‹ Les Indes-NoiresChapitre 40 sur 41 · XX\I · texte numérisé non relu

XX\I

— o décembre. — La journée est chaude. Décembre, sous le seizième parallèle, n'est plus un mois d'automne, mais un véritable mois d'été. Nous devons nous attendre à supporter de cruelles chaleurs, si la brise ne vient pas tempérer les ardeurs du soleil.

Cependant, la mer est restée assez houleuse. La coque du navire, immergée aux trois quarts, est battue comme un écueil. I^'écume des lames saute jusqu'à la iiauteur des hunes, et nos vêtements sont traversés par les embruns comme par une pluie fine.

Voici ce qui reste uniquement du C//a«ce/for, c'est-à-dire ce qui est au-dessus du niveau de la mer : les .trois bas mâts, surmontés de leurs mâts d'hune, le beaupré, auquel on a suspendu la baleinière, afin qu'elle ne fût pas brisée par les flots, puis la dunette et le gaillard d'avant, ré.unis seulement par l'étroit cadre des bastinga^'es. Quant au pont, il est complètement immergé,

La communication entre les hunes est très-difficile. Les matelots, en se hissant par les étais, peuvent seuls se rendre de l'une à l'autre, .\u-dessous, entre les mâts, depuis le couronnement jusqu'au gaillard d'avant, la mer déferle connue sur un brisant et détache peu à peu les parois du navire, dont on s'occupe de recueillir les planches. C'est vraiment un terrifiant spectacle pour les passagers, réfugiés sur d'étroites plates -formes, de voir et d'entendi-e l'Océan mugir sous leurs pieds ! Ces mâts, qui sortent de l'eau, treml)l''nt à chaque coup de mer, et l'on peut croire qu'ils vont être emportés.

Certes, mieux vaut ne pas regarder, ne pas rélléchir, car cet abîme attire, et un est tenté de s'y précipiter !

Cependant, l'équipage travaille sans relâche à construire le second radeau. Les mâts d'hune qu'on dépasse, les mâts de perroquet, les vergues sont employées, et, sous la direction de Robert Kurtis, l'ouvrage est fait avec le plus grand soin. F^e Chancellor ne parait pas devoir couler ; comme l'a dit le capitaine, il est probable que pendant quelque temps il restera ainsi équilibré entre deux eaux. Robert Kurtis lient donc la main à ce que le radeau soit construit aussi solidement que possible. La traversée doit être hmgue, puisipie la côte la plus proche, celle de la Guyane, est encore à plusieurs centaines de milles. Donc, mieux vaut passer un jour de plus dans les hunes, et prendre le

8i LE CHANCELLOR

temps d'établir un appareil tlottant sur lequel on puisse compter. Nous sommes tous d'accord à cet égard.

Les matelots ont recouvré quelque assurance, et, mainlen;.nl, le travail se fait avec ordre.

Seul, un vieux marin, âgé de soixante ans, dont la barbe et les cheveux ont blanchi sous les rafales, n'est pas d'avis d'abandonner le Chancellor. C'est un Mandais, nommé O'Ready.

Au moment où je me trouvais sur la dunette, il y est venu.

« Monsieur, me dit-il en mâchonnant sa chique avec une indifférence superbe, les camarades sont d'avis de quitter le navire. Moi, pas. J'ai fait neuf fois naufrage. — quatre fois en pleine mer, cinq fois h la côte. Ma vraie profession, c'est d'être naufragé. Je m'y connais. Eh bien ! Dieu me danme, si je n'ai pas toujours vu périr misérablement les malins qui s'enfuyaient sur des radeaux ou dans des chaloupes ! Tant qu'iui navire flotte, il faut rester dessus. Tenez-vous cela pour dit ! »

Ces paroles prononcées d'un ton très-affirmatif, le vieil Irlandais, qui chereliait sans doute à placer son observation pour l'acquit de sa couscience, tombe dans un nmtisme absolu.

Ce jour-là, vers trois heures de l'après-midi, j'aperçois Mr. Kear et l'ex-capitaine Silas Iluntly qui s'entretiennent avec une grande animation dans la hune de misaine. Le marchand de pétrole semble presser vivement son interlocuteur, et celui-ci me paraît faire certaines objections à une proposition dudit Mr. K(\ir. .V plusieurs reprises, Silas Huntly regarde longuement la mer et le ciel, en lioehaut la tête. Enfin, après une heure d'entretien, il s'affale parl'étai de misaine jusqu'à l'extrémité du gaillard d'avant, se mêle au groupe des matelots, et je le ])erds de vue.

Du reste, je n'attache que peu d'inqtortance à cet ineident.et je r(Mnonte(lans la grand'hune, oii MM. Letourneur, miss Herbey, Falsten et moi, nous restons à causer pendant quelques heures. Le soleil est très-chaud, et, sans la voile qui sert de tente, la position ne serait pas trnahle.

A cinq heures, nous prenons en connnun un repas qui se compose de biscuit, de viande sèche et d'un denii-\ i rre d'eau par personne. Mrs. Kear, très-abattue par la fièvre, ne mange pas. Miss Herbey ne peut lui prociu'er quelque soulagement qu'en hunu'ctant de temps en temps ses lèvres brûlantes. La malheureuse fenmie souffre beaucoup, ic doute qu'elle puisse supporter longtemps de telles misères.

Son mari ne s'est pas une seule fois.informé d'elle. Cependant, vers six heures

JOURNAL DU PASSAGER J.-R. KAZALLON 8r,

moins un quart, je me demande si quelque bon mouvement ne lait pas battre enfin le cœur de cet égoïste. En etlVt, .Mr. Kear hèle quelques matelots du gaillard d'avant et il les prie de l'aider à descendre de la hune de misaine. Veut-il donc rejoindre sa femme dans la grand'hune?

Les matelots ne répondent pas, d'abord, à l'appel de Mr. Kear Celui-ci insiste plus vivement , et il promet de bien payer ceux qui lui rendront ce service.

Aussitôt, deux' matelots , Burke et Sandon, s'élancent sur les bastingages, gagnent les haubans de misaine et atteignent la hune.

Arrivés près de Mr. Kear, ils discutent longuement avec lui les conditions du marché. Il est évident qu'ils demandent beaucoup, et que Mr. Kear ne veut donner que peu. Je vois le moment où les deux matelots vont laisser le passager dans la hune. Enfin, les parties tombent d'accord, et Mr. Kear, tirant de sa ceinture une liasse de dollars-papier, la remet à l'un des matelots. Celui-ci compte attentivement la somme, et j'estime qu'il ne doit pas avoir entre les mains moins de cent dollars.

Il s'agit alors d'affaler Mr. Kear jusqu'au gaillard d'avant par l'étai de misaine. Burke et Sandon lui attachent autour du corps une manœuvre qu'ils enroulent ensuite sur l'étai; puis, ils le laissent glisser comme un, colis, et non sans lui imprimer quelques fortes secousses, qui provoquent les quolibetsr do leurs camarades.

Mais je me suis trompé. Mr. Kear n'avait aucunement l'intention de rejoindre sa femme -dans la gi'and'hune. Il reste sur le gaillard d'avant, près de Silas Iluntly. qui l'attendait en cet endroit. L'obscurité me les fait bientôt perdre tous deux de vue.

La nuit s'est faite, le vent a calmi, mais la mer est toujours houleuse. La lune, qui s'est levée depuis quatre heures de l'après-midi, ne parait qu'à de rares intervalles entre d'étroites bandes de nuages. Quelques-unes de ces vapeurs, disposées en longues strates à l'horizon, se colorent d'une teinte rouge qui annonc ■ j)our demain une forte brise. Fasse le ciel que cette brise vienne encore du nordest et qu'elle nous pousse vers la terre ! Un changement quelconque dans sa direction serait funeste, lorsque nous serons embarqués sur le radeau, qui ne |)eul marcher que vent arrière !

Robert Kurtis est monté à la grand'hune \crs huit heures du soir. Je pense que l'état du ciel le préoccupe et qu'il veut lâcher de deviner ce que sera ce lendemain. 11 reste un quart d'heure en observation; puis, avant de redescen<lre, il me serre la main sans prononcer une parole et va reprendre sa place il l'arrière de la dunette.

J'essaye de dormir sur l'étroit espace qui m'est réservé dans la hune, mais je ne puis y parvenir. De fâcheux pressentiments m'assiègent. La tranquillité présente de l'atmosphère m'inquiète, et je la trouve « trop calme «.C'est à peine si, de temps à autre, un souffle passe dans le gréement et en fait vihrer le filin métallique. D'ailleurs, la mer « sent » quelque chose. Elle est agitée par une longue houle, et elle éprouve évidenmient le contre-coup de quelque tempête lointaine.

Vers onze heures du soir, dans l'écartenient de deux nuages, la lune brille d'un vif éclat, et les flots resplendissent comme s'ils étaient éclairés par une lueur sous-marine.

Je me lève et je regarde. Chose bizarre, il me semble apercevoir, pendant quelques instants, un point noir qui s'élève et s'abaisse au milieu de l'intense blancheur des eaux. Ce ne peut être un rocher, puisqu'il suit les mouvements delà houle. Qu'est-ce donc?

Puis, la lune se voile de nouveau, l'obscurité redevient profonde, et je me couche près des haubans de bâbord.

— (i décembre. — Je suis parvenu à dormir pendant quelques heures. A (jualre heures du matin, le sifflement de la brise me réveille brusquement. J'enti'tids la voix de Robert Kurtis qui retentit au milieu des rafales, dont les secousses ébranlent la mâture.

Je me lève. Accroché fortement à la fllièrej j'essaye de voir ce qui se passe au-dessous et autour de moi.

Au milieu de l'obscurité, la mer mugit sous mes yeux. De grandes nappes d'écume, livides plutôt que blanches, passent entre les mâts, auxquels le roulis imprime de larges oscillations. Deux ombres noires, à l'arrière du navire, Iranchent sur la couleur blanchâtre de la mer. Ces ond)res sont le capitaine Kurtis et le bosseman. Leurs voix, jicu distinctes au milieu du fracas des flots et des sifflements de la brise, n'arrivent h mon oreille que connue un gémissement.

En ce moment, un des marins qui est monté dans la hune pour amarrer une manœuvre passe près de moi.

« Qu'y a-t-il donc? lui ai-je demandé.

— Le vent a changé... »

Le matelot ajoute ensuite quelques mots que je n'ai pu entendre clairement. Cependant, il me semble qu'il a dit « cap pour cap ».

Cap pour cap ! .Mais alors le vent aurait sauté du nord-est au sud-ouest, et, maintenant, il nous repousserait au large ! Mes pressentiments ne m'ont donc pas trompé !

En efl'et, le jour se lève peu à peu. Le vent n'a pas absolument changé cap pour cap, mais, — circonstance aussi funeste pour nous,— il souffle du nord-ouest. Donc, il nous éloigné de la terre. De plus, il y a maintenant cinq pieds d'eau sur le pont, dont les bastingages ont complètement disparu. Le navire s'est enfoncé pendant la nuit, et le gaillard d'avant aussi bien que la dunette sont maintenant au niveau de la mer, qui les balaye incessamment. Sous le vent, Robert Kurlis et son équipage travaillent à achever la construction du radeau, mais la besogne ne peut aller vite, vu la violence de la houle, et il faut prendre les plus sérieuses précautions pour que le bâtis ne se disloque pas avant d'être absolument consolidé.

En ce moment, MM. Lelourneur sont debout près de moi, et le père maintient son fils contre les violences du roulis.

■■ .Mais cette hune va se briser! » s'écrie M. Letourneur, en entendant les craquements de l'étroite plate-forme qui nous porte.

Miss Herbey se relève à ces paroles, et montrant Mrs. Kear, étendue à ses pieds :

" Que devons-nous faire, messieurs ? demande-t-elle.

— Il faut rester oii nous sommes, ai-je répondu.

— Miss Herbey, ajoute André Letourneur, c'est encore ici notre plus sur r 'luge. .Ne craignez rien...

— Ce n'est pas pour moi que je crains, répond la jeune lille de sa voix calme, mais pour ceux qui ont quelque raison de tenir à la vie! »

\ huit heures un quart, le bosseman crie aux honmies de l'équipage : « Hé ! de lavant !

— Plait-il, maître, répond un des matelots, — O'Ready, je crois.

— Avez-vous la baleinière?

— Non, maître.

— .Vlors, elle est partie en dérive! »

En eti'etj la baleinière n'est plus suspendue au beaupré, et, presque aussitôt, on constate la disparition de Mr. Keàr, de Silas Hunfly et de trois hommes de l'équipage, un Ecossais et deux Anglais. Je comprends alors quel a été, la

11 me semble apercevoir un point noir. (Page 86.)

veille, le sujet de l'entretien de Mr. Kear et de Silas Huntly. Craignant que le Chancvllor ne sombre avant que le radeau soit aclievé, ils ont conij^loté de s'eniwir et ont décidé à prix d'argent ces trois matelots à s'emparer de la baleinière. Je m'explique alois ce qu'était ce point noir que j'ai entrevu dans la nuit. Le misérable a abandonné sa femme ! L'indigne capitaine a abandonné son navire! Et ils nous ont enlevé ce canot, c'est-à-dire la seule embarcation ({ui nous restât !

« Cinq de sauvés! dit le bosseman,

— Cinq de perdus ! » répond le vieil Irlandais.

En efi'et, l'état de la mer ne peut que justifier les paroles d'O'Ready.

: Voilà un cadavre que nous regretterons! > (Pa;^e91.

Nous ne sommes plus que vingt-deux à l)oril. De combien ce nombre va-t-il encore se réduire ?

En apprenant cette lâche désertion et le vol de la baleinière, l'équipage accable les fugitifs d'invectives. Si le hasard les ramenait à bord, ils [jayeraient cher leur trahison !

Je reconmiande de cacher à Mrs. Kcar la fuite de son mari. La malheureuse fennne est minée par une fièvre incessante contre laquelle nous sommes impuissants, puisque l'engloutissement du navire a été si prompt que la boite de ph irmacie n'a pu être sauvée. Et , d'ailleurs, eussions-nous des médicaments, quel effet en attendre dans les conditions où se trouve Mrs. Kear?

— Suite du 6 décembre. — Cependant, le Chancellor n'est plus maintenu en équilibre au milieu des couches d'eau. Il est probable que sa coque se disloque, et l'on sent qu'il s'enfonce peu à peu.

Heureusement, le radeau va être achevé dans la soiree, et on pourra s'y installer, à moins que Robert Kurtis ne préfère s'embarquer que le lendemain, dès que le jour sera venu. Le bâtis a été solidement établi. Les espars qui le forment ont été liés entre eux avec de fortes cordes, et, comme ces pièces s'entrecroisent les unes au dessus des autres, l'ensemble s'élève de deux pieds environ au-dessus du niveau de la mer.

Quant à la plate-forme, elle est construite avec les planches des pavois que les lames ont arrachées et qu'on a utilisées soigneusement. Dans l'après-midi, on commence à y charger tout ce qui a été sauvé en fait de vivres, de voiles, d'instruments, d'outils. Il faut se hâter, car, en ce moment, la grand'hune n'est plus qu'à dix pieds au-dessus de la mer, et il ne reste du beaupré que l'extréniilé de son bout-dehors qui se dresse obliquement.

Je serai bien surpris si demain n'est pas le dernier jour du Chancellor!

Et maintenant, dans quel état moral sommes-nous les uns et les autres? Je cherche à déterminer ce qui se passe en moi. Il me semble que ce que j'éprouve est plutôt une indifférence inconsciente qu'un sentiment de résignation. M. Lotourneur vit tout entier dans son fds, qui, lui-même, n:- songe qu'à son père. André montre une résignation courageuse, chrétienne, que je ne puis mieux comparer qu'à la résignation de miss Herbey. Falsten est toujours Falsten, et, Dieu me pardonne, cet ingénieur chiffre encore sur son carnet ! Mrs. Kear se meurt, malgré les soins de la jeune fdle, malgré les miens.

Quant aux matelots, deux ou trois sont calmes, mais les autres sont bien près de perdre la tête. Quelques-uns, poussés par leur grossière nature, paraissent disposés à se porter à des excès. Us seront difficiles à contenir, ces gens (pii subissent la mauvaise influence d'Owen et de Jynxtrop, lorsque nous allons vivre avec eux sur un étroit radeau !

Le lieutenant Waller est très-aflaibli ; malgré son courage, il devra renoncer à faire son service. Robert Kurlis et le bosseman, énergiques, inébranlables, sont

des hommes que la nature a « forgés de tout leur dur » , expression empruntée à la langue de l'industrie métallurgique, qui les peint bien.

Vers cinq heures du soir, une de nos compagnes d'infortune a cessé de souffrir. Mrs. Kear est morte, après une douloureuse agonie, peut-être sans avoir eu conscience de sa situation. Elle a poussé quelques soupirs, et tout a été fini. Jusqu'au dernier moment, miss Herbey lui a prodigué ses soins avec un dévouement qui nous a profondément touchés!

La nuit s'est passée sans incident. Le matin, au point du jour, j'ai pris la main de la morte, qui était froide et dont les membres étaient déjà raidis. Son corps ne peut demeurer plus longtemps dans la hune. Miss Herbey et moi, nous l'enveloppons dans ses vêtements ; puis, quelques prières sont dites pour l'àme de la malheureuse femme, et la première victime de tant de misères est précipitée dans les flots.

A ce moment, un des hommes qui se trouvent dans les haubans fait entendre ces épouvantables paroles :

« Voilà un cadavre que nous regretterons ! »

Je me retourne. C'est Owen qui a parlé ainsi.

Puis, la pensée me vient que les vivres, en effet, nous manqueront peut-être un jour!

— 7 décembre.— Le navire s'enfonce toujours. La mer est arrivée maintenant au trélingage de la hune de misaine. La dunette, le gaillard d'avant sont complètement immergés, et le bout-dehors du beaupré a disparu. Il ne reste plus que les trois bas mâts qui sortent de l'Océan.

Mais le radeau est prêt et chargé de tout ce qui a pu être sauvé. Une cniplanture, ménagée à l'avant, est destinée à recevoir un mât que soutiendront des haubans frappés sur les côtés de la plate- forme. La voile du grand cacatois sera enverguée et nous poussera peut-être vers la côte.

Qui sait si ce que le Chancellor n'a pu faire, ce frêle assemblage de planches, moins facile à submerger, ne le fera pas? L'espoir est si forteiH.nl emacine au cœur de l'homme, que j'espère encore !

11 est sept heures du matin. Nous allons nous embarquer, quand, soudain, le navire s'enfonce si précipitamment, que le charpentier elles hommes, occupes

sur le radeau, sont forcés de couper leur amarre, afin de ne pas être entraînés dans le remous.

Nous éprouvons alors une anxiété poignante, car c'est précisément à l'instant où le navire descend dans l'abîme que notre unique planche de salut s'éloigne en dérivant !

Deux marins et un novice, perdant la tête, se jettent à la mer, mais c'est en vain qu'ils essayent de lutter contre la houle. Il est bientôt évident qu'ils ne pourront ni atteindre le radeau, ni revenir au navire, ayant contre eux les llols et le vent. Robert Kurtis attache une corde à sa ceinture et se précipite à leur secours. Inutile dévouement ! Avant qu'il ait pu les rejoindre, ces trois infortunés, que je vois se débattre, disparaissent, après avoir vainement tendu les bras vers nous !

On retire Robert Kurtis, tout contusionné par cette espèce de ressac qui bat la tête des mâts.

Cependant, Daoulas et ses matelots, au moyen d'espars dont ils se servent en guise d'avirons, essayent de revenir vers le navire. Ce n'est qu'après une heure d'efforts — une heure qui nous a semblé un siècle, une heure pendant laquelle la mer a monté jusqu'au niveau des hunes — que le radeau, qui ne s'était éloigné que de "deux encablures (i), a i)u accoster le Chancellor. Le bosseman jette une amarre à Daoulas, et le radeau est attaché de nouveau au capelage du grand mât.

