés d’une certaine façon, c’est vers chez vous qu’on les voit se diriger. Ces merveilleuses choses de la Terre sont assurées de trouver la, belle toile toute prête, et, tout autour, les jaunes, les bleus, les verts, les rouges, que vous avez déjà disposés en cortège de procession.
De très loin, aussi, Guillaumin, les jeunes peintres vont vers vous. Oh! je n’entends pas les cubistes. Ceux-ci s’accrochent aux basques de Cézanne, et le vieux maître, comme un sanglier bourru et mal embouché, se secoue de temps en temps pour f..... c pardessus tête la cohue qu’entraîne Picasso.
Mais il y a d’autres jeunes peintres, les jeunes peintres qui aiment tout bonnement chanter, se gargariser des couleurs comme on le fait des notes, et qui n’en sont pas encore au charabia scientifique, à l’exégèse des formes, à la construction super-géométrique des plans, aux trouvailles de la perspective sentimentale, aux conflits picturaux et à l’arrangement des panoplies.
Et vous, Guillaumin, vous restez le plus jeune de ces jeunes peintres. Votre sortilège, c’est d’aimer, comme au premier jour, tout ce que le Soleil fait de
la Terre dès qiTil Tétreint. Vous êtes le guetteur des premières lueurs, quand elles rampent et quand elles s’accrochent à tout ce qui se hérisse et se dresse; mais n’avez-vous pas également, certaines fois, attendu avec une patience enchantée le lever de l’astre mort, croissant ou pleine roue d’un char, que déjà, jadis, du haut de leurs inaccessibles tours, les Assyriens espéraient, dans une indicible épouvante?
Et c’est ce témoin là de toute la vie de la Terre que vous restez, au printemps, au feu de l’été, aux nostalgies des pénétrants automnes. Votre œuvre, maintenant, est le compendium de toute l’histoire terrestre.
Vous même, peut-être, ne savez-vous plus le jalonnement exact de votre passion. Vous avez peint sans trop vous demander où cela vous entraînerait; et il vous serait vraisemblablement impossible de dénombrer les paysages auprès desquels vous vous êtes assis, chaque jour plus aimant, et chaque jour plus tendre. C’est vous qui auriez le droit d’adresser l’invocation aux ondes, aux arbres et aux collines, alors que tant de poètes de la Ville s’essoufflent, le cœur décroché, à en chanter les noces !
Vous créez de la gaîté, do la lumière ! Vous êtes spontané, vous êtes une manière de jeune peintre éternel, si Claude Monet est un plus patient tapissier et Renoir un enchanteur qui radote un peu. Vous vous en tenez à Crozant, comme Corot s’en tenait à Ville-d’Avray et Cézanne à Aix.
Certains peintres vous diront de même qu’ils n’ont peint que leur femme, et jamais une autre. A