‹ Les indiscrétions de l'histoire (volume 2)Chapitre 23 sur 59 · PAR · texte numérisé non relu

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Marat a été assassiné À 18 jure? (1795) et un des

Les historiens de Napoléon semblent avoir pris à tâche, si même il n’y ont mis quelque complaisance, de mettre plus particulièrement en relief les vertus guerrières de leur héros. Ils nous le représentent méditant sans cesse des plans de batailles, comme si la gloire des conquêtes fut son unique et constante préoccupation. Les plus récentes révélations des moralistes ont modifié cette impression sans trop l'amoindrir; il n’en subsiste pas moins que la carrière militaire de Napoléon est connue dans ses moindres phases, alors que, par une négligence que nous voulons croire involontaire, on nous tient dans l'ignorance des conceptions d’un autre ordre qu'enfantait ce génie puissant et divers, plus porté peut-être vers les études de science pure, qu'adonné aux principes de l'art stratégique. |

Dès son plus jeune âge, Napoléon n'avait entrevu que deux routes praticables; son choix était resté indécis entre deux carrières : les armes et la Science. S'il opta pour

les armes, il serait téméraire d’en induire que la carrière militaire eût ses préférences. « Le métier des armes est devenu ma profession, disait-il dans un entourage familier, ce ne fut point de mon choix, et je m'y trouvai engagé du fait des circonstances. »

Ces regrets, il les exprimait au milieu de ses plus éclatants triomphes; et, dans ses rares moments de libre expansion, il ne dissimulait pas qu'il aurait ambitionné de devenir l’émule d'un Newton, plutôt que de marcher sur les traces d'un Alexandre ou d’un César. « Newton à surpasser, ses travaux et sa gloire hors de rang à subalterniser ! voilà tout à coup la préoccupation vive, incessante, le confiant espoir d’une pensée conçue à l'aurore de Ja vie. ».

Le naturaliste Geoffroy Saint-Hilaire, qui rapporte ce Jugement (1), reproduisait ainsi, sous la forme synthé-

(1) Notions synthétiques et historiques de philosophie naturelle, par Geoffroy Saint-Hilaire, p. 2.

La lettre ci-dessous, dont le destinataire nous est inconnu, donne de précieux détails sur Ja genèse de cet ouvrage; elle nous a été communiquée par M. Noël Charavay et nous avons lieu de supposer qu’elle est restée jusqu’à ce jour inédite.

À la campagne, près de Lagny, 9 oct.

Mon très aimable voisin,

« Je vais sous deux jours rentrer à Paris pour hiverner, et j'aurai l'honneur de vous y aller saluer, si d’ailleurs vous n’êtes Pas requis par la bonne mère au titre de vendangeur.

«Je souhaiterais de vous, cher Monsieur, un renseignement qui me serait utile, ce serait de connaître le coût de la grande pille (sic) galvanique achetée et expérimentée par Napoléon Bonaparte.

« Je viens de faire à la campagne un nouvel ouvrage, intitulé

tique qui répondait à sa tournure d'esprit, les idées précursives de Napoléon sur les matières les plus abstraites.

Le moment est peut-être venu d’entrer dans quelques détails, sur l'origine et la nature des relations qui s'établirent entre l’homme de guerre et les savants, ou pour mieux dire, entre le général Bonaparte et les notabilités

Notions synthétiques et historiques de philosophie naturelle. Sans que cela soit tiré par les cheveux, je parle beaucoup de Napoléon et je lui voudrais dédier mon livre. Or, dans la dédicace, j'ai besoin de placer la somme faisant le coût de la fameuse pille. Si, à ce sujet, vous appreniez quelques circonstances anecdotiques, je les emploierais aussi dans ma dédicace. Le fait est que Napoléon, à 13 ans, eut l’idée d'inventer un système à la Newton et qu’il a cru qu’il parviendrait à son but par les études de l'électricité. C’est pendant le voyage d'Égypte que Volta fit connaître son admirable instrument. Bonaparte crut qu’il avait eu la prévision de ce moyen : il le fit construire sur une grande échelle; il parla de la chose à ses amis Monge, Laplace et Berthollet qui ne le comprirent point; et lui-même, ne sachant plus ce qu’il avait voulu et ce qu’il voulait encore par vagues réminiscences, il créa un prix dé 60,000, fut honteux de ce pas . de clerc et laissa là idées et projet.

