L'observation des astres en mer et l'astronomie
16. Les arts plastiques. Leur essor précoce chez les Grecs et tardif chez les autres peuples indo-européens oblige à conclure que les premiers ont reçu une impulsion qui fit défaut aux derniers. Jusqu'à plus ample informé et aussi longtemps que l'on n'aura pas prouvé que la population aborigène, qu'ils trouvèrent dans le pays, avait acquis un sens artistique plus élevé, je nepourrai m'empêcher d'admettre que les Hellènes reçurent leur éducation des Phéniciens. Fixés
(**9) Le système babylonien de détourner les fleuves pour construire les ponts de pierre n'a pas trouvé, que je sache, d'imitateurs chez les Aryas d'Europe ; non plus que la construction rendue possible de la môme façon d'un tunnel sous le lit d'un fleuve. Inutile de remarquer que le détournement du Busento exécuté par les Visigoths lors des funérailles d'Alaric ne peut être attribué à une imitation des Babyloniens.
dans l'Asie mineure, la Grèce et son archipel dès l'époque la plus reculée, ceux-ci exercèrent une grande influence sur les Grecs (à la différence des autres peuples indo-européens), même en d'autres matières, p. ex. en fait de religion.
La part de leur civilisation que les Aryas d'Europe doivent aux Sémites est donc énorme et jusqu'à ce jour une partie importante de l'antique Babylone continue à vivre dans nos institutions. Le Sémite est devenu l'éducateur de F Aryas ; l'esprit supérieur remplit cette mission envers tous ceux qui l'approchent. A son défaut l'Aryas eût eu peut être besoin de millions d'années pour atteindre son degré actuel de perfectionnement. Si son apprentissage a été si notablement raccourci, il doit cette avance aux Grecs et aux Romains, premiers héritiers d'une civilisation éclose dans une autre partie du monde, et qui la propagèrent à leur tour chez les autres peuples indo-européens. Successeur du Sémite, dispensé de réunir les premiers éléments, de tout conquérir lui-même, l'Aryas a recueilli sans peine la succession de ses auteurs. Mais il a loyalement contribué à l'augmenter, non seulement en quantité, mais surtout en qualité ; il a inauguré de nouvelles voies de civilisation que le Sémite n'a jamais foulées, et que la direction particulière de son esprit lui tenait fermées.
A ce propos se présente une question de la plus haute importance, celle de la dissemblance de la race sémitique et de la race aryenne. Nous allons nous en occuper.
1. NÉCESSITÉ INDISPENSABLE DE S'ORIENTER SUR LA. RACE DE CES DEUX PEUPLES.
XXXIII. Si j'ai soumis le monde babylonien à un examen aussi minutieux, ce n'est pas avec l'intention de passer en
revue la part de civilisation que les Aryas ont reçue des Sémites ou, en termes juridiques, pour faire l'inventaire de cette succession. Mes recherches avaient une autre utilité : la possibitité qu'elles m'offraient dans une si large mesure, d'établir d'une manière irréfutable ma théorie sur le rapport de causalité entre le sol et ses habitants. Non que cette preuve fût nécessaire pour le Babylonien lui-même, car il suffisait de signaler simplement tout ce qui lui appartient dans la culture des Indo-européens. Ce but pouvait être atteint sans étudier le processus du progrès à Babylone, sa spontanéité, ou son éclosion sous l'influence de l'habitat. Mon objectif dans cette démonstration était l'Aryas plutôt que le Babylonien; — j'entends l'Aryas dans sa patrie originaire ; — la preuve faite pour le Babylonien devait trouver son application à l'Aryas. C'est donc chez le Babylonien que je compte établir la thèse que j'applique à l'Aryas : le sol est tout le peuple. Si le tableau du monde babylonien ne m'avait ouvert les yeux, je n'aurais guère pu reconnaître que, pour l'Aryas également, pour sa civilisation et sa race, le sol de la patrie a tout fait. En démontrant dans les détails l'influence de ce facteur sur le Babylonien, j'ai établi des comparaisons avec l'Aryas ; cela me paraissait plus opportun que des vues d'ensemble exclusivement consacrées à la preuve de l'influence du milieu sur la civilisation de l'Aryas. Cette étude n'aurait pu trouver place que dans le premier livre, mais la notion du rapport de causalité entre le sol et le peuple y faisait défaut, et il a fallu les exemples empruntés au Babylonien pour l'introduire dans le second. Ma méthode qui, pour chaque particularité, compare l'Aryas au Babylonien, devait du reste donner plus d'évidence à ma proposition, dans son application aryenne. La démonstration faite pour le Babylonien indiquait d'avance la solution du problème pour l'Aryas. Chez chacun des deux peuples la différence de rivilisation doit être mise exclusivement au compte de leur patrie. J'essaierai dans les paragraphes suivants la
même démonstration par rapport à la différence de leur race respective.
Je vais aborder un terrain très glissant, et par cela même soigneusement évité jusqu'ici. Qu'est-ce que les historiens, nos prédécesseurs, ont trouvé à dire de la race du Babylonien et de l'Aryas? Rien ; il y a là pour eux un x historique qu'ils laissent de côté. Et la question de savoir comment cette race s'est formée? C'est Yx à la deuxième puissance, deux inconnues au lieu d'une! Je ne puis que paraître téméraire en n'évitant pas le problème, car il doit d'avance paraître insoluble à tout le monde. Je vais indiquer le moyen par lequel j'espère néanmoins le résoudre.
