TIQUE
Cette application exige du statisticien une culture mathématique moyenne.
Nombres qualitatifs. — Les nombres nous permettront le plus souvent d'exprimer une grandeur, mais ils peuvent aussi nous aider à traduire le degré d’une qualité ou l’intensité d’un état; par exemple, pour avoir une idée de l’état des cultures d’un pays à un moment fixé, on peut lui donner une note d'autant plus élevée qu'il est plus satisfaisant, on dira qu'il est de 1 à 3 s’il est mauvais, de 4 à 6 s’il est médiocre, de 8 à 10 s’il est satisfaisant et ainsi de suite suivant la convention admise.
Là encore, plus ou moins inconsciemment, on se base pour établir une échelle de notes sur la prévision de la quantité du produit que l’on pense récolter; il ne serait donc pas extrêmement grave de prendre cette appréciation pour un relevé, mais il est des cas où cette confusion serait dangereuse. [1 ne faut pas oublier qu’un chiffre qui exprime l'intensité d’un état est, le plus souvent, l’expression d’une évaluation sans aucune numération à la base et sur laquelle l’équation personnelle influe, par conséquent, dans une large mesure. Si ce chiffre est le résultat de calculs portant sur des relevés directs, les méthodes de ces calculs sont elles-mêmes choisies par l'observateur, c'est-à-dire qu’elles impliquent déjà une part d’arbitraire. À plus forte raison si ce nombre a été donné tout à fait « en l’air » suivant une échelle dont l’opérateur seul distingue les échelons. On peut donc poser comme principe qu'il faut toujours donner d’autant plus de crédit à un chiffre qu'il est le résultat d’un dénombrement effectif et non pas d'une appréciation subjective. On peut se demander si ces dernières évaluations (les évaluations de récolte, par
EN
exemple), ne sortent pas du domaine statistique en vertu de la définition « la statistique est la science des dénombrements ».
La nécessité de cette distinction étant signalée, nous ne pensons pas qu’on doive cependant rejeter le procédé qui consiste à exprimer le degré d'une qualité, l'intensité d’un état ou d’une activité par un chiffre.
Mieux vaut encore un chiffre précis que des adverbes ou des adjectifs confus « à peu près, un peu plus’ grand que.., sensiblement inférieur à ». Evidemment, « précis » ne veut pas dire « exact », mais on ne perd jamais rien à faire un effort vers la netteté.
Quelle que soit l'utilité de ces évaluations numériques, nous les exclurons cependant d’une façon absolue de notre travail, à cause du trop grand danger de subjectivité qu'elles présentent, et que nous avons signalé.
Statistique dynamique. — On sait que la statistique comprend 2 parties : la statistique statique et la statistique dynamique. La première étudiant un fait ou un ensemble de faits à un moment déterminé, la seconde étudiant les changements successifs survenus dans un phénomène ou un ensemble de phénomènes.
Un tableau de la situation agricole de la France, le relevé du tonnage de la flotte marchande d’un pays en 1924 seront des statistiques statiques. Un diagramme représentant les variations du taux de l’escompte en France ou du tonnage des navires marchands construits sera l'exposé d’une statistique dynamique.
Etant donné le caractère mobile de tous les faits économiques, nous ferons presque toujours appel à la statistique dynamique. L'idée de mouvement perpétuel des phénomènes observés s’imposera de plus en plus à notre attention à mesure que se poursuivra notre travail.
PRUQSE
Choix entre la méthode inductive et la méthode déductive. — Ces quelques points précisés et avant de commen- ‘cer nos opérations, une question préliminaire reste encore à résoudre. Pour diriger nos recherches, nous avons le choix entre deux méthodes.
Notre but est d'avoir une idée fidèle du monde économique. La première méthode qui se présente à l’esprit semble donc de dresser un tableau fouillé de tous les détails qui constituent ce monde; nous pourrions ouvrir un traité d'Economie politique, ÿ relever tous les phénomènes qui ont attiré l’attention de l’auteur et établir pour chacun d'eux, dans la mesure du possible, une statistique, puis raisonner sur l’ensemble ainsi recueilli. De même, pour avoir une image d’un paysage, en prendrions-nous une photographie bien au point.
Une autre méthode consisterait à réfléchir d’abord sur l'importance relative des divers phénomènes examinés et d’en choisir un ou ou plusieurs comme suffisant à nous en représenter, l’ensemble. C'est ce que fait un dessinateur dans un croquis. Loin de relever tous les détails d’un paysage, il en extrait les lignes essentielles et*nous donne un dessin souvent plus saisissant que l’épreuve photographique, parce qu'il a déjà subi une interprétation.
La première méthode est inductive, puisqu'elle consiste à recueillir un ensemble d'observations accumulées sans aucun principe directeur, el à découvrir ce principe après coup.
La seconde est une méthode déductive qui s'appuie uniquement sur le principe d'identité. En subordonnant à un ou plusieurs faits, antérieurement admis, un fait nouveau, il lui suffit, pour éviter l’erreur, de ne pas se contredire dans les rapports ainsi posés.
2 hi
On voit tout de suite les avantages et les inconvénients de chacune de ces méthodes.
La première est plus rationnelle et plus impartiale, mais, agrandissant le champ des recherches, elle peut causer un gaspillage de travail; souvent elle est inapplicable, les données faisant défaut.
