II. DEGRÉ DE CIVILISATION
peau du bœuf pour écrire. De ces grossiers matériaux primitifs sortit plus tard à Pergame la forme plus noble du parchemin.
Les Romains étendirent la marque au fer chaud, du bétail aux hommes (esclaves (23) et calomniateurs). La marque met l'homme au même rang que la bête. C'est de cette idée que dérive la signification de l'expression de la langue judiciaire romaine nota = tache, correspondante au mot allemand : brandmal : flétrissure, et à l'expression gezeichnet, marqué, par rapport aux hommes. L'idée de prééminence a été également souvent rattachée au bétail par le langage, p. ex. par la langue latine dans egregius, eximius (= choisi dans le troupeau comme excellent pour un but particulier p. ex. le sacrifice) et par la langue allemande dans : ausgezeichnet, distingué. La période de la vie pastorale a laissé dans le langage des traces ineffaçables. Outre celles que je viens de citer, et celle nommée ci-dessus (p. 27) dérivant de la signification métaphorique du pacage du bétail [treiben), il faut ranger dans cette catégorie la désignation de la fille comme celle qui trait, et le nom de la monnaie emprunté au bétail, dont il va être question à l'instant.
L'expression de la langue mère pour bétail était paçu, conservé dans le latin pecus, german. failm, fihu, fëhu, feeh, mlie, vieh. La racine sanscrite pak qui en forme la base signifie prendre, lier, d'où le sanscrit pâça, la corde, la chaîne, le lacet (26). Le mot nous représente le bétail paissant à l'air libre, et qu'il faut capturer pour le
(25) L'expression employée à cet effet dans la lex Aelia sentia qui interdisait à de pareils esclaves l'accès de la liberté romaine était : Stigmata inscripta. Gaius, I, 13, Ui.pikn, I, 11; on marquait de force 1<'S esclaves fugitifs que l'on parvenait à reprendre, Quint, J. 0., 7-4-1 1 : fugitivo ; Pétrone, Satyr. 103: notum fugitworum epigramma.
(3tt) Vaniczek, loc. cit., I, p. 45, G460.
traire (27), l'abattre, l'atteler, ou répiler s'il s'agit de moutons (28); c'est l'image de l'Américain du Sud prenant le bétail au lasso dans ses prairies. Paçu est le bétail pris au moyen de la paça.
Les Romains et les Germains ont emprunté au bétail leur notion du patrimoine. Le latin a formé de pecus : pecunia (patrimoine du père de famille) et peculium (petit bétail, c.-à-d. possession des enfants et des esclaves), en gothique faihu et en anglo-saxon feoh signifiait à la fois bétail et patrimoine (29). Ces expressions nous renvoient aux pâtres dont la richesse consiste en troupeaux, tandis qu'elles n'ont aucun rapport avec l'agriculteur, pour lequel la valeur de la terre dépasse de loin celle du bétail nécessaire pour l'exploiter.
Le droit romain antique est tout particulièrement instructif au point de vue de ce contraste. Il distingue, comme je l'expliquerai à une autre place, deux espèces de masses patrimoniales : la familia et la pecunia. La familia nous représente la ferme romaine avