‹ Les Indes-NoiresChapitre 39 sur 41 · XXI · texte numérisé non relu

XXI

— Du ^ au 3 décembre. — Pendant vingt-quatre heures encore, nous luttons avec énergie et nous empêchons le niveau d'eau de s'accroître à l'intérieur du bâtiment; mais il est évident qu'un moment arrivera bientôt où les pompes ne suffiront même plus à rejeter une quantité d'eau égale à celle qui pénètre par la fracture de la coque.

Pendant cette join-née, le capitaine Kurtis, qui ne prend pas un instant de repos, opère lui-même une nouvelle reconnaissance dans la cale, et je l'y accompagne avec le charpenlier et le bosseman. Quelques balles de coton sont déplacées, et nous constatons, en prêtant l'oreille, qu'on entend une sorte de clapolis, de « glou-glou », pour employer un mot j)lus juste. Est-ce la voie d'eau qui s'est rouverte, est-ce une dislocation générale de toute la coque? il est impossible de le constater exactement. En tout cas, Robert Kurtis va essîiyer de rendre la coque plus étanche à l'arrière en l'enveloppant extérieurement de voiles gou-

JOURNAL DU PASSAGKK J.-U. KAZALLO.N 75

(tioiinées. Peut-être parviendru-t-il ainsi à intercepter toute communication, pioviso-irenicnt au moins, entre le dedans et le dehors. Si l'entrée de l'eau est luonientanénient arrêtée, on pourra pomper plus efficacement et sans doute relever le navire.

L'opération est plus difficile qu'on ne l'imagine. Il faut d'abord diminuer la vitesse du bâtiment, et, après que de fortes voiles, maintenues par des cartahus, ont été coulées sous la quille, on les fait glisser jusqu'à l'endroit où s'ouvrait l'ancienne voie d'eau, de manière à envelopper conq:)létement cette partie de la coque du Chancdlor. '

bepuis ce moment, les pompes gagnent un peu, et nous nous sommes remis au travail avec courage. Sans doute, l'eau pénètre encore, mais en quantité moindre, et, à la fin de la journée, il est constant que le niveau s'est abaissé de quelques pouces. Quelques pouces seulement ! N'importe ! Les pompes, maintenant, rejettent plus d'eau par les dalots qu'il n'en entre dans la cale, et on ne les abandonne pas un seul instant.

Le vent fraîchit assez vivement pendant la nuit, qui est obscure. Cependant, le capitaine Kurlis a voulu conserver le plus de toile possible. Il sait bien (|ue la coque du Chancdlor est très-insuffisanunent garantie, et il a hâte d'arriver en vue de terre. Si quelque bâtiment passait au large, il n'hésiterait pas à faire des signaux de détresse, à débarquer ses passagers, son équipage même, dùt-il rester seul à bord jusiju'au moment où le Chaucellor sombrerait sous ses pieds.

iMais toutes ces mesures ne devaient pas aboutir.

En (Het, pendant la nuit, l'enveloppe de toile a cédé à la pression extérieure, et le lendemain, 3 décembre, le bosseman, après avoir sondé, n'a pu retenir ces mots, accompagnés de jurons :

<( Encore six pieds d'eau dans la cale ! »

Le fait n'est que trop certain ! Le navire se remplit de nouveau, il s'enfonce visii)lemenl, el d/'jà sa ligne de llottaison est sensiblement noyée.

(lipciidanl, nous manii'uvrons les |ronqies avec plus de courage que jamais, et nous y usons nos dernières forces. Nos bras sont rompus, nos doigts saignent, mais, malgré tant de fatigues, nous sonnnes gagnés par l'eau. Robert Kurtis fait alors établir une cliaiiie à l'ouverture du grand panneau, et les seaux passent rapidement de mains en mains.

Tout est inutile I .V huil heures et demie du malin, on constate encore un nou\el accroissement d'eau dans la cale. Le désespoir s'empare alors de quelques-uns des matelots, Robert Kurtis leur enjoint .ie contiimer à travailler. Ils refusent.

yo LE CHANCELLOR

l*auiii ces hommes, l'un d'eux est un esprit enclin à la révolte, un meneur, dont j'ai déjà parlé, le matelot Owen. 11 a quarante ans environ. Sa face se termine en pointe par une barbe rougeâtre, presque nulle ou rase sur les joues, ses lèvres sont repliées en dedans, et ses yeux fauves sont marqués d'un point rouge à la jonction des paupières. Il a le nez droit, les oreilles très-écartées, le front profondément plissé par des rides méchantes.

Le premier, il abandonne son poste.

(]inq ou six de ses camarades l'imitent, ^,t parmi eux jp remarque Icmaîtrecoq Jynxtrop, — un mauvais homme aussi.

Aux ordres de Robert Kurtis, qui leur recommande de retourn r aux pompes, Owen répond par un non formel.

Le capitaine réitère son injonction. ^

Owen réitère son refus.

Robert Kurtis s'approche du matelot révolté.

« .le ne vous conseille pas de me toucher !.i dit froidement Owen, qui remonte sur le gaillard d'avant.

Robert Kurtis se dirige alors vers la dunette, entre dans sa cabine et en si)rt avec un revolver armé.

Owen regarde un instant Robert Kurtis, mais Jynxtrop lui fait un signe, et tous reprennent leur travail.

— i décembre. — Le premier mouvenu^U de révolte a été ariélé jiar l'attiliide énergique du capitaine. Robert Kurtis sera-t-il aussi heureux à l'avenir? Il l';iut l'espérer, car l'indiscipline de l'équipage rendrait terrible une situation di'jà si grave.

Pendant la nuit, les pompes ne peuvent plus franchir. Les mouvements du navire sont lourds, et, comme il lui est très-difticile de s'élever à la lame, il reçoit des paquets de mer qui l'assomment et pénètrent par les panneaux. Autant d'eau ajoutée à l'eau de la cale.

La situation va bientôt devenir aussi nuMiacante qn'eili^ l'était aux dernières heurec de l'incendie. Les passagers, l'étpiipage, tous tentent que ce navire leur manque peu h peu sous les pieds. Ils voient monter lentement, mais

incessamment, ces (lots qui leur paraissent alors aussi redoiitaliles que l'ont été les llammes.

(Cependant, l'équipage travaille toujours sous les menaces de Robert Kurtis, el, bon gré mal gré, les matelots luttent avec énergie, mais ils sont à bout de forces. D'ailleurs, ils ne peuvent épuiser cette eau qui se renouvelle sans cesse et dont le niveau s'élève d'iieure en lieure. Ceux qui manœuvrent les seaux sont liientùt obligés de quitter la cale, où, déjà immergés jusqu'à la relut ure, ils l'isqucnt d'être noyés, et ils remontent sur le pont.

Une seule ressource leste alors, et, le lendemain -4, après un conseil tenu entre le lieutenant, le bosseman et le capitaine Kurtis, la résolution est adoptée d'abandonner le navire. Puisque la baleinière, la seule embarcation qui reste, ne jieut nous contenir tous, un radeau va être immédiatement établi. L'équipage continuera de manœuvrer les pompes jusqu'au moment où ordre sera donné d'embarquer.

Le charpentier Daoulas est prévenu, et il est convenu que le radeau sera construit sans retard avec les vergues de rechange et les bois de la drôme, préalablement sciés à la longueur nécessaire. La mer, relativement calme en ce moment, facilitera cette opération, toujours difficile, même dans les circonstiinces les plus favorables.

Donc, sans perdre de temps, Robert Kurtis, l'ingénieur Falsten, le charpentier et dix matelots, munis de scies et de haches, disposent el taillent les vergues avant de les lancer à la mer. De cette manière, ils n'auront plus qu'à les lier fortement et à disposer un bâtis solide sur lequel reposera la plate-forme du radeau, qui mesurera e iviron quarante pieds de long sur vingt à vingt-cinq de large.

Xous autres passagers et le reste de l'équipage, nous sommes toujours aux pompes. Près de moi se tient André Letourneur, (pie son père ne cesse de regarder avec une profonde émotion. Que deviendra son fils, s'il lui faut lutter contre les Ilots, dans des circonstances où un homme bien constitué ne se sauverail pas sans peine ? En tout cas, nous serons deux qui ne l'alKUidonnerons pas.

On a caché l'imminence du danger à Mrs. Kear, qu'un long assoupissement tient à peu près sans connaissance.

Plusieurs fois, miss Herbey a paru sur le pont, pendant quelques instants seulement. Les fatigues l'ont pâlie, mais elle est toujours forte. Je lui recommande de se tenir prête à tout événement.

<i Je suis toujours prête, monsieur, » me it'pond la courageu.se jeune lille qui retourne aussitôt pièsdeMrs. Kear.

André Letourneur suit la jeune fille du regard, et un sentiment de tristojstî se peint sur sa figure.

Vers liuit heures du soir, le bâtis du radeau est presque terminé. On s'occupr de descendre des barriques vides et hermétiquement bouchées, qui sont destinées à assurer la flottaison de l'appareil, et que l'on assujettit solidement enUiles bois de la drôme.

Deux heures après, de grands cris se font entendre dans la dunette. Mr. Kear paraît, en criant :

w Nous coulons! nous coulons ! ■<

Aussitôt, je vois miss Herbey et Falsten, qui lrans|)ortent Mrs. Kear inanimée.

Robert Kurtis court à sa cabine. 11 en revient aussitôt avec une carte, un sextant et une boussole.

Des cris de détresse retentissent, la confusion règne à bord. L'équipage se précipite vers le radeau, dont le bàlis, auquel la plate-forme manque encore, ne peut le recevoir....

Impossible de dire toutes les pensées dont mon esprit est traversé en ce moment, ni de peindre la rapide vision qui se fiiit en moi de ma vie tout entière I Il me semble que toute mon existence se concentre dans cette minute suprême qui va la terminer! Je sens les planches du pont fléchir sous mes pieds, .le vois l'eau monter autour du navire, comme si l'Océan se creusait sous lui !

Quelques matelots se réfugient dans les haubans en poussant des cris «le terreur. Je vais les suivre...

Une main m'arrête. M. Letourneur me montre son tils, taudis que de grosses larmes coulent de ses yeux.

(< Oui, dis-je en lui serrant convulsivement le bias. A nous deux, nous le sauverons ! »

Mais, avant moi, Robert Kurtis a rejoiiU .Viulré, <t il va le porter dans les haubans du grand mal, quaiui le Chancellor, (|uc le vent poussait alins rapidement, s'arrête soudain. Une secousse violente se produit.

Le navire s'enfonce ! L'eau me gagne les jambes. Instinctivement, je saisis un cordage... Mais, tout à coup, l'engloutissement s'arrête, et, lorsque li> pont est à deu.x pieds déjà au-dessous du niveau de la mer, le C liancelhr reste innnobile.

.lOURNAl, or l'ASSAGER J.-K. KAZALLON

— Nuit du -4 au 5 décembre. — Roliert Kurtis a enlevé \c jeune Letourneur, et, courant sur le pont incndé, il le place dans les lianbans de triirord. Son père i'\ moi, nous nous hissons près de lui.

Puis, je regarde autour de moi. Li nuit est assez claire pour que je puisse apercevoir ce qui se passe. Robert Kurtis, revenu à son poste, est debout sur la dunette. Tout à fait à l'arrière, près du couronnement non encore immergé, l'aperçois dans l'ombre Mr. Kear, sa femme, missHerbey et Falsten; sur l'extrémité du gaillard d'avant, le lieutenant et le bosseman ; dans les liunes et sur les haubans, le reste de l'équipage.

André Letourneur s'est hissé dans la grand'hune, grâce à son père, qui a dû lui placer le pied sur chaque échelon, et, malgré le roulis, il est enfin arrivé sans accident. Mais il a été impossible de faire entendre raison à Mrs. Kear, qui est restée sur la dunette, au risque d'être emportée par les lames, si le vent vient à fiaichir. Aussi, miss Herbey est-elle demeurée près d'elle, sans vouloir la quitter.

Le premier soin de Robert Kurtis, dès que l'engloutissement s'est arrêté, a été de faire amener inuuédiatement toute la voilure, puis d'envoyer en bas les vergues et les mâts de [jcrroquet, pour ne pas compromettre la stabilité du bâtiment. Il espère que, ces précautions prises, le Chancellor ne chavirera pas. Mais ne peut-il couler d'un instant à l'autre? .le rejoins Robert Kurtis, et c'est la question ([ue je lui pose.

« Je ne puis le savoir, me répond-il d'un ton très-calme. Cela dépend surtout de l'état de la mer. Ce qui est certain, c'est que le navire se trouve en équilibre dans les conditions actuelles, mais ces conditions peuvent changer 4run instant à l'autre I

— Kst-ce que le Clinncellar peut naviguer, niainleiiant, avec deux pieds d'eau sur son pont ?

— Non, monsieur Kazallon, mais il peut dériver sous l'action du cfiurant et (lu vent, et, s'il se maintient ainsi pendant quelques jours, atterrir sur un point (juelconque de la côte. D'ailleurs, nous avons, comme dernière ressource, le radeau, qui sera achevé en <|uelques heures et sur lequel il sera possible de s'em'iarqiier dès que \o jour aur.i reparu.

LE CHAXCELLOK

Mais, loul-à-coup, l'engloutissement s'arrête, (rage 78.)

— Vous navpz donc pas perdu loul espoir'.' (ieiiiaiiilai-je, assez surpris du calme de Robert Kurtis.

— L'espoir ne peut jamais être tout à fait perdu, monsieur Kazallon, aième dans les circonstances les plus teiiibles. Tout ce que je puis vous dire, c'est que, sur cent chances, si nous en avons quatre-vingt-dix-neuf contre nous, la centième du moins, nous appartient. Si mes souvenirs ne me trompent pas, d'aillmn-s, le C/ianccllor, à demi englouti, est précisément dans les conditions où s'est trouvé le trois-mâts la Junon, en 1795. Pendant plus de vingt jours, ce bâtiment est resté ainsi suspendu entre deux eaux. Passagers et matelots s'étaient réfugiés dans les hunes, et, la terre ayant été enfin signalée, tous ceux qui avaient survécu aux

Seul, un vieui raarin... ^Fage 84.)

fatigues et à la faim furent sauvés. C'est un fait trop connu dans les annales (le la marine pour qu'il ne me revienne pas en ce moment à l'esprit! Eh biei\, il n'y a aucune raison pour que les survivants du Chancellor ne soient pas aussi heureux que ceux de la Junon. <>

Peut-être y aurait-il bien dos choses à répondre à Robert Kurtis, mais ce qui ressort de cette conversation, c'est que notre capitaine n'a pas perdu tout espoir.

Cependant, puisque les conditions d'équilibre peuvent être îi chaque instant rompues, il faut, plus tôt que plus tard, abandonner le Cliancdlor. Aussi, est-il décidé que demain, dès que le charpentier aura achevé le radeau, on sy embarquera.

Mais que l'on juge du violent désespoir qui s'empare de l'équipage, lorsque, vers minuit, Daoulas s'aperçoit que la charpente du radeau a disparu ! Les amarres, bien qu'elles fussent solides, ont été cassées par le déplacement vertical du navire, et le bâtis, depuis plus d'une heure sans doute, s'en est allé en dérive !

Dès que les matelots apprennent ce nouveau malheur, ils poussent des cris de détresse.

« A la mer! à la mer, la niàlure! » répètent ces malheureux att'olés.

Et ils veulent couper le gréement pour faire tomber les mâts d'hune et construire immédiatement un nouveau radeau.

Mais Robert Kurtis intervient :

« A votre poste, garçons! crie-t-il. Uue pas un fil ne soit coupé sans mon ordre! Le Chancellor est en équilibre! Le C/iancellor ne coulera pas encore! »

A la voix si ferme de son capitaine, l'équipage retrouve son sang-froid, et, malgré le mauvais vouloir de quelques-uns des matelots, chacun reprend la place «\ui lui est désignée.

Dès que le jour est venu, Robert Kurtis monte jusqu'aux barres, et son regard parcourt avec soin toute la mer sur un large rayon autour du navire. Inutile recherche! Le radeau est maintenant hors de vue! Faut-il armer la baleinière et entreprendre une recherche qui peut être longue et qui sera périlleuse? C'est impossible, car la houle est trop forte pour qu'une fragile embarcation puisse la braver. La construction d'un nouveau radeau est donc à entreprendre, et on va s'y mettre immédiatement.

Depuis que les lames sont devenues plus fortes, Mrs. Kear s'est enfin décidée à quitter la place qu'elle occupait à l'arrière de la dunette, et elle a pu atteindre la grand'hune, sur laquelle elle s'est couchée dans un état de complète prostration. Mr. Kear, lui, est installé avec Silas Huntly dans la hune de misaine. Près de Mrs. Kear et de miss Herbey sont placés MM. Letourneur, fort à l'étroit, connue l'on pense, sur cette plate-forme, qui ne mesure que douze pieds à son plus grand diamètre. Mais des filières ont été établies d'un hauban à l'autre et leur permettent de tenir bon contre les coups de roulis. En outre, Robert Kurtis a eu soin de faire disposer au-dessus de la hune une voile (jui abrite les deux fenunes.

Quelques barils qui tlottaient entre les mâts du navire après la submersion, et qu'on a recueillis à temps, ont été hissés sur les hunes et solidement amarrés aux étais. Ce sont des caisses de conserves et de biscuits, ainsi que des barriques d'eau douce, ((ui forment maintenant toute notre réserve.

JOrUXAL DU PASSAGER J.-U KAZALLOiN S3

Page 1