La seconde, plus précise, implique déjà un commencement d'explication, et si elle bénéficie ainsi d’un premier effort de raisonnement, elle subit déjà les erreurs et l'arbitraire qui peuvent s’y glisser.
Cette reconstruction d’un ensemble par déduction, en partant de l'observation d’un fait reconnu authentique, est pourtant la méthode scientifique qui a permis à Cuvier de recomposer entièrement un squelette d’après un seul os. Le détective Sherlock Holmès employait le même procédé : lorsqu'une affaire lui était soumise, il n’en retenait qu’une seule circonstance, qu’un seul fait qu'il savait authentique. Au moyen de ce fait, il reconstituait l'affaire dans ses moindres détails, de déduction en déduction, et allait ensuite sur place vérifier son hypothèse.
Stanley Jevons, dans ses Principles of Science, a déjà fait remarquer que notre méthode d'explication des faits économiques est souvent semblable à celle que nous employons pour déchiffrer un rébus. Nous déduisons un sens quelconque de la signification du premier dessin, puis nous le vérifions au moyen des autres dessins.
Emploi successif de ces deux méthodes. — Chacune de ces méthodes présente assez d'avantages pour qu'on cherche à les employer conjointement.
Le mieux semble donc de prendre d’abord une vue d’ensemble sur le milieu économique en envisageant tous ses
phénomènes.
LATE, Et
Dans ce tableau complet, nous verrons se dessiner tout de suite des traits fondamentaux, comme nous devinons un squelette dans un corps. Mouvement des prix, mouvement du commerce extérieur, mouvement du cours des valeurs mobilières, par exemple, nous apparaîtront tout de suite comme représentant d’une façon convenable l’ensemble des nombreux éléments économiques, et cela d’une façon si nette que nous pourrons dédaigner tous les autres. Appliquant alors la méthode de Cuvier, nous essaierons de reconstruire par des raisonnements logiques l’ensemble des manifestations de la vie économique, et, revenant aux indications que nous aurons rassemblées par la première méthode, nous y trouverons des confirmations ou des infirmations de nos hypothèses déductives.
Voilà, nous semble-t-il, une manière raisonnable de concilier les deux méthodes; mais nous croyons devoir répéter qu'il sera toujours indispensable de procéder à cette vérification dernière des explications générales que nous aurons élaborées par une confrontation avec les résultats de nos observations premières.
Il ne faut pas oublier que les chances d’erreur étaient beaucoup moins grandes pour Cuvier qu’elles ne le seront pour l’économiste, Cuvier avait d’abord devant lui un ossement, c'est-à-dire un objet concret, qu'il pouvait mesurer d’une façon rigoureuse, alors que nous ne pourrons jamais avoir une idée aussi précise du ou des indices économiques que nous aurons choisis.
En second lieu, Cuvier pouvait appliquer des Lois, les lois des sciences naturelles, déjà assez nettement formulées à son époque, parce qu'il était relativement facile de distinguer les rapports établis par la nature dans un être organisé suivant un plan à peu près invariable.
AR
En Economique, au contraire, tous ces rapports sont incertains, on ne peut point dégager de lois, mais seu'ement des tendances, car tous les rapports observés sont modifiés sans cesse par une évolution rapide, cette évolution étant provoquée en grande partie par la volonté de l’homme qui reçoit elle-même tant d’impulsions diverses et changeantes.
Quant au moment où il est permis dé s’arrêter dans le choix des phénomènes typiques, c'est affaire d’appréciation personnelle. Mieux vaut évidemment en choisir trop que pas assez. Les doubles emplois se remarqueront bien vite.
Les indices. — Ces phénomènes caractéristiques « qui représentent convenablement l’ensemble des éléments » reçoivent le nom « d'indices », du latin indicere, qui signifie : indiquer, révéler.
Un indice est donc un chiffre statistique qui possède une valeur représentative et une valeur symptomatique.
Une valeur représentative, c’est-à-dire que ses variations représentent les variations de l’ensemble d où il a été tiré ou d’une autre des parties composant cet ensemble, cela avec quelques réserves cependant.
Une valeur symptomatique, confirmation de l’idée précédente; ce rapport d’analogie ou de dépendance étant établi, nous prenons la décision de ne plus examiner l’ensemble, sauf dans un but de vérification, et de nous en former une idée uniquement d’après cet indice, comme un médecin se fait une idée de la santé générale du malade par son pouls, la couleur de sa langue ou son teint.
D’après M. Liesse, « les symptômes sont des faits particuliers qui se différencient nettement des autres et qui caractérisent un phénomène ». À cette définition qui fait res-
at AA SES
sortir surtout une différence de nature, nous préférons celle de M. Faure : « Un indice est un phénomène relativement simple et relativement facile à connaître, relié à un autre phénomène plus complexe et plus difficile à observer directement, par un lien de causalité, de coexistence ou de succession tel que la connaissance du premier nous conduise à celle du second. » Cette définition marque bien le rapport de coexistence, d’analogie, qui donne sa valeur à l'indice, elle met davantage en lumière son caractère représentatif, et celle de M. Liesse le caractère symptomatique de l'indice.
Par cet emploi de la symptomatologie, la science économique se rapproche des sciences naturelles, surtout de la biologie.
La séméiologie (du grec «onuetov» : signe), est la science qui consiste à choisir, établir, et, disent certains, interpréter les indices.
Les différentes questions que soulève la séméiologie seront examinées à mesure qu'elles se présenteront à nous.