‹ Les indépendants, 1884-1920Chapitre 7 sur 48 · PAYSAGE A CROZANT · texte numérisé non relu

PAYSAGE A CROZANT

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force de regarder, on découvre^ on creuse en profondeur. Je suis sûr que, maintenant, vous aimez davantage vos paysages. Vous les possédez d’une façon plus... virile, selon le mot de votre ami Cézanne. Quand on les revoit d’ensemble, un petit ensemble, bien entendu! — dans votre appartement de la rue Servandoni, on dose l’afflux de l’ardente sève qui a durci les fûts des arbres et redressé leurs feuilles en panaches. On voit des ondes bondir de pierre en pierre ou, mollement, s’étaler, lourdes de reflets. On voit des petites cabanes aux toits de velours, — des genêts jaunes et bombés comme des catafalques, — des collines qui s’infléchissent comme une poitrine respire; et, à votre façon, Guillaumin, vous êtes un vieux Faune, qui, s’il ne court plus après les Nymphes, aime toujours d’une persistante tendresse les halliers et les rivières qui furent si souvent les témoins de ses priapées, au temps puissant de l’âge d’amour.

L’autre jour, parce que j’insistais beaucoup, vous m’avez parlé de vos débuts à l’Académie Suisse, et du temps où, en compagnie de Cézanne, vous alliez peindre les arbres de l’ancien parc d’Issy-les-Moulineaux. En ce temps-là, n’est-ce pas, tous deux vous dessiniez avec entêtement, « serrant » de près la nature, rêvant de « recommencer le Poussin » avec une vision de votre époque ?

Maintenant, savez-vous que toute cette consciencelà a été remplacée par le toupet des tachistes, par les ratés, les plagiaires de plagiats, par le stylisé et par le filé? C’est pourquoi tant d’expositions de

peintres, sans répit, abondent, alors qudl est si doux, par ces jours de gel, de rester chez soi, — ou, bonnement, comme vous, Guillaumin, de s’en retourner à Crozant.

Les Néo-Impressionnistes

l^our connaître parraitement la technique néoimpressionniste, il convient de lire tout au long la curieuse brochure — épuisée maintenant — de Paul Signac ; brochure qui s’intitule : ly'Eugène Delàcroix au Néo-1 nipressionnisme^ et qui explique la théorie de la touche divisée.

« Les peintres néo-impressionnistes (a résumé Paul Signac) sont ceux qui ont instauré et, depuis 1886, développé la technique dite de la division en employant comme mode d’expression le mélange optique des tons et des teintes.

« Ces peintres, respectueux des lois permanentes de Part, le rythme, la mesure, le contraste, ont été amenés à cette technique par leur désir d’atteindre un maximum de luminosité, de coloration et d’harmonie, qu’il ne leur semble possible d’obtenir par aucun autre mode d’expression »

LES INOÉPENDÂNTS

« Croire que les néo-impressionnistes sont des peintres qui couvrent leurs toiles” de petits points multicolores est une erreur assez répandue. Ce médiocre procédé du point n’a rien de commun avec l’esthétique des néo-impressionnistes, ni avec la technique de la division qu’ils emploient.

« Le néo-impressionniste ne pointillé pas, mais divise .

« Or, diviser, c’est :

« S’assurer tous les bénéfices de la luminosité, de la coloration et de l’harmonie, par :

L Le mélange optique de pigments uniquement purs (toutes les teintes du prisme et tous leurs tons);

2*^ La séparation des divers éléments (couleur locale, couleur d' éclairage, leurs réactions, etc...);

3® V équilibre de ces éléments et leur proportion (selon les lois du contraste, de la dégradation et de l'irradiation) ;

4*^ Le choix cL une touche proportionnée à la dimension du tableau. »

(( C’est en 188G, à la dernière des expositions du groupe impressionniste, que, pour la première fois, apparaissaient des œuvres peintes uniquement avec des teintes pures, séparées, équilibrées, et se mélangeant optiquement, selon une méthode raisonnée.

« Ceorges Seurat, qui fut l’instaurateur de ce progrès^ montrait là le premier tableau divisé, toile décisive qui témoignait d’ailleurs des plus rares qualités de peintre, Un Dimanche à la Grande- Jatte',

LES INHÉPElNDAMS

et, groupés autour de lui, Camille Pissarro, son fils Lucien Pissarro et Paul Signac exposaient aussi des toiles peintes s^fon une technique à peu près semblable.)

« Si ces peintres, que spécialiserait mieux l’épithète chromo'luminaristes^ ont adopté ce nom de Néo-impressiomiistes , ce ne fut pas pour flagorner le succès (les impressionnistes étaient encore en pleine lutte)’, mais pour rendre' hommage à l’effort des précurseurs et marquer, sous la divergence des procédés, la communauté du but : La lumière et la couleur. C’est dans ce sens que doit être entendu ce mot néo-impressionnistes ^ car la technique qu’emploient ces peintres n’a rien d’impressionniste : autant celle de leurs devanciers est d’instinct et d’instantanéité, autant la leur est de réflexion et de - permanence. »

Et, après maints judicieux chapitres, pleins de réflexions et de constatations savantes, Paul Signac formule ainsi l’apport du néo-impressionnisme, succédant à Delacroix et à l’Impressionnisme :

(( Le néo-impressionnisme^ par la suppression de tout mélange sali, par l'emploi exclusif du mélange optique des couleurs pures, par une division méthodique et r observation de la théorie scientifique des couleurs, garantit un maximum de luminosité, de coloration et d' harmonie , qui n avait pas encore été atteint, »

LES INOÉPENDAINTS

Vous êtes orfèvre, M. Signac?.,,

Soit!