Il n'y a plus un seul instant à perdre, car un violent tourbillon se creuse vers la carcasse immergée du navire, et d'énormes bulles d'air montent en grand nombre à la surface de l'eau.

« Embarque! embarque! » crie Robert Kurtis.

Nous nous précipitons sur le radeau. Andié Leiourncur, après avoir veillé à l'installation de miss Herbey, arrive heureusement à la plate-forme. Son père est bientôt près de lui. Un instant après, nous sonmies tous embarqués, — tous, sauf le capitaine Kurtis et le vieux matelot O'Ready.

Robert Kurtis, debout sur la grand'hune, ne veut quitter son navire que lorsque son navire disparaîtra dans l'abîme. C'est son devoir et c'est son droit. Ce Chancellor qu'il aime, qu'il conmiande encore, on sent quelle émotion lui brise le cœur au moment de le quitter !

L'Irlandais est resté sur la hune île misaine.

« Embarque, vieux! lui crie le capitaine.

(1) Environ 100 mètres.

— Le navire coule-t-il? demande l'entêté avec le plus grand sang-froid du monde.

— Il coule à pic.

— Embarque alors, » répond O'Ready, quand l'eau lui monte déjà jusqu'à la ceinture.

Et, secouant la tête, il s'élance sur le radeau.

Robert Kurtis reste un instant encore sur la hune, jette un regard autour de lui ; puis, le dernier, il quitte son bâtiment.

Il est temps. L'amarre est coupée, et le radeau s'éloigne lentement.

Nous regardons tous vers cet endroit où sombre le navire. L'extrémité du mât de misaine disparaît d'abord, puis le bout du grand mât, et, bii;ntôt, rien ne reste plus de ce beau bâtiment qui fut le Chancellor.

— Suixe du 1 décembre. — Un nouvel appareil flottant nous porte. Il ne peut couler, car les pièces de bois qui le composent surnageront, quoi qu'il arrive. Mais la mer ne le disjoindra-t-elle pas? Ne rompra-t-elle pas les cordes qui le lient? N'anéantira-t-elle pas enfin les naufragés qui sont entassés à sa surface?

De vingt-huit personnes que comptait le Chancellor au départ de Charleston, dix ont déjà péri.

Nous sommes donc dix-huit encore, — dix-huit sur ce radeau qui forme une sorte de quadrilatère irrégulier, mesurant environ quarante pieds de long sur vingt de large.

Voici les noms des survivants du Chancellor: MM. Letourneur, l'ingénieur Falstcn, miss Herbey et moi, passagers ; — le capitaine Robert Kurtis, le lieutenant Walter, le bosseman, le maître d'hôtel Ilobbart, le cuisinier nègre Jynxtrop, le charpentier Daoulas ; — les sept matelots Austin, Owen, Wilson, O'Ready, Burke, Sandon et Flaypol.

Le ciel nous a-t-il suffisamment éprouvés depuis soixante-douze jours que nous avons quitté la côte américaine, et sa main s'est-ellc assez appesantie sur nous? Le plus confiant n'oserait l'espérer.

Mais laissons l'avenir, ne songeons qu'au présent, et continuons d'enregistrer les incidents de ce drame à mesure qu'ils se présentent.

Les passagers du radeau sont connus. Voici maintenant quelles sont leurs ressources.

Robert Kurtis n'a pu embarquer que ce qui restait des provisions retirées de la cambuse, dont la plus grande partie a été détruite au moment où a été submergé le pont du Chancellor. Ces provisions sont peu abondantes, .si l'on considère que nous sommes dix-huit à nourrir et que bien des jours peuvent s'écouler encore avant qu'un navire ou une terre soient signalés. Un baril de biscuits, un baril de viande sèche, un petit tonneau de brandevin, deux barriques d'eau, voilà tout ce qui a pu être sauvé. Il est donc important de se rationner dès ce premier jour.

De vêtements de rechange, nous n'en avons absolument aucun. Quelques voiles nous serviront à la fois de couvertures et d'abri. Les outils, appartenant au charpentier Daoulas, le sextant et la boussole, une carte, nos couteaux de poche, une bouilloire de métal, une tasse de ferblanc qui n'a jamais quitté le vieil Irlandais O'Ready : tels sont les instruments et ustensiles qui nous restent. Toutes les caisses, déposées sur le pont et destinées au premier radeau, ont coulé au moment de l'engloutissement partiel du navire, et, depuis ce moment, il n'a plus été possible de pénétrer dans la cale.

Voilà donc la situation. Elle est grave sans être désespérée. Malheureusement, il est à craindre que l'énergie morale en même temps que l'énergie physique manque à plus d'un. D'ailleurs, il en est parmi nous dont les mauvais instincts seront bien difficiles à contenir.'

— Suiti' du 7 décmibrc. — Le premier jour n'a été marqué par aucun incident.

Aujourd'hui, à huit heures du matin, le capitaine Kurtis nous a tous rassemblés, passagers et marins.

« Mes amis, a-t-il dit, entendez bien ceci. Je commande sur ce radeau comme je commandais à bord du Chancellor. Je compte donc être obéi de tous sans exception. Ne pensons qu'au salut conmmn, soyons unis, et que le ciel nous protège ! »

Ces paroles ont été bien accueillies.

La petite brise qui souffle en ce moment, et dont le capitaine relève la direction au compas, s'est accrue en halant le nord. C'est une circonstance heureuse. Il faut se hâter d'eu profiter pour rallier le plus tôt possible la côte américaine. Le charpentier Daoulas s'est occupé alors d'installer le mât dont l'emplanture a été ménagée à l'avant du radeau, et il a disposé deux ailiers, sortes d'arcs-boutants qui doivent le maintenir plus solidement. Tandis qu'il travaille, le bosseman et les matelots enverguent le petit cacatois sur la vergue qui a été réservée à cet usage.

A neuf heures et demie, le mât est dressé. Des haubans, raidis sur les côtés du radeau, en assurent la solidité. La voile est hissée, amurée, bordée, et l'appareil, poussé vent arrière, se déplace assez sensiblement sous l'action de la brise qui fraîchit encore.

Cette besogne une fois terminée, le charpentier cherche à installer un gouvernail qui permette au radeau de garder la direction voulue. Les conseils de Robert Kurtis et de l'ingénieur Faisten ne lui manquent pas. Après deux heures de travail, une sorte de godille est établie à l'arrière, — à peu près semblable à celles qu'emploient les balaous malais.

i'endaiit ce temps, le capitaine Kurtis a iait les observations nécessaires pour obtenir exactement sa longitude, et, quand midi arrive, il prend une bonne hauteur du soleil.

Le point qu'il obtient avec une assez grande exactitude est le suivant :

Latitude, lo» 7' nord.

Longitude, 49" 35' à l'ouest de Greenwich.

Ce point, rapporté sur la carte, montre que nous sommes environ à six cent cinquante milles dans le nord-est de la côlc de Paramaribo, c'est-à- lire de la portion la plus rapprochée du continent américam, qui, ainsi que cela a été déjà noté, forme le littoral de la Guyane hollandaise.

Or, en prenant la moyenne des chances, nous ne pouvons espérer, même avec l'aide constante des alizés, faire plus d ■ dix à douze milles par jour, sur un appareil aussi imparfait qu'un radeau qui ne peut biaiser avec le vent. Cela demandera donc deux mois de navigation, en supposant les circonstances les plus heureuses, — sauf le cas, peu probable, où nous serions rencontrés par quelque bâtiment. Mais l'Atlantique est moins fréquenté dans cette partie qu'il ne l'est plus au nord ou plus au sud. Nous avons élé rejeté*, nialheureusenu'nt, entre les lignes des Antilles et celles du Brésil que suivent les transatlantiques

Inutile déyouementi les infortunes disparaissent. (Page 92.)

anglais ou français, et mieux vaut ne pas compter sur le hasard d'une rencontre. D'ailleurs, si les calmes surviennent, si le vent change et nous repousse dans l'est, ce ne sont plus deu.K mois, mais quatre, mais six, et les vivres nous manqueraient avant la fin du troisièiue!

La prudence exige donc que tlès maintenant nous ne consommions que le strict nécessaire. Le capitaine Kurtis nous a demandé conseil à ce sujet, et nous avons sévèrement déterminé le progrannnc à suivre. Les rations sont calculées pour tous, indistinctement, de manière que la faim et la soif soient à demi satisfaites. La manœuvre du radeau n'exige pas une grande dépense de force physique. Une alimentation restreinte doit nous suffire. Quant au brandevin, dont le baril

L'appareil court vent arriore. (Page llXi.)

ne contiont que cinq gallons (1), il ne sera distiibué qu'avec la plus extrême parcimonie. Personne n'auni le droit d'y toucher sans la permission du capitaine.

Le régime du bord est donc ainsi réglé : cinq onces de viande et cinq onces de biscuit par jour et par personne. C'est peu, mais la ration ne saurait être plus forte, car dix-huit bouches, dans ces proportions, absorberont un peu plus de cinq livres de chaque substance, c'est-à-dire, en trois mois, six cents livres. Or, tout compris, nous ne possédons pas plus de six cents livres de viande et

(t) Environ 23 litres.

98 LE GHANCELLOR

de biscuit. Il faut donc s'arrêtera ce chiffre. Quant à l'eau, sa quantité peut être estimée à cent trente-deux gallons (1), et il est convenu que la consommation quotidienne sera réduite pour chacune à une pinte (2), ce qui assurera aussi trois mois d'eau.

La distribution des vivres sera faite chaque matin, à dix heures, par les soins du bosseman. Chacun recevra pour la journée sa ration en biscuit et en viande : il la consonnuera quand et comme il lui conviendra. Quant à l'eau, faute d'ustensiles suffisants pour la recueillir, puisque nous n'avons que la bouilloire et la tasse de l'Irlandais, elle sera distribuée deux fois par jour, à dix heures du matin et à six heures du soir : chacun devra boire immédiatement.

Il faut bien remarquer aussi que nous avons toujours deux autres chances qui peuvent accroître nos réserves : la pluie, qui donnerait l'eau, la pêche, qui donnerait le poisson. Aussi deux barriques vides sont-elles disposées pour recevoir l'eau de pluie. Quant aux engins de pêche , des matelots s'occupent de les préparer, afin de mettre quelques lignes à la traîne.

Telles sont les dispositions prises. Elles sont approuvées et seront rigoureusement maintenues. Ce n'est qu'en observant une règle sévère que nous pouvons espérer d'échapper aux horreurs de la famine. Trop d'exemples nous ont appris à être prévoyants, et si nous sommes réduits aux dernières privations, c'est que le sort n'aura cessé de nous frapper I

— Du s au 17 décembre. — Le soir venu, nous nous sonnncs iilottis sous les voiles. Très-fatigué des longues heures passées dans la mâture, j'ai pu dormir pendant quelques heures. Le radeau, étant relativement peu chargé, s'élève assez facilement. Connue la mer ne déferle pas, nous ne sommes pas atteints par les lames. Malheureusement, si la houle tond)e, c'est parce que le vent mollit, et, vers le matin, je suis forcé dénoter sur mon journal : temps calme.

Quand le jour a reparu, je n'ai rien eu de nouveau à constater. MM. Letourncur ont également dormi pendant une partie de la nuit. Nous nous sommes encore

(1) Environ 6U0 litres.

(2) 5C centilitres.

une fois serré la main. Miss Herl)ey a pu reposer également ; ses traits, moins fatigués, ont repris leur calme habituel.

Nous sommes au-dessous du onzit'me parallèle. La chaleur pendant le jour est extrêmement forte, et le soleil brille d'un vif éclat. Une sorte de vapeur ardente est mêlée à l'atmosphère. Comme la brise ne vient que par bouffées, la voile pend sur le mât pendant les accalmies, qui se prolongent trop longtemps. Mais Robert Kurtis et lebosseman, à certains indices que des marins seuls peuvent reconnaître, pensent qu'un courant de deux à trois milles à l'heure nous entraîne dans l'ouest. Ce serait là une circonstance favorable, qui pourrait abréger considérablement notre traversée. Puissent le capitaine et le bosseman ne s'être pas trompés, car, dès ces premiers jours et par cette température élevée, la ration d'eau suffit à peine à calmer notre soif!

Et cependant, depuis que nous avons quitté le Chancellor ou plutôt les hunes du navire pour embarquer sur ce radeau, la situation a été véritablement améliorée. Le Chancelloi- pouvait à chaque minute s'engloutir, et , du moins, cette plate-forme, que nous occupons, est relativement solide. Oui, je le répète, la situation s'est notablement détendue, et, par comparaison, chacun se trouve mieux. On a presque ses aises, on peut aller et venir. Le jour, on se réunit, on cause, on discute, on regarde la mer. La nuit, on dort à l'abri des voiles. L'observation de l'horizon, la surveillance des lignes qui sont mises à la traîne, tout Intéresse.

« Monsieur Kazallon , me dit André Letourneur quelques jours après notre installation sur ce nouvel appareil, il me semble que nous retrouvons ici ces jours de calme qui ont marqué notre séjour sur l'îlot de Ham-Rock !

— En effet, mon cher André, ai-je répondu.

— Mais j'ajoute que le radeau a un avantage considérable sur l'ilot, car il marche, lui !

— Tant que le vent est bon, André, l'avantage est évidennnent au radeau, mais si le vent tourne...

— Bon, monsieur Kazallon ! répond Ii' jeune honune. Ne nous laissons pas abattre, et ayons confiance ! »

Eh bien ! cette confiance, nous l'avons tous! Oui ! il sembtt> que nous soyons sortis des redoutables épreuves pour n'y plus rentrer ! Les circonstances sont devenues plus favorables. II n'est pas un de nous qui ne se sente presque rassuré !

.le ne sais ce qui se passe dans l'âme de Robeit Kurtis, et je ne puis dire s'il partage nos idées.actuelles. II se tient le plus souvent à l'écart. C'est que

sa responsabilité est grande ! Il est le chef, il n"a pas seulement sa vie à sauver, il a les nôtres ! Je sais que c'est ainsi qu'il comprend son devoir. Aussi est-il souvent absorbé dans ses réflexions, et chacun évite de l'en distraire.

Pendant ces longues heures, la plupart des marins dorment à l'avant du radeau. Par ordre du capitaine, l'arrière a été réservé aux passagers, et on a pu établir sur des montants une tente, qui nous procure un peu d'ombre. En somme, nous nous trouvons dans un état de santé satisfaisant. Seul, le lieutenant Walter ne parvient pas à retrouver ses forces. Les soins que nous lui prodiguons n'y font rien, et il s'aH'aiblit chaque jour davantage.

.le n'ai jamais mieux apprécié André Letourneur que dans les circonstances actuelles. Cet aimable jeune homme est l'àme de notre petit monde. Il a un esprit original, et les aperçus nouveaux, les considérations inattendues abondent dans sa manière d'envisager les choses. Sa conversation nous distrait, nous instruit souvent. Pendant qu'André parle, sa physionomie un peu maladive s'anime. Son père semble boire ses paroles. Quelquefois, lui prenant la' main, il la garde pendant des heures entières.

Miss Herbey se mêle quelquefois à nos entretiens, tout en demeurant fort réservée. Chacun de nous s'efforce de lui faire oublier par ses prévenances qu'elle a perdu ceux qui auraient dû être ses protecteurs naturels. Cette jeune fille a trouvé dans M. Letourneur un ami sûr, comme le serait un père, et elle lui parle avec un abandon que l'âge de celui-ci autorise. Sur ses instances, elle lui a dit sa vie, — cette vie de courage et d'abnégation qui est le lot des orphelines pauvres. Elle était depuis deux ans dans la maison de Mrs. Kear, et maintenait la voici sans ressources dans le présent, sans fortune dans l'avenir, mais confiante, parce qu'elle est prête à toutes les épreuves. Miss Herbey, par son caractère, son énergie morale, commande le respect, et pas un mot, pas un geste qui auraient pu échapper à certains hommes grossiers du bord ne l'ont choquée jusqu'ici.

Les 12, 13 et 1 i décembre n'ont amené aucun changenuMit dans la situation. Le vent a continué à souiller de l'est jiar brises iiii'gales. Nul incident de navigation. Pas de manœuvres à exécuter sur le radeau. La barre, ou plutôt la godille, n'a même pas besoin d'être modifiée. L'appareil court vent arrière, et il n'est pas assez volage pour cmbarder sur un bord ou sur l'autre. Quelques matelots de quart, toujours postés h l'avant, ont l'ordre de surveiller la mer avec la plus scrupuleuse attention.

Sept jours se sont écoulés depuis que nous avons abandonné le C/iancellor. Je constate que nous nous arcoutumons au rationnement qui nous est imposé.

— au moins en ce qui concerne la nourriture. Il est vrai que nos forces ne sont pas mises à l'épreuve par la fatigue physique. Nous « n'usons pas » , - expression vulgaire qui rend bien ma pensée, — et, dans de telles conditions, il faut peu de cliose à l'homme pour le soutenir. Notre plus grande privation est la privation relative d'eau, car, par ces grandes chaleurs, la quantité qui nous est accordée est notoirement insuffisante.

Le 13, une bande de poissons, de l'espèce des spares, est venue fourmiller autour du radeau. Bien que nos engins de pêc'ne ne soient composés que de longues cordes armées d'un clou recourbé auquel de petits morceaux de viande sèche servent d'amorces, nous prenons un assez grand nombre de ces spares, tant ils sont voraces.

C'est vraiment une pèche miraculeuse, et, ce jour-là, on dirait qu'il y a fête à boid. De ces poissons, les uns ont été grillés, les autres cuits dans l'eau de mer sur un feu de bois allumé à l'avant du radeau. Quel régal ! C'est autant d'économisé sur nos réserves. Ces spares sont si abondants que , pendant deux jours, on en prend près de deux cents livres. Que la pluie vienne à tomber maintenant, et tout sera pour le mieux.

Par malheur, cette bande de poissons n'a pas séjourné longtemps dans nos eaux. Le 17, quelques gros requins — appartenant à cette monstrueuse espèce (les roussettes tigrées, qui sont longues de quatre à cinq mètres — ont paru à la surface de la mer. Ils ont les nageoires et le dessus du corps noirs, avec des taches et des bandes transversales de couleur blanche. La présence de ces horribles squales est toujours inquiétante. Par suite du peu d'élévation du radeau , nous sommes presque de niveau avec eux , et plusieurs fois leur queue bat nos espars avec une effroyable violence. Cependant, les matelots sont parvenus à les éloigner à coups d'anspect. Je serai bien surpris s'ils ne nous suivent pas obstinément comme une proie qui leur est réservée. Je n'aime pa'' "^es « monstres à pressentiments ».

— Du 18 au 20 (l'xeiiihre. — Aujourd'hui, le temps s'est modifié, et le vent a fraîchi. Ne nous plaignons pas, car il est favorable. On prend seulement la i)récaution d'assujettir le mât au moyen d'un bastaque , afin que la tension de la voile ne puisse amener sa rupture. Cela fait, la lourde machine se dé-

place avec une vitesse un peu plus grande et laisse enfin une sorte de long sillage. derrière elle.

Dans l'après-midi, quelques nuages ont couvert le ciel, et la chaleur a été un peu moins forte. La houle a balancé plus vivement le radeau, et deux ou trois lames ont embarqué. Heureusement, en employant quelques bordages, le charpentier a pu établir des pavois hauts de deux pieds, qui nous défendent mieux contre la mer.