Je vais procéder par déduction ; j'argumenterai de la religion des deux peuples. L'homme se peint dans ses dieux; — tels les dieux, tels les hommes. La proposition : Dieu créa l'homme à son image, peut se retourner: l'homme s'est créé Dieu à son image. Si donc nous voulons savoir comment nous devons nous représenter les Sémites et les Aryas, tournons nous vers leurs Dieux, nous y trouverons le reflet de leur propre image. J'examinerai ensuite les conditions respectives de leur vie extérieure. Les peuples et les individus ne se trouvent point sur la même ligne quant à l'influence qu'exercent sur eux les conditions de leur vie extérieure. A son entrée dans le monde, l'individu porte en lui le germe de l'homme futur, germe qui peut être si tenace, si âpre et si dur que toutes les modalités ultérieures de la vie ne peuvent l'atteindre que fort peu. Les peuples au contraire n'apportent rien sur terre, ils deviennent ; ils sont comme une tablette vierge de toute écriture, et ce que l'on peut lire en eux après des milliers d'années d'existence est exclusivement l'œuvre de l'histoire. Au contraire, les caractéristiques constatées chez l'individu à la fin de sa carrière, existaient déjà dans leurs traits fondamentaux lors de sa naissance; les contours de sa vie extérieure ont seuls pu subir des modifications. Le délai que la nature accorde pour agir sur l'homme isolé est
mesuré de la manière la plus parcimonieuse et se borne au court espace de la vie d'un homme, tandis que les peuples vivent des siècles, et les modalités de leur existence ont le temps d'épuiser complètement leur action. Si l'être humain perdurait pendant autant de millénaires qu'il subsiste d'années, l'influence des conditions de la vie sur l'homme interne ne se démentirait pas davantage à son égard.
De cette manière je crois pouvoir établir avec assez de sûreté la différence intrinsèque existant entre le Babylonien et l'ancien Aryas. Comme leurs dieux sont façonnés, ils le sont eux-mêmes ; comme ils ont vécu ils ont dû être. Que celui qui veut contester cette nécessité essaie de renverser la proposition sur laquelle je l'appuie; quant à moi je crois avoir exprimé une des vérités les plus inattaquables de la philosophie de l'histoire.
Je ne me tiendrai pas à la comparaison du Babylonien et de l'ancien Aryas, j'élargis mon champ d'observation et je l'étends à leurs descendants, à tous les peuples formant leur lignée : Babylone donnant naissance aux Assyriens, aux Phéniciens et aux Juifs ; l'Iran produisant les Indiens, les Iraniens et les Indo-européens ; en somme, d'un côté les Sémites, de l'autre les Aryas dans le sens le plus large. Mon thème prend ainsi la physionomie qu'il a dans le titre de ce paragraphe: la race des Aryas et des Sémites. Je vais exposer les considérations qui m'ont porté à élargir ainsi mon travail.
Qu'aurai-je gagné pour le but de cet ouvrage à prouver que les Babyloniens et les anciens Aryas étaient des peuples de race différente? A l'aurore de leur histoire sur le sol de l'Europe, les Indo-européens rencontrent la civilisation de Babylone; celle-ci devient un élément de leur propre préhistoire — la préhistoire des Aryas en Occident se présente comme jpo^histoire des Babyloniens. Or cette posthistoire s'étend sur tous les peuples descendant de ces derniers. Les descendants des anciens Aryas se rencontrent avec la
ARYAS ET SEMITES.
postérité des Babyloniens, sans que Ton puisse constater aucun contact antérieur. L'histoire, le plus souvent, ne laisse rien perdre de ce qu'elle a engendré de grand chez un peuple, elle le fait passer ailleurs par succession : les Aryas deviennent les héritiers des Sémites ; armés des ressources de leurs auteurs, ils furent élus pour ajouter un nouvel acte au prologue des annales universelles qui s'était joué chez eux. Qui ne se demanderait après cela : comment se fit-il que les Sémites disparurent et que les Aryas vinrent à leur place? La cause ne peut être que la supériorité de la race aryenne sur la race sémitique. La préhistoire des Indo-européens aura donc à nous révéler non seulement leur état lorsqu'ils entrèrent dans l'histoire, mais celui des Sémites lorsqu'ils en sortirent. Cette question résolue, nous saurons pourquoi les Sémites disparurent du théâtre du monde. Dans les limites de la capacité restreinte de leur race, ils avaient rempli leur rôle ; ils étaient épuisés, usés, affaiblis par l'âge- L'histoire n'avait plus besoin d'eux, ils pouvaient disparaître. Un peuple jeune, plein de force juvénile, grandi dans le silence les remplaça. Né sur un autre sol, doué d'une autre nature, il était en état d'accomplir une mission qui ne pouvait appartenir aux Sémites.
Tel est le motif de mes recherches sur les deux races. Elles dépassent si peu le cadre de mon étude qu'à leur défaut il ne serait pas complètement rempli. Le remplacement dans l'histoire universelle du Sémite par V Aryas ne peut être rendu compréhensible quen montrant la supériorité de Vune race sur Vautre.
