COMMENT ON MEURT EN BEAUTÉ L'ASPIC DE CLÉOPATRE
Il y a des figures historiques qui ont le privilège d'entrer de plain pied dans la légende. Il semble qu'elles exercent une sorte de fascination et qu'on ne les puisse voir qu'au travers d’un mirage. Au gré du tempérament de chacun, l’adulation se change en invective, le pané-
gyrique en pamphlet, et la vérité sort de ces épreuves
singulièrement déformée.
IL est des ascendants prestigieux auxquels on ne peut que malaisément se soustraire; c’est une influence de cette nature que produisent, sur ceux qui les approchent ou les étudient, celles qui ont passé pour des créalures Jfatales.
Est-il une femme qui ait exercé cette sorte d’attraction (1) au même degré que Cléopâtre? Asservir les maîtres du monde n’est pas le fait d’une courtisane
(1) Cette séduction, elle l’a exercée même après sa mort. Le baron de Prokesch-Osten fut un amoureux posthume de Cléo-
vulgaire (1); il y fallait en plus l'attrait de son commerce, auquel il était impossible de résister ; les agréments de sa figure, joints aux charmes de sa conversation : toutes les grâces, en un mot, qui peuvent relever un heureux naturel et laisser dans l'âme « un aiguillon qui pénétrait jusqu'au vif (2). »
Cléopâtre était plus que belle, elle était pire (3).
Une telle puissance de séduction suffit-elle à expliquer ses victoires galantes? N'est-il pas à présumer qu'ils se rendaient plus facilement à merci, les hommes dont le libertinage et l'absence de volonté nous sont attestés par
tous les historiens? Chez la plupart des demi-dieux, la
nature reprend, du reste, ses droits, dès que s’en offre l'occasion et d'autant plus impérieusement qu’elle a été
plus longtemps comprimée; c’est ce qui se passa pour
Antoine.
pâtre, comme Victor Cousin l’a été des belles dames de la Fronde ; Vatel, de la du Barry et de Charlotte Corday; M. de Thiac, de
Marie-Antoinette, etc., etc.
(1) Ce serait une erreur de croire que Cléopâtre fut aussi célèbre par sa galanterie que par ses crimes.
En fait d'amants, on lui attribue, il est vrai, Cnéius Pompée, Jules César, le roi Hérode et Marc-Antoine; mais il n’est pas
prouvé que tous ces personnages aient obtenu réellement ses
faveurs. (Cf. à cet égard l’intéressant ouvrage de M. Henry HoussAyE, Aspasie, Cléopâtre, Théodora, et aussi la brochure de M. Alexandre Max de ZoGneB, membre correspondant de l’Institut Égyptien, parue au Caire, en 1895, sous le titre de : Le Tombeau de Cléopâtre.
(2) PLUTARQUE, Vie d'Antoine, xxvur. ==
(3) Voir un curieux article de BLAZE DE Bury, sur Cléopâtre, dans la Revue des Deux-Mondes (Cf. Table générale de cette Revue).
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L'ASPIC DE CLÉOPATRÉ - 1
Après avoir vécu de privations, Antoine s'était vu au
sommet de la fortune. Énivré de ses succès, enorgueilli
par ses victoires, il était une proie facile, un faible jouet entre les mains de la charmeuse, qui déploya pour le conquérir tous ses talents de fascination. Mais pourquoi
insister sur des faits trop connus, sinon pour établir une
préface au drame qui va se dérouler, et dont Cléopâtre et Antoine seront les protagonistes.
Un drame! jamais mot fut-il plus en situation? Pouvaient-ils sortir de la vie comme des comparses banals, ces artistes consommés ?
Tous deux étaient résolus au suicide.
Antoine savait que son poignard ne lui serait pas infidèle et que, le moment venu, il saurait mourir en soldat, sil tardait à trouver sur le champ de bataille la mort qu'il souhaitait.
Quant à Cléopâtre (r), toute sa vie, éprise d’esthétique,
(1) Cléopâtre avait essayé de se donnér la mort avec un poignard. Mais Proculeius le lui avait arraché des mains et lui avait en même temps enlevé tous les instruments avec lesquels
- elle eût pu attenter à ses jours. (Analecta ad antiquitates medi-
cas, quibus anatome Ægyptiorum et Hippocratis, nec non morlis genus quo Cleopatra regina periit, explicantur, par GRÜNER; traduit et analysé par Gouin. Mémoires litléraires et criliques pour servir à l’histoire de la médecine, 1776, pp. 196 et suiv.
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quel raffinement son imagination fertile allait-elle lui suggérer )
La laideur et la souffrance lui faisant également horreur, elle ne choisira pas le poison, qui rend les traits convulsés ou tord dans d’horribles spasmes.
La femme coquette ne pouvait s’habituer à cette idée, pas plus que l'artiste en quête de sensations neuves, révant la suprême jouissance, avant de s'endormir de l'éternel sommeil.
Un moment, elle avait cru remarquer une certaine froideur chez Antoine. Celui-ci, défiant, soupçonneux, dissimulait mal la crainte que sa maîtresse ne l’empoisonnât. Lorsqu'il mangeait avec elle, il lui faisait l’injure de soumettre à l’essai les mets qu’on lui servait.
Cléopâtre se jouait de ses frayeurs et de ses précautions. Un jour, dans un repas, elle ceignit son front d’une couronne, dont les fleurs étaient empoisonnées,
Vers la fin du souper, elle invita Antoine à boire les couronnes (1); il y consentit et prit celle de Cléopâtre, dont il effeuilla les fleurs dans sa propre coupe; déjà il la portait à sa bouche, lorsque la reine, lui saisissant le bras : « Connaissez, lui dit-elle, la femme contre qui vous nourrissez d'injustes soupçons; si je pouvais vivre sans vous, seigneur, manquerais-je d'occasions et de moyens? » En même temps, elle faisait venir un esclave
(1) Un usage romain, dont il est assez difficile d'expliquer l’origine, consistait à effeuiller les couronnes dans les coupes et à avaler ensuite le vin contenant les pétales. C’est ce qu’on appelait boire les couronnes.