‹ Les Indo-Européens avant l'histoireChapitre 216 sur 235 · V. EXPERTS · texte numérisé non relu

V. EXPERTS

pouvoir au besoin fuir sur l'autre rive et on le démolissait après s'être mis en sûreté. Seulement cette manœuvre supposait que l'on fût toujours en mesure de le construire, c'està-dire pour parler la langue d'aujourd'hui, que l'on emmenât un parc de pontonniers. L'impossibilité de trouver partout le bois nécessaire suffisait seule pour rendre cette précaution obligatoire, sans compter l'économie de main-d'œuvre, et les inconvénients d'un long séjour dans des régions peut-être inclémentes. Nous savons que les Germains emportaient leurs maisons de bois sur des chars à bœufs: il faut admettre à bien plus forte raison qu'ils agissaient de même pour le matériel des ponts. Il en résulte un second motif en faveur de la mobilité des ponts; il fallait non seulement pouvoir les démonter rapidement en cas d'attaque, mais aussi conserver leurs éléments pour les reconstruire ailleurs. Faculté de désassembler toutes les constructions en bois dont on avait besoin pendant la migration et leur rétablissement à l'aide de clous de bois, tel était le principe de la technique, du reste peu développée, des Indo-européens pendant leur exode (562).

Etant donnée cette importance prépondérante du régime des ponts à l'époque de la migration, il ne pourra être douteux qu'il fût organisé d'une manière efficace, et confié aux mains de spécialistes possédant une prévoyance, des connaissances pratiques, une expérience dépassant la mesure ordinaire; les travaux purement manuels, l'abattage et le dégrossissage du bois, l'assemblage et le démontage des diverses parties du pont pouvaient être exécutés par tous, et même dans l'antique organisation de l'armée romaine il y avait à cet effet une division distincte : les / 'abri aerarii, nos

(*6*) On en trouve une preuve intéressante dans Plinb, H. N. XXXVI, L5-39 décrivant le Buleuterium des Cyziques: Sine perbko clavo ita disposita contignationc ut eximantur trabes sinefulturis ac reponantur.

charpentiers — les fabri aerarii du système militaire de Servius Tullius ne survinrent que dans la période du métal — mais la conception et le dessin du plan de l'œuvre, les dimensions, le choix judicieux des matériaux disponibles ne pouvaient être confiés qu'à des gens ayant pour tout cela des aptitudes particulières, à des techniciens. Si Ton y réfléchit, on ne doutera pas que ce fussent les Pontifes. A l'attestation étymologique que leur nom jette dans la balance, s'ajoutent, en fait, encore deux motifs : la hache, symbole de leur profession, et la circonstance qu'ils avaient leur local officiel au pons sublicius. Pour les temps postérieurs, ce voisinage n'avait plus que la portée d'une réminiscence historique de l'époque ancienne; durant la migration, elle était d'une importance pratique eminente. Les Pontifes devaient édifier leur demeure à proximité de leurs constructions afin de pouvoir surveiller les travaux, et leur présence restait nécessaire pour qu'ils fussent toujours prêts au démontage, à l'approche inopinée de l'ennemi.

La mission sacerdotale des pontifes est dans le rapport le plus étroit avec cette fonction technique. D'après une opinion très répandue chez les peuples primitifs, le lancement d'un pont est une faute grave contre le Dieu du fleuve; on lui impose un joug, et il se venge en détruisant la barrière (563). Aussi fallait-il se le concilier par la prière et les sacrifices. Mais cela ne suffisait point. Lors d'un passage à gué, la divinité fluviale aurait pris ses victimes — elle guette comme le crocodile au fond de l'eau, avide du sang humain ; — on l'a déçue en faisant un pont, et elle a droit à sa proie. Pour la satisfaire, on jette les vieillards à l'eau, du haut du pont. L'inanité de leur résistance les désignait d'avance, tandis

(363) Je considère comme un dernier reste de cette idée chez les Romains, qu'à l'époque postérieure encore, la destruction du pont par le fleuve passait pour un prodigium. Témoignages dans Marquardt, Bekker, Handb. der röm. Alterth. IV, 185.

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