Si je réussis à prouver pour tous les Sémites d'un côté, et tous les Aryas de l'autre, l'existence de certains traits communs, j'aurai établi en même temps aussi qu'ils remontent à une époque antérieure à la dispersion des peuples primitifs. Ces traits sont ceux de la race originaire des peuples pères. Si même par d'autres voies, nous ne pouvions rien en démêler, la conclusion tirée des peuples fils aux
peuples pères seule suffirait parfaitement pour ne laisser aucun doute. Et cette race originaire doit avoir été imprimée d'une manière presque indestructible aux deux peuples pères pour se maintenir chez leurs peuples fils respectifs après plusieurs milliers d'années, ce qui se réalisa, comme nous le montrerons tout à l'heure. Dans le Juif on reconnaît encore le Sémite des temps anciens; on retrouve le Babylonien et le Phénicien dans l'Indien actuel, et dans les peuples indo-européens on reconnaîtra encore l'antique Aryas. La loi qui en résulte c'est que le processus de première formation d'une race est décisif pour toute la vie des descendants. Bien des traits peuvent s'ajouter pendant leur développement; ils ne pai viennent point à effacer l'effigie fondamentale de leur être, qui transparaît toujours clairement reconnaissable. La formation originaire de la race est pour les peuples sur la même ligne que Vinnèité chez V individu. Ce que la nature accomplit pour celui-ci dans le sein maternel, l'histoire l'accomplit pour ceux-là dans la première période de leur existence. Nous verrons plus tard de quelle manière l'œuvre s'accomplit dans notre cas. Dans les conditions extérieures &q leur vie, telles qu'elles étaient inéluctablement tracées par leur nature, les Babyloniens et les anciens Aryas devaient nécessairement devenir ce qu'ils devinrent. Si les dissemblances existant entre eux se constatent encore chez leurs descendants après des milliers d'années, cela prouve que leur race respective doit déjà avoir été accusée de la façon la plus énergique à l'époque de la séparation des peuples fils. Cela résulte pour les anciens Aryas de l'attestation de la langue (p. 23) ; pour les Babyloniens du haut degré de civilisation qu'ils avaient déjà atteint à l'époque où les Phéniciens et les Juifs se détachèrent d'eux (25,)> ce qui n'a pu être que l'œuvre de milliers d'années.
(,B0) J'en ai donné les preuves plus haut; je rappelle par rapport aux l'Innin. ns la navigation maritime, l'emploi des observations astronomiques
270 livre ii. — aryas et semites.
2. Tentative faite par Renan pour réduire la différence DES ARYAS ET DES SÉMITES AU POLYTHÉISME ET AU MONOTHÉISME.
XXXIV. Il existe le plus saisissant contraste entre l'importance que j'attribue au problème de la race des Sémites et des Aryas, et l'attention que la science a jusqu'ici accordée à cette question. Chez les historiens le plus profond silence règne à cet égard; même un homme comme Ranke, qui par la largeur de ses vues, ses efforts toujours dirigés vers la constatation de corrélations historiques et sa maîtrise pour caractériser les personnalités eminentes, était digne et capable comme nul autre de traiter cette matière, même lui, dans son Histoire universelle, l'a complètement laissée de côté. Ce n'est certes pas qu'il ne l'ait point aperçue — elle doit s'être imposée à lui — mais il l'aura repoussée parcequ'elle ne lui offrait point de perspective de solution satisfaisante. Il n'a pu, il est vrai, qu'être encouragé dans cette attitude par le seul essai fait jusqu'alors par un orientaliste, et qui assurément ne lui est pas resté inconnu. C'est celui de Renan ("*) que je vais reproduire et examiner.
D'après cet auteur, le contraste entre Aryas et Sémites s'exprime par polythéisme et monothéisme. La grande diffé-
et de la colombe pour des buts nautiques ; pour les Juifs, la construction de la tour de Babel, l'or et l'argent qu'Abraham emporta et leur connaissance des intérêts, qui met hors de doute l'existence des trois institutions caractéristiques de la vie civilisée des Babyloniens: la navigation maritime, l'art de bâtir et le commerce, à une époque qui doit être reculée au moins jusqu'à la tin du quatrième millénaire (fondation de Sidon vers l'an 3000). (251) Renan. Histoire générale et système comparé des langues sémitiques. Première partie. Paris, 1855, p. 1. Suite dans le Journal Asiatique, T. XIII, p. 215 à 282, 417 à 480. Paris, 1859, dans laquelle il défend son opinion contre les objections qu'elle avait soulevées. — Je citerai ces deux ouvrages par I et II.
rence existant entre ces peuples aurait sa cause unique dans leur religion. Voyons ce qui en est.
Déjà à priori, cette opinion est peu vraisemblable. La religion ne constitue nullement tout l'être d'un peuple, elle n'en est qu'un côté, très important peut-être, mais peut-être aussi assez insignifiant. Qu'apprenons-nous de la différence entre le caractère du Grec et celui du Romain si nous examinons uniquement la religion des deux peuples? Autant que rien. Comme nous apprenons infiniment plus lorsque nous étudions l'art et la philosophie chez celui-là, l'État et le droit chez celui-ci. Cet examen nous dévoile non seulement leur faconde considérer la vie mais encore leur rôle dans l'histoire universelle. Les Aryas étaient autrefois polythéistes, par le christianisme ils sont devenus monothéistes. Si le polythéisme et le monothéisme avaient sur la race l'influence que veut leur attribuer Renan, les Aryas auraient dû devenir tout autres. Ils sont restés les mêmes. Le tableau caractéristique que Tacite trace des Germains, et César, des Gaulois, est encore exact dans ses traits essentiels pour leurs descendants. Même pour le peuple d'Israël, pour le peuple modèle du monothéisme, auquel en première ligne Renan a emprunté son image caractérisque du Sémite, il n'en est pas autrement. Nous verrons plus loin qu'il n'était pas monothéiste dès l'origine, et que ce n'est que plus tard qu'il substitua le monothéisme au polythéisme. D'après Renan, il aurait dû devenir ainsi tout autre que le peuple père babylonien qui s'en tint au polythéisme. Cela n'est point arrivé; le caractère sémitique, abstraction faite de la religion, s'est conservé chez lui.
Ce qui a déterminé Renan à réduire la différence entre les Aryas et les Sémites au polythéisme et au monothéisme n'est pas malaisé à reconnaître. Au point de vue de l'histoire universelle, l'abandon par l'humanité du polythéisme est un des plus gigantesques virements survenus dans le cours de toute l'histoire. Les Aryas polythéistes, les Israélites et les
Arabes monothéistes — quoi de plus tentant que de fixer d'après ce fait, qui pour leur rôle différent est sans aucun doute de la plus haute importance, la dissemblance entre la race aryenne et la race sémitique?
