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CHAPITRE XV

Désirant faire ie tour des côtes du détroit de de Fuca et visiter les tribus qui les habitent, je priai Cheahclach, le principal chef, de prendre avec lui quatre deses hommes et un canot, afin d'accompagner l'interprète du fort et moi dans notre excursion; le 6 mai au matin, nous partimes en naviguant par l’est de l'île Vancouver : nous traversämes le canal d’Aro pour nous diriger vers la terre ferme. En approchant d'un village indien qui contenait, comme je l’appris plus tard,’ cinq ou six cents habitants, nous les vimes se précipiter vers le rivage dans une attitude apparemment hostile; et comme les bateaux de l'expédition de découverte avaient été attaqués l’année précédente au même endroit, nous conçûmes naturellement quelques craintes. À peine étions-nous abordés, une foule compacte nous entoura en s’avançant dans l’eau jusqu'à la ceinture. On saisit notre canot et on nous emporta sur le rivage où l'on nous demanda ce que nous

tions au chef, qui immédiatement s’avança d’un air amical.

Lui ayant dit que mon intention était de visiter tous les Indiens, et de faire le portrait des principaux chefs et grands guerriers, il me conduisit dans sa hutte; là, je m'assis sur une natte vis-à-vis de lui et je me mis à dessiner. En quelques moments, le local se remplit de monde, les Indiens grimpèrent au haut de la hutte, arrachèrent les nattes des supports, et s’y suspendirent comme un essaim d’abeilles, chacun fixant sur nous des yeux avides. De tous côtés, je ne voyais qu’un assemblage repoussant de faces hideuses qui me semblaient endaites d’une boue rouge et blanchâtre.

J'achevai rapidement mon esquisse et je m’évadai après avoir donné au chef un morceau de tabac pour sa complaisance. Il s’appelait Cheah-clach, chef des Clallums. Enarrivant au rivage je trouvai le vent tellement fort que je crus plus prudent de risquer un campement. En conséquence, je plantai ma tente à environ deux cents yards du village. Mais nous fûmes bientôt entourés par des centaines d’Indiens, ayant leur chef au milieu d'eux. Je donnai à celui-ci un léger souper et lui dis toutes les nouvelles dont il se renseignait avec avidité. Puis, lui ayant fait savoir que j'étais fatigué et que je désirais me reposer, ce que je ne pouvais faire tant qu'une si grande foule entourerait ma tente, il se leva à l'instant et ordonna aux importuns de se retirer, ce qu’ils firent sur-le-champ.

Vers dix heures du soir, j’allai faire un tour dans le village, et entendant un grand bruit dans une des huttes, j'entrai et trouvai là une vieille femme qui soutenait. dans ses bras une des plus belles filles indiennes que j'eusse encore vues. Elle était nue. Nu également

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I se mit alors à marcher autour de moi d’un air triomphant. Entre le pouce et l’index de chaque main, il tenait quelque chose ressemblant beaucoup à un morceau de chair; ce que voyant, un des Indiens aiguisa son couteau et vint couper la moitié de chacun des morceaux. L’un des morceaux coupés fut jeté dans le feu ; cette opération était accompagnée d’un vacarme

familier aux seuls magiciens. Le magicien semblait parfaitement satisfait de lui-même, quoique la pauvre malade ne me parût rien moins que soulagée par un aussi violent traitement.

7 mai.— Le lendemain matin, nous quittâmes notre campement avant le jour, sans attendre que nous pussions présenter nos respects aux chefs. Dans l’aprèsmidi, nous touchâmes à l'île de Whituy, qui sépare le détroit de de Fuca du détroit de Puget. Une mission catholique avait été établie dans l’île quelques années auparavant, mais les dispositions hostiles des Indiens l’avaient fait abandonner.

En approchant du village de Toanicham, nous apercûmes deux forts bastions en troncs d’arbres, bien calculés pour la défense dans une guerre contre les Indiens. À mesure que notre canot approchait de la terre, je remarquai que les habitants couraient à ces bastions, et peu de temps après nous entendimes tirer quelques coups. Supposant que c'était dans l'intention de nous saluer, nous nous approchämes de plus en plus, surpris cependant d'entendre d’autres décharges et de voir les balles tomber près de notre canot. Mes indiens cessèrent immédiatement de ramer, et ce fut avec la plus grande difficulté que je les décidai à avancer. Si nous avions montré la moindre intention de nous retirer, je ne doute pas qu’ils n’eussent continué leur feu, et avec plus de succès. Néanmoins quand j'abordai et que je leur demandai pourquoi tout ce bruit, ils me dirent que c’était seulement pour me faire connaître qu’ils avaient, eux aussi, des armes à feu en leur possession.

Ils me traitèrent ensuite avec beaucoup d’hospitalité. Lock-ki-mem, leur chef, nous offrit toutes les provi-

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8 mai. — Nous continuons à nous diriger en canot au sud du détroit, et nous campons sur un long banc de sable de trois ou quatre milles.

