V. EXPERTS
ciens, des constructeurs : les chefs des pontonniers. Cette opinion a rencontré beaucoup de contradicteurs (360), on semble ne pouvoir concilier une besogne aussi subordonnée que celle de lancer un pont, avec le caractère religieux de la fonction et la haute considération dont jouissaient les Pontifes. Voyons si l'époque de la migration ne nous expliquera pas cette prétendue énigme.
Chez un peuple migrant les ponts jouent un grand rôle. S'il rencontre un fleuve qui coupe son chemin et qu'il ne peut passer à gué, il doit lancer un pont; ce cas dût se renouveler très souvent dans le long voyage des Indo-européens d'Asie en Europe. Pour établir un pont, il ne suffisait point de la dépense de forces purement physiques qu'occasionnent le lancement et la confection des pieux, des poutres, des madriers et des planches ; il fallait une tête et un œil exercés, la réflexion et l'expérience. Tout d'abord on devait déterminer l'endroit le moins profond et le moins rapide du fleuve, rechercher le profil du lit au moyen de sondages préalables à l'aide d'un bâton ou d'une sonde, à bord d'un bateau ou d'un radeau, afin de connaître la longueur obligée des poutres, placées non pas verticalement, mais en croix, comme nous le savons par l'appareil du pons sublicius à Rome(561). C'est le pont type de l'époque primitive, le seul entièrement en bois à Rome; tous les autres étaient de pierre, et nous savons que les clous de fer en étaient exclus (p. 38). Il en résulte que le pons sublicius date du temps où l'on ne savait pas encore travailler le métal et employer la pierre pour bâtir. C'est ainsi que l'on comprend que le pont de bois se conserva chez les Pontifes, qui non seulement,
(560) Non seulement chez les auteurs modernes, mais déjà chez les Romains. V. sur ce point et sur les étymologies forcées et parfois absolument impossibles de ce mot, Marquardt, dans Hekkkr, Handb. der röm. Alterth., TVt p. 186.
C84) V. les preuves linguistiques dans Vàniczbk. 1. c, II, 825.
ainsi que nous Pavons déjà remarqué, avaient leur local officiel dans le voisinage, mais qui avaient à veiller à sa conservation ; comme partout, le clergé s'en est tenu ici aux institutions des temps primitifs, et n'a pas suivi le progrès que firent le peuple et les autorités séculières en passant du bois à la pierre et au métal. Le pons sublicius fut pendant longtemps, à Rome, le seul pont; la légende attribue sa construction à Ancus Marti us. C'est un trait digne de remarque, on y trouve empreinte la destination militaire du pont. Non seulement il devait permettre à l'armée de passer le fleuve, mais aussi être facilement démoli à l'approche de l'ennemi; l'exploit d'Horatius Coclès démontre que cette opération se fît avec succès au moment où les Etrusques envahissaient déjà le pons sublicius. Les madriers étaient donc fixés à l'échafaudage au moyen de clous de bois, de manière à pouvoir s'enlever facilement. Grâce à cette combinaison, le pont servait d'ouvrage à la fois offensif et défensif; c'était une route ouverte pour l'envahissement des territoires voisins et une barrière contre les agressenrs. Un pont permanent eût sacrifié l'inappréciable avantage résultant de la défense naturelle qu'offrait le fleuve; le pont mobile maintenait cette protection, et, à l'époque primitive comme à Rome, cette considération a certainement été décisive dans le choix d'un emplacement. A défaut de fleuve, on cherchait un abri sur les hauteurs; la cité de Romulus jouissait d'une double sécurité : le Tibre et ses collines.
Sans parler des avantages qu'offrait le voisinage constant de l'eau, la valeur défensive d'un cours d'eau est si évidente, que pendant leur migration les Indo-européens auraient dû être peu clairvoyants, pour ne pas suivre les rives des fleuves chaque fois qu'ils en avaient l'occasion. Cette tactique présentait cependant un grand danger; dans une lutte malheureuse avec un ennemi supérieur, la retraite était coupée. Ici éclate de nouveau dans tout son jour le service que pouvait rendre le pont; on le lançait en temps utile pour