Nous venons de voir que monothéisme et polythéisme ne suffisent point pour épuiser tout l'être d'un peuple. La mesure que Renan croit posséder pour différencier les Aryas et les Sémites est donc, en toute hypothèse, trop étroite. Mais elle est en même temps fausse. Il n'est pas vrai que tous les Sémites ont été monothéistes ; seuls les Israélites et les Arabes le furent, et non les Babyloniens, les Assyriens, les Phéniciens. Encore les premiers ne le sont-ils devenus que dans le cours du temps.
D'après Renan, le monothéisme forme le patrimoine originaire des Sémites, la nature même l'avait mis dans leur berceau. Ils apportèrent au monde « la conception primitive de la divinité » (II. 418); c'est la « gloire de la race sémitique d'avoir atteint, dès ses premiers jours, la notion de la divinité » (I. 5). Cette assertion suppose admis que le caractère des peuples leur est inné comme celui des individus, et Renan n'hésite point à se rallier ouvertement à cette opinion encore très répandue (252). J'ai déjà dit ce qu'il faut en croire. Le caractère d'un peuple n'est pas un produit naturel, c'est l'œuvre du temps, le précipité de toute son existence historique. Le torrent de la vie passe avec fracas, mais le sédiment déposé dans les atomes isolés reste ;
(2S2) II, 445: « A l'origine, l'espèce humaine se trouva divisée en un « certain nombre de familles, ékormément diverses les unes des autres, « dont chacune avait en partage certains dons ou certains défauts». « Ce fait « de la race qui réglait tout dans les relations humaines » ne s'est que peu à peu, dans le cours du temps, affaibli à la suite des épreuves du peuple, et « l'idée de race fut rejetée sur un second plan, sans disparaître pourtant tout « à fait. n
— telle l'histoire du peuple, tel son caractère : esse sequitur operari.
J'établirai plus loin que cette proposition est vraie pour les Sémites et les Aryas, comme pour tous les autres peuples du monde. Je vais d'abord prouver les deux théorèmes avancés ci-dessus (p. 273).
Les Babyloniens, les Assyriens, les Phéniciens furent de tout temps (253) polythéistes et le demeurèrent toujours; pour maintenir debout à leur égard son affirmation du monothéisme de tous les Sémites, Renan a suivi une voie toute particulière. Les divers dieux de ces trois peuples n'auraient été que des noms différents d'une seule et même divinité, considérée comme unique, et dont les qualités et les faces multiples étaient ainsi exprimées. Cette idée ne pouvait manquer de contradiction (25*). De cette manière on pourrait absolument supprimer la notion du polythéisme; ce qui est vrai quelque part doit l'être partout. Si les divers Dieux des Sémites ne sont que les noms différents d'une seule et même divinité, la même hypothèse doit s'appliquer à ceux des Grecs, des Romains, des Germains. Lorsque, pour un seul et même Dieu, on se borne simplement à distinguer des qualités ou des faces différentes, comme la chose se pratiqua, plus
(*83) Sur l'assertion que les Sémites ne le sont devenus que lorsqu'ils se sont fixés en Mésopotamie et par les Accadiens-Summériens, v. plus loin.
(,54) De la part des savants allemands en premier lieu, que je sache, par Steinthal, Zeitsch. für Vollerpsychologie und Sprachwissenschaft, T. I. Berlin, p. 328-345. Il serait parfaitement déplacé ici de donner d'autres indications bibliographiques; je remarque seulement que deux savants allemands : Gbau, Semiten und Indo-germanen in ihrer Beziehung zur Religion und Wissenschaft, eine Apologie des Christentums vom Standpunkt der Völkerpsychologie. Stuttg. 2« édit. 1886, et Hommel. Die Semitischen Sprachen und Völker, T. L, Leipz. 1883, se sont ralliés à Renan en ce qui concerne \<> monothéisme des Sémites.
que partout ailleurs, chez les Grecs (î55), cela se fait par apposition on par addition d'un adjectif avec maintien du nom du Dieu, au singulier. Mais lorsque l'on rencontre le pluriel, comme chez les Grecs (Seo*), chez les Romains (dif), et chez les Babyloniens (V. plus loin) ou plusieurs noms singuliers comme noms de Dieux, cela prouve que la notion de l'unité divine est étrangère au peuple, que celui-ci conçoit au contraire les porteurs des noms différents comme des individualités distinctes. Le pluriel de la langue est le pluriel des choses : le polythéisme; le singulier de la langue employé seul (un seul nom(256) : Jahve, Allah, Dieu) est le singulier de la chose : le monothéisme.
Que les Babyloniens aient considéré leurs dieux comme des êtres personnels, cela résulte des formules imprécatoires mentionnées ci-dessus (p. 246 s.), et tout d'abord de ce que les divers dieux, après avoir été invoqués isolément (a57), se trouvent tous compris sous la forme plurale : dei omnes supra memorati. Cela résulte ensuite de la diversité du rôle attribué à chacun d'eux dans la punition du criminel ; tour à tour ils lui infligent un mal particulier. Mais la preuve la plus décisive, devant laquelle toute contradiction doit cesser, est fournie par la relation babylonienne du déluge,
(255) Comp, l'énumération de la table de Preller, Griechische Mythologie, pour les noms des divers dieux.
(286) Sur la forme plurale Elohim v. ci-dessous.