On saisit fortement aussi, au moyen de doubles cordages, les barils contenant les provisions , ainsi que les barriques d'eau. Un coup de mer qui les enlèverait nous réduirait à la plus horrible détresse. On ne peut songer à une pareille éventualité sans frémir !

Le 18, les matelots ont recueilli quelques-unes de ces plantes marines coniues sous le nom de sargasses, à peu près semblables à celles que nous avons rencontrées entre les Bermudes et Ham-Uock. Ce sont des laminaires saccharines, qui contiennent un principe sucré. J'engage mes compagnons à en mâcher les tiges. Ils le font, et cette mastication leur rafraîchit sensiblement la gorge et les lèvres.

Pendant cette journée, rien de nouveau. Je remarque seulement que quehjues matelots, principalement Owen, Burke, Flaypol, Wilson et le nègre Jynxtrop, ont entre eux de fréquents conciliabules dont le motif m'échappe. J'observe aussi qu'ils se taisent lorsque l'un des officiers ou des passagers s'approche d'eux. Robert Kurtis a fait avant moi la même remarque. Ces entretiens secrets ne lui plaisent pas. Il se promet de surveiller attentivement ces hommes. Le nègre Jynxtrop et le matelot Owen sont évidennuent deux coquins dont il faut se défier, car ils peuvent entraîner leurs camarades.

Le H», la chaleur a été excessive. Il n'y a pas un nuage au ciel. La brise ne peut enfler la voile, et le radeau reste stationnaire. Quelques matelots se sont plongés dans la mer, et ce bain leur a procuré un soulagement véritable en diminuant leur soif dans une certaine proportion. Mais le danger est grand de s'aventurer sous ces flots infestés de requins, cl aucun de nous n'a suivi l'exemple donné parées insouciants. Qui sait cependant si, plus tard, nous hésiterons encore à les imiter? A voir le radeau immobile, les larges ondulations de l'Océan sans une ride, la voile inerte sur le mât, n'est-il pas à craindre que cette situation ne se prolonge?

La santé du lieutenant Walter ne laisse pas de nous préoccuper au plus haut point. Ce jeune homme est miné par une fièvre lente qui le prend par accès irréguliers. Peut-être le sulfate de quinine triompherait-il de celte fièvre. Mais,

je le répète, l'envahissemeat de la dunette a été si rapide, que la boîte de pharmacie du bord a disparu dans les flots. Puis, ce pauvre garçon est certainement phthisique, et, depuis quelque temps, l'incurable maladie a fait en lui de terribles progrès. Les symptômes extérieursne peuvent nous tromper. Waller est pris d'une petite toux sèche; sa respiration est courte, et ses sueurs sont abondantes, surtout le matin; il s'amaigrit, son nez s'effile, ses pommettes saillantes tranchent par leur coloration sur la pâleur générale de la face, ses joues sont caves, ses lèvres rétractées, ses conjonctives luisantes et légèrement bleuies. Mais, fut-il dans de meilleures conditions, le pauvre lieutenant, que la médecine serait inqjuissante devant ce mal qui ne pardonne pas.

Le 20, même état de la température, même immobilité du radeau. Les rayons ardents du soleil percent la toile de notre tente, et, accablés parla chaleur, nous sommes parfois haletants. Avec quelle impatience nous attendons le moment où le bosseman fait la maigre distribution d'eau ! Avec quelle avidité nous nous précipitons sur ces quelques gouttes de liquide échauffé! Qui n'a pas été éprouvé par la soif ne saurait me comprendre.

Le lieutenant Walter est très-altéré,et il souffre plus qu'aucun de nous de cette disette d'eau. J'ai vu miss Herbey lui réserver presque tout entière la ration qui lui est attribuée. Compatissante et charitable, cette jeune fille fait tout ce qu'elle peut, sinon pour apaiser, pour atténuer du moins les souffrances de notre infortuné compagnon.

Aujourd'hui, miss Herbey me dit:

" Cet infortuné s'affaiblit chaque jour, monsieur Kazallon.

— Oui, miss, ai-je répondu, et nous ne pouvons rien pour lui, rien!

— Prenons garde, dit miss Herbey, il pourrait nous entendre 1 >■

Puis, elle va s'asseoir à l'extrémité du radeau, et, la tète appuyée sur ses mains, elle demeure pensive.

aujourd'hui s'est produit un fait regrettable que je dois enregistrer.

Pendant une heure environ, les matelots Owen, Flaypol, Burke et le nègre Jynxtrop ont une conversation très-animée. Ils discutent à voix basse, et leurs gestes indiquent une grande surexcitation. A la suite de cet entrelien, Owen se lève et se dirige délibérément vers l'arrière, sur cette partie du radeau (jui est réservée aux passagers.

Il Où vas-tu, Owen? lui demande le bosseman.

— Où j'ai affaire, » répond insolenmient le matelot.

A cette grossière réplique, le bosseman quitte sa i)lace, mais avant lui, Robert Kurtis est face à face avec Owen.

Le matelot soutient le regard de son capitaine, et d'un ton effronté : (I Capitaine, dit-il, j'ai à vous parler de la part des camarades.

— Parle, répond froidement Robert Kurtis.

— C'est par rapi)ort au brandevin, reprend 0\\en. Vous savez, ce petit baril... Est-ce pour les marsouins ou les ofticiers qu'on le garde?

— Après? dit Robert Kurtis.

— Nous demandons que chaque matin notre boujaron nous soit distribué comme d'habitude.

— Non, répond le capitaine.

— Vous dites '?... s'écrie Owen.

— Je (lis : non »

Li' matelot regarde fixement Rubert Kurtis, et un méchant sourire déplisse ses lèvres. 11 hésite un instant, se demandant s'il doit insister, mais il se retient, et, sans ajouter un mot, il retourne vers ses camarades, qui confèrent à voix basse.

Robert Kurlis a-t-il bien fait de refuser d'une manière aussi absolue? L'avenir nous l'apprendra. Quand je lui parle de cet incident :

" Du brandivin à ceshonnnes! me répond-il. J'aimerais mieux jeter le baril à la mer ! »

i06 LE CHANCELLOR

— 21 décembre. — Cet incident n'a encore eu aucune conséquence, — aujourd'hui, du moins.

Pendant quelques heures, des spares se montrent de nouveau le long du radeau, et on en peut prendre encore un très-grand nombre. On les empile dans une barrique vide, et ce surcroît de provision nous fait espérer que, du moins, la faim ne nous éprouvera pas.

Le soir est venu , sans apporter sa fraîcheur accoutumée. Ordinairement les nuits sont fraîches sous les tropiques, mais celle-ci menace d'être étouffante. Das masses de vapeur roulent pesamment au-dessus des ilôts. La lune sera nouvelle à une heure trente minutes du matin. Aussi, l'obscurité est-elle profonde, jusqu'au moment où des éclairs de ciialeur, dune éblouissante intensité, viennent illuminer l'horizon. Ce sont de longues et larges décharges électriques, sans forme déterminée, qui embrasent un vaste espace. Mais, de tonnerre, il n'en est pas question, et on peut même dire que le calme de l'atmosphère est effrayant, tant il est absolu.

Pendant deux heures, cherchant dans l'air quelque bouflée moins ardtnite, miss Herbey, André Letourneur et moi, nous contemplons ces préliminaires de l'orage qui sont connue un coup d'essai de la nature, et nous oublions la situation présente pour admirer ce sublime spectacle d'un ctmibat de nuages électriques. On dirait des forts crénelés dont la crête se couronne de feux. L'àme des plus farouches est sensible à ces grandes scènes , et je vois les matelots regarder attentivement cette incessante déflagration des nues. Sans doute, ils observent d'un œil inquiet ces « épars », ainsi nommés vulgairement, parce qu'ils ne se fixent sur aucun point do l'espace, annonçant une prochaine lutte des éléments. En ell'ct, que deviendrait le radeau au milieu des fureurs du ciel et de la mer?

Jiiscpi'à minuit, nous restons assis à l'arrière. Ces eflluenecs lumineuses, dont la nuit double la blancheur, répandent sur nous une teinte livide, semblable à cette couleur spectrale que prennent les objets, quand on les éclaire à la flamme de l'alcool imprégné de sel.

<' .Vve/.-vous peur de l'orage, miss Herbey? demande .Vndré Letourneur à hi jeune iille.

— Non, nionsiour, répond miss Herbey, et le sentirnent que j'éprouve est plutôt celui du respect. N'est-ce pas l'un des plus beaux phénomènes que nous puissions admirer?

— Rien n'est plus vrai, miss Herbey, reprend André Letourneur, surtout quand le tonnerre gronde. L'oreille peut-elle entendre un bruit plus majestueux? Que sont, auprès, les détonations de l'artillerie, ces fracas secs et sans roulements? Le tonnerre emplit l'âme, et c'est plutôt un son qu'un bruit, un son qui s'enfle et décroit comme la note tenue d'un chanteur. Et, pour tout dire, miss Herbey, jamais la voix d'un artiste ne n^'a ému comme cette grande et incomparable voix de la nature.

— Une basse profonde, dis-je en riant.

— En effet, répond Andréa et puissions-nous l'entendre avant peu, car ces éclairs sans bruit sont monotones !

— Y pensez-vous, mon cher André? ai-je répondu. Subissez l'orage, s'il vient, mais ne le désirez pas.

— Ron ! l'orage, c'est du vent !

— Et de l'eau, sans doute, ajoute miss Herbey, l'eau qui nous manque! »

11 y aurait beaucoup à répliquer à ces deux jeunes gens, mais je ne veux pas nuMer ma triste prose à leur poésie. Ils contemplent l'orage à un point de vue spécial, et, pendant une heure, je les entends qui le poétisent en l'appelant de tous leurs vœux.

Cepoiuhuit, le firmament s'est caché peu à peu derrière l'épaisseur des nuages. Les astres s'éteignent un à un au zénith , quelque temps après que les constellations zodiacales ont disparu sous les brumes de l'horizon. Les vapeurs noires et lourdes s'arrondissent au-dessus de nos têtes et voilent les dei nières étoiles du ciel. A chaque instant, cette masse jette de grandes lueurs blanchâtres, sur lesquelles se découpent de petits nuages grisâtres.

Tout ce réservoir d'électricité, établi dans les hautes régions de l'atmosphère, s'est vidé sans bruit jus(iu'alors. Mais l'air étant très-sec, et, par cehi même, mauvais conducleur, le lluide ne pourra s'échapper que par des chocs terribles, et il nio |)araît inqiossible que l'orage n'éclate pas bientôt avec une violence extrême.

C'est aussi l'avis de Robert Kurtis et du bosseman. Celui-ci n'a pas d'aulre guide que son instinct de marin, qui est infaillilile. Quant au capitaine, à ci t instinct (le « w,\ither-wise » (1), il joint les coniuiissances dun savant. Il me

(I) 1,itl(<ralL>nii^nt : deviaeur du t>Dips.

montre, au-dessus de nous, une épaisseur de nuages que les météorologistes appellent» cloud-ring (1) » et qui se forme presque uniquement dans les régions de la zone torride, saturées de toute la vapeur d'eau que les alizés apportent des divers points de l'Océan.

« Oui, monsieur Kazallon, me dit Robert Kurtis, nous sommes dans la région des orages, car le vent a repoussé notre radeau jusqu'à cette zone, où un observateur, doué d'organes très-sensibles, entendrait continuellement les roulements du tonnerre. Cette remarque a été faite depuis longtemps déjà, et je la crois juste.

— Il me semble, répondis-je en prêtant l'oreille, entendre ces roulements continus dont vous parlez.

— En efl'et, dit Robert Kurtis, ce sont les premiers grondements de l'orage, qui, avant deux heures, sera dans toute sa violence. Eh bien! nous serons prêts à le recevoir. »

Aucun de nous ne pense à dormir, et ne le pourrait, car l'air est accablant. Les éclairs s'élargissent, ils se développent à l'horizon sur une étendue de cent i cent cinquante degrés, et embrasent successivement toute la périphérie du ciel, tandis qu'une sorte de clarté phosphorescente se dégage de l'atmosphère.

Enfin, les roulements du tonnerre s'accentuent et deviennent plus pénétrants; mais, si l'on peut s'exprimer ainsi, ce sont encore des bruits ronds , sans angles d'éclat, des grondements que l'écho ne nourrit pas encore. On dirait que la voiite céleste est capitonnée par ces nuages, dont l'élasticité étouffe la sonorité des décharges électriques.

La mer jusqu'ici est restée calme, pesante, stagnante même. Cependant, aux larges ondulations qui commencent à la soulever, les marins ne se méprennent pas. Pour eux, la mer est « en train de se faire »,ct il s'est produit quelque tempête au large, dont elle ressent le contre-coup. Le terrible vent n'est pas loin, et, par mesure de prudence, un navire serait déjà à la cape ; mais le radeau ne peut manœuvrer, et il sera réduit à fuir devant le temps.

A une heure du matin, un vif éclair, suivi d'une décharge après un intervalle de quelques secondes, indique que l'orage est presque sur nous. L'horizon disparaît soudain dans une brume humide, et on dirait qu'il fond en grand sur le radeau.

Aussitôt, la voix d'un des matelots se fait entendre :

« La rafale I La rafale ! »

(1) Nuage en rorme d'anneau.

JOURNAL DU PASSAGER J.-R. KAZALLUN lOJ

— Nuit (lu 21 au 22 décembre. — Le bosseman se précipite vers la drisse qui soutient la voile, et la vergue est amenée aussitôt. Il était temps, car la rafale passe comme un tourbillon. Sans le cri du matelot qui nous a prévenus, nous aurions été renversés et peut-être précipités à la mer. La tente, à l'arrière, a été emportée du coup.

Mais si le radeau n'a rien à craindre directement du vent, s'il est trop ras pour lui doinier prise, il a tout à redouter des lames monstrueuses, soulevées par l'ouragan. Ces lames ont étéj pendant quelques minutes, aplaties et comme écrasées sous la pression des couches d'air; puis, elles se sont relevées plus furieusement, et leur hauteur s'accroît en raison même de la compression qu'elles viennent de subir.

Aussitôt, le radeau suit les mouvements désordonnés de cette houle, et s'il ne se déplace pas plus qu'elle, un va-et-vient incessant le fait, du moins, osciller d'un bord sur l'autre et d'avant en arrière.

« Amarrez-vous ! amarrez-vous ! » nous crie le bosseman, en nous jetant des cordes.

Robert Kurtis est venu à notre aide. Bientôt MM. Letourneur, Falsten et moi , nous sommes solidement attachés au bâtis. Nous ne serons emportés que si le bâtis se brise. Miss Herbey s'est liée par le milieu du corps à l'un des montants cpii supportaient la tente, et, à la lueur des éclairs, je vois sa figure toujours sereine.

Maintenant la foudre se manifeste, sans discontinuer, parla lumière et le bruit. Nos oreilles et nos yeux en sont pleins. Un coup de tonnerre n'attend pas l'autre, et un éclair n'est pas éteint qu'un éclair lui succède. Au milieu de ces resplendissantes fulgurations, la voûte de vapeurs semble prendre feu tout entière. On dirait aussi que l'Océan est incendié comme le ciel, et je vois plusieurs éclairs ascendants qui, s'élevant de la crête des lames, vont croiser ceux les nues. Une forte odeur sulfureuse se répand dans l'atmosphère, mais jusqu'alors la foudre nous a épargnés et n'a frappé que les flots.

A deux heures du matin, l'orage est dans toute sa fureur. Le vent est passé à l'état d'ouragan, et la houle, qui est épouvantable, menace de disjoindre le

radeau. Le charpentier Daoulas, Robert Kurtis, le bosseman, d'autres matelots, s'emploient à le consolider avec des cordes. D'énormes paquets de mer tombent d'aplomb, et ces pesantes douches nous mouillent jusqu'aux os d'une eau presque tiède. M. Letourneur se jette au-devant de ces lames furieuses, comme pour préserver son fils d'un choc trop violent. Miss Herbey est immobile. On dirait une statue de la résignation.

En ce moment, à la rapide lueur- des éclairs, j'aperçois de gros nuages, trèsétendus et probablement très-profonds, qui ont pris une couleur roussatre, et un pétillement, semblable à un feu de mousqueterie, retentit dans l'air. C'est un crépitement particulier, produit par une série de décharges électriques, auxquelles les grêlons servent d'intermédiaires entre les nuages opposés. Et, en eflet, par suite de la rencontre d'un nuage orageux et d'un courant d'air froid, la grêle s'est formée et tombe avec une extrême violence. Nous sommes mitraillés par ces grêlons, de la grosseur d'une noix, qui frappent la plate-forme avec une sonorité métallique.

Le météore persiste ainsi pendant une demi-heure et contribue à abattre le vent ; mais celui-ci, après avoir sauté à tous les points du compas, reprend ensuite avec une incomparable violence. Le mât du radeau, dont les haubans se rompent, est couché en travers, et on se hâte de le dégager de son emplanture, afin qu'il ne se brise pas par le pied. Le gouvernail est démonté d'un coup de mer, et la godille s'en va en dérive sans qu'il soit possible de la retenir. En même temps, les pavois de bâbord sont arrachés, et les lames se précipitent par cette brèche.

Le charpentier et les matelots veulent réparer l'avarie, mais les secousses les en empêchent, et ils roulent les uns sur les autres, lorsque le radeau, enlevé par de monstrueuses lames, s'incline sous un angle de plus de quarante-cinq degrés. Comment ces hommes ne sont-ils pas emportés? Comment les cordes qui nous retiennent ne cassent-elles pas? Comment ne sommes-nous pas tous jetés à la mer? c'est ce qui ne peut s'expliquer. Quanta moi, il me parait impossible que, dans un de ces niouvemeiits désordonnés, !(> radeau no soit pas culbuté, et alors, liés à ces planches, nous périrons dans les convulsions de l'asphyxie !

En effet, vers trois heures du malin, au moment où l'ouragan se déchaîne plus violemment que jamais, le radeau, enlevé sur le dosM'une lame, s'est, pour ainsi dire, placé de champ. Des cris d'effroi s'échappent ! Nous allons chavirer!... Non... Le radeau s'est maintenu sur la crête de la lame, à une hauteur inconcevable, et sous l'intense lueur des éclairs qui se croisent en tous sens, effarés,

JOURNAL nu PASSAGER J.-R. KAZM." ON 111

épouvantés, nous avons pu dominer du regard cette nier qui écume comme si elle brisait sur des écueils.

Puis, le radeau reprend presque aussitôt sa position horizontale ; mais, pendant ce déplacement oblique, les saisines des barriques ont cassé. J'en ai vu une passer par dessus le bord, et l'autre se défoncer en laissant échapper l'eau qu'elle contient.

Des matelots se précipitent pour retenir le second baril qui renferme les conserves de viande sèche. Mais le pied de l'un d'eux se prend entre les planches disjointes de la plate-forme qui se resserrent, et le malheureux pousse des hurlements de douleur.

Je veux courir à lui, je parviens à dénouer les cordes qui me lient... Il est trop tard, et, dans in éclair éblouissant, je vois l'infortuné, dont le pied s'est dégagé, emjjorté par un coup de mer qui nous couvre en grand. Son camarade a disparu avec lui, sans qu'il ait été possible de leur porter secours.

Quant à moi, le coup de nier m'a étendu sur la plate-forme, et ma tète ayant porté sur l'angle d'un espar, j'ai perdu connaissance.

XXXYI

— 22 dt'cciit/jre. — Le jour est eiitin arrivé, et le soleil a paru entre les derniers nuages que la tempête a laissés derrière elle. Cette lutte des éléments n'a duré (|ue quelques heures, mais elle a été effroyable, et l'air et l'eau se sont heurtés avec une violence sans pareille.

