ACTE PREMIER
JULIO
Parbleu !
OLIVIER, courant à lui.
Alors laisse-moi réchauffer mes mains dans les tiennes, cHçâ se sont glacées au conlacl de tous ces gens. Quel accueil ils m’ont fait, à moi, qui étais si joyeux de les revoir 1
JULIO
Cet accueil ne m’a pas étonné de leur part.
OLIVIER
Comment alors, toi qui m’as offert une si cordiale hospitalité pendant le voyage que j’ai fait en Italie, •' Y * ans ; toi, que j’ai connu si enthousiaste, si passionné, peuxtu vivre dans cette atmosphère glaciale, dans cette triste Sibérie?*'
JULIO
Omio caro, les temps ont bien changé! Depuis l’époque dont tu parle.s, j’habite la France et je suisàParisau milieu des gens dont tu viens de voir un aimable échantillon. Aussi, le reiroidissement qui s’est emparé de toi tout à l’heure existe-l-il chez moi à l’état chronique.
OLIVIER, vivement.
Que dis-tu?
JULIO
Ne te récrie pas, tu n’as pas le droit de me juger.
OLIVIER
Comment I la France n’esl-elle pas ma patrie et n’ai-je pas vécu dans ce monde que lu accuses?
JULIO
Oui, mais tu étais jeune alors ; tu te contentais de vivre et tu ne regardais pas vivre les autres. Puis, au moment où ton effervescence de jeunesse commençait, à se calmer, où lu allais être sans doute fatalement entraîné dans la zone... tempérée où je me trouve, lu as fui ton pays, tu as couru réveiller ton ardeur qui s’éteignait, renouveler ton sang qui s’appauvrissait, sous les rayons d’un soleil plus brûlant et au contact de mœurs primitives; tu t’es frotté à toutes les civilisations, à toutes les barbaries, à toutes les passions; enfin, lu as reconquis do nouveaux enthousiasmes, tandis que je perdais les miens.
OLIVIER
Qu’est-ce qui le les a fait perdre? ,
JULIO
Tout ; les hommes et les choses. J’ai d’abord rencontré une de vos plus élégantes Parisiennes, que je me suis mis à aimer avec passion, comme je savais aimer; elle a eu peur de moi, tant de passion l’ettrayail, elle n’y était pas 'habituée, cela gênait sa vie; j’ai dù bientôt contraindre mon cœnr à battre moins vite. Un jour, j’ai cru avoir trouvé un ami, mais je n’ai pas lardé à m'apercevoir que j’ennuyais mon ami, je lui étais trop dévoué; cela l'obligeait eiAers moi plus qu’il ne voulait et plus qu'il ne pouvait. Ta nation venait de remporter une grande victoire, je m’y associai et je voulus porter dans un de vos salons l’enthousiasme qui remplissait les rues; on lui fit un tel accueil, on nous... doucha avec lanl do soins que je sortis bien vite grelottant et gelé. Au théâtre, môme succès : j’eus l’audace d’applaudir, on me regarda avec ébahissement 1 Que le dirai-je? d’école en école, j'arrivai à cette conviction que, dans un certain monde, sous peine de passer pour un fou, il fallait aimer sa maîtresse sans transport, ne voir son ami que tous les quinze jours et mettre sous clef ses enthousiasmes patriotiques.
OLIVIEB.
Et lu es arrivé à ce résultat?
JULIO
Certainement; bien plus, je trouve maintenant qu’on a raison de ne pas trop aimer sa maîtresse, cela use l’amour, de ne pas trop aimer son ami, cela use l’amitié, et de ne pas applaudir au théâtre, cela use les gants.
OLIVIER
C’est toi qui parles ainsi, toi que j’ai connu autrefois si atnde d’applaudissements et de gloire ; loi, un artiste, un des chanteurs les plus aimés de l’ilalie; loi, Lélio!
JULIO, inquiet.
Prends garde, si quelqu’un l’entendait!
OLIVIER
Quoil ne sait-on pas?
JULIO
On ignore complètement que, ruiné autrefois, j’ai été obligé de chanter pour vivre.
OLIVIER
Est-ce que tu en rougis?
JULIO
Nullement; mais aujourd’hui que ma fortune s’est à peu près rétablie, que mes inspirations musicales sont moins vives
r ■: ! Guogle