(2 5 7) Oppert et Menant, 1. c, p. 103 : deus Anu, Bell et Ea, p. 104-105 : Nebo... Bin... Sin... Samas.., Istar... Quia... Ninip... Nirgal... Zomal... Turda... Ishara. Les diverses divinités babyloniennes ne présentent aucun intérêt pour nous, v. à cet égard Hommel, Die Semitischen Völker und Sprachen, p. 370-397, résumé par Duncker, Geschichte des Alterthums, T. I, 5e édit. Leipz. 1878, p. 267-272, Eduard Meyer, Geschichte des Alterthums. Stuttgart, 1884, T. I, p. 175, 176. Une table assyrienne compte huit dieux supérieurs, 50 dieux du ciel et de la terre et 300 esprits célestes. Duncker, p. 275.
où l'un dieu contrecarre et renverse les plans des autres. La relation se termine en disant que Chasis-adra, quand il fut sauvé, bâtit un autel sur le sommet de la montagne et y fit un sacrifice auquel les dieux affluèrent « comme des mouches ».
Il reste donc acquis que les Babyloniens ont été polythéistes, et il en est de même des Assyriens et des Phéniciens. D'après Hommel (1. c. p. 28) qui croit avec Renan à leur monothéisme originaire, les Sémites ne sont devenus polythéistes que plus tard, en changeant leur monothéisme primitif contre le polythéisme des Accadiens-Summériens. Il n'a pas encore produit la preuve de son assertion, mais il l'a annoncée — il faudra donc attendre, mais je doute qu'il la fournisse. L'événement serait unique dans l'histoire; partout le polythéisme a précédé, le monothéisme n'est jamais venu qu'après. Cette opinion paraît provenir uniquement de ce que l'on a admis que les Hébreux ont été de tout temps monothéistes. Or, semble-t-il, si le peuple fils l'était, le peuple père doit l'avoir été également. Cela repose sur de fausses prémisses.
Les Hébreux, et aussi les Arabes dont je n'ai pas encore parlé, n'ont pas été monothéistes à l'origine, mais le sont devenus dans le cours du temps. Pour les Arabes, le fait est incontestable. Leur conversion au monothéisme ne date point, il est vrai, comme on l'admettait jadis, de Mahomet seulement; de nouvelles recherches ont au contraire établiC5") que si elle n'était pas complètement accomplie à
(«s«) Wellhausen, Skizzen und Vorarbeiten,^* livraison: Reste arabische* Heidentums. Berlin, 1887, p. 184 : * Au sixième et au septième siècle de notre ère Allah a complètement supplanté les dieux »... « Les païens, dit Mahomet lui-même, dans les moments du plus grand danger s'adressent toujours à Allah et non aux faux dieux ». La manière dont la conversion s'est accomplie est ici magistralement exposée (p. 185, 186). L'expression : le Dieu (pour désigner le Dieu do la tribu seul), qui dans l'usage de la
cette époque, elle était au moins préparée. A mon avis, il faut admettre la même situation pour les Hébreux jusqu'au temps de Moïse. D'après la tradition de l'Ancien Testament, leurs ancêtres demeuraient en Mésopotamie. Leur chef de souche légendaire, Abraham, était sorti d'Ur en Chaldée (Genèse, 16, 28, 31), et son petit-fils y retourna pour chercher une femme de sa tribu. Lorsque Jacob repartit, l'une de ses femmes, Rachel, emporta secrètement les faux dieux de son père (Genèse, 31, 19, 32-33). Il est donc impossible qu'Abraham ait déjà été monothéiste; d'ailleurs lui même, comme son monothéisme, sont des inventions de l'époque postérieure. A le considérer comme chef de souche de tout le peuple, il fallait inévitablement en faire un monothéiste. S'il eût été idolâtre, pourquoi son peuple ne l'eût-il pas été également ? Abraham devait donc déjà connaître la foi en un seul Dieu, on ne pouvait laisser au peuple, toujours enclin à retomber dans son ancienne idolâtrie, un argument aussi fort que cet exemple.
Qu'il s'agisse ici d'une pareille émendation tendancielle du temps primitif, opérée à la lumière et dans l'intérêt du temps postérieur, c'est ce qui résulte des traces du polythéisme primitif conservées, malgré tout, dans l'Ancien Testament, p. ex. Genèse, 6, 2 : <r les fils de Dieu regardent après les filles des hommes ». Il faut ajouter l'attestation que fournit la langue dans la forme plurale : elohim (= les dieux) pour désigner Dieu. On ne saurait concevoir qu'elle eût pu naître chez un peuple croyant de tout temps en un seul Dieu ; elle montre qu'il avait originairement plusieurs dieux. Lorsque ceux-ci firent place au Dieu unique, l'expression fut conservée
langue régnait presque seule forma insensiblement la transition à l'idée d'un dieu identique, commun à toutes les tribus, unique et uniyersel. Dans le Coran, on cite encore des faux dieux du peuple.
et s'appliqua à lui(25*). Ce n'est qu'avec Moïse que le monothéisme apparaît chez les Juifs, jusque là ils étaient adonnés au polythéisme. Ainsi, et ainsi seulement, s'explique la nécessité du commandement : tu n'auras pas d'autres dieux que moi. Si Renan avait raison de dire (II, 228) « que depuis une antiquité qui dépasse tout souvenir, le peuple hébreu posséda les instincts essentiels qui constituent le monothéisme», cet ordre aurait été aussi absurde dans la bouche de Moïse, qu'il le serait dans celle d'un prédicateur moderne. Pour un peuple chez lequel le monothéisme a passé dans la chair et dans le sang, il ne fallait pas prohiber le culte des idoles, pas plus qu'il ne faut, chez un peuple civilisé, défendre le cannibalisme. Ce que Moïse voulait prévenir, ce n'était pas la chute dans l'idolâtrie, mais la rechute, qui était fortement à craindre pour ceux qu'il avait lui-même conduits au monothéisme, récidive souvent renouvelée au témoignage de la Bible. C'était une nouvelle doctrine que celle que prêchait Moïse, en contradiction avec Y antique foi du peuple. Ses successeurs virent la lutte entre elles; elle fut séculaire, jusqu'à ce que le souvenir et le respect de la foi première fussent complètement éteints et le culte des idoles radicalement extirpé: combat semblable à celui que le christianisme soutint chez les Germains contre le paganisme, lequel persista pendant des siècles à ses côtés, dans une foule de vestiges et de réminiscences.
