HISTOIRE DE LA SEMEIOLOGIE ECONOMIQUE
Buckle trouvait en 1860 que la statistique était encore dans l’enfance. Pourtant de nombreuses applications en avaient été faites depuis l'antiquité même. Dans ces applications les statistiques économiques tiennent peu de place et nous n’en rencontrons guère d’autres que celles de la production agricole, surtout des recensements de la récolte de blé en vue d’éviter les disettes.
Monument d'Ancyre. — Le monument d’Ancyre nous apprend cependant qu'Auguste avait ordonné de faire une description numérique générale de toutes les richesses de l’Empire, mais ces essais de statistique économique sont exceptionnels dans les temps anciens, et c’est surtout la démographie qui a été étudiée et vite perfectionnée. Les problèmes économiques n'étaient pas ceux qui donnaient à nos ancêtres les plus vives préoccupations.
Les « pouillés ». — Le moyen âge a connu les « pouillés », sorte d’inventaires des biens placés sous la juridiction d’un seigneur.
Almanach de Gotha. — Vers 1740 paraissait l’Almanach de Gotha, publication périodique qui avait la prétention de donner des renseignements sur les sujets les plus divers. Une
rubrique d’Arithmétique économique y parlait du revenu des terres, de la valeur des bois et de la laine, mais lorsqu'il se développa, en 1768, le chapitre économique ne fut que très peu complété. Adjonction y fut faite cependant de quelques indications concernant les transports et les postes.
Les premiers statisticiens. __ Toutes ces tentatives sont faites au hasard; ce sont des relevés statiques établis sans méthode critiquée. La science statistique n’existe pas avant le xvr siècle; l'Allemand Achenwall emploiera pour la première fois le mot statistik en 1749, mais il était déjà précédé d’une pléiade de théoriciens, l'Italien Sansovino (1567), le Français d’Avity (1614), l'Allemand Conring (1660), l’Anglais William Petty (1680).
Petty, dans son ouvrage Political Arithmetic, avait déjà manifesté le désir d'exprimer numériquement le résultat d'une observation qualitative : « La méthode que je suis, dit-il, n’est pas encore fort usitée; au lieu de me servir seulement de vocables comparatifs ou superlatifs, j'ai voulu m'exprimer au moyen de nombres, de poids, de mesures, me servir seulement d'arguments matériels. '»
Les travaux de ces auteurs ont porté principalement sur la description des ressources des Etats, description à laquelle manquaient précisément les données statistiques. Les méthodes étaient donc fixées, mais les matériaux faisaient défaut.
La statistique descriptive et « l'Arithmétique Politique ».— Deux écoles se partagèrent alors les statisticiens : l’école de statistique descriptive et l’école « d’Arithmétique Politique ».
Les travaux de la première étaient jugés assez peu inté-
ressants par ses contemporains, parce que son champ d’ap- Giuestet 8
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plication était très peu étendu, faute de données. On faisait assez peu de cas d’ailleurs, à cette époque, d’une bonne et claire exposition objective, et tout l'effort intellectuel était consacré à la construction de systèmes destinés à expliquer les faits observés plutôt qu’à améliorer cette observation.
Aussi l’école rivale connut-elle un plus grand succès. « L’Arithmétique Politique » était de la statistique conjecturale; c’est ainsi que Vauban évaluait les différentes sortes de cultures de la France en s'appuyant sur les données des provinces de l'Ouest; elle établissait des rapprochements numériques, examinait dans quelle mesure telle grandeur variait en fonction de telle autre, et en tirait des rapports de cause à effet. Cette tentative était évidemment méritoire, mais elle avait le tort de ne pas s’appuyer sur des données assez sûres.
A la longue, l’abus de l’Arithmétique Politique provoqua d’ailleurs en réaction un vif désir d’information directe. C’est ainsi que ces deux écoles entrèrent en conflit très aigu; il est à remarquer que ce conflit subsiste encore aujourd'hui dans une certaine mesure.