9 mai. — Nous fimes un portage à travers le banc de sable, et vers le soir nous atteignimes I-ek-nus, village Ciallum ou fort. Il se compose d’une double rangée de forts poteaux de vingt pieds de hauteur en dehors et de cinq en dedans, sur un es;ace de cent cinquante pieds carrés. Un toit recouvraii cetespace qui était divisé en petits compartiments séparés pour l'usage exclusif de chaque famille. Deux cents individus de cette tribu occupaient le fort à l’époque de mon arrivée. Leur chef, Yaies-sut-soot, me reçut avec beaucoup de cordialité. J'y restai trois jours, ettoute la tribu me traita avec bonté. Yates-sut-soot appréhendait beaucoup une attaque des Indiens Macaws et croyant mon pouvoir et mon influence de magicien très-considérables, il me demanda avec empressement quel parti je prendrais dans le cas où ils viendraient. Je répondis que tant que lui et les siens me traiteraient bien, je serais leur ami.

Peu de temps avant mon arrivée, la tribu avait livré une grande bataille aux Macaws, et les Clallums avaient beaucoup souffert. Les Clallums avaient pris le corps d’une baleine que les Macaws avaient tuée. Le courant avait amené son corps au village des Clallums. Les Macaws avaient demandé une partie de la dépouille et la

restitution de leurs lances, au nombre de quinze ou vingt quiétaient restées encore fixées dans la baleine ; les Clallums rejetèrent les deux demandes; de là la guerre.

On prend à présent peu de baleines sur la côte, mais les Indiens adorent cette pèche, car ils font un grand cas de cette graisse, ils la coupent en lanières d'environ cinq pouces de largeur sur deux pieds de longueur et la mangent généralement avec du poisson sec.

La pêche de la baleine doit présenter un très-vif inrêt. Aussitôt qu’on aperçoit une baleine au large, les Indiens se précipitent dans leurs grands canots, dix ou douze par embarcation. Chaque canot est muni de grands sacs en peau de veau marin remplis d'air, pouvant contenir dix gallans; une forte corde de huit ou neuf pieds de long retient à chaque sac un bout de lance à pointe recourbée an os ou en fer ; un manche de sept ou huit pieds de long sert à manier la lance. Une fois à portée, on harponne la baleine jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus plonger, en raison des sacs remplis d’air qui tiennent aux harpons ; on achève l’animal et on le remorque au rivage. La pêche conduit quelquefois le pêcheur à vingt ou trente milles au large, et ils dirigent leurs embarcations avec tant d'adresse, qu'il n'arrive presque jamais d’accident.

Peu de mois après la querelle au sujet de la baleine, le frère de Yellow-cum, principal chef des Macaws, se rendit au fort Victoria pour acheter des munitions et d’autres articles dont il avait besoin. À son retour, il fut attaqué par les Clallums qui le tuèrent avec un de ses hommes ; trois autres parvinrent à s'échapper et à gagner le cap Flattery où Yelow-cum résidait. Aussitôt qu'il apprit la mort de son frère, il équipa douze de

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ses plus grands canots, y embarqua trente guerriers et fit une descente soudaine à I-eh-nus ; mais il s’aperçut bien vite qu’il y aurait pour lui peu de chance de succès tant que les Clallums resteraient dans leur clôture protégée par les troncs d'arbre, tandis que ses hommes étaient exposés sans aucun abri au feu meurtrier des assiégés. En conséquence, il envoya quelques-uns des siens à l’ouest du fort, avec ordre de mettre le feu à l'herbe et au bois; l'incendie se communiqua rapidement aux constructions ; pendant ce temps, il veillait avec le reste de sa troupe pour rendre toute fuite impossible. Les Clallums se précipitèrent bientôt hors de leur enceinte et se dirigèrent avec leurs femmes et leurs enfants vers les montagnes. Yates-sut-soot et Yellow-cum combattirent avec un grand courage corps à corps et sans autres armes que leurs couteaux, jusqu’à ce qu’enfin la mêlée les sépara. Je vis un des Clallums qui avait été horriblement balafré dans ce combat en traversant toute la ligne des Macaws qui lui firent chacun une entaille au moment où il passait. Une partie seulement des constructions brûla; Yellow-cum fit dixhuit prisonniers, c'était surtout des femmes ; il les réduisit en esclavage. À son retour chez lui, il mit huit têtes au bout des pieux et en orna la proue de ses canots. On porta ces têtes au village, et on les suspendit sur le devant des huttes des guerriers victorieux. Ces Indiens-là ne scalpent pas leurs ennemis.

Près du village s'élèvent de nombreux tombeaux d'aspect singulier, surmontés de divers compartiments dans lesquels les Indiens placent leurs offrandes pour les morts.

