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CHAPITRE XXIV

Je restai à Edmonton jusqu'au 12avril;-et alors, ayant appris qu'une grande bande de Pieds-Noirs devait bientôt visiter la maison de la montagne Rocheuse, située à environ cent quatre-vingts milles au sud-ouest de Edmonton, sur la Saskatchawan, je me mis en route avec une petite troupe de six hommes et environ vingt chevaux, dont dix chargés de marchandises. Les neiges n'avaient pas encore disparu et nos chevaux étaient en fort mauvaise condition; ils avaient passé l'hiver entier dehors, tous à l’exception de celui que je montais, au demeurant la plus vicieuse bête de la création.

Quand j'en descendis, le premier soir, il essaya de m'échapper, et quand il sentit que je le retenais par le lasso, il tenta de me mordre. Et si un de mes hommes ne l'avait assommé avec un bâton, il m'aurait gravement blessé. Nous marchions donc lentement er je ne voulais pas m'écarter de la caravane. Nous trouvâmes des bisons dans des endroits où les Indiens dirent qu’ils n’en avaient jamais vu avant, et nous demeurâmes deux jours dans un endroit appelé la rivière des Batailles pour laisser reposer nos chevaux. Je me promenai avec un Indien ei je tuai une vache qui était suivie de son veau; or je désirais prendre le veau en vie, de façon à ce qu'il püt se rendre tout seul au camp. Je le poursuivis, l’attrapai, et attachant ma ceinture autour de son cou, j'essayai de l’entraîner; mais il s'élançait et faisait des efforts incroyables. J’allais le tuer quand l’Indien lui saisit la tête et, lui élevant le museau cracha deux ou trois fois dedans; alors, à mon grand étonnement, l'animal devint parfaitement tranquille et nous suivit au camp, où il fut immédiatement assaisonné pour le souper.

Trouvant sur notre route trois rivières extrèmement hautes, nous construisimes des radeeux pour les traverser et anssi pour conserver nos provisions sèches. À la quatrième, une grande masse de glace qu’un de nos hommes amena au bord en nageant, nous en tint lieu; elle se soutenait assez sur l’eau pour supporter deux ou trois hommes. Avec nos lassos , nous la faisions aller d’un bord à l’autre etnous pîmes promptement passer loutes nos provisions sans les mouiller; les chevaux nagèrent jusqu’à l’autre rive.”

Quelques-uns des hommes souffrirent cruellement de « l’aveuglement de la neige : » c’est une espèce d’in-

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flammation produite par l'éclat du soleil réfléchi par la neige; la douleur dans le globe de l'œil est excessive et ressemble à la sensation produite par du sable ; ceux qui en sont atteints restent quelquefois aveuglés pour plusieurs semaines.

Nous arrivâmes au fort des montagnes Rocheuses, le 21 avril ; ce fort est admirablement situé sur les bords de la Saskatchawan, dans une petite prairie fermée à l'horizon par les montagnes Rocheuses, et non loin des huttes assiniboines, construites entièrement de branches de pins; ce fort sert à conserver une réserve de provisions pour le trafic qu’on fait avec les Indiens Pieds-Noirs qui viennent en ce lieu chaque hiver; on abandonne le fort pendant l'été; il est bâti comme plusieurs autres, en bois très-solide, à cause de la méchanceté et des dispositions hostiles de la tribu des Pieds- Noirs, sans comparaison les Indiens les plus guerroyants du nord du continent. Sur les bords de cette rivière, comme sur celle d'Edmonton, on voit des couches de charbon qui effleurent le sol. Dans le voisinage du fort, réside une petite bande d’Assiniboines; les Pieds- Noirs les attaquèrent l’année dernière et emmenèrent captives deux jeunes filles, une d’elles fut dépouillée et laissée nue à une grande distance; on lui dit de retrouver son chemin si elle le pouvait et, comme elle ne reparut jamais, on suppose qu’elle périt de froid et de faim; un des chefs se chargea de l'autre fille et envoya dire à sa famille qu’il la renverrait en sûreté; il tint sa promesse.