« J'ai la clef de tout cela pour l'avoir entendu lors de la dernière heure passée au Caire ; et je veux faire vivre ce souvenir. J'ai donc recours à votre complaisance, mon cher voisin, pour connaître la somme qu’on m'a dite considérable. La pile fut envoyée à l’école polytechnique.

« Veuillez, je vous prie, mon très cher voisin, agréer mes trés humbles compliments.

+ (Geoffroy SAINT-HILAIRE: »

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scientifiques qu'il se plut à fréquenter. Les prélimimaires qui vont suivre sont indispensables pour nous

aider à faire comprendre le côté de la physionomie de Napoléon que nous voulons sortir de l'ombre.

On a beaucoup écrit sur cette campagne d'Égypte, qui avait donné, à son début, de si radieuses espérances, pour aboutir à un dénouement qui ressembla fort à un piteux avortement. Malgré l'abondance de documents, il reste encore bien des points à éclaircir: nous n’assumerons que la responsabilité, très limitée, d'apporter notre contribution à une étude que d’autres pourront aisément

- reprendre et compléter.

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C'est au mois de février 1798, en ventôse an VI, pour employer le langage de l’époque, au retour d'un voyage que le général Bonaparte avait fait avec Kléber et Desaix sur les côtes de la Manche, notamment à Dunkerque et Galais, que le Directoire exécutif était avisé par le vainqueur de l'Italie de la possibilité d’une expédition en

Orient.

Le 5 mars, le gouvernement approuvait le projet du général, en même temps qu'il décrétait que M. de Talleyrand se rendrait à Constantinople,

On peut assurer, avec grande apparence de certitude,

que, depuis deux ans au moins, l'expédition était déeidée

en principe : cette décision avait été prise au lendemain

du traité de Campo-Formio, afin « d'occuper la belli- . queuse activité d'une armée triomphante, dangereuse

æ pour l'État, si elle rentrait en France (1) ».

(1) V. Souvenirs sur Monge, par Jomard, p. 45, note 17.

* Talleyrand et le Directoire ne faisaient que mettre en

œuvre des matériaux réunis aux archives diplomatiques depuis le règne de Louis XIV. On sait aujourd’hui, à n’en plus douter, que, dès cette époque, la France avait tourné ses vues vers l'Égypte (1). Mais le Directoire ne donna corps à ces projets que quand il jugea opportun de se débarrasser d’une puissance rivale, dont il commençait à prendre ombrage.

On garda tout d’abord le plus grand secret sur le but de la campagne. Tout ce qu'on savait, c'est que Bonaparte avait pleins pouvoirs pour l’organiser.

L'entreprise avouée était une attaque directe contre la Grande-Bretagne. Aussi ne tarda-t-on pas à s’entretenir ouvertement de la formation d’une « armée d’Angleterre ».

Rue Taranne, on pouvait voir affiché un écriteau portant ces mots : Quartier général de l’armée d'Angleterre. Les passeports délivrés aux membres de l'expédition portaient le même libellé.

Monge fut du petit nombre de ceux que Bonaparte mit dans la confidence des événements qui se préparaient.

(1) Nul n’ignore, dans les milieux informés, que Leibnitz avait proposé l'occupation de l'Égypte au grand Roi. Le mémoire qu’il adressa à Louis XIV, à cet effet, intitulé : Consilium Ægyptia=" cum, n'existe plus en original, mais un exemplaire, qui avait Été conservé dans la Bibliothèque de Hanovre, fut envoyé en 1892, le. 0 juillet, à Bonaparte, par le général Mortier. Bonaparte le confia à Monge, qui le déposa dans les archives de l'Institut, CHMSTD.

Berthollet, Caffarelli-Dufalga et peut-être trois ou quatre autres furent également initiés (1).

Berthollet fut chargé d'aller trouver Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, pour leur offrir d'accompagner Bonaparte dans une lointaine expédition.

Cuvier refusa l'offre qui lui était faite : Geoffroy l'accepta.