(*59) Renan no veut pas admettre cela; il objecte (II, 228, 219) « que les absorptions de divinités dont l'histoire des cultes polythéistes offre de nombreux exemples, se passent d'une autre manière : les divinités absorbées ne disparaissent pas entièrement ; elles sont subordonnées aux dieux supérieurs, comme demi-dieux ou comme héros ». L'assertion est renversée par la preuve fournie par Wkllhausen (note 258) que les divers dieux des Arabes ont été entièrement absorbés, à l'époque historique, dans Allah.
C'est donc Moïse qui le premier a prêché à son peuple la doctrine du dieu unique. Où l'a-t-il puisée? en lui même? Ce serait un événement sans égal dans l'histoire de l'humanité. Aucune grande vérité n'est venue au monde soudainement, sans transition, comme Minerve sortant du cerveau de Jupiter; toutes ont exigé une longue gestation pendant laquelle elles devaient mûrir jusqu'à l'apparition de l'homme appelé à cueillir le fruit. Les esprits les plus éminents ont eu leurs précurseurs dans la recherche de la vérité. Et chez Moïse seul cette loi de l'histoire se serait démentie? L'évolution du polythéisme au monothéisme aurait dû s'accomplir dans son âme pendant le court laps de temps d'une vie humaine !
Enfant adoptif d'une fille de roi d'Egypte, Moïse, seul parmi son peuple, reçut une éducation qui ne pouvait échoir à aucun de ses compagnons de tribu : celle des prêtres égyptiens. Ils lui donnèrent des leçons de sagesse. Or chez eux, ainsi que l'a établi la nouvelle égy ptologie, s'était formée de bonne heure déjà une doctrine gardée secrète pour le commun du peuple et restant l'apanage des initiés : la doctrine du Dieu unique (260), « du Dieu Soleil, unique, pri- « mordial, éternel. Il règne sur le monde et s'y manifeste ; « tous les autres dieux ne sont que des formes ou des noms, « et l'esprit humain lui-même (Osiris) n'est qu'une émanation « de lui qui retourne à sa source après la mort. » C'est dans la caste sacerdotale, composée des esprits les plus éclairés, le seul collège religieux de l'antiquité qui se fût élevé jusqu'à la pensée philosophique, que la notion de l'unité divine pouvait se former insensiblement, c'est dans son sein que Moïse apprit à connaître et à pénétrer la vérité ; il la prêcha à son peuple, après l'avoir conduit hors d'Egypte. A la place
(26°) V. à cet égard Eduard Meyer 1. c, formation de la doctrine monothéiste secrète, § 92.
du Dieu Soleil de l'Egypte, Moïse mit Jehovah, et au dogme de l'émanation il substitua l'affirmation connue de la ressemblance de l'homme avec son créateur : « Puis Dieu dit : « Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance... « il le créa à l'image de Dieu » (Genèse, I, 26, 27). Mais s'il faut lui refuser le mérite intellectuel de la conception de cette doctrine, il lui reste le mérite moral, encore bien plus grand, d'avoir mis à son service tout le prestige de sa puissante personnalité et de l'avoir imposée d'une main de fer à son peuple.
Il en est exactement de Mahomet comme de Moïse. De même que celui-ci ne devait pas sa doctrine du Dieu unique à sa propre conception, mais aux prêtres égyptiens, de même Mahomet ne conçut Allah que parce qu'il avait appris à connaître le monothéisme des Juifs et des Chrétiens vivant au milieu des Arabes. Partout où le monothéisme se montre, le polythéisme est près de finir, comme l'imperfection cède à la perfection — ce n'est qu'une question de temps : à la splendeur du Dieu unique pâlissent les Dieux, comme les étoiles devant l'éclat du soleil. Chez Mahomet également, le mérite de la nouvelle doctrine ne gît pas dans l'invention, mais il lui reste aussi le mérite moral d'avoir converti son peuple en exposant sa personnalité toute entière.
La théorie de la tendance primordiale de la race sémitique vers le monothéisme s'est donc montrée historiquement insoutenable. Les deux seules tribus sémitiques chez lesquelles le monothéisme apparaît, après une longue pratique du polythéisme, les Hébreux et les Arabes, n'y sont pas arrivées par un instinct de race, mais elles ont été contraintes par le fer et le feu de subir les dogmes de Moïse et de Mahomet; — chez un peuple adonné au monothéisme de tout temps, il n'aurait pas fallu la menace de la peine de mort contre l'idolâtrie.
Mais le monothéisme des Hébreux ne mérite ce nom que
dans un sens très restreint. Ce n'est pas la croyance à un Dieu unique à côté duquel il n'y en a point d'autre, mais au Dieu d'Israël: à Jehovah. A ses côtés il y a des dieux distincts pour les autres peuples ; Jehovah est seulement le premier, le plus puissant de tous. En réalité nous avons ici à côté du monothéisme national (hénothéisme, monolâtrie) un polythéisme international.
Tel est l'incommensurable progrès réalisé par le Christ. Le Dieu qu'il prêche est le Dieu universel, et non celui d'un seul peuple; ses disciples doivent le prêcher à toutes les nations ; le Christ est l'incarnation de l'universalité de la religion, le dernier pas que le monothéisme avait à faire. Le chemin parcouru dans l'histoire pour aboutir finalement au christianisme est donc marqué par les stations suivantes : les prêtres égyptiens, — Moïse, — le Christ, et comme successeurs de celui-ci, Mahomet et le bouddhisme dans sa forme moderne (non originaire).