Nous trouvâmes à l'établissement un homme appelé Jemmy Jock, métis Cree, qui le commandait momentanément: il avait obtenu une grande célébrité parmi les Pieds-Noirs ; jadis quand il était employé à la com-

pagnie d'Hudson's-Bay, on l’envoya chez eux pour apprendre leur langage afin de faciliter les transactions avec eux ; il épousa la fille d’un de leurs chefs et, prenant goût à leur manière de vivre, il quitta le service de la compagnie pour s'établir dans leur camp. T1 devint plus tard un de leurs chefs, acquit bientôt, par sa force physique, une grande influence; les missionnaires l’estimaient fort peu et parlaient mal de lui dans tout le pays; mes rapports avec lui me le firent toujours trouver digne de confiance et plein d'hospitalité ; il m’apprit beaucoup de détails sur les mœurs des Pieds-Noirs sur lesquels, grâce à sa longue résidence parmi eux, il possédait des notions approfondies.

Peu après mon arrivée, vint un messager : les Indiens Pieds-Noirs avaient tué un parti de Crees, et, comme parmi eux se trouvait un porteur de tuyaux de pipes, ils l’avaient écorché et rempli avec de l'herbe. Ainsi arrangé, le corps fut placé dans un sillon où les Crees passaient d'ordinaire pour aller à la chasse.

Les Assiniboines, qui demeurent dans le voisinage du fort, forment la plus respectable et la plus douce de toutes les tribus que j'ai visitées; c'est une fraction minime (quarante à cinquante familles) d’une trèsgrande tribu qui vit dans une direction plus orientale.

Mah-Min, « la Plume » le grand chef, me permit de faire son portrait, et quand je l’eus fini, on le montra aux autres, qui reconnurent le modèle et l’admirèrent. Alors, il me dit : « Vous êtes un plus grand chef que moi, et je vous fais présent de ce collier de griffes d'ours gris. Je le porte depuis trente-trois étés, et vous le porterez, je l'espère, comme un gage de mon amitié. » Je conserve précieusement ce souvenir.

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Le second chef, Wah-he-joe-tass-e- Neen, « l'homme demi-blanc, » voyant que j'avais si bien réussi le portrait de son chef, et probablement sentant une légère jalousie, vint et me demanda de le dessiner de même. J'y consentis facilement, d'autant plus qu'il avait une figure très-extraordinaire. Il était réputé grand chasseur , et comme preuve de son courage dans les souffrances et les privations, on me raconta qu'un matin il partit avec des raquettes à neige, à la poursuite de deux élans , et les chassa jusqu’à ce qu'ils se séparassent. Alors , il choisit une des deux voies qu'ils avaient prises séparément ; il s’élance et force le premier élan, puis il le coupe et le met sur des pieux à l'abri de la dent des loups; alors il revint sur ses pas jusqu’à la place où les voies se séparaient et reprit l’autre; il força de même le second élan et le dépeça comme le premier; puis il rentra le soir même à sa hutte. Le matin , il envoya trois hommes avec un traîneau de chiens pour rapporter le gibier, et avant de rentrer au logis ils mirent trois jours à suivre les traces de son voyage d’une journée.

Mah-Min donna à un des missionnaires qui montèrent ici l'été dernier, une très-longue et très-sérieuse leçon sur le mensonge. Il paraît que le missionnaire, qui ne fumait pas lui-même, avait apporté avec lui un caret de tabac avec l'intention, en cas de besoin, d’acheter des chevaux et des aliments aux Indiens. Immédiatement après son arrivée, les Indiens, qui avaient épuisé leurs provisions, lui demandèrent avec vivacité s’il avait du tabac ; mais lui, effrayé de l’idée qu’ils lui prendraient tout et le laisseraient sans aucun moyen de trafic avec eux, déclara qu’il n’en avait pas. Quelque temps après, quand il fut au moment de partir, il alla trouver Mah-

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