Passons alors en revue quelques noms de néoimpressionnistes connus, exposants d’hier ou d’aujourd’hui aux Salons des Indépendants :

ANGRAND. — Angrand est une sorte de grognard des premières mises en ligne des Indépendants. Dès la fondation de la société, il apparut, honnête, probe, entraînant derrière lui tous les animaux de la ferme : les chiens, les chèvres, les vaches, les chevaux, les cochons, le fermier et la fermière. C’est qu’après avoir vécu peu ou prou à Paris, il était reparti pour Saint -Laurent-en-Gaux ou pour Criquetot-en-Gaux ; et c’est de là que chaque Salon put, grâce à lui, montrer à son étal, des laitages recommandables, de doux fromages, descrèmes savoureuses et de réjouissantes moissons ; alors que les autres peintres fournissaient les venaisons et les faisandages par quoi se recommande aussi toute maison notoire.

Et Angrand est un fournisseur d’attaque. Il dessine et il peint, son sillon bien droit. Il n’enrubanne pas les animaux; il les met au contraire à nu. C’est un bon bougre qui connaît comme pas un l’arche de Noë. Aussi toutes les bêtes, à son approche, continuent leur tâche : le chat maraude, le chien s’épuce, l’âne fanfaronne. C’est beau d’être ainsi le génie familier de la ferme. On ne tombe pas dans l’anecdote, dans la ridicule jobarderie des animaliers ordinaires. Le cochon a son groin toucheur de financier ; la chèvre, sa barbiche de duègne dramatique. Ces autres animaux qu’on appelle les Parisiens, ne se doutent assurément pas combien les bêtes sont captivantes, drolatiques, avisées et ingénues. L’œuvre d’Angrand apporte la pleine réalisation de ces désirs heureux : revivre les vacances à la ferme, revivre toutes les joies des champs, tous les sûrs plaisirs que

l’on a à contempler l’escadre des canards, la pacifique existence des poules, la lourde somnolence des vaches ; et, comme Angrand sait que « riiomme ne voit jamais l’homme sans plaisir », il nous donne aussi à regarder des enfants, des ménagères, des scieurs de bûches et des faces particulières de paysans, qui tiennent délectablemeiit du putois, de la fouine et du rat.

COUSTURÎER. — Lucie Cousturier n’est certes pas la cantinière de la Société des Artistes indépendants, mais elle est quelque chose comme cela ; je veux énoncer que, depuis la première année où elle exposa, elle fut toujours fidèle au poste^ toujours présente toutes les années suivantes. Natures mortes, fleurs, paysages, intérieurs, figures décoratives, portraits, on la retrouvait toujours.

Entre temps, Cousturier publiait aussi sur l’Art des articles clairvoyants. Mais elle n’est pas pour cela un bas-bleu, elle est surtout peintre; elle est même néoimpressionniste, ce qui est un excellent moyen de savoir en somme comment commencer un tableau et le finir.

Cousturier, je le répète, est certes quelque chose de mieux que la vivandière de la phalange néoimpressionniste ; elle en est surtout le charme et la grâce. Elle peint des fleurs très vibrantes et des nus qui sont exquis de souplesse et de distinction. J’ai, tous les jours, sous les yeux, un petit nu [Femme vue de dos), où les plus adorables tons se poursuivent et s’accordent dans le creux du dos, aux omoplates, et aux fossettes des fesses.

On n’accorde pas à Cousturier l’éloge qu’elle mérite. A elle aussi, il conviendrait de donner les louanges qu’elle offre si volontiers à ses camarades. Quand la fête tapage sur la Place, chevaux de bois, tirs et tournevires, si certains peintres se dressent orgueilleusement sur les chevaux cabrés, je demande qu’on réserve à Cousturier dans un petit carrosse doré,

tES INDÉPENDANTS

qui tourne aussi, la jolie place à laquelle elle a droit par son talent raffiné, délicat, et tout fleuri de plaisantes nuances .

H,-E. CROSS. — Une fois néo-impressionniste, Cross s’en tint frénétiquement à cette manière de peindre; et, pour être plus sûr d’avoir toujours de la lumière, il s’en alla dans le Midi : Nice, Monaco, Eze, la Turbie.

Peu à peu, il serra son procédé ; il le boucla d’un cran après un autre cran; il le fit sec, précis; il ne se permit le poudroiement, l’exaltation du pigment coloré, qu’après avoir établi des contours presque rigides et durs .

Il peignit de la même manière des nus qu’il logea dans des arbres, qu’il plaça sur des bords de plages, qu’il fixa dans des intérieurs aussi clairs que le plein air.

Somme toute, comme pour la plupart des peintres, il faut nettement choisir dans son œuvre. Cross eut souvent des réussites décoratives sur des toiles de chevalet; mais, dans ses grandes décorations, il bute lourdement, et ses Figures ne savent où se caser, se logent, je l’ai énoncé, sur des branches; se suspendent par un bras, les jambes pendantes; ou, au bord de la mer, essayent de s’essuyer avec un linge en tôle d’acier.

Lui, aussi, fut un régulier des Salons des Indépendants. Il fut de la phalange héroïque, quelque chose comme le porte-étendard, avec, à ses côtés, Luce et Angrand. Mais porte-étendard qui laissait le drapeau chez le colonel Paul Signac; et qui le venait reprendre quand sonnait l’heure du ralliement dans les baraquements légendaires. Même un an après sa mort, Cross exposait encore. Des paysages proclamaient toujours sa foi, son culte du néo-impressionnisme.

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