Je n'ai pu indiquer que les incidents principaux, car l'évanouissement qui a suivi nui chute ne m'a pas permis d'observer la fin de ce cataclysme. Je sais seulement (pie, peu de temps après le coup de mer, l'ouragan s'est calmé sous l'action de violentes averses, et que la tension électrique de l'atmosphère s'est aiiiomdrie. La tempête ne s'est donc pas jirolougéc au delà de la luiil.-Mais en ce (îouil espace de temps, (pie de doiimiages elle nous a causés, quelles irréparables pertes, et, jiar suite, (jue de misères nous attendent! Nous n'avons pas iiième pu conserver une goutte de ces torrents d'eau qu'elle a versés !

Je suis revenu ;i moi, grâce" aux soins de MM. Letourneur et de miss lierbey, mais c'est à Robert Kurtis que je dois de ne pas avoir été emporté par un second COUD de nier.

Le coup di-

l'a étendu sur la plate-forme. [Page 111.'

L'un (les deux matelots qui ont péri pendant la tempête est Ausiin, jeuii(> homme de vingt-huit ans, bon sujet, actif et courayeu^. Le second, c'est le vieil Irlandais O'Ready, le survivant de tant de naufraf;es !

Nous ne sommes plus que seize sur le radeau , c'est-à-dire que jnvs de la moititj de ceux qui se sont (Miilian|iiés à liord du C/iaiicellor a dt'jà disparu 1

Et maintenant, que nous resle-l-il en l'ait de vivn's?

Robert Kurlis a voulu se rendre un compte exact- des approvisionnements. En quoi consistent-ils, et combien de teni[)S dureront-ils'.''

L'eau ne manquera pas encore, car il en reste dans le fond de la barrique bristie

Elle imbiba les lèvres du lieutenant. (Page ll.'i.)

environ quatorze gallons (l), et la seconde barrique est intacte. Mais le baril qui contenait la viande sèche et celui dans lequel était le poisson que nous avions pèclié ont été emportés tous deux, et de cette réserve il ne reste absolument rien. Quant au biscuit, Robert Kurtis n'estime pas à plus de soixante livres ce qui a pu être sauvé des atteintes de la mer.

Soixante livres de biscuit pour seize, cela fait huit jours de nourriture, à une demi-livre par personne.

Robert Kurtià nous a fait connaître tiute la situation. On l'a écouté en

,1) 65 litres.

silence. En silence aussi s'est écoulée cette journée du 22 novembre. Chacun s'est replié en lui-même, mais il esi évident que les mêmes pensées naissent dans l'esprit de tous. Il me semble que l'on se regarde avec des yeux différents et que le spectre de la faim apparaît déjà. Jusqu'ici, nous n'avons pas encore été absolument privés de boire et de manger. Mais, maintenant, la ration d'eau va être nécessairement réduite, et quant à la ration de biscuit.. !

A un certain moment, je me suis approché du groupe des matelots, étendus à l'avant, et j'ai entendu Flaypol dire d'un ton ironique :

« Ceux qui doivent mourir feraient bien de mourir tout de suite .

— Oui, répond Owen ! Au moins, ils laisseraient leur part aux autres ! »

La journée s'est passée dans un abattement général. Chacun a reçu sa demilivre de biscuit réglementaire. Les uns l'ont dévorée inmiédiatement avec une sorte de rage, les autres l'ont prudennnent ménagée. Il me semble que l'ingénieur Falsten a divisé sa ration en autant de parts qu'il fait habituellement de repas par jour.

Si un seul doit survivre, Falsten sera celui-là.

— Du 23 au 30 décembre. — Après la tempête, le vent a halé le nord-est, et il se maintient à l'état de belle brise. Il faut en profiter, puis(ju'il tend à nous rapprocher de la terre. Le mât, rétabli par les soins de Daoulas, est solidement assujetti, la voile est rehissée dans le bout, et le radeau marche vent ai'rière à raison de deux milles à deux milles et demi par heure.

On s'est occupi'i aussi de rajuster une godille, qui esl l'aile au moyeu d'un espar et d'une large planche. Elle fonctionne tant bien que mal ; mais, sous lalliHe que- le vent imprime au radeau, il n'est pas besoin d'un grand effort pour le maintenir.

La plate-forme est également réparée avec des coins et des cordes, qui en rapj)rochent les planches disjointes. Les pavois de tribord, enlevés par la lame, sont remplacés et nous couvrent des atteintes de la mer. En un mot, tout ce qu'il est possible de faire pour consolider cet assend)lage de mâts et de vergues a été fait, mais le pire danger n'est pas là.

.(OIHNAL nu PASSAGER J.-R. KAZALLON lii)

Avec le ciel pur est revenue cette chaleur tropicale, dont nous avons tant souffert les jours précédents. Aujourd'hui, elle est heureusement tempérée par la brise. La tente ayant été rétablie à l'arrière du radeau, nous y cherchons un abri tour à tour.

Cependant, l'insuffisance de l'alimentation commence à se faire plus sérieusement sentir. On souffre de la faim, visiblement. Les joues sont creuses, les figures amincies. Chez la plupart de nous, le système nerveux central est directement attaqué, et la constriction de l'estomac produit une sensation douloureuse. Si pour tromper cette faim, si pour l'endormir, nous avions quelque narcoticjue, opium ou tabac, peut-être serait-elle plus tolérable ! 5îon ! tout nous manque !

l'n seul de nous échappe à cet impérieux besoin. C'est le lieutenant Walter, en proie à une fièwe intense, et que sa fièvre « nourrit » ; mais une soif ardente le torture. Miss Herbey, tout en conservant pour le malade une partie de sa ration, a obtenu du capitaine un supplément d'eau ; de quart d'heure en quart d'heure, elle imbibe les lè\Tes du lieutenant. Walter peut à peine prononcer une parole, et du regard il remercie la charitable jeune fille. Pauvre garçon ! il est condamné, et les soins les plus persévérants ne le sauveront pas. Lui, du moins, n'aura plus longtemps à souff'rii !

Du reste, il semble aujourd'hui avoir conscience de son état, car il m'appelle d'un signe. Je vais m'asseoir près de lui. 11 rassemble alors toutes ses forces, et, à mots entrecoupés, il me dit :

« Monsieur Kazallon, en ai-je pour longtemps? »

Si peu que j'hésite à répondre, Walter le remarque.

« La vérité 1 reprend-il, la vérité tout entière !

— Je ne suis pas médecin, et je ne saurais...

— N'importe! Répondez-moi, je vous en prie !.. . »

Je regarde longuement le malade, puis, je pose mon oreille contre sa poitrine. Depuis quelquesjours,laphthisie a évidemment fait en lui des progrès efl'rayants. Il est bien certain que l'un de ses poumons ne fonctionne plus, et que l'autre peut à peine suffire aux besoins de la respiration. Walter est en proie à une fièvre qui doit être le signe d'une fin prochaine dans les affections tuberculeuses.

Que puis-je répondre à la question du lieutenant?

Son regard est si interrogateur que je ne sais que faire, et je cherche quelque réponse évasivc !

« Mon ami, lui dis-je, aucun de nous, dans la situation où nous sommes, ne

peut compter qu'il a longtemps à vivre ! Qui sait si, avant huit jours, tous ceux que le radeau porte... ?

— Avant huit jours! » nmrmure le lieutenant, dont le reyaid ardent se fixe sur moi.

Puis, il tourne la tète et paraît s'assoupir.

Le 24, le 2o, le 26 décembre, aucun changement ne s'est produit dans notre situation. Si improbable que cela paraisse, nous nous habituons à ne pas mourir de faim. Les récits de naufrages ont souvent constaté des faits qui concordent avec ceux que j'observe ici. En les lisant, je les trouvais exagérés. Il n'en était rien, et je vois bien que le défaut de nourriture peut être supporté plus longtemps que je ne le pensais. D'ailleurs, à notre demi-livre de biscuit, le capitaine a cru devoir joindre quelques gouttes de brandevin, et ce régime soutient nos forces plus qu'on ne pourrait l'imaginer. Si nous étions pour deux mois, pour un mois, assurés d'une ration pareille ! Mais la réserve s'épuise, et chacun peut déjà prévoir le moment où cette maigre alimentation fera complètement défaut.

Il faut donCj à tout prix, demander à la mer un supplément de nourriture, — ce qui maintenant est bien difficile. Cependant, le bosseman et le charpentier fabriquent de nouvelles lignes avec du filin détordu, et ils les arment de clous arrachés aux planches de la plate-forme.

Quand ces engins sont terminés, le bosseman paraît assez satisfait de son ouvrage.

« Ce ne sont pas de fameux hameçons, ces clous, me dit-il, mais enfin ils crocheraient un poisson tout aussi bien qu'un autre, si l'amorce n'y manquait pas ! Or, nous n'avons que du biscuit, et cela ne peut tenir. Le premier poisson pris, je ne serais pas gêné d'amorcer avec sa chair vive. Donc , là est la difficulté : prendre le premier poisson ! »

Le bosseman a raison, et il est probable que la pèche sera infructueuse. Enfin, il tente l'aventure, les lignes sont mises à la traîne, mais, connue on pouvait le prévoir, aucun poisson ne «mord». Il est évident, du reste, que ces mers sont peu poissonneuses.

Pendant les journées du 28 et du 29, nos tentatives ont vainement continué. Les morceaux de biscuit avec lesquels les lignes sont amorcées se dissolvent dans l'eau, il faut y renoncer. D'ailleurs, c'est dépenser inutilement cette substance, qui forme notre unique nourriture, et nous en sommes déjà à compter les miettes. .

Le bosseman, à bout do ressources, imagine alors de crocher un bout d'élotlo

au clou des lignes. Miss Herbey lui donne un morceau du châle rouge qui l'enveloppe. Peut-être ce chiffon, brillant sous les eaux, altirera-t-il quelque poisson vorace?

Ce nouvel essai est fait dans la journée de 30. Pendant plusieurs heures, les lignes sont envoyées par le fond, mais, quand on les retire, le chiffon rouge est toujours intact.

Le bosseman est absolument découragé. Encore une ressource qui manque. Que ne donnerait-on pas pour prendre ce premier poisson qui permettrait peutêtre d'en pêcher d'autres !

« Il y aurait bien encore un moyen d'amorcer nos lignes, me dit le bosseman à voix basse.

— Lequel ? demandai-je.

— Vous le saurez plus tard ! » répond le bosseman, en me regardant d'un air singulier.

Que signifient ces paroles de la part d'un lionmie qui m'a toujours paru trèsréservé? J'y ai songé pendant toute la nuit.

XXXVTII

— Du 1" au 5 janvier. — Voilà plus de trois mois que nous avons quitté Charleston sur le Chancellor, et voici vingt jours que nous sonnnes emportés sur ce radeau, à la merci des vents et des courants ! Avons-nous gagné dans l'ouest, vers la cote américaine, ou bien la tempête nous a-t-elle rejetés au large de toute terre? il n'est même plus possible de le constater. Pendant le dernier ouragan qui nous a été si funeste, les instrunxents du capitaine ont été lu-isés, malgré toutes les précautions prises. Robert Kurtis n"a plus ni compas pour relever la direction suivie, ni sextant pour prendre hauteur. Sonmies-nous à proximité ou à plusieurs centaines de milles d'une cote? On ne peut le savoir, mais il est bien à craindre que, toutes les circonstances ayant été contre nous, nous n'en soyons fort éloignés.

11 y a dans cette ignorance absolue de la situation quelque chose de désespérant, sans doute; mais comme l'espoir n'abandonne jamais le cœur do l'homme, nous nous i)renons souvent à croire, contre toute raison, que la cote est proche. Aussi, chacun observe-t-ill'horizon et cherche-t-ilà relever sur celte

ligne si nette une apparence de terre. A cet égard, nos yeux, à nous, passagers, nous trompent sans eusse et rendent notre illusion plus douloureuse. On croit voir... et il n'y a rien! C'est un nuage, c'est un brouillard, c'est une ondulation delà houle. Aucune terre n'est là, aucun navire ne tranche sur ce périmètre' grisâtre, où se confondent la mer et le ciel. Le radeau est toujours le centre de cette circonférence déserte.

Le \«' janvier, nous avons mangé notre dernier biscuit, ou, pour mieux dire, nos dernières miettes de biscuit. Le !«' janvier! Quels souvenirs ce jour nous rappelle, et, par comparaison, qu'il nous paraît lamentable! Le renouvellement de l'année, les vœux que ce « premier de l'an » provoque, les épanchements de la famille qu'il amène, l'espoir dont il remplit le cœur, rien de cela n"est plus fait pour nous! Ces mots : «Je vous souhaite une bonne année! » qui ne se disent qu'en souriant, qui de nous oserait les prononcer? Qui de nous oserait espérer un seul jour pour lui-même?

Et cependant, le bosseman s'est approché de moi, et me regardant d'une façon étrange :

« Monsieur Kazallon, m"a-t-il dit, je vous la souhaite heureuse...

— L'année nouvelle ?

— Non ! la journée qui commence, et c'est déjà bien de l'aplomb de ma part, car il n'y a plus rien à manger sur le radeau ! »

Plus rien, on le sait, et cependant, le lendemain, quand arrive l'heure do la distribution quotidienne, cela nous frappe comme d'un coup nouveau. Qn ne peut croire à cette disette absolue !

Vers le soir, je ressens des tiraillements d'estomac d'une violence extrême. Ils ont provoqué des bâillements douloureux : puis, ils se sont en partie calmés deux heures après.

Le lendemain, 3, je suis fort surpris de ne pas soutVrir davantage. Je sens en moi un vide immense, mais cette sensation est au moins aussi morale que physique. iMa tète, lourde et mal équilibrée, me semi)le ballotter sur mes épaules, et j'éprouve ces vertiges que donne un abîme, quand on se penche au-dessus.

Mais ces symptômes ne nous sont pas communs à tous. Quelques-uns de mes compagnons souffrent terriblement déjà. Entre autres, le charpentier et le bosseman, qui sont grands mangeurs de leur nature. Les tortures leur arrachent des cris in\-t)lontaires, et ils sont obligés de se serrer avec une corde. Et nous ne sommes qu'au second jour !

Ah 1 cette demi-livre de biscuit, cette maigre ration qui njus paraissait

JOURNAL DU PASSAGER J.-R. KAZALLOX di9

naguère si insuffisante, comme notre désir la grossit alors, combien elle était énorme , nous semble-t-il , maintenant que nous n'avons plus rien ! Ce morceau de biscuit, si on nous le distribuait encore, si on nous en donnait la moitié, le quart seulement, il ferait notre subsistance de plusieurs jours! On ne le mangerait que miette à miette !

Dans une ville assiégée, réduite à la plus complète disette, on peut encore, dans les décombres, dans les ruisseaux, dans les coins, trouver quelque os décliarné, quelque racine de rebut, qui tromjMJ un instant la faim ! Mais sur ces planches, que les flots ont tant de fois balayées, dont on a déjà fouillé les interstices, dont on a gratté les angles où le vent avait pu chasser quelques rognures, que chercherait-on encore?

Les nuits sont jjien longues à passer, — plus longues que les jours! En vain dcmande-t-on au sommeil un apaisement momentané ! Le sommeil, s'il parvient à nous fermer les yeux, n'est plus qu'un assoupissement fiévreux, gros de cauchemars.

Celte nuit, cependant, succombant à la fatigue, à un moment oii ma faim s'endormait aussi, j'ai pu reposer pendant quelques heures.

Le lendemain, à six heures, je suis réveillé par des vociférations qui éclatent sur le radeau. Je me relève subitement, et, à l'avant, j'aperçois le nègre Jynxtrop, les matelots Owen, Flaypol, Wilson, Burke, Sandon, groupés dans l'altitude de l'ott'ensive. Ces misérables se sont emparés des outils du charpentier, hache, tille, ciseaux, et ils menacent le capitaine, le bosseman et Daoulas. Je vais immédiatement me joindre à Robert Kurtis et aux siens. Falsten nie suit. Aous n'avons (jue nos couteaux pour armes, mais nous n'en sommes pas moins résolus ii nous défendre.

Owen et sa troupe s'avancent sur nous. Ces malheureux sont ivres, l'eiidanl la nuit, ils ont défoncé le baril de brandevin, et ils ont bu ;i nu'me.

Une veulent-ils'.'

Owen et le nègre, les moins ivres de la troupe, les excitent à nous massacrer, et ils obéissent à une sorte de fureur alcoolique.

« A bas Kurlis ! s'écrient-ils. A la mer, le capitaine ! Owen edinmandant ! Owen commandant ! »

Le meneur, c'est Owen, auquel le nègre sert de second. La iiaine de ces deux hommes contre leurs officiers se manifeste, en ce moment, par un coup de force, qui, réussit-il, ne sauverait cependant pas la silualidu. Mais leurs partisans, incapables de raisonner, et armés quand nous ne le sommes pas, les rendent redoutables.

« Mnrl :ui cai.itainel . hiirl.' Owni. (l'âge liO.)

Robert Kurtis, les voyant s'avancer, marche à eux, et d'une voix forte : « Ras les armes ! crie-t-il.

— Mort au capitaine! » hurle Owen.

(]e misérable excite ses complices du geste, mais Robert Kurtis, t'cartant l.i (roupe ivre, va droit à lui.

« Que veux-tu? demandc-t-il.

— Plus de conuuandanl sur le radeau ! répond Owen ! Tous égaux ici ! » lîrute stupide ! Comme si nous n'étions pas tous égaux devant la nusère ! '•■ Owen, dit une seconde fois le capitaine, bas les armes!

— H;u'di, vous autres! » s'écrie Owen.

Robert Kurtis, leraDt la main, atteint \^"ilson. (Page 1-2-2.)

Uno lutte s'enga^'c. Owen et Wilson se précipitent sur Robert Kurtis, qui pare les coups avec un bout d'espar, tandis que Burke et Flaypol se jettent sur Falsten et sur le bosseman. J'ai devant moi le nègre Jynxtrop, qui, brandissant une tille, cherche à me frapper. J'essaye de l'entourer de mes bras, afin de paralyser ses mouvements, mais la force musculaire de ce coquin est supérieure à la mienne. Après avoir lutté quelques instants, je sens que je vais succomber, quand Jynxtrop roule sur la plate-forme, m'entraînant avec lui. C'est André Letourncur qui l'a saisi par une jambe et l'a jeté bas.

Cette intervention m'a sauvé. Le nègre, en tombant, a lâché son arme, dont je m'empare, et je vais lui briser la tète. . . La main d'André m'arrête à mon tour.

En effet, les mutins sont alors refoulés à l'avant du radeau. Robert Kurtis, après avoir esquivé les coups que lui porte Owen, vient de saisir une hache, et, levant la main, il frappe.

Mais Owen se jette de côté, et la hache atteint Wilson en pleine poitrine. Le misérable tombe à la renverse, hors du radeau, et disparaît.

'( Sauvez-le! sauvez-le! dit le bosseman.

— Il est mort! répond Daoulas.

— Eh! c'est pour celai... » s'écrie le bosseman, sans achever sa phrase. Mais la mort de Wilson termino la lutte. Flaypol et Burke, au dernier degré

(le l'ivresse, sont couchés sans mouvement , et nous nous précipitons sur Jynxtrop, qui est amarré solidc-nient au pied du mât.

Quant à Owen, il a été maîtrisé par le charpentier et le bosseman. Robert Kurtis s'approche alors et lui dit :

« Prie Dieu, car tu vas mourir !

— Vous avez donc bien envie de me manger ! » répond Owen avec une insolence sans égale.

Cette atroce réponse lui sauve la vie. Robert Kurtis rejette la hache qu'il a déjà levée sur Owen, et, tout pâle, il va s'asseoir à l'arrière du radeau.

5 e< 0 janvier. — Cette scène nous a profondément impressionnés. La

réponse d'Owen, étant données les circonstances, est faite pour accabler les plus énergiques.