Il ne s’apaisa un peu qu’en 1776, avec le livre de Smith qui fixait le champ de l’Economique. Les travaux des physiocrates et des encyclopédistes, de d’Alembert et de Voltaire, qui furent d’actifs propagateurs (1), seront en faveur de l’Arithmétique Politique, qui va l’emporter sur sa rivale, mais cette victoire ne sera pas définitive, et de nos jours l'économie descriptive est sur le point de prendre sa revanche.
Utilisation de la statistique économique par le Gouvernement. — La statistique n'était pas encore établie officiel-
(1) D’Alembert écrivit l'article sur l'Arithmétique polilique, dans la Grande Encyclopédie.
lement en France. Pour qu’elle pt être utilisée par le Gouvernement, il fallait pouvoi: l'organiser au sein d’une Administration solide et forte, et surtout ne pas craindre d’en publier les résultats. Cette deuxième condition était loin d’être satisfaite sous l’ancien régime, Necker, initiateur de la statistique financière, en fit la triste expérience.
À mesure que des assemblées et des comités de plus en -plus nombreux recevaient le pouvoir qui avait été gardé jusqu'alors par des individus, ces assemblées durent recourir toujours davantage à la statistique, notamment à la statistique économique, car les questions économiques tendaient à prendre une plus grande place dans les préoccupations des gouvernants.
Aussi, de 1795 à 1804, l’organisation statistique fut-elle très poussée. Elle s’inspira d’une littérature abondante et connut des praticiens remarquables comme Arnould, chef du service de la Balance du commerce pendant toute la Révolution.
Création de bureaux de statistique générale. — Cette organisation fut couronnée par la création de bureaux de statistique générale, organes spécialisés, chargés de fournir aux divers ministères les renseignements numériques qu’ils leur demandaient.
La création de ces bureaux mérite de retenir l’attention, parce qu'ils étaient le premier organe consacré à des recher-ches numériques, sans besoin administratif immédiat, et destiné à éclairer le Gouvernement sur les besoins généraux de la nation. Ils furent institués à peu près dans tous les pays : en Angleterre, auprès du Board of Trade en 1832, en France en 1833, mais ce dernier avait déjà des prédécesseurs : un « Bureau de Statistique du commerce » et un « Bureau des subsistances », qui existait sous l’ancien
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régime, avait été modifié en 4795 par le Directoire, et avait continué de fonctionner sous le premier Empire.
Circulaire du 9 prairial an IX. — La circulaire du 9 prairial an IX fut une tentative remarquable pour recueillir dans tout le pays et centraliser à Paris des renseignements 6conomiques très détaillés. Elle enjoignait aux préfets d’adresser à tous les maires de leur département un questionnaire sur les points suivants :
Naissance annuelle des animaux de ferme, rendement des terres, frais de culture, valeur des terres, bois et fermages, prix des denrées, souliers et habits, exportations et importations locales classées suivant leur provenance ou leur destination, jours ‘de foires et de marchés, chiffres des affaires traitées, valeur de la production agricole et industrielle, quantité de produits consommés par la population et les animaux, salaires, gages, apprentissages, taux d'’intérêt de l’argent, coût de la vie en famille et à table d'hôte, en distinguant les catégories de genre de vie, par exemple celle du médecin, du petit propriétaire, du plus riche propriétaire, rapport entre les productions et la monnaie ou les billets de change à la balance commerciale du département, etc...
Certains de ces questionnaires posaient jusqu’à 400 questions. On voit combien les indices ci-dessus étaient variés; leur choix se rapproche beaucoup de celui auquel se sont arrêtées les principales études modernes du mouvement économique.
Cette tentative était une partie de tout un plan d’organisation de la statistique du pays élaboré par Peuchet, collaborateur de Chaptal qui était ministre de l'Intérieur et fervent statisticien : il envoya à tous les préfets un petit ouvrage statistique de 70 pages; malheureusement il eut le tort de