Le progrès réalisé par le Christ n'appartient pas au judaïsme. Le Sémite ne conçut jamais que Y exclusivisme national de la divinité, qui forme partout le point de départ de la notion de Dieu ; l'israélite n'alla pas au-delà. Mais les Grecs avaient déjà franchi ce pas à l'apparition du Christ, et c'est pour cela que sa doctrine reçut chez eux un accueil qu'elle n'obtint jamais chez les Sémites. L'hellénisme de cette époque se caractérise par le cosmopolitisme qui l'animait, à l'extérieur comme à l'intérieur. Au dehors, par l'influence des Grecs sur tout le monde civilisé de ce temps, au dedans, par l'abandon réalisé par lui du principe exclusif de nationalité. Dégagé à l'étranger de tout lien national, citoyen du monde répandu partout, initiant tous les peuples à sa civilisation, le Grec s'était élevé dans sa patrie aux conceptions générales que trahit, sur le terrain religieux, la répudiation du nationalisme dans la notion de la divinité. Il a ouvert la voie au Christ, et je vais même plus loin, car je me rallie à l'opinion professée
par la nouvelle école historique, que le Christ a subi l'ascendant hellénique de son époque. Sa doctrine n'avait pas jailli du sol de son peuple — le christianisme marque au contraire une victoire sur le judaïsme; dès sa première origine il renferme un élément aryen. On a cru expliquer cette affinité entre lui et l'Aryas en disant que le Christ descendait d'un père de cette race. A mes yeux, cette attache physique n'a aucune valeur, elle pouvait exister ou manquer sans que la parenté morale en résultât ou fût absente.
Quoi qu'il en soit de cette action exercée sur lui par l'hellénisme, le Christ n'en a pas moins fait un pas incommensurable en avant de ce dernier. Le dogme chrétien d'un Dieu unique pouvait ne pas être neuf pour l'Hellène instruit, mais l'idée que Dieu est l'amour et que le salut de l'humanité entière est renfermé dans la charité, cette conception suprême, absolue, de l'être divin lui était étrangère. C'est à cette hauteur seulement, grâce à cet aboutissement non plus purement intellectuel, mais aussi moral, que l'universalité de la religion se trouvait réalisée en pratique, et qu'un véritable message de salut s'adressait â l'univers. La croyance en un Dieu unique est chose purement intellectuelle ; comme toute vérité purement théorique, elle se concilie avec une parfaite dureté de cœur; mais la foi en un Dieu d'amour exclut l'égoïsme, lorsque les sentiments de l'âme s'accordent avec l'enseignement dogmatique. Un Dieu d'amour, c'est la victoire de la charité comme principe de Tordre moral du monde.
J'en reviens au Sémite. Je crois pouvoir résumer les résultats acquis en disant que le monothéisme, bien loin de former l'héritage de la race sémitique, n'est arrivé à son véritable déploiement chez l'Aryas qu'avec la doctrine du Christ. Chez les Sémites, la divinité n'a jamais brisé les liens de la nationalité qui l'enserraient, même chez les Hébreux. Jehovah n'existe que pour son
peuple(>81); pour tous les Sémites, la cause dernière de la divinité, c'est Vègoïsme national : Dieu pour nous, mais non pour d'autres. L'idée de l'existence d'un même Dieu pour tous les hommes, l'idée de Y universalité ou de la communauté, par opposition à la nationalité ou à Y exclu," sivisme en matière de religion, — cette idée sans laquelle le monothéisme n'est qu'un mot vide et non une vérité, a été réalisée par les Aryas les premiers, et s'ils ont pu le faire, il faut en chercher le motif dernier, non pas dans leurs hautes facultés intellectuelles — car sous ce rapport ils ne sont en rien supérieurs aux Sémites, — mais dans leur élan moral plus élevé, dans Yidéalisme qui forme le trait fondamental de leur être (§ 36).
Cette opposition entre la nationalité et l'universalité sur le terrain religieux, se représente chez les Romains en matière juridique. De même ici le développement commence avec la nationalité et Y exclusivisme : notre droit n'existe que pour nous : les étrangers n'y ont aucune part(262). Dans un intérêt propre, dans le but de rendre possibles les relations commerciales, ce principe fut peu à peu mis hors d'usage, mais il ne fut vraiment vaincu, c.-à-d. remplacé par celui de l'universalité, que dans le jus gentium des Romains, établi à côté du droit national destiné exclusivement aux citoyens (jus civile), comme droit général spécialement fait pour tous les peuples en relations avec eux. Le jus civile se trouve sur la même ligne que le polythéisme ou le monothéisme purement national; le jus gentium correspond au monothéisme international du christianisme, et les juristes romains attribuent à ce droit exactement le même carac-
(*6*) « Je suis le Seigneur ton Dieu ». Ton Dieu se rapporte ici, comme si souvent dans l'Ancien Testament, non à l'individu mais au peuple. Exemple : « qui fa ramené de l'Egypte » « parce que tu as été en servitude au pays d'Egypte ».
(28î) Y. mon Esprit du D. R. I § 19.
tère d'universalité que l'église chrétienne donne à sa religion^63). La notion de l'universalité apparut en premier lieu chez les Aryas, elle est toujours restée étrangère aux Sémites.