Dès que mon esprit a rejiris quelque calme, j'ai vivement remercié le jeune Letourneur, dont l'intervention m'a sauvé la vie.

« Vous me remerciez, répond-il, quand vous devriez peut-être me maudire!

— Vous, André !

- Monsieur Kazallon, je n'ai fait que prolonger vos misères!

— Il n'importe, monsieur Letourneur, dit alors miss Herbey, qui s'est approchée, vous avez fait votre devoir! »

Toujours le sentiment du devoir qui soutient cette jeune fille ! Elle est amaigrie par les privations ; ses vêtements, déteints par l'humidité, déchirés par les

JOURNAL DU PASSAGER J.-R. KAZALLON |-2:j

chocs, flottent misérablement, mais pas une plainte ne s'échappe de sa bouche, et elle ne se laissera pas abattre.

« Monsieur Kazallon, me demande-t-elle, nous sommes destinés à mourir de faim?

— Oui, miss Herbey, ai-je répondu presque durement.

— Combien de temps peut-on vivre sans manger?

— Plus longtemps qu'onne lecroit! Peut-être de longs, d'interminables jours!

— Les personnes fortement constituéos souffrent davantage, n'est-ce pas? dit-elle encore.

— Oui, mais elles meurent plus vite. C'est une compensation! » Comment ai-je pu répondre ainsi à celte jeune fdle? Quoi ! je n'ai pas trouvé

un mot d'espoir à lui donner! Je lui ai jeté la vérité brutale à la face! Est-ce que tout sentiment d'humanité s'éteint en moi? André Letourneur et son père, qui m'entendent, me regardent à plusieurs reprises avec leurs grands yeux clairs que la faim dilate. Ils se demandent si c'est bien moi qui parle ainsi.

Quelques instants après, quand nous sommes seuls, miss Ilerbey me dit à voix basse :

" Monsieur Kazallon, voudrez-vous me rendre un service?

— Oui, miss, ai-je répondu avec émotion, cette fois, et prêt à tout faire pour cette jeune fille.

— Si je meurs avant vous, reprend miss Herbey, — et ceJa peut arriver, quoique je sois plus faible, — promettez-moi de jeter mon corps îi la mer.

■ — Miss Herbey, j'ai eu tort...

• — Non, non, ajoute-t-elle en souriant à demi, vous avez eu raison de me parler ainsi, mais promettez-moi de faire ce que je vous demande. C'est une faiblesse. Je ne crains rien vivante... mais morte... Promettez-moi de nie jeter i\ lii mer. »

J'ai promis. Miss Herbey me tend la main, et je sens ses doigts amaigris presser faiblement les miens.

Une luiit s'est encore passée. Par instants, mes souflVances sont tellement atroces que des cris m'échappent; puis, elles se calment, et je reste plongé dans une sorte de stupeur. Quand je reviens à moi, je m'étonne de retrouver mes compagnons encore vivants.

Celui de nous qui paraît supporter le mieux ces privations, c'est le maître d'hôtel Hobbart, dont il a été peu question jusqu'ici. C'est un petit honmie, de physionomie ambiguë, au regard caressant, souriant souvent d'un sourire « qui ne meut que ses lèvres », les yeux habiluellenienl fermés à demi, comme

124 LE CHANCELLOK

s'il voulait dissiniiUer ses pensées, et dont toute la personne respire la fausseté. C'est un hypocrite, j'en jurerais. Et en effet, si j'ai dit que les privations semblent avoir moins prise sur lui, ce n'est pas qu'il ne se plaigne. Au contraire, il gémit sans cesse, mais je ne sais pourquoi ses gémissements me paraissent aff'ectés. Nous verrons bien. Je surveillerai cet homme, car j'ai sur lui des soupçons qu'il est bon d'éclaircir.

Aujourd'hui, 6 janvier, M. Letourneur me prend à part, et, mjemnienant à l'arrière du radeau, il manifeste l'intention de me faire une « communication se crête ». 11 désire n'être ni vu ni entendu.

Je me rends à l'angle de bâbord, et, comme le soir commence à se faire, personne ne peut nous voir.

'< Monsieur, me dit à voix basse M. Letourneur, André est bien faible ! Mon fils meurt de faim! Monsieur, je ne puis voir cela plus longtemps! Non, je ne puis voir cela ! a

M. Letourneur me parle d'un ton où je sens de la colère contenue, et son accent a quelque chose de sauvage. Ah ! je comprends tout ce que ce père doit souffrir !

« Monsieur, dis-je en lui prenant la main, ne désespérons pas. Quelque navire...

— Monsieur, reprend le père en m'interrompant, je ne viens pas vous demander des consolations banales. Il ne passera pas de navire, vous le savez bien. Non. Il s'agit d'autre chose. — Depuis combien de temps mon fds, vous-même et les autres, n'avez-vous mangé? »

A cette question qui m'étonne, je réponds :

« C'est le 2 janvier que le biscuit a nKnKpié. Nous sommes au 0 janvier. Voilà donc quatre jours que. . .

— Que vous n'avez mangé! répond M. Letourneur. — Eh bien, moi, il y en a huit !

— Huit jours!

— Oui! j'ai économisé pour mon fds! »

A ces paroles, des pleurs s'échappent de mes yeux. Je saisis les mains de M. Letourneur... Je puis à peine parler.Jele regarde!... Huit jours! c Monsieur! lui dis-je entui, que voulez-vous de moi?

— Chut! Pas si haut! Que personne ne nous entende!

— Mais parlez!...

— Je veux..., dit-il en baissant la voix..., je désire que vous offriez à André...

— Mais, vous-même, ne pouvez-vous...?

— Non! non!... Il croirait que je me suis privé pour lui!... 11 nie refuserait... Non! il faut que cela vienne de vous...

— Monsieur Letourneur!...

— Par pitié ! rendez-moi ce service... le plus grand que je puisse vous demander... D'ailleurs... pour votre peine... "

Ce disant, M. Letourneur me prend la main et la caresse doucement.

" Pour votre peine... Oui... vous en mangerez... un peu !... 'i

Pauvre père! En lentendant, je tremble connne un enfant! Tout mon être frémit, et mon cœur bat à se rompre! En même temps, je sens que M. Letourneur me glisse dans la main un petit morceau de biscuit.

« Prenez garde qu'on ne vous voie! me dit-il. Les monstres! Ils vous assassineraient! Il n'y en a que pour un jour... mais demain... je vous en remettrai autant! >.

L'infortuné se défie de moi ! Et peut-être a-t-il raison, car, lorsque je sens ce morceau de biscuit entre mes mains, je suis sur le point de le porter à ni.i bouche !

J'ai résisté, et que ceux qui me lisent comprennent tout ce que ma plume ne saurait exprimer ici!

La nuit est venue, avec cette rapidité spéciale aux basses latitudes. Je me glisse près d'.Vndré Letourneur, et je lui présente ce petit morceau de biscuit, (I comme venant de moi. »

Le jeune homme se jette dessus. Puis :

« Et mon père?» dit-il.

Je lui réponds que M. Letourneur a eu sa part... moi, la mienne,... que demain... les jours suivants, je pourrai sans doute lui en donner encore... qu'il prenne !... qu'il prenne !...

André ne m'a pas demandé d'où me venait ce biscuit, et il l'a porté avidcmeni à ses lèvres.

Et ce soir-là, malgré lotlre de M. Letourneur, je n'ai rien numgé!.. rien!

— 1 Janvier. — Deiniis ijuelques jours, l'eau de mer qui balaye presque incessamment la plate-forme du radeau, dès que la houle s'élève, a mis au vif la peau des pieds et des jambes de <|uelques-uns des matelots. Owen, que le bosseman a

l-2(i LE CHANCELLOR

tenu attaché à l'avant depuis la scène de la révolte, est dans un état déplorable. Sur notre demande, ses liens lui sont ùtés. Sandon et Bui'ke ont été aussi rongés par le mordant de ces eaux salines, et nous autres, nous n'avons été préservés jusqu'ici que parce que l'arrière du radeau est moins battu par les lames.

Aujourd'hui, le bosseman, en proie à une fureur famélique, s'est jeté sur des chitï'ons de voiles, sur des bouts de bois. J'entends encore ses dents qui s'incrustent dans ces substances. Le malheureux, poussé par l'iiorrible faim, cherche à remplir son estomac pour en distendre la muqueuse. Enfin, à force de chercher, il trouve sur l'un des mâts qui supportent la plate-forme une garniture (le cuir. Ce cuir, c'est une matière animale, qu'il arrache, qu'il dévore avec une inexprimable avidité, et il semble que l'absorption de cette matière lui procure quelque souligement. Tous de l'imiter aussitôt. Un chapeau de cuir bouilli, la visière des casquettes, tout ce qui est substance animale est rongé. C'est un instinct bestial qui nous entraîne et que nul ne peut réprimer. Il semble, en cet instant , que nous n'avons plus rien d'humain. Jamais je n'oublierai cette scène !

Si la faim n'a pas été satisfaite, ses tiraillements, du moins, ont été un instant calmés. Mais quelques-uns de nous n'ont pu supporter cette nourriture révoltante, et ils ont été pris de nausées.

Que l'on me pardonne ces détails ! Je no dois rien cacher de ce que les naufragés du Chancellor ont souftert ! On saura, par ce récit, tout ce que des êtres immains peuvent supporter de misères morales et physiques! Que ce soit l'enseignement de ce journal ! Je dirai tout, et, malheureusement, je pressens que nous n'avons pas encore atteint le maximum de nos épreuves !

Une remarque que j'ai faite pendant cette scène confirme mes soupçons au sujet du maître d'hôtel. Ilobbart, tout en continuant ses gémissements, en les exagérant même, n'y a point pris part. A l'entendre, il meurt d'inanition, et ;i le voir, cependant, on le dirait exempt des tortures communes. Cet hypocrite a-t-il donc une réserve secrète à la'iaelle il |iuise encore? Je l'ai déjà surveillé, mais je n'ai rien découvert.

La chaleur est toujours foite cl niènic insoutenable, lorsque la brise no la tempère pas. La rationd'eau est certainement insuffisante, mais la faim tue en nous la soif. Et quand je me dis que le manque d'eau nous ferait plus souffrir encore que le man(iue de nourriture, je ne ])uis le croire ou, du moins, l'imaginer en ce moment. Cependant, cette observation a souvent été faite. Dieu veuille ne pas nous réduire à cette nouvelle extrémité!

I Heureusement, il reste quelques pintes de l'eau contenue clans la barrique qui s'est à demi brisée pendant la tempête, et la seconde barrique est encore intacte. Bien que notre nombre ait diminué, le capitaine a réduit, malgré certaines réclamations, la ration quotidienne h une demi-pinte (I) par personne, .le l'approuve en ceci.

Quant au brandevin, il n'en reste qu'un quart de gallon, qui a été mis en lieu sûr, à l'arrière du radeau.

Aujourd'hui, 7, vers sept heures et demie du soir, l'un de nous a cessé d'exi.ster. Nous ne sommes plus que quatorze ! Le lieutenant Wallcr a expiré entre mes bras, et ni les soins de miss Herbey, ni les miens n'ont rien pu faire... Il ne souffre plus !

Quelques instants avant de mourir, Walîer a remercié mis Herbey et moi d'une voix que nous pouvions à peine entendre :

« Monsieur, a-t-il dit en laissant tomber de sa main tremblante une lettre froissée, cette lettre.., do ma mère,., je n'ai pas la force,.. C'est la dernière que j'ai reçue!.. Elle me dit : «Je t'attends, mon enfant, je veux te revoir! » Non, mère, tu ne me reverras plus! — Monsieur... cette lettre... Placez-la... sur mes lèvres ,. là! là... Que je meure en la baisant... Ma mère... mon Dieu!... »

J'ai remis la lettre du lieutenant Walter dans sa main déjà froide, et je l'ai posée sur ses. lèvres. Son regard s'est animé un instant, et nous avons entendu comme le faible bruit d'un baiser !

11 est mort, le lieutenant Walter ! IHeu ait son ftme !

— 8 Janvier. — Pendant toute la nuit, je suis resté près du corps de l'infortuné, et, à plusieurs reprises, miss Herbey est venue prier pour le mort.

Quand le jour a paru, le cadavre était entièrement refroidi. J'avais hâte... oui ! liàte de le jeter à la mer. J'ai demandé à Robert Kurlis île m'aider clans celte triste opération. Lorscpie le corps sera enveloppé de ses misérables vêtements, nous le précipiterons dans les Ilots, et, grâce à son extrême maigreur, j'espère qu'il ne surnagera pas.

Dès l'aube, Robert Kurtis et moi, tout en prenant certaines précautions p<iur

(I) 23 cenlililies.

Je De puis retenir un geste d'horreur. (Page 128.)

ne pas être vus, nous enlevons des poches du litnitenant quelques objets qui seront remis à sa mère, si l'un de nous survit.

Au moment de ramener sur le cadavre les vètcineiits qui vont lui siMvir de linceul, je ne puis retenir un geste d'Iiorreur.

Le pied droit manque, la jambe n'est plus qu'un moignon sani;hiiU!

Quel est l'auteur de cette profanation? J'ai donc succoml)é à la fatigue pendant cette nuit, et on a profité de mon sonnneil pour mutiler ce corps ! Mais qui a fait cela ?

■ Robert Kurtis regarde autour de lui, et ses regards sont terribles. Mais tout est comme d'ordinaire à bord, et le silence n'est interrompu que par quelques gé-

Le corps d'Owen a du cire jeté à la mer. (Page IL'4.

missenipiits. Peut-èlro nous cpie-t-oii! Hâtons- nous de jeter ces restes à la nicrpoui' éviter de plus horribks scènes!

Donc, ayant pr()non('t'MiueI(iuos prières, nous lançons le cadavre dans les flots, et il s'enfonce iinniédiatenient.

« Tonnerre du ciel ! On les nourrit bien, les reijuins I »

Uui a parlé ainsi? Je me retourne. C'est le nègre Jynxtrop.

Le bosseman est près de moi en ce moment.

« Ce pied, lui dis-je, croyez-vous que ces malheureux?..

— Ce pied?.. Ah ! oui ! ino répond le bosseman d'un Ion singulier D'ailleurs, c'était leur droit!

— Leur droit! nie suis-je écrié.

— Monsieur, me dit lebossenian, mieux vaut manger un mort qu'un vivant ! « A cette réponse, froidement faite, je ne sais que répondre, et je vais m'étendre

à l'arrière du radeau.

Vers onze heures, un incident heureux s'est produit. Le bosseman, qui a mis, di^puis le matin, ses lignes à la traîne, a réussi, cette fois. En effet, trois poissons viennent d'être pris. Ce sont trois gades de grande taille, longs de quatrevingts centimètres, appartenant à cette espèce qui, séchée, est connue sous le nom de « stokfish ».

A peine le bosseman a-t-il lialé à bord ces trois poissons, que les matelots se jettent dessus. Le capitaine Kurlis,Falstcn, moi, nous nous élançons pour les retenir, et l'ordre est bientôt rétabli . C'est peu, trois gades, pour quatorze personnes, mais enfin chacun en a sa part. Les uns dévorent ces poissons crus, on peut même dire vivants, et ce sont les plus nombreux. Robert Kurtis, André Lctourneur et miss Herbey ont la force d'attendre. Ils allument, sur un coin du radeau, quelques morceaux de bois et font griller leur portion. Pour mon compte, je n'ai pas eu ce courage, et j'ai mangé cette chair sanglante !

M. L'etourneur n'a pas été plus patient que moi et que tant d'autres. Il s'est jeté comme un loup afl'amé sur sa part de poisson. Ce malheureux homme, qui n'a pas mangé depuis si longtemps, comment vit-il encore? je ne puis le comprendre.

.l'ai dit que la joie du bosseman a été grande, lorsqu'il a retiré ses lignes, et cette joie est même allée jusqu'au délire. Il est certain que si la pêche réussit encore, elle peut nous sauver d'une mort horrible.

Je viens donc causer avec le bosseman, et je l'encourage à renouveler sa tentative.

« Oui ! me dit-il, oui... sans doute. ..je recommencerai... je recommencerai !...

— Et pourquoi ne remettez-vous pas vos lignes à la traîne ? ai-je demandé.

— Pas maintenant 1 me répond-il d'une façon évasive. La nuit est plus favorable que le jour pour la pêche du gros poisson, et il faut ménager nos amorces. Stupides que nous sommes, nous n'avons même pas conservé quel - (pies bribes pour amorcer nos lignes ! »

C'est vrai, et la faute est peut-être irrémédiable.

<( Cependant, lui dis-je, puisque vous avez réussi une première fois, sans amorce...

— J'en avais.

— Une bonne?

JOURNAL DU PASSAGER J.-R. KAZALLO.X I3l

— Excellente, monsieur, puisque les poissons ont mordu ! » Je regarde le bossenian, qui me regarde à son tour.

' Vous reste-t-il encore de quoi amorcer vos lignes? ai-je demandé.

— Oui, » répond le bosseman à voix basse, et il me quitle sans ajouter une parole.

Cependant, cette maigre nourriture nous a rendu quelques forces, et avec elles un peu d'espoir. Nous parlons de la pêche du bosseman, et il nous semble impossible qu'il ne réussisse pas une seconde fois. Le sort se lasserait-il enfin de nous éprouver?

Preuve incontestable qu'une détente s'est produite dans nos esprits, c'est que nous revenons à parler du passé. Notre pensée n'est plus fixée uniquement sur ce présent douloureux et sur l'avenir épouvantable qui nous menace. MM. Letourneur, Falsten, le capitaine et moi, nous rappelons les faits qui se sont accomplis depuis le naufrage. Nous revoyons nos compagnons disparu?, les détails de l'incendie, l'échouement du navire, le récif de Ham-Rock, la voie d'eau, cette effrayante navigation dans les hunes, le radeau, la tempête, tous ces incidents qui semblent maintenant si éloignés. Oui! Tout cela s'est passé, et nous xivons encore !

Nous vivons! Est-ce que cela peut s'appeler vivre! De vingt-huit, nous ne sommes plus que quatorze, et bientôt nous ne serons que treize, peut-être !

u Un mauvais nombre ! dit le jeune Letourneur, mais nous aurons de la peine à trouver un quatorzième ! »

Pendant la nuit du 8 au It, le bosseman a jeté de nouveau ses lignes, à l'arrière (lu radeau, et il est resté lui-même à les surveiller, sans vouloir confier ce soin à personne.

Le matin, je vais près de lui. Le jour se lève à peint;, et de ses yeux ardents il cherche à percer l'obscurité des eaux. Il ne m'a pas vu, il ne m'a même pas entendu venir.

Je lui touche légèrement l'épaule. 11 se retourne vers moi.

« Eh bien, bosseman ?

— Eh bien, ces maudits requins ont dévoré mes amorces! répond-il d'une voix sourde.

— Il ne vous en reste plus ?

— Non ! Et savez-vous ce que cela prouve, monsieur? ajou(e-t-il en in'élrelynant le bras. Cela prouve qu'il ne faut pas faire les choses à demi... a

Je lui mets la main sur la bouche ! J'ai compris !.. Pauvre Waller !

132 LE CHANCELLOU

— Du 9 au iO Janvier. — xVujourd'hiii, nous sommes repris par le calme. Le soleil est ardent, la brise tombe complètement, et pas une ride ne flétrit les longues ondulations de la mer, qui se soulève insensiblement. S'il n'existe pas quelque courant, dont il nous est impossible de constater la direction, le radeau doit être absolument stationnaire.

.l'ai dit que la chaleur est intolérable aujourd'hui. Notre soif, par suite, est plus intolérable encore. L'insuffisance d'eau nous fait soulfrir cruellement pour la première fois. Je prévois qu'elle causera des tortures plus insupportables que celles de la faim. Déjà, chez la plupart de nous, la bouche, la gorge, le pharynx sont contractés par la sécheresse, les muqueuses se raccornissent sous cet air chaud que l'aspiration leur apporte.