Une place de zoologiste restait à donner, par suite du refus de Cuvier. Le naturaliste Savigny allait partir pour Rouen, où le crédit de Cuvier lui avait fait obtenir la chaire de professeur de botanique à l’École centrale de la Seine-Inférieure ; comme il se récriait sur son incom pétence en zoologie : « Acceptez tout de même, lui dit Guvier, dont nous citons les propres paroles, vous serez zoologisle quand vous voudrez. » Savigny accepta et fut

adjoint à Geoffroy Saint-Hilaire, pour l'étude des animaux

sans vertébres (2),

Geoffroy Saint-Hilaire, qui était professeur au Muséum, avait consenti à quitter ses travaux en cours et sa paisible demeure du Jardin des Plantes, sur la simple assurance que ses amis Monge et Berthollet faisaient partie de l’expédition.

(1) Souvenirs, de Jomard, p. 25. | (2) Discours prononcé aux funérailles de M. Savigny, par Isid. Geoffroy Saint-Hilaire, en 1851.

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Ceux-ci, d’ailleurs, malgré leur âge relativement 4 avancé (Monge avait 52 ans et Berthollet 50), n'avaient pas craint d'associer leur destinée à celle d'un jeune conquérant dévoré d’ambition, mais dont le tempérament . aventureux pouvait les entraîner bien au delà de leurs prévisions.

Geoffroy Saint-Hilaire quitta Paris vers la fin d'avril 1798 avec son collègue Savigny, son frère Marc-Antoine Geoffroy, capitaine du génie, et le peintre Redouté.

. Le départ de Toulon eut lieu le 19 mai. Geoffroy s'était embarqué, avec son frère et un certain nombre d'officiers généraux (1), sur la frégate l’Alceste. |

Dans les longues conversations qu’engendraient les loisirs du bord (2), Geoffroy se faisait tour à tour l'élève

(1) Les hommes de guerre qui accompagnaient Bonaparte sont

suffisamment connus. Nous nous contenterons de citer les noms de Kléber, Desaix, Caffarelli, Murat, Lannes, Marmont, Bertrand, 2 Leclerc, Davoust, Savary, Duroc, Rapp et Junot. ‘0

(2) Pendant la traversée de Toulon en Égypte, écrit Alissan du Chazet, Bonaparte tenait des séances d’Institut sur le vaisseau : les membres étaient les docteurs Desgenettes et Larrey, l’interprète Venture, Regnault de Saint-Jean-d'Angély et le général Dufalga. Il exigeait que ses aides de camp y assistassent Il y avait quelquefois des incidents assez bouffons, presque toujours amenés par Junot, qui avait l'esprit très gai. « Général, dit-il à « Bonaparte le jour de l’ouverture, pourquoi Lannes n'est-il pas « de l’Institut? Rien que sur son nom, il devrait y être admis. »

Dans cette séance, Junot s’endormit, et ses ronflements couvraient la voix de l’orateur. « Qui est-ce qui ronfle ici? dit le, général. — C’est Junot. — Réveillez-le. » On réveille le dormeur, qui, l'instant d’après, ronfle de plus belle. « Réveillez-le donc, vous dis-je! » Puis, avec quelque impatience : « Qu’as-tu à ronfler ainsi? — Général, c’est votre Institut qui endort tout le monde,

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en tcque des généraux et leur Drotésseu de physique

et d'histoire naturelle. Ce fut pour eux, autant que pour lui-même, qu’il fit sur un requin, harponné et hissé à bord, sous les yeux et sur la demande du général Régnier, la principale expérience de Galvani, touchant l'électricité animale.

Bonaparte ne manqua pas de lui en demander un récit circonstancié (1), ce qui témoigne assez que ces questions étaient pour lui pleines d'attrait.

Ce n'était pas la curiosité banale d’un esprit en quête de merveilleux, mais bien un goût ferme et décidé pour tout ce qui touchait à la science.

Cette passion pour la science, il l’avait manifestée en d’autres circonstances. Lors de la campagne d'Italie, ne l'avait-on pas vu s’entourer des chimistes, des physiciens. des physiologistes les plus éminents, qu'il choisissait pour interlocuteurs, et auxquels il se plaisait à donner la réplique? Monge et Berthollet, qui l'accompagnèrent en Égypte, n'étaient-ils pas à ses côtés sur les glacis de Mantoue assiégée ?