Au prétendu monothéisme des Sémites se rattache, d'après Renan, un trait qui caractérise toute la race : l'intolérance religieuse. La tolérance est de l'essence du polythéisme, l'intolérance est spéciale au monothéisme. Mais en admettant qu'il ait raison, et je partage son avis, il en résulterait que son affirmation ne peut être exacte pour ceux des Sémites qui étaient polythéistes. D'après sa propre théorie, ils doivent avoir été tolérants. Et ils Vont été. La seule circonstance que les Babyloniens n'imposèrent pas leurs Dieux aux Hébreux en exil à Babylone, mais tolérèrent l'exercice de la religion juive, en fournit la preuve. Et comment en eût-il pu être autrement pour les Babyloniens, les Phéniciens et les Carthaginois ? L'intolérance religieuse chez un peuple commerçant est une contradictio in adjecto. S'ils avaient voulu imposer leurspropres dieux aux peuples avec lesquels ils traitaient, ils auraient porté atteinte à ce que ceux-ci avaient de plus cher et de plus sacré; à la place d'un échange pacifique et de la permission de séjourner en pays étranger, ils auraient déchaîné une lutte mortelle. Chez les Sémites nous ne rencontrons l'intolérance religieuse, le zélotisme et le fanatisme, que parmi les monothéistes : Hébreux et Arabes de l'époque postérieure. A ceux là, Moïse avait expressément prescrit (Exode, 34, 13) que lorsqu'ils iraient en pays étranger, ils devaient « démolir les autels (des habitants de ces pays), briser leurs idoles et abattre leurs bocages sacrés ». Chez les Sémites poly-
(*83) L. 9 de J. et J . (1, 1) : Quod naturalis ratio inter omnes homines constitua, id apud omnes peraeque custoditur voca turque jus gentium, quasi quo jure omnes gentes utuntur. De même le moyen âge qui mettait le droit romain comme raison révélée (ratio scripta) en matière de droit à côté du christianisme comme religion révélée.
théistes, on ne peut découvrir la moindre trace de pareille prescription (J64).
Pour les Aryas, l'assertion est exacte dans toute son étendue. Aucun de leurs peuples n'imposa ses dieux, et ne chercha même à faire de la propagande en leur faveur; à l'étranger comme chez eux, ils admettaient d'autres dieux à côté des leurs, et ce fut notamment un principe fondamental de la politique romaine en pays conquis, de ne pas apporter le moindre obstacle au culte national. Les Romains allaient même si loin, que dans le siège d'une ville étrangère, ils invoquèrent ses dieux protecteurs, en les priant de passer de leur côté (avocare deos) et de devenir les leurs.
Dans deux cas seulement, le pouvoir public à Rome semble s'être départi de cet esprit de tolérance. D'abord sous la république, au 2« siècle avant J. C, par rapport au culte des divinités égyptiennes, qui à cette époque se propageait de plus en plus, et contre lequel le Sénat réagissait de toute son énergie. Vers la fin de cette ère, ces dieux obtinrent non seulement tolérance, mais reconnaissance ouverte ;en l'an 43 les triumvirs élevèrent à Isis un temple public ; sous Auguste, il y en eut plusieurs. La seconde exception se place sous l'empire par rapport au christianisme, qui pendant près de trois siècles fut l'objet des plus cruelles persécutions. En réalité ce n'était pas l'esprit d'intolérance religieuse qui dictait cette conduite du pouvoir public, c'était : d'abord
(*•*) Nöldecke Orientalische Studien. Berlin, 18"72, p. 7, en se basant sur le premier livre des Rois (19, 10), veut retrouver ce trait chez les prêtres de Baal également, qui avaient « démoli les autels du Seigneur et tué ses prophètes avec l'épée », mais il faut remarquer qu'ils n'étaient pas les prêtres d'un peuple étranger, mais ceux du peuple même (« les enfants d'Israël ») et que ce n'était qu'un acte de vengeance pour ce que leur avait fait Elie, qui avait tué par l'épée tous les prophètes de Baal (v. ibid. vers. 1).
Y inconvenance morale du culte — la prostitution dans le temple faisait partie du culte d'Isis — et ensuite, à côté de beaucoup d'autres maux dont on accusait faussement les chrétiens, le danger politique que Ton redoutait de la part d'une secte professant le principe que Ton doit obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes.
Le christianisme, le premier, a apporté aux Aryas l'esprit de l'intolérance religieuse. A peine sauvé lui-même des persécutions, il en appelle au pouvoir public, aussitôt qu'il est devenu puissant, pour faire décréter contre les hétérodoxes, les hérétiques, les apostats, les mêmes peines que Ton avait antérieurement infligées aux chrétiens. On ne peut attribuer cette tendance au fondateur du christianisme, elle émane non du Nouveau Testament, mais de l'Ancien, du judaïsme que celui-ci légua à l'Aryas. C'est un triste héritage; c'est la tunique de Nessus qui a empoisonné son sang. Mais lui-même a dû l'expier amèrement. Dans les persécutions des juifs au moyen âge et dans l'anti-sémitisme actuel, l'esprit d'intolérance s'est retourné contre son propre auteur : — l'injustice que tu fais à d'autres, tu la paieras toi-même ; c'est la loi du talion dans la vie des peuples. L'Aryas échangera-t-il jamais l'esprit de l'Ancien Testament contre celui du Nouveau? ce moment semble être encore bien éloigné.
Ma critique de l'opinion de Renan se résume dans les deux propositions suivantes :
1. Il n'est pas vrai que les dissemblances entre Sémites et Aryas se meuvent autour de la différence du monothéisme et du polythéisme; tous deux étaient polythéistes à l'origine, comme l'ont été tous les peuples.
2. Il n'est pas vrai que l'intolérance soit de l'essence du Sémite, la tolérance de l'essence de l'Aryas. Aussi longtemps qu'ils professaient le polythéisme, ces derniers furent tolérants, l'intolérance ne les atteignit qu'avec le monothéisme. Elle apparaît pour la première fois dans l'histoire chez les
Hébreux, auxquels elle avait été inoculée par Moïse ; c'est lui qui a mis au monde l'intolérance religieuse. Des Hébreux, l'esprit d'intolérance a passé avec le monothéisme aux Aryas, aux Arabes et à tous les autres adhérents de l'Islam : — la religion a appelé à son aide le fer et le feu.