Sur mes instances, le capitaine a modifié, pour celte fois, le régime habituel. Il accorde une double ration d'eau, et nous avons pu nous désaltérer, tant bien que mal, quatre fois dans la journée. Je dis «tant bien que mal», car cette eau, conservée dans le fond de la barrique, bien qu'on l'ait couverte d'une toile, est véritablement tiède.

En somme, la journée est mauvaise. Les matelots, sous l'inlluence de la faim, s'abandonnent de nouveau au désespoir.

La brise ne s'est point levée avec la lune, qui est presque pleine. Cependant, comme les nuits des tropiques sont fraîches, nous éprouvons quelque soulagement; mais, pendant le jour, la température est insoutenable. Il faut bien admettre, en présence d'une élévation si constante, que le radeau a été entraîné considérablement vers le sud.

Quant à la terre, on ne cherche même pas à en avoir connaissance. Il semble que le globe terrestre ne soit plus qu'une sphère liquide. Toujours et partou' cet Océan infini!

Le 10, même calme, même temi)érature. C'est une pluie de feu ([uc nous verse le ciel, c'est de l'air embrasé que nous respirons. Notre envie déboire est irrésistible, et nous en arrivons à oublier les tourments de la faim, à attendre avec de furieux désirs le moment où Robert Kurtis distribue les quelques gouttes d'eau de notre ration. Ah ! boire à satiété, une fois, dussions-nous épuiser notre réserve, et mourir après!

En ce moment, — il est midi, — l'un de nos compagnons vient d'être pris de douleurs aiguës qui lui arrachent des cris. C'est le misérable Owen, qui , couché sur l'avant, se tord au milieu de convulsions épouvantables.

Je me traîne près d'Owen. Quelle qu'ait été sa conduite, l'humanité commande de voir s'il est possible de lui apporter quelque soulagement.

Mais voici que le matelot Flaypol pousse un cri. Je me retourne.

Flaypol est debout, monté sur les ailiers du màt, et sa main se dirige à l'est vers un point de l'horizon.

« Navire ! » crie-t-il.

Nous sommes tous sur pied. Un silence absolu règne sur le radeau. Owen, retenant ses cris, se redresse comme les autres.

Dans la direction indiquée par Flaypol apparaît un point blanc, en effet. .Mais ce point se déplace-t-il ? Est-ce une voile ? Qu'en pensent ces marins, dont la vue est si perçante?

J'observe Robert Kurtis, qui, les bras croisés, examine le point blanc. Ses joues sont saillantes, toutes les parties de sa face remontent par suite de la contraction de l'orbiculaire, son sourcil se fronce, ses yeux sont à demi fermés, et il met dans son regard toute la puissance de vision dont il est capable. Si ce point blanc est une voile, il ne s'y trompera pas.

Mais il secoue la tète, et ses bras retombent.

Je regarde. Le point blanc n'est i)lus là. Ce n'est pas un navire , c'est un reilet quelconque, une ciète de lame qui a déferlé, — ou, si c'est un navire, le navire a disparu !

De quel abattement est suivi ce moment d'espoir 1 Tous, nous avons repris notre place accoutumée. Robert Kurtis reste immobile, mais il n'observe plus l'horizon.

.Mors les cris (rOwen recommencent avec plus de violence que jamais. Tout son corps est tordu par une horrible douleur , et son aspect est véritablement effrayant. Sa gorge est rétrécie par une contraction spasmodique, sa langue sèche, son abilonicii ballonné, son pouls petit, fréquent, irrégulier. Le malheureux éprouve (le violents mouvements convulsifs et même des secousses tétaniques. .\ ces symptômes, il ne peut y avoir le moindre doute : Owen a été empoisonné par un oxyde de cuivre.

Nous n'avons pas les médicaments nécessaires pour neutraliser les effets de ce poison. Cependant, onpeut provoquer des vomissements pour éviuucr les matières contenues dans l'estomac d'Owen. L'eau tiède doit amener ce résultat. Je demande à Robert Kurtis un peu d'eau. Le capitaine y consent. Le liquide

de la premit'ie barrique étant épuisé, je vais puiser à la seconde barrique, qui est encore intacte, quand Owen se redresse sur les genoux, et d'une voix qui n'est plus unfï voix humaine, crie :

« Non! nonl non! »

Pourquoi ce non? Je reviens près d'Owen, et je lui explique ce que je veux faire. Plus énergiquement encore, il me répond qu'il ne veut pas boire de cette eau.

J'essa\e alors de provoquer les vomissements du malheureux en lui titillant la luette, et bientôt il rend des matières bleuâtres. Il n'est que trop certain qu'Owen a été empoisonné avec un sulfate de cuivre, avec de la couperose, et, quoi que l'on fasse, Owen est perdu !

Mais comment s'est-il empoisonné? Les vomissements lui ont procuré quelque rtpit. 11 peut enfin parler. Le capitaine et moi, nous l'interrogeons...

Je n'essayerai pas de décrire l'impression qu'a produite sur nous la réponse de ce malheureux i

Owen, poussé par une soif atroce, a volé quelques pintes d'eau de la barrique intacte!.. L'eau de cette barrique est empoisonnée!

— Du \ I au lijaiiiiie/-. — Owen est mort dans la nuit, au milieu de secousses tétaniques qui ont atteint un rare degré de violence.

Il n'est que trop vrai ! La barrique empoisonnée a contenu autrefois de la couperose. C'est un fait évident. Maintenant, par quelle fatalité cette barrique a-t-elle été convertie en une pièce à eau, et par quelle fatalité plus déplorable encore l'a-t-on prise pour l'embarquer sur le radeau?... Peu importe. Ce qui est certain, c'est que nous n'avons plus d'eau.

Le corps d'Owen a dû être jeté à la mer, car il fit iimnédiateinent tombé en décomposition. Le bosseman n'aurait même pas pu amorcer ses lignes avec, des chairs (jui n'avaient jjlus aucune consistance. La mort de ce misérable ne nous aura pas même été utile!

Tous, nous connaissons la situation telle qu'elle esi rtctucUein.ent , et nous restons silencieux. Que pourrions-nous dire? D'ailleurs, le son de nos voix nous est excessivement pénible à entendre. Devenus tiès irritables, il vaut mieux

que nous ne parlions plus, car le moindre mot, un regard, un geste peuvent suffire à provoquer des rages qu'il serait impossible de contenir. Je ne comprends pas comment nous ne sommes pas fous déjà !

Le 12 janvier, nous n'avons reçu aucune ration d'eau, la dernière goutte ayant été épuisée la veille. Il n'y a pas un nuage au ciel qui puisse donner un peu de pluie, et un thermomètre marquerait cent quatre degrés (1) à l'ombre, — s'il y avait de l'ombre sur ce radeau.

Le 13. même situation. L'eau de mer coninienee à me ronger les pieds jusqu'au vif, mais j'y prends à peine garde. Quant à l'état de ceux qui étaient affligés de ce mal, il n'a pas empiré.

Ah! cette eau qui nous entoure, quand je songe que en l'évaporant ou en la solidifiant, nous la rendrions potable! Réduite en vapeur ou en glace, elle ne contiendrait plus une molécule de sel, et on pourrait la boire! Mais les appareils manquent, et nous ne pouvons les fabriquer.

. Aujourd'hui, au risque d'être dévorés par les requins, le bosseman et deux matelots se sont baignés. Ce bain leur procure quelque soulagement et les rafraîchit dans une certaine mesure. Trois de nos compagnons et moi, — qui savons à peine nager, — nous nous sommes affalés au bout d'une corde, et nous sommes restés près d'une demi-heure dans la mer. Pendant ce temps, Robert Kurtis surveillait les flots. Fort heureusement, aucun requin ne s'est approché. Malgré nos instances et en dépit de ses souffrances, miss Herbey n'a pas voulu suivre notre exemple.

Le 14, vers onze hem'es du matin, le capitaine s'approche de moi et me dit bas à l'oreille :

" Ne faites pas un mouvement qui vous trahisse, monsieur Kazallon. Je puis me tromper, et je neveux pas causer à nos compagnons une désillusion nouvelle.»

Je regarde Robert Kurtis.

« Cette fois, me dit-il, je viens réellement d'apercevoir un navire ! »

Le capitaine a bien fait de me prévenir, car j(^ n'aurais pas été maître de mon premier mouvement.

« Regardez, ajouta-t-il. Tenez, par bâbord <lerrière ! »

Je me relève, affectant uin" iii(litlVTfn((> (]ui est luiii île moi, et je parcours l'arc de l'hoi-izon indiqué par Robert Kuilis.

Mes yeux ne sont pas les yeux d'un marin, mais, dans une silhouette à peine distincte, je nTonnais un bâtiment sous voile.

(1) 11 s'agit du thermomètre Falirenheit, dont lOi degr(<s \alcnt 40 degrés centigrades.

Presque aussitôt, le bosscman, dont les regards étaient dirigés de ce côté depuis quelques instants, crie :

'< Navire ! »

La présence du bâtiment signalé ne produit pas ininiédiatenient l'effet auquel on aurait dû s'altendre. Il ne provoque aucune éufolion, s<iit que l'on ne veuille pas y croire, soit que les forces soient épuisées. Aussi personne ne se relève. Mais le bossenian ayant répété à plusieurs reprises : « Navire 1 navire ! » tous les regards se fixent enfin sur l'iiori/.on.

Cette fois, le fait n'est pas nialile. Nous le voyons, ce bâtiment inespérél Nous verra -t-il?

].i U-lc Je laiiimal Lmur-c. lI'aj,L- 11'-'.)

Cr'ppii(liint,les matelots clierclieiit à reconnaître la forme et la direction d.t navire, — sa direction surtout.

Robert Kurtis, ajjrès avoir observé avec le plus grand soin, dit :

(( Ce navire est un brick qui court au plus près, tribord amures. S'il se maintient Rendant deux heures dans cette direction, il coupera nécessairement noti. route. >i

Deux liiures ! Deux siècles ! Mais la direction du bâtiment peut changer d'un moment à l'autre, d'autant plus que, sous cette allure du plus près, il est possible qu'il ne couit des bordées que pour s'élever au vent. Or, s'il en est ainsi, sa bordée terminée, il prendra ses amures à bâbord et s'éloignera. Ah! s'il marchait

vent arrière ou même avec du largue clans ses voiles, nous aurions le droit (l'espérer!

Il faut donc se faire voir de ce navire ! Il faut, à tout prix, qu'il nous aperçoive! Robert Kurtis ordonne d'employer tous les signaux possibles, car le brick est encore à une douzaine de milles dans l'est, et nos cris ne pourraient être entendus. Nous n'avons aucune arme à feu dont les détonations puissent attirer l'attention. Hissons donc un pavillon quelconque en tète du mât. Le châle de miss Herbey est rouge , et c'est la couleur qui tranche le mieux sur les horizons de la mer et du ciel.

Le châle de miss Herbey est hissé, et une légère brise qui ride en ce moment la surface des flots en développe les plis. De temps en temps, il Hotte, et nos cœurs sont remplis d'espoir. Quand un homme se noie, on sait avec quelle énergie il s'accroche au moindre objet qui lui donne un point d'appui. Le pavillon, c'est cet objet pour nous !

Pendant une heure, nous avons passé par mille alternatives. Le brick s'est évidenunent rapproché du radeau, mais parfois il semble s'arrêter, et l'on se demande s'il ne va pas virer de bord.

Que ce navire marche lentement! Il porte tout dessus, cependant, ses cacatois, ses voiles d'étai, et sa coque est presque visible au-dessus de l'horizon. Mais le vent est faible, et s'il vient à mollir encore!.. Nous donnerions des années d'existence pour être plus vieux d'une heure !

Le bosseman et le capitaine estiment, vers midi et demi, que le brick est encore à neuf milles du radeau. Il n'a donc gagné que trois milles dans l'espace d'une heure et demie. C'est à peine si la brise qui passe sur nos tètes arrive jusqu'à lui. Il me semble, maintenant, que ses voiles ne s'arrondissent plus, qu'elles pendent le long des mâts. Je regarde, ati vent, si quelque brise se lève, mais les Ilots sont connue assoupis, cl le souflle (pii nous a dorme tant d'espoir expire au large.

Je me suis placé à l'arrière auprès de MM. Letourneur et de miss Herbey, et nos regards vont inccâsamment du navire au capitaine. Robert Kurtis est immobile, à l'avant, appuyé au mât, le bosseman près de lui. Leurs yeux ne se détournent pas un instant du brick. Nous lisons sur leur figure, qui ne peut rester impassible, toutes les émotions qu'ils éprouvent. Pas un mot n'est i)rononcé jusqu'au moment où le charpentier Daoulas s'écrie avec un accent impossible à rendre :

« Il vire! »

Toute notre existence est en ce moment dans nos veux! Nous nous sonnncs

JOURNAL DU. PASSAGER J.-R. KAZALLON d39

redressés, les uns à genoux, les autres debout. Un juron formidable s'est échappé de la bouche du bosseman. Ce navire est encore à neuf milles de nous, et de cette distance il n'a pu apercevoir nos signaux ! Quant au radeau, ce n'est qu'un point dans l'espace, perdu dans une intense irradiation des rayons solaires. On ne peut le voir! On ne l'a pas vu! Le capitaine de ce navire, quel qu'il soit, s'il nous avait aperçus, aurait-il eu cette inhumanité de fuir sans venir à notre secours? Non! c'est inadmissible! Il ne nous a pas vus!

<> Du feu! de la fumée! s'écrie alors Robert Kurtis. Brûlons les planches du radeau! Mes amis! mes amis! C'est notre dernière chance d'r-tre vus ! »

Quelques planches sont jetées à l'avant, de manière à former un bûcher. On les allume, non sans peine, car elles sont humides, mais cette humidité rendra leui* fumée plus épaisse, par conséquent, plus visible. Bientôt une colonne noirâtre monte droit dans l'air. S'il faisait nuit, si l'obscurité arrivait avant que le brick eût disparu, cette flamme serait visible, même à la distance qui nous sépare de lui!

Mais les heures s'écoulent, le feu s'éteint !...

Dans des circonstances pareilles, pour se résigner, pour se soumettre aux volontés divines, il faut sur soi-même une puissance que je n'ai plus ! Non! je ne puis avoir confiance en ce Dieu qui rend nos épreuves plus terribles encore en y mêlant des alternatives d'espoir. Je blasphème, comme a blasphémé le bosseman!.. Une main faible s'appuie sur moi, et miss Herbey me montre le ciel !

Mais c'en est trop ! Je ne veux plus rien voir, je me glisse sous la voile, je me cache, des sanglots s'échappent de ma poitrine...

Pendant ce temps, le navire a pris d'autres amures; puis, il s'éloigne lentement dans l'est, et, trois heures après, les yeux les plus perçants n'en pourraient découvrir les hautes voiles au-dessus de l'horizon.

— \o janvier. — Après ce dernier coup, nous n'avons plus qu'à attendre la mi r;. Elle sera plus ou moins lente, mais elle viendra.

Aujourd'iuii, des images se sont levés dans l'ouest, et ils ont apporté quelques bouffées de vent. Aussi la température est-elle un peu plus supportable, et,

140 LE effANCELLOR

malgré notre état de piostratioii, nous subissons cette influence. Ma gorge aspire un air moins sec, mais depuis la pêche du bosseman, c'est-à-dire depuis sept jours, nous n'avons pas mangé. 11 n'y a plus rien sur le radeau. J'ai donné hier à André Letourneurle dernier morceau de biscuit que son père eût conservé et qu'il m'a remis en pleurant.

Depuis hier, le nègre Jynxtrc p a pu se débarrasser de ses liens, et Robert Kurtis n'a point ordonné de le rattacher. A quoi bon, d'ailleurs! Ce misérable et ses complices sont aliaiblis par un long jeûne. Que pourraient-ils tenter maintenant?

Aujourd'hui, plusieurs requins de grande taille se montrent, et nous voyons leurs ailerons noirs fendre les eaux avec une extrême rapidité. Je ne puis m'empêcher de les considérer comme des cercueils vivants, qui engloutiront bientôt nos misérables restes. Ils ne m'effrayent plus, ils m'attirent plutôt. Ils s'approchent jusqu'à raser les bords du radeau, et le bras de Flaypol, qui pendait au dehors, a failli être happé par l'un de C3s monstres.

Le bosseman, œil fixe et démesurément ouvert, dents serrées qui apparaissent sous ses lèvres relevées, considère ces requins à un point de vue différent du mien. Il veut les dévorer, et non être dévorés par eux. S'il pouvait en prendi'e un, il ne ferait pas fi de sa c'iair coriace. Nous, non plus.

Le bosseman va tenter le coup, et puisqu'il n'a pas d'émérillon auquel il puisse fixer une corde, il saura bien en fabriquer un. Robert Kurtis et Daoulas l'ont compris, et ils tiennent conseil, tout en lançant des bouts d'espars ou de cordages, afin de retenir les squales autour du radeau.

Daoulas est allé prendre sa tille de charpentier, dont il compte faire un éinérillon. Soit par son tranchant, soit par la pointe opposée, il est possible que cet outil s'accroche entre les mâchoires d'un requin, si celui-ci l'avale. Quant au manche de la tille, qui est en bois, il est fixé à un fort grelin, frappé luimême sur un des montants du radeau.

Nos désirs sont surexcités par ces apprêts. Nous sonuncs haletants d'impatience. Par tous les moyens possibles, nous provoquons l'attention des requins, qui ne fuiront plus.

L'émérillon est prêt, mais il n'y a rien pour l'amorcer. Le bosseman, (jui va et vient sur le radeau, en se parlant à lui-même, furète dan.s tous les coins et a l'air de chercher un cadavre parmi nous !...

Il faut donc recourir au moyen qu'il a employé déjà, et le fer de la tille est enveloppé d'un lambeau de laine rouge que fournit encore le chàle de miss Herbev.

Mais le bossenian ne veut pas agir sans que toutes les précautions aient été prises. L'émêrillon est-il solidement attaché? L'amarrage qui fixe la ligne au radeau tiendra-t-il contre les secousses? Le grelin est-il suffisamment solide pour résister? Le bossenian vérifie ces points importants. Cela fait, il laisse glisser son engin sous les flots.

La mer est transparente, et on distinguerait aisément un objet à cent pieds au-dessous de sa surface. Je vois descendre lentement l'émêrillon empaqueté dans ce chiffon rouge, dont la couleur tranche nettement sur la masse bleue des eaux.

Passagers et matelots, nous sommes tous penchés au-dessus des pavois, gardant un profond silence. Mais il semble que les requins, depuis que cet appât a étéoflertà leur voracité, aient peu à peu disparu. Cependant, ils ne peuvent être éloignés, et toute proie, quelle qu'elle fiit, qui tomberait à cette place, serait dévorée en un instant !

Tout à coup, le bossenian fait un signe de la main. Il montre une énorme masse qui se gUsse vers le radeau, en effleurant la surface de la mer. C'est un requin, long de douze pieds, qui a quitté les eaux profondes et nage sur nous en droite ligne.

Lorsque l'animal n'est plus qu'à quatre brasses du radeau, le bossenian i étire sa ligne doucement, de manière à amener l'émêrillon sur son passage, et il imprime au chiffon rouge un léger mouvement qui lui donne l'apparence d'un objet vivant.

Je sens mon cœur battre avec une violence extrême, comme si ma vie allait se jouer sur un coup!

Cependant, le requin s'approche ; ses yeux injectés brillent à la sui'facedes flots, et ses mâchoires, ouvertes démesurément, montrent, quand il se retourne à demi, leur palais pavé de dents aiguës.