12 mai. — Nous partimes avec l’intention-de retourner à l'ile Vancouver, mais le aies ramena

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vers le rivage, que nous côtoyâmes pendant douze ou quinze milles jusqu’à l'embouchure dela rivière. La contree présente au sud, aussi loin que la vue peut s’étendre, une chaîne continue de hautes montagnes couvertes de neige. Nous remontâmes la rivière un mille jusqu'à une station de pêche indienne nommée Suck. La rivière est barrée dans toute sa largeur par des pieux auxquels tient un ouvrage en branchages, avec des ouvertures conduisant dans des compartiments d’osier; c’est là qu'entre le poisson qui remonte la rivière. Une fois dans ces entonnoirs d’osier, il ne peut plus sortir. Le poisson se conserve là sans aucun inconvénient, jusqu’à ce que l’on en ait besoin, et le village possède de cette manière un approvisionnement constant. On en prit de grandes quantités à monarrivée, et un morceau de tabac nous en valut une abondante moisson.

Les Indiens prennent aussi beaucoup de canards avec un filet fixe qu’ils étendent entre deux poteaux hauts d'environ trente pieds, et éloignés de cinquante ou soixante pieds. Ce filet se place dans une étroite vallée par laquelle les canards passent en s’envolant le soir. On fait un feu qui donne beaucoup de fumée au bas du filet pour empêcher les canards de l’apercevoir, et quand ils s’envolent, ils ne manquent pas de venir s’y heurter, ce qui les étourdit et les précipite contre le sol où on les prend.

Le vent soufflant toujours avec violence, nous restämes jusqu’au 14. Chaw-u-wit, la fille du chef, me permit de faire son portrait. Pendant qu’elle posait, un grand nombre d’Indiens nous entourait, ce qui paraissait la fatiguer beaucoup, car la timidité naturelle des femmes indiennes les rend particulièrement sensibles à l'attention publique ou à la moquerie.

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Trouvant que notre canot était trop petit, Cheu-Cluk réussit à l'échanger contre un plus grand. Atrois heures du matin nous nous embarquâmes et commençàämes une traversée de trente-deux milles en pleine mer. Environ deux heures après notre départ, le vent se transforma en bourrasque, nous fûmes obligés d'avoir sans cesse un homme occupé à vider l’eau du canot pour nous empêcher de sombrer.

Dans ce travail, les Indiens entonnent un de leurs chants sauvages, qui s'élève jusqu’à des cris toutes les fois qu’une vague plus grande que les autres approche; puisils soufflent et crachent contre le vent comme dans une violente querelle avec le mauvais esprit de la tempête. C'était à la fois une scène de la plus sauvage et de la plus extrême irritation;, des vagues, de vraies montagnes, enveloppaient notre petit canot et paraissaient à chaque instant près de nous engloutir ; le vent rugissait sur nos têtes, et les cris d'horreur des Indiens rendaient notre situation présente vraiment terrible. J'étais surpris de la dextérité avec laquelle ils manœuvraient le canot, en mettant tous leurs rames du côté du vent chaque fois qu’une vague arrivait, ce qui leur permettait d'en briser la force et d'en rejeter l’écume par-dessus nos têtes, de l’autre côté du canot.

Je regardais avec terreur chaque vague qui nous arrivait avec un bruit de tonnerre; et je dois confesser que je n'étais pas tranquille sur l'issue de notre navigation. Cependant vers deux heures de l’après-midi, nous touchions au fort, trempés et mourant de faim, mais sans autre dommage qu'une fatigue cxtrème; on le conçoit : onze heures d’un dur travail! Tout cela disparut bientôt devant le feu joyeux et le dîner cordial qui nous accueillirent au fort Victoria. Un des Indiens

me dit que, pour lui, il n’avait point eu peur pendant la tempête, qu’il n’avait tremblé que pour moi; que ses frères et lui pouvaient facilement atteindrede rivage en nageant, la distance eût-elle été de dix milles.

Environ deux jours après mon arrivée au fort, on me prie de faire le portrait d’un Indien. Tout à coup la porte de ma chambre s'ouvre brusquement, et entre un Indien d’apparence très-commune. Comme je ne voulais pas être dérangé, je renvoie l'importun avec très-peu de cérémonie et je ferme la porte sur lui, supposant que c'était quelque Indien ordinaire. Environ une demi-heure après, M. Finlayson entre et me dit que le grand Yellow-cum, principal chef des Macaws, du cap Flattery, était arrivé au fort. J'avais tant entendu parler de ce chef, et par ses ennemis les Clallums d’Ie-h-nus, et par les Indiens du fort Vancouver, que j'étais résolu, pour le voir, à aller au cap Flattery, c’est-à-dire à faire soixante milles de plus. Très-satisfait de le rencontrer, puisque cela m'’évite le voyage, immédiatement je sors pour me mettre à sa recherche. Je ne suis pas peu étonné et contrarié de trouver en lui le visiteur que je viens de mettre si rudement hors de ma chambre. Naturellement, je lui fais mes excuses en lui expliquant que‘je ne le connaissais pas. [l me répond qu’il me décharge volontiers de toute intention d’insulte, mais que ma manière d’agir l’avait extrêmement mortifié.

Il m’accompagna dans ma chambre, et j'obtins de lui beaucoup de détails sur son histoire particulière. Le père d’Yellow-cum était le pilote du malheureux Tonquin, le vaisseau envoyé par John-Jacob Astor, pour trafiquer avec les Indiens, au nord de l’ile Vancouver. Ce fut le seul qui s’échappa du vaisseau, avant qu’on

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