II. CIVILISATION DES ARYAS ET DES SEMITES
aux besoins de capitaux qu'éprouvait le commerçant en gros. Celui-ci, d'après ce qui est dit ci-dessus, n'était autre que l'armateur d'un navire de mer. Affréter un vaisseau est déjà une opération qui exige de grands capitaux, sans compter la nécessité d'une provision d'or et d'argent pour parer aux éventualités dans le cas où le produit de là vente de la cargaison serait insuffisant pour le paiement des marchandises achetées. Il est possible que le patrimoine de quelques privilégiés ait été assez important pour faire tout cela, mais il faudrait ne pas connaître les Babyloniens pour ignorer que les individus dépourvus de pareilles ressources trouvaient le moyen de remédier à leur indigence. Ils s'adressaient à ceux qui possédaient, en leur assurant une part du gain. Leur rapport exprimé juridiquement était celui des sociétaires (socii) ou plus exactement celui existant entre le commanditaire et le commandité. Il saute aux yeux que cette forme avait de sérieux désavantages. Un contrôle du commandité par les commanditaires eût été dans ces circonstances entièrement impossible, il aurait pu les tromper de la manière la plus scandaleuse dans l'indication des prix de vente et d'achat.
Cette considération devait nécessairement conduire à fixer d'avance la part du gain en proportion du capital versé. Les prêteurs étaient ainsi à l'abri de tout aléa; que l'entreprise produisît beaucoup ou peu, ils recevaient la quotité qui leur avait été assurée. Nous obtenons ainsi les intérêts. Ils étaient considérés comme part de gain dans une entreprise commerciale; à la place de la participation à titre de société se mit celle sous forme de prêt à intérêts — le contrat de prêt avec la fonction du contrat de société. Je crois avoir ainsi donné à l'apparition des intérêts une explication à laquelle on ne pourra dénier un haut degré de vraisemblance intrinsèque. A la question : est-il probable que les intérêts ont apparu pour la première fois dans les relations commerciales plutôt que dans les relations ordinaires, on ne sera pas embarr
de répondre. La défaveur que les intérêts ont eue à combattre, même après un long usage, se manifeste dans la prohibition du droit mosaïque et canonique, sur laquelle je reviendrai plus tard. Leur première apparition n'était donc pas toute naturelle, comme notre civilisation moderne pourrait le faire croire ; elle demande explication et je n'en trouve pas d'autre que celle que je viens de donner. Les intérêts doivent leur origine aux relations commerciales, et comme celles-ci existaient à Babylone bien avant de se développer chez les autres peuples, c'est à cette ville qu'il faut remonter. J'ai cherché à découvrir à cet égard des indications positives dans les sources. Je ne pouvais évidemment concevoir l'espoir d'y trouver une attestation directe de la naissance des intérêts, mais mes recherches n'ont cependant pas été vaines, car j'ai réussi à découvrir des indications positives au moins du fait que les intérêts étaient dans un rapport spécial avec les relations commerciales et plus spécialement encore avec le trafic maritime. Je commence par laisser de côté le prêt à intérêts ordinaire du marchand, le seul dont il fût question ci-dessus, pour m'occuper d'une variété particulière de ce prêt : le prêt maritime^). L'opinion dominant encore aujourd'hui, qui attribue aux Phéniciens tout ce qui se
(2il) Dans l'intérêt de mes lecteurs non juristes j'ajoute quelques mots d'explication. Le prêt maritime se distingue du prêt ordinaire, du prêt terrestre comme on pourrait l'appeler, non pas en ce que c'est le navigateur qui le contracte pour obtenir à son point de départ ou de destination les fonds nécessaires à l'achat de marchandises, mais en ce que la responsabilité du capital et des intérêts est subordonnée à la condition du voyage heureux ; si le navire périt l'emprunteur ne répond de rien. Le prêt maritime contient donc un moyen terme entre la société et le prêt à intérêts ordinaire, avec celle-là il a de commun l'élément de l'acceptation du risque, avec celui-ci celui de la fixation des intérêts, qui naturellement ici sont évalués plus haut, puisqu'ils ont à donner au prêteur, outre l'équivalent pour l'abandon du capital, celui pour l'acceptation du risque (prime d'assurance, pretium periculi des Romains).