Quand la victoire, pendant cette même campagne d'Italie, lui eut soumis des villes qui renfermaient des Universités, c'étaient les professeurs à qui il rendait tout

d'abord visite ; avec eux il se mettait en coquetterie

excepté vous. — Va dormir dans ton lit. — C’est ce que je demande, dit l’aide de camp, qui regarda cette permission comme

un congé en règle, et ne reparut plus aux séances (Mémoires,

Souvenirs et Portraits, t. II, p. 49, par ALISSAN DU CHAZET).

(1) Préface de l’Introduction aux Wotions synthétiques, etc.,

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réglée, quand il ne cherchait pas à les déconcerter (1) par une brusquerie voulue.

Ce qui est plus significatif et qui dénote l'amour, le culte que Napoléon avait voué à la science, n'est-ce pas cette légion de savants qu'il avait réussi à entrainer à sa suite vers. des pays que leur imagination osait à peine entrevoir ? |

Mais, par-dessus tout, ce qui s'impose à notre admiration, c’est La fondation de cet Institut du Caire, organisé sur le modèle de l’Institut de France (2) et dont les tra-

(1) À Pavie, il aborde le physiologiste Scarpa par cette sing'ulière question, posée à brüle-pourpoint : « Quelle différence voyez-vous entre un homme vivant et un homme mort ? » À quoi Scarpa répondit, interloqué : « L’homme mort ne se réveille plus. »

(2) Bonaparte faisait partie de l’Institut de France depuis le 25 décembre 1797; il fut nommé à la place, devenue vacante, de Carnot (section de mécanique).

Cette élection avait été préparée rue Chantereine entre Monge, Laplace et Berthollet. Kléber, Caffarelli, Chénier et quelques autres prenaient part à la réunion. .

Le 21 brumaire an VI (11 novembre 1797}, conformément aux dispositions de la loi du 15 germinal an IV (4 avril 1796), il avait été procédé à un scrutin préparatoire, où les candidats obtinrent les suffrages suivants :

BORAPAT IC Mere it . Galet A0 Nos DIHOR NE re ol Breg'uel/ 18206 Montalembert. . . 367 ÉÉRQITA See LCamblärdve ts Janvier fre "#10 MoHar dE ee 69 Grobért ire sr Louis Berthoud. . 267 Servieres 0106

En conséquence de ce vote, la première classe, sur le rapport de la section des arts mécaniques, proposa, dans la séance géné-

ee vaux auraient été si féconds si la campagne militaire, par

un concours de circonstances malheureuses, n'avait fâcheusement abouti.

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rale du 6 frimaire an VI (25 novembre 1797}, une liste formée , ainsi qu’il suit : ee

Bonaparte.

Dillon. Montalembert,.

Les trois classes composant l’Institut national concourant alors à la nomination des membres de chacune d’entre elles, : il fut me procédé au scrutin dans la séance générale du 5 nivôse an VI (25 décembre 1797). 104 membres étaient présents: Bonaparte obtint 305 votes; Dillon, 166; Montalembert, 123. C’était l’unanimité moins 7 voix.

Camus, président de l’Institut, proclama le citoyen Bonaparte Pan des membres de la Compagnie, dans la section des arts mécaniques de la première classe.

Dès le lendemain de sa nomination, le 6 nivôse, le nouvel élu prenait place au milieu de ses confrères, et la classe le chargeait, conjointement avec Monge et Prony, d'examiner un cachet typographique que lui avait soumis un nommé Hanin. %

Par cette lettre, tout entière:de la main de Bourrienne, et seu- . L lement signée de Bonaparte, celui-ci remerciait l’Institut de la À distinction qu’il venait d’en recevoir :

Paris, le 6 nivôse an VI de la République française une et indivisible.

« Citoyen Président, le suffrage des hommes distingués qui 2ë composent l’Institut m'honore. ; « Je sens bien qu'avant d’être leur égal je serai longtemps leur <

écolier. S'il était une manière plus expressive de leur faire con- +

naître l’estime que j'ai pour eux, je m’en servirais. Les vraies conquêtes, les seules qui ne donnent aucun regret, sont celles que l’on fait sur l'ignorance. L’occupation la plus honorable | comme la plus utile pour les nations, c’est de contribuer à l’ex- k tension des idées humaines.

rare La Né

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