ACTE PREMIER
SIMONET
Mon bras! y penses-tu? est-ce que j’ai l’habitude... ?
SUZANNE
Non; mais si tu la prenais...
SIMONET
Je n’en vois pas la nécessité. Si tu tiens absolument à sortir, adresse-toi à ta mère. Madame Simonet, (il s’avance près do sa femme) Suzanne voudrait faire un tour de promenade,
MADAME SIMONET^ assise sur le canapé à droite.
Eh bien, monsieur?
Accompagnez-la.
MADAME SIMONET
Je ne sors jamais le soir, monsieur; veus le savez. (Suzanne s’assied à son piano à gauche.)
SIMONET
Non, je ne le savais pas.
MADAME SIMONET
C’est juste. Comment l’auriez-vous su ? vous partez sitôt après votre dîner.
SIMONET
Qu’y a-t-il d’étonnant ? chacun ne fait-il pas ici ce qui lui convient? depuis longtemps n’ai-je pas établi cette règle? MADAME SIMONET.
En effet, depuis le lendemain de notre mariage.
SIMONET
Vous vous en plaignez? (Julio remonte la scène, en passant derrière le canapé.)
MADAME SIMONET
D’abord, je ne me plains jamais; puis j’aurais mauvaise grâce à me plaindre. Rien no me forçait à me marier, et j’avais prévu ce qui m’arriverait en vous épousant.
SIMONET
Pourquoi m’épouser alors, puisque vous aviez la double vue?
MADAME SIMONET
On prévoit souvent sou sort sans pouvoir l’éviter.
Et vous êtes mécontente de votre sort?
MADAME SIMONET
Je ne dis pas cela.
SIMONET
Vous avez bien raison de nepasledire... Que vous manque t-il, je vous prie? Esl-ce que je ne vous laisse pas libre de toutes vos actions? est-ce que je vous empêche de vous amuser? es^ce que je vous tourmente?
MADAME SIMONET
Vous ne vous occupez même pas de moi, je vous rends celte justice.
SIMONET
Alors, laissez-moi maître de me conduire à ma fantaisie. Si j’aime à sortir après mon dîner... laissez-moi sortir, (juiio va à 1a cbeminée an fond.)
MADAME SIMONET
Qui vous en empêche, monsieur: avant votre dîner, après votre dîner, pendant votre dîner?
SIMONET
Pourquoi me faire des reproches parce que je ne vous promène pas ?
MADAME SIMONET
Mais je ne vous ai fait aucun reproche. Depuis longtemps j’ai renoncé au plaisir d’être promenée par vous, ainsi qu’à beaucoup d’autres distractions. J’ai dû me créer une existence à part, et je suis aussi insensible aux choses de ce monde que le monde est insensible à mes souffrances.
SIMONET
Vos souffrances 1 vos souffrances ! vous me faites bondir avec vos souffrances 1 où sont-elles ?
MADAME SIMONET
Il est inutile que je vous en fasse part, monsieur; vous ne les comprendriez pas.
SIMONET
Non, je ne les comprendrais jias! non, je ne les comprendrais pas t
MADAME SIMONET
Vous le voyez bien. Je ne réclame qu’une grâce, c’est qu’on me permette de vivre en paix dans le calme et le recueillement qui seuls me conviennent.
SIMONET
Vivez en paix, qui vous en empêche ?
MADAME SIMONET
Lorsqu’on n’a pu avoir sur celle terre l’existence qu’on était en droit d’attendre, il faut essayer de s’en préparer une là-haut.