Un cri se fait entendre!... Le requin s'arrête et disparait dans la profondeur des eaux.

Qui de nous a poussé ce cri, — involontaire sans doute?

En ce moment, le bossenian se relève, pâle de colère.

« Le premier qui parle, dit-il, je le tue ! »

Et il se remet à sa besogne.

Après tout, il a raison, le bosseman!

L'émêrillon est redescendu; mais, pendant une demi-heure, aucun requin n'apparait, et il a fallu immerger l'engin par vingt brasses. Cependant, il me semble qu'à cette profondeur les eaux sont troublées, et que ce trouble indique la présence des squales.

En c*^^t, la ligne éprouve tout d'un coup une secousse violente, et la corde a quitté- les mains du bossenian ; mais, solidement retenue aux montants du radeau, elle ne s'est point échappée.

Un requin a mordu et siest ferré lui-même.

« A l'aide, garçons, à l'aide ! » s'écrie le bosseman.

Aussitôt, passagers et marins, nous nous mettons tous sur la ligne. Nos forces jont ranimées par l'espoir, mais c'est à peine si elles suffisent, car le monstre se débat violemment. On haie avec ensemble. Peu à peu, les couches supéi'ieures de la mer s'agitent sous l'énergique battement de la queue et des pectorales du requin. En me penchant, j'aperçois l'énorme corps qui se convulsionne au milieu des flots ensanglantés.

« Hardi! hardi! » crie le bosseman.

Enfin, la tète de l'animal émerge. Par ses mâchoires entr'ouvertes, l'émérillon a pénétré jusqu'au fond de son gosier, et il s'est croche là, sans qu'aucune secousse puisse maintenant l'en dégager. Daoulas saisit sa hache pour l'achever dès qu'il sera au niveau de la plate-forme.

A cet instant, un bruit sec se fait entendi'e. Le requin a refermé violemment ses mâchoires, qui coupent net le manche de la tille, et il disparait sous les flots.

Un hurlement de désespoir est sorti cie nos poitrines!

Le bosseman, Robert Kurtis, Daoulas ont encore essayé de prendre un de ces requins, bien qu'ils n'aient plus d'émérillon, ni d'outils pour en fabriquer. Ils lancent des cordes à nœuds coulants, mais ces lassos glissent sur la peau gluante des squales. Le bosseman va même jusqu'à tenter de les attirer, en laissant sa jambe nue traîner hors du radeau, au risque d'être amputé d'un coup de dtr.t...

Ces infructueux essais cessent enfin, et chacun regagne sa place [tour y attendre une mort que rien ne peut plus désormais conjurer.

Mais je ne me suis pas éloigné si vite que je n'aie entendu le bosseman dire à Robert Kurtis :

(c Capitaine, qu(!l jour tirerons-nous au sort? »

Robert Kurtis n'a pas répondu, nuiis la question est posée.

JOURiNAL DU PxVSSAGER J.-H. KAZALLON 1 i3

— Ui janvier. — Nous sommes tous étendus sur les voiles. L'équi]);i;,'e d'un navire qui passerait croirait voir une épave couverte de morts.

Je soutfre horriblement. Dans l'état où sont mes lèvres, ma langue, mon gosier, pourrais-je manger? je ne le crois pas, et cependant mes compagnons et moi, nous jetons les uns sur les autres des regards sauvages.

La chaleur, aujourd'hui, est d'autant plus forte que le ciel est orageux. Il y a de grosses vapeurs qui se lèvent, mais il me semble vraiment qu'il peut pleuvoir partout, excepté sur ce radeau.

Pourtant, chacun regarde monter les nuages d'un œil avide. Nos lèvres se tendent vers eux. M. Letourneur élève ses mains suppliantes vers ce ciel impitoyable!

J'écoute si quelque grondement lointain annonce un orage. li est onze; heures du matin. Les vapeurs ont arrêté les rayons solaires , mais déjà elles n'ont plus une apparence électrique. Il est évident que l'orage ne se déchaînera pas, car la masse a pris une teinte uniforme, et ses contours, si nettement arrêtés au lever du jour, se sont fondus dans un ensemble grisâtre. Ce n'est plus, maintenant, qu'un brouillard.

iMais la pluie ne peut-elle se dégager de ce brouillard, si peu que ce soit, quelques gouttes seulement!

(I La pluie ! » crie tout d'un coup Daoulas.

En effet, à un demi-mille du radeau, le ciel est rayé de hachures parallèles. La pluie ton)be, et je vois les gouttelettes rebondir à la surface de l'Océan. Le vent, qui a fraîchi, porte sur nous. Pourvu que ce image ne s'épuise pas avant d'avoir passé sur notre tête !

Dieu a enfin pitié de nous. La pluie tombe à grosses gou^l?s, telles qu'on répandent les nuages orageux. Mais cette averse ne durera pas, et il faut recueillir tout ce qu'elle pourra donner, car déjà une vive traînée de lumière enllamme le nuage par son bord inférieur au-dessus de l'horizon.

Robert Kurtis a fait dresser la barrique brisée, de manière à retenir le plus d'eau possible, et les voiles sont déployées pour recevoir la pluie sur une plus grande surface.

Nous sonnnes couchés à la renverse, la bouche ouverte. L'eau arrose ma ligure, mes lèvres, et je sens qu'elle glisse jusque dans ma gorgel .Mi! j'iuis-

iU

Nous somiuis couchés à la renverbC, la bouche ouverte, (i'age 113.)

sance inexprimahle! C'est la vie qui coule en moi! Les muqueuses démon gosier se lubréfient à ce contact. Je respire autant que je bois cette eau vivifiante, qui pénètre jusqu'au plus profond de mon être!

La pluie a duré vinyt minutes environ ; puis le nuage, à demi épuisé, s'est fondu dans l'espace.

Nous nous sommes relevés meilleurs, oui! » meilleurs». On se presse les mains, on parle! Il semble que nous soyons sauvés! Dieu, dans sa miséricorde, nous enverra d'autres nuages qui nous apporteront encore l'eau dont nous avons été si longtemps privés!

Vt puis, celte eau qui est tombée sur le radeau ne sera pas perdue. La

JOURNAL DU PASSAGER J.-R. KAZALLON Uo

h- regar.k' a U clurle de la lune. (Pugu liS.)

I.'n.rriquo et les vnilos l'ont recueillie, mais il faudra la conserver précieusement et ne la distiiiiUfr (|up j-'outte à jjdulte.

En efi'et, la barrique a retenu environ deux à trois pintes d'eau, et, en exprimant celle qui imbibe les voiles, nous pourrons accroître notre réserve dans une certaine proportion.

Les matelots vont procéder à cette opération, d'un j,'este, Robert Kurtis les arrêt e,

« Un instant! dit-il. Cette eau est-elle potable? »

Je le regarde. Pourcjuoi celte eau, qui n'est que de l'eau de pluie, ne seraitelle pas [)Otable ?

Robert Kurlis exprime dans la tasse de ferblanc un peu de l'eau contenue dans les plis d'une voile ; puis, il la goûte, et, à ma très-grande surprise, il la rejette immédiatement.

Je goûte à mon tour. Cette eau est plus que saumâtre ! On dirait de l'eau de mer!

C'est que les voiles, depuis si longtemps exposées à l'action des lames, ont communiqué à l'eau recueillie une salure extrême. C'est un malheur irréparable! N'importe! Nous avons confiance. D'ailleurs, il reste quelques pintes potables dans la barrique! Et puis, la pluie est venue! Elle reviendra!

— il janvier. — Si notre soif s'est un instant calmée, la faim, par une conséquence naturelle, nous a repris avec plus de violence. N'y a-t-il donc aucun moyen, sans émérillon ni amorce, de s'emparer de l'un de ces requins qui fourmillent autour du radeau? Non, à moins de se jeter à la mer, pour attaquer ces monstres à coups de couteau et dans leur propre élément, ainsi que font les Indiens des pêcheries de perles. Robert Kurtis a songé à tenter l'aventure. Nous l'avons retenu. Les requins sont trop nombreux, et ce serait se dévouer, sans* aucim jirofit, à une mort certaine.

J'observe ici que si l'on peut parvenir à tromper la soif, soit en se plongeant dans la mer, soit en mâchant quelque objet de métal, il n'en est pas ainsi de la faim, et que rien ne peut suppléer la substance nutritive. D'ailleurs, l'eau peut toujours être produite par un fait naturel, — la pluie par exemple. Donc. si l'on ne doit jamais complètement désespérer de boire, on peut absolument désespérer de manger.

Or, nO'US en sommes arrivés là! Pour tout avouer, (]uelqucs-uns de mes compagnons se regardent d'un d'il avide. Que l'on comprenne sur quelle pente nas idées glissent, et à quelle sauvagerie la misère peut pousser des cerveaux («bsédés par une préoccupation unique !

Depuis que les nuages orageux qui nous ont donné une liemi-heure de pluie sont passés, le ciel est reJevenu pur. Le vent a fraîchi un instant, mais bientol il cahnit, et la voile pend le long du màt. Le vent, d'ailleurs, nous ne le consi-

dérons plus coinrae un moteur. Où est le radeau? En quel point de l'Atlantique les courants l'ontils poussé? Nul ne peut le dire, ni souhaiter que le vent souffle de l'est plutôt que du nord ou du sud ! Nous ne demandons qu'une chose à cette luise, c'est qu'elle rafraîchisse nos poitrines, c'est qu'elle mêle un peu de vapeur à l'air sec qui nous dévore, c'est qu'elle tempère enfin cette cl»leur que verse du zénith un soleil de feu.

Le soir est arrivé, et la nuit sera obscure jusqu'à minuit, heure à laquelle se lèvera la lune , qui entre dans son dernier quartier. Les constellations , un peu embrumées, ne projettent pas cet étincellement superbe qui illumine les nuits froides.

En proie à une sorte de délire, sous l'impression d'une faim atroce qui habituellement redouble avec la chute du jour, je vais m'étendre sur un paquet de voiles jeté à tribord, et là, je me penche au-dessus des flots pour en aspirer la fraîcheur.

De mes compagnons qui sont couchés à leur place accoutumée, combien trouvent dans le sommeil un oubli de leurs souffrances? pas un peut-être. Quant à moi, mon cerveau vide est assiégé de cauchemars.

Cependant, un assoupissement maladif, qui n'est ni la veille ni le sommeil, s'est emparé de moi. Je ne saurais dire cond)ien de temps je suis resté dans cet état de prostration. Tout ce que je me rappelle, c'est que, à un certain nnimeiit, une sensation particulière m'en a tiré.

Je ne sais si je rêve, mais mon odorat est frappé d'une odeur qu'il ne reconnaît pas d'abord. C'est comme une émanation vague, qu'un reste de brise m'apporte par instants. Mes narines s'enflent et aspirent. « Qu'est-ce que cette odeur?» suis-je tenté de m'écrier... Une sorte d'instinct me retient, et je cherche comme on cherche dans sa mémoire un mot ou un nom oubliés.

Quelques instants se jjassent. L'intensité de l'émanation, plus vivement accusée, provoque chez moi des aspirations plus vives.

(I Mais , dis-je tout à coup et comme un lionnne (]ui se souvient , c'est urjtodeur de chair cuite ! »

Une aspiration [)lus active m'assure que mes sens n'ont pu m'abuser, et cependant, sur ce radeau...

Je me relève sur les genoux, j'aspire de nouveau, —qu'on me pardonne l'fxpression, — je renifle l'air ambiant!... La même émanation vient encore frapper mes narines. Je suis donc sous le vi nt de l'objet qui produit cette odeur, el, par conséquent, cet objet se trouve à l'avant du radeau.

Me voilà donc, quittant ma place, rampant comme un animal, furetant. non des

yeux, mais du nez, me glissant sous les voiles, entre les espais, avec la prudence d'un chat, et ne voulant à aucun prix éveiller l'attention de mes compagnons.

Pendant quelques minutes, je rampe ainsi dans tous les coins, me guidant :i l'odorat, comme un limier. Tantôt la trace m'échappe, soit que je m'éloigne du but, soit que la brise tombe, et tantôt l'émanation m'arrive avec une intensité nouvelle. Enfin, je la tiens, cette trace, je la suis, et je sens que je vais droit à l'objet!

En ce moment, j'ai atteint l'angle de tribord, à l'avant du radeau, et je reconnais que cette odeur est celle d'un morceau de lard fumé. Je ne me trorniic pas. Toutes les papilles de ma langue se hérissent d'envie !

Il me faut alors m'insinuer sous un épais pli de voiles. Personne ne me voit, personne ne m'entend. Je me glisse sur les genoux, sur les coudes. J'allonge le bras, ftia main saisit un objet enfermé dans un morceau de papier. Je le retire rapidement, et je regarde à la clarté de la lune qui jaillit, en ce moment, audessus de l'horizon.

Ce n'est point une illusion. J'ai là, dans la main, un morceau de lard, h peine un quart de livre, mais de quoi calmer pour tout un jour mes tortures ! Je porle à ma bouche...

Une main saisit la mienne. Je me retourne, retemmt à peine un rugissemenl. Je reconnais le maître d'hôtel Hobbart.

Tout s'explique, la situation particulière d'Hobbarl, sa santé restée relativement meilleure, ses plaintes hypocrites. Au moment du naufrage, il a pu sauver quelques provisions, il les a mises en réserve, il s'est nourri, [lendant (jue nous mourions de faim! Ah! le misérable!

Mais non ! Ilobbart a sagement agi. Je trouve que c'est un honnne pru<lenl, avisé, et, s'il a conservé quelque nourriture à l'insu de tous, tant mieux pour lui... et pour moi.

Ilobbart ne l'entend pas ainsi. Il saisit ma main et cherche ii me reprendre le morceau de lard, mais sans parler; il ne veut pas attirer l'attention de ses camarades.

J'ai le même intérêt que lui à me taire. Il ne faut pas que d'autres viennent m'arracher cette proie ! Je lutte donc silencieusement, mais avec d'autant plus de rage que j'entends Ilobbart dire entre ses dents: «.Mon dernier morceau! ma dernière bouchée ! »

Sa dernière bouchée! Il me la faut à tout prix, je la veux, je l'aurai! Je prends à la gorge mon adversinire, (jui râle sous ma main et reste bientôt sans mouvement !

JOURNAL DU PASSAGtR .I.-U. KAZALLON 149

Et moi, je broie ce morceau de lard entre mes dents, tandis que je tiens Ilobbart renversé...

Puis, lâchant le malheureux, je rampe de nouveau, et je reviens prendre ma place à l'arrière.

Personne ne m'a vu. J'ai mansé !

XLYII

— \S Janvier. — J'attends le jour dans une anxiété singulière! Que dirallohbart? Il me semble qu'il aura le droit de me dénoncer ! Non ! C'est absurde. Si je raconte ce qui s'est passé, si je dis comment Hobbart a vécu pendant que nous mourions de faim, comment il s'est nourri à notre insu, à notre préjudice, ses compagnons le massacreront sans pitié.

N'importe ! je voudrais être au grand jour.

La faim a été momentanément arrêtée en moi, quoique ce morceau de lard fiît bien peu de chose, —une bouchée, « la dernière », comme a dit ce malheureux. Cependant, je ne souffre plus, et, je le dis du fond du cœur, j'ai connue un remords de ne pas avoir partagé ce misérable débris avec mes compagnons J'aurais dû penser à miss Herbey, h André, à son père... et je n'ai songé qu'à moi !

Cependant, la lune monte sur l'horizon, et hienlôt les i)rcmicres blancheurs du matin la suivent. Le jour se fera rapidement, car nous sommes sous ces basses latitudes qui ne connaissent ni l'aube ni le crépuscule.

Je n'ai pas fermé l'œil. Dès les premières lueurs, il me semble que je vois une masse informe (]ui se balance à mi-màt.

Quel est cet objet? Je ne i)uis le distinguer encore, et je reste étendu sur le paquet de voiles.

Mais les premiers rayons du soleil glissent enfin sur la mer, et bientôt j'aperçois un corps ([ui, se balanvant à un bout de corde, obéit aux mouvements du radeau.

Un irrésistible pressentiment m'entraîne vers ce corps, et j'arrive au pied (hi mât...

Ce corps est celui d'un pendu. Ce pendu, c'est le maître d'hôtel Hoiibart! Ce malheureux, c'est moi, oui, moi! qui l'ai poussé au suicide!

Un cri d'horreur m'échappe. Mes compagnons se relèvent , voient le corps, se précipitent,.. Mais ce n'est pas pour savoir si quelque étincelle de vie lui reste encore!... D'ailleurs, Hobbart est bien mort, et son cadavre est déjà froid.

En un instant, la corde est coupée. Le bosseman, Daoulas, .lynxtrop, Falsten, d'autres sont là, penchés sur ce cadavre...

Non! je n'ai pas vu! Je n'ai pas voulu voir! Je n'ai pas pris part à cet horrible repas! Ni miss Herbey, ni André Letourneur, ni son père n'ont voulu payer de ce prix un allégement à leurs soufl'rances !

Pour Robert Kurtis, j'ignore.,. Je n'ai pas osé lui demander. Quant aux autres, le bosseman, Daoulas, Falsten, les matelots! Œi! riionimo cliangé en bête fauve... C'est épouvantable!

MM. Letourneur, miss Herbey, moi, nous nous sommes cachés sous la tente, nous n'avons rien voulu voir ! C'était déjà trop d'entendre !

André Letourneur voulait se jeter sur ces cannibales, leur arracher ces horribles débris! Il m'a fallu lutter avec lui pour le retenir.

Et, pourtant, c'était leur droit, à ces malheureux! Hobbart était mort! Ils ne l'avaient pas tué! Et, comme l'a dit un jour le bosseman, u mieux vaut manger un mort qu'un vivant! »

Qui sait, maintenant, si cette scène n'est pas le prologue de quelque drame abominable qui va ensanglanter le radeau!

J'ai fait toutes ces observations à André Letourneur, mais je n'ai pu dissiper l'horreur qui chez lui est portée à son comble !

Cependant, que l'on songe à ceci : nous mourons de faim, et huit de nos compagnons vont peut-être échaj>]H^r à celte mort atireuse !

Hobbart, grâce aux provisions ([u'il avait cachées, était le plus valide (1(> nous. Aucune maladie organique n'avait altéré ses tissus. C'est en pleine santé, ]iar un coup brutal, qu'il a fini de vivre!,..

Mais à quelles horribles rétlexions mon esprit se laisse-t-il entraîner? Ces cannibales me font-ils donc plus envie qu'horreur?

En ce moment, l'un d'eux élève la voix. C'est le charpentiel- Daoulas, 11 parle de faire évaporer de l'eau de mer au soleil alin d'en recueillir le sel. « Et nous salerons ce qui reste, dit-il, — Oui, » répond le bosseman.

Puis, c'est tout. Sans doute la proposition du charpentier a été adoptée, car ie n'entends plus rien. Un silence profond s'établit à bord du radeau, et j'en conclus que mes compagnons dorment.

Us n'ont plus faim.

JOURNAL DU PASSAGER J.-R. KAZALLON ISi

— 19 janvier. — Pendant la journée du Ifl janvier, même ciel, même température. La nuit arrive sans apporter aucune modification dans l'état de l'atmosphère. Je n'ai pu dormir même pendant quelques heures.

Vers le matin, j'entends des cris de colère qui éclatent à bord.

MM. Letourneur, miss Herbey, qui .sont avec moi sous la lente, se relèvent. J'écarte la toile, et je regarde ce qui se passe.

Le bosseman, Daoulas, les autres matelots sont dans une exaspération terrible. Robert Kurtis, assis à l'arrière, se lève, et, s'informant de ce qui excite leur fureur, il essaye de les calmer.

« Non ! non ! nous saurons qui a fait cela! dit Daoulas, en jetant un i-egard farouche autour de lui.

— Oui! reprend le bosseman, il y a un voleur ici, puisque ce qui nous restait a disparu !

— Ce n'est pas moi! — Ni moi! » répondent tour à tour les matelots.

Et je vois ces malheureux furetant dans tous les coins, soulevant les voiles, déploçant les espars. Leur colère s'accroît à voir que ces recherches demeurent sans résultat.

Le bosseman vient à moi.

« Vous devez connaître le voleur? me dit-il.

— Je ne sais ce que voirs voulez dire, » ai-je répondu. Daoulas et quelques autres matelots s'approchent.

Il Nous avons fouillé tout le radeau, dit Daoulas. Il n'y a plus que cette tente à visiter...

— Personne de nous n'a quitté cette tente, Daoulas.

— 11 faut voir!

— Non! laissez en paix ceux ([ui meurent de faim!

— Monsieur Kazalloii, me dit le bosseman e.n se contenant, nous ne vous accusons pas... Quand l'un de vous aurait pris sa part, dont il n'a pas voulu hier, c'était son droit. Mais tout a disparu, vous entendez bien, fout!

— Fouillons la tente! » s'écrie Sandon.

Les matelots s'avancent. Je ne puis résister à ces malheureux , que la colère aveugle. Une horrible crainte me saisit. Est-ce que .M. F.etourneur, non

Ce corps est Cflui d'un penclu. ;Page 1490

pour lui, mais pour son fils, aurait été jusqu'à [irenilre... S'il l'a fait, il va être déchiré par ces furieux!

Je regarde Robert Kurlis comme pour lui demander protection. Robert Kurlis vient se placer près de moi. Ses deux mains sont enfoncées dans ses poches, mais je devine qu'elles sont armées.

('('])endant, sur l'injonction du bosseman, miss Herbey et MM. Letourneur ont dû quitter la tente, qui est fouillée jusque dans ses coins les plus secrets, — en vain, heureusement.

Il est évident que, puisque les restes d'Hobbart ont disparu, c'est qu'ils ont étt jetés Ji la mer.

Puis, il c'elancc, et son corps touche à la mer. {Page 155}.

Le bossenian, le cliaii)ratier, les inalclols sont en proie au plus effrayant désespoir.

Mais qui donc a fait cela? Je regarde miss Herbey, M. Letourneur. Leur regard rtipond que ce ne sont pas eux.

Mes yeux se portent sur André, qui détourne un instant la tète.

Le malheureux jeune honnne! Est-ce lui? Et si c'est lui, comprend-il les conséquences de cet acte?

— Du 20 au 11 janvier. — Pendant les jours suivants, ceux qui ont pris jjart a rhorril)le repas du 18 janvier ont peu souffert, ayant été nourris et désaltérés.

Mais miss Herbey, André Letourneur, son père, moi, est-il possible de décrire ce que nous éprouvons I N'en sommes-nous pas à regretter que ces débris aient disparu? Si l'un de nous meurt, résisterons-nous?...

Le bosseman, Daoulas et les autres ont été bientôt repris par la faim , et ils nous regardent avec des yeux égarés. Sommes-nous donc une proie assurée pour eux?

En vérité, ce qui nous fait le plus souffrir, ce n'est pas la faim, c'est la soif. Oui! entre quelques gouttes d'eau et quelques miettes de biscuit, il n'est pas un de nous qui hésitât ! Cela a toujours été dit des naufragés qui se sont trouvés dans les circonstances où nous sonniies, et cela est vrai. On souffre plus de la soif que de la faim, on en meurt plus vite aussi.

Et, supplice épouvantable, on a autour de soi cette eau de nier que l'œil voit si semblable à l'eau douce! Plusieurs fois, j'ai essayé d'en boire quelques gouttes, mais elle a provoqué en moi des nausées insurmontables et une soif plus ardente après qu'avant.

Ah! c'en est trop! Voilà quarante-deux jours que nous avons abandonné le navire! Qui de nous peut se faire illusion désormais? Ne sommes-nous pas destinés à mourir l'un après l'autre, et de la pire des morts?

Je sens qu'une sorte de brouillard s'épaissit autour de mon cerveau. C'est comme. un délire qui va s'emparer de moi. Je lutte pour ressaisir mon iiilclligence qui s'en va. Ce délire m'épouvante! Où va-t-il me conduire? Scrai-je assez fort pour reprendre ma raison?...

Je suis revenu à moi, — après combien d'heures, je ne saurais le dire. Mon front a été couvert de compresses, imbibées d'eau de mer, par les soins de miss Herbey, mais je sens que je n'ai [il us que peu de temps à vivre !

Aujourd'hui, 22, scène atfreuse. Le nègre Jynxtrop, subitement pris d'un accès de folie furieuse, parcourt le racJeui en poussant des hurlements. Robert Kurtis veut le contenir, mais en vain ! Il se jette sur nous i)Our nous dévorer ! Il faut se défendre contre les atlaijues de cette bête féroce. Jynxtrop a saisi un anspect, et il est diflicile de parer ses coups.

JOURNAL DU PASSAGER J.-R. KAZALLOX loo

Mais soudain , par un revirement qu'une attaque de folie seule explique, sa rage se tourne contre lui-même. Il se déchire de ses dents, de ses ongles, nous jetant son sang à la figure et criant :

"Buvez! Buvez! »

Pendant quelques minutes, il se démène ainsi, et se dirige vers l'avant du radeau, criant toujours :

« Buvez! Buvez! >i

Puis, il s'élance, et j'entends son corps tomber à la mer.

Le bosseman, Falsten, Daoulas se précipitent à l'avant du radeau pour reprendre ce corps, mais ils ne voient plus qu'un large cercle rouge, au milieu duquel se débattent des requins monstrueux!

— 22 et 'i'i janvier. — Nous ne sommes plus que onze à bord, et il me paraît impossible que chaque jour, maintenant, ne compte pas quoique nouvelle victime. La fin de ce drame, quelle qu'elle soit, approche. Avant imit jours, ou la terre aura été atteinte, ou un navire aura opéré le sauvetage des naufragés. Sinon, le dernier survivant du C/iancellor aura vécu.

Le 23, l'aspect du ciel a changé. La brise a notablement fraîchi. Le vent, pendant la nuit, a lialé le nord-est. La voile du radeau s'est gonflée, et un sillage assez prononcé indique qu'il se déplace sensiblement. Le capitaine évalue ce déplacement à trois milles à l'heure.

Robert Kurtis et l'ingénieur Falsten sont certainement les plus valides entre nous. Quoique leur maigreur soit extrême, ils supportent d'une façon surprenante ces privations. ,Ie ne saurais peindre à quelle extrémité est réduite la pauvic miss Herbey. Ce n'est plus qu'une âme, mais une âme vaillante encore, et toute sa vie semble s'être réfugiée dans ses yeux, qui hrilltMit extraordinairemcnt. Elle vit dans le ciel, non sur la terre!

In liomnie d'une grande énergie , cependant , maintenant complètement abattu, c'est le bosseman. Il est méconnaissable. Sa tête courbée sur sa poitrine, ses longues mains osseuses allongées sur ses genoux, dont les rotules aigut'S saillissent sous son pantalon usé, il reste invariablement assis dans un angle du radeau, sans jamais relever les yeux. Bien dilférent de miss Herbey,

lui ne vit plus que par le corps, et son immobilité est telle, que je suppose, parfois, qu'il a cessé de vivre.

Plus de paroles, plus de gémissements même, sur ce radeau. Silence absolu. I! ne s'échange pas dix paroles par jour. D'ailleurs, les quelques mots que notre langue , nos lèvres , tuméfiées et durcies , pourraient prononcer, seraient absolument inintelligibles. Le radeau ne porte plus que des spectres, hâves, exsangues, qui n'ont plus rien d'humain!

— 2i- janvier. ■ — Où sommes-nous? Vers quelle partie de l'Atlantique le radeau a-t-il été poussé? Deux fois j'ai interrogé Robert Kurtis, et il n'a pu me répondre que vaguement. Cependant, comme il a toujours noté la direction des courants et des vents, il pense que nous avons dû être reportés dans l'ouest, c'est-à-dire du côté de la terre.

Aujourd'hui, la brise est complètement tombée. Cependant, il existe à la surface de la mer une large houle qui indique que quelque trouble des eaux s'est produit dans l'est. Une tempête aura, sans doute, bouleversé cette portion de l'Atlantique. Le radeau fatigue beaucoup. Robert Kurtis, Falsten, le charpentier usent ce qui leur reste de force à en consolider les parties qui menacent de se disjoindre.

Pourquoi se donner cette peine? Qu'elles se disjoignent donc enfin, ces planches. Que cet Océan nous engloutisse! C'est trop lui disputer notre misérable vie !

En vérité, nos tortures ont atteint le plus haut point que l'homme puisse supporter. Il est impossible qu'elles aillent au delà! La chaleur est intolérable. C'est du plomb fondu que le ciel verse sur nous. La sueur nous inonde à trawrs nos guenilles, et cette transpiration accroît encore notre soif. Non, je ne puis peindre ce que je ressens! Les mots manquent quand il s'agit d'exprimer des douleurs surhumaines!

Le seul mode de rafraîchissement que nous avons pu employer quelquefois nous est maintenant interdit, .\ucun de nous ne peut songer à se baigner, car, depuis la mort de .lynxtrop , les requins , arrivant i)ar troupes , entourent le radeau.

JOURNAL DU PASSAGER i.-K. KAZALLON 157

J'ai essayé aujourd'hui de me procurer un peu d'eau potable, en faisant évaporer de l'eau de mer; mais, malgré ma patience, c'est à peine si je parviens à rendre humide un morceau de linge. D'ailleurs, la bouilloire, qui est très-usée, n'a pu résister au feu; elle s'est fendue, et j'ai été forcé d'abandonner mon opération.

L'ingénieur Falsten est presque anéanti maintenant , et il ne nous survivra que de quelques jours. Quand je relève la tète, je ne le vois même plus. Est-il couché sous les voiles, ou est-il mort? Seul, l'énergique capitaine Kurtis est debout à l'avant et regarde ! Quand je pense que cet homme... espère encore !

Moi, je vais m'étendre à l'arrière. Là, j'attendrai la mort. Le plus tût sera le mieux.

Combien d'heures se sont écoulées, je l'ignore .. Tout à coup, j'entends des éclats de rire. L'un de nous devient fou, sans doute!

Ces éclats de rire redoublent. Je ne relève pas la tète. Peu m'importe. Cependant, quelques paroles incohérentes arrivent jusqu'à moi.

« Une prairie, une prairie! Des arbres verts! Une taverne sous ces arbres! Vite! vite! du brandevin, du gin, de l'eau à une guinée la goutte! Je payerai! J'ai de l'or! j'ai de l'or! »

Pauvre halluciné ! Tout l'or de la banque ne te donnerait pas une goutte d'eau en ne moment.

C'est le matelot Flav-pol qui, pris de délire, s'écrie :

'< La terre ! la terre est là ! »

Ce mot galvaniserait un mort! Je fais un cti'ort douloureux, et je me redresse. Pas de terre! Flaypol se promène sur la plate-forme, il rit. Il chante, il fait des signaux vers une côte imaginaire ! Certes, les perceptions directes de l'ouïe, de la vue, du goût lui manquent, mais un phénomène purement cérébral les supplée. Aussi parle-t-il à des amis absents. 11 les entraîne à sa taverne de Cardiff, aiu Arnws de Georges, Là, il offre du gin, du wisky, de l'eau, — de l'eau surtout, de l'eau qui l'enivre! Le voilà marchaut sur ces corps étendus, bronchant à chaque pas, tombant, se relevant, chantant d'une voix avinée. Il semble arrivé au dernier degré de l'ivresse. Sous l'empire de sa folie, il ne soulVrc plus, et sa soif est apaisée! Ah! je voudrais être halluciné comme lui!

Le malheureux va-t-il donc finir comme a fini le nègre Jynxtrop, et se précipiter dans les Ilots?

Il faut que D.ioulas, Falsten, le bosseman l'aient pensé, car si Flaypol veut st^ tuer, ils ne le laisseront pas faire a sans profit pour eux ! » Aussi, les voilà qui

se relèvent, qui le suivent, qui l'épient! Si Flaypol veut se jeter à la mer, cette fois, ils le disputeront aux requins!

Il n'en devait pas être ainsi. Pendant son hallucination, Flaypol est arrivé réellement au dernier degré de l'ivresse, comme s'il se fût enivré des liqueurs qu'il oftVait dans son délire, et, tombant comme une masse, il s'est endormi pesamment.

LTI

— ^a janvier. — La nuit du 21 au -25 janvier a été brumeuse, et, par suite de je ne sais quel phénomène, une des plus chaudes que l'on puisse imaginer. Ce brouillard est étouffant. C'est à croire qu'une étincelle suffirait à y mettre le feu, comme à quelque substance explosive. Le radeau est non-seulement stationnaire, mais il ne ressent plus aucun mouvement. Je me demande quelquefois s'il flotte encore.

Pendant cette nuit, j'essaye de compter combien nous sommes à bord. Il me semble que nous sommes encore onze, mais je puis à peine rassembler les idées nécessaires pour établir ce calcul. Tantôt je trouve dix, tantôt douze. Ce doit être onze, depuis que Jynxtrop a péri. Demain, ils ne seront plus que dix, je serai mort.

Je sens bien, en elî'et, que j'arrive au terme de mes souffrances, car toute ma vie repasse dans mon souvenir. Mon pays, mes amis, ma famille, il m'est donné de les revoir une dernière fois en rêve!

Vers- le matin, je me suis éveillé, si toutefois on peut appeler sommeil cet assoupissement maladif dans lequel j'ai été plongé. Que Dieu me pardonne, mais je pense sérieusement à en finir! Cette idée s'incruste dans mon cerveau. J'éprouve une sorte de charme à me dire que ces misères se termineront quand je le voudrai.

Je fais connaître ma résolution à Robert Kurtis, et je lui parle avec une singulière tranquillité d'esprit. Le capitaine se contente de faire un signe affirma tif.

« Pour moi, dit-il ensuite, je ne me tuerai pas. Ce serait abandonner mon poste. Si la mort ne me prend pas avant mes compagnons, je resterai le dernier sur ce radeau! <>

La brume persiste. Nous flottons au milieu d'une atmosphère grisâtre. Un

ne voit même plus la surface de l'eau. Le brouillard s'élève de l'Océan comme une nuée épaisse, mais on sent bien qu'au-dessus brille un soleil ardent, qui aura bientôt pompé toutes ces vapeurs.

Vers sept heures, je crois entendre des cris d'oiseaux au-dessus de ma tête. Robert Kurtis, toujours debout, écoute avidement ces cris. Ils se renouvellent par trois fois.

A la troisième fois, je m'approche, et j'entends le capitaine qui murmure d'une voix sourde :

<i Des oiseaux! . Mais alors... la terre serait donc proche!.. »

Robert Kurtis croit-il donc encore à la terre? Je n'y crois pas, moi ! Il n'existe ni continents, ni îles. Le globe n'est plus qu'un sphéro'ide liquide, comme il était dans la seconde période de sa formation!

Cependant, j'attends le lever de la brume avec une certaine impatience, — non que je compte apercevoir la terre, mais cette absurde pensée d'une espérance irréalisable m'obsède, et j'ai hâte de m'en débarrasser.

Vers onze heures seulement, le brouillard commence à se dissiper. Tandis que ses épaisses volutes roulent à la surface des (lots, j'entrevois par des trouées supérieures l'azur du ciel. De vifs rayons percent la brume et nous piquent comme des flèches de métal rougies à blanc. Mais cette condensation des vapeurs s'opère dans les hautes couches, et je ne puis encore observer l'horizon.

Pendant une demi-heure, ces tourbillons nous enveloppent, et ils ne se dissipent pas sans peine, car le vent fait absolument défaut.

Robert Kurtis, appuyé sur le bord de la plate-forme, cherche à percer cet opaque rideau de brumes.

Enfin, le soleil, dans toute son ardeur, nettoie la surface de l'Océan, le brouillard recule, la clarté se fait dans un rayon plus étendu, l'horizon apparaît ...

11 est, cet liorizon, ce qu'il a toujours été depuis six semaines, — une lijjne continue et circulaire, sur laquelle se confondent le ciel et l'eau!

Robert Kurtis, après avoir regardé autour de lui, ne prononce pas un seul mot. Ah ! je le plains sincèrement, puisque, de nous tous, il est le seul qui n'ait pas le droit d'en finir quand il le voudra. Pour moi, je mourrai demain, et, si h mort ne me frappe pas, j'irai au-devant de In mort. Quant à mes compagnons, j'ignore s'ils sont encore vivants, mais il me semble que bien des jours se sont écoulés depuis que je ne les ai vus.

La nuit est arrivée. Je n'ai pu dormir un seul instant. Vers deux heures, h

Devifs rayons percent la brume (Page 159.)

soif m'a causé des douleurs telles que je n'ai pu retenir mes rris. Quoi! avant de mourir, n'aurai-je pas cette suprême volupté d'éteindre le feu qui nie brûle la poitrine?

Si! Je boirai mon propre sang à défaut du sang des autres! Cela ne me servira Je rien, je le sais, mais, du moins, je tromperai mon mal!

A peine cette idée at-elle traversé mon esprit, qu'elle est mise à exécution. Je parviens à ouvrir mon couteau. Mon bras est à nu. D'un coup rapide, je tranche une veine. Le sang ne sort que goutte à goutte, et me voilà me désaltérant à coite source de ma vie! Ce sang repasse en moi, il apaise un instant mes tourmcntî itroces ; puis, il s'arrête, il n'a plus la force de couler !

Misb Ilerbcv se traîne

Que demain est long à venir!

Avec le jour, un brouillard épais s'est encore amassé à l'horizon et a rétréci le cercle dont le radeau forme le centre. Ce brouillard est brûlant connue les buées qui s'échappent d'une chaudière.

C'est aujourd'hui mon dernier jour.

Avant de mourir, je serais content de serrer la main d'un ami. Robert Kurtis est là, près de moi. Je me trahie jusqu'à lui et je lui prends la main. Il me comprend , il sait que c'est un adieu , et il semble que, par une dernière pensée d'espoir, il veuille me retenir ! C'est inutile.

J'aurais aussi voulu revoir MM. Lctourncur, miss llerbey... Je n'ose pasl La

l«5Î LE CHANC.ELLOR

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jeune fille limit ma résolution dans mes yeux ! Elle me partêràît de Dîeu, de l'autre vie qu'il faut attendre ! Attendre, je n'en ai plus le courage.... Dieu me pardonne ! i '

Je reviens vers l'arrière du radeau, et, après de longs eft'orts, je parviens à me dresser debout près du mât. Une dernière fois, je parcours du regard refte niei- impitoyable, cet horizon qui ne se déplace pas! Une terre m'apparaîtrait, une voile s'élèverait au-dessus des flots, que je me croirais le jouet d'une illusion... Mais la mer est déserte! lugiaab inniioï

Il est dix heures du matin. C'est le moment d'en finir. Les tirallfemïfttS'âb la faim, les aiguillons de la soif me déchirent avec une nouvelle violence. L'instinct (le la conservation s'éteint en moi. Dans quelques instants, j'aurai fini de souffrir!... Que Dieu nie prenne en pitié!

En ce moment, une voix s'élève. Jè'fecbiiftâlS'là'SWx'He Daoulas.

Le charpentier est près de Robert Kurtis.

n Capitaine, dit-il, nous allons tirer au sort. »

Au moment de me jeter à la mer, je m'arPète. Poorqooi? je rie saurais le

dire, mais je reviens à l'an-ière du radeâ'u/"'''

' lue Ji'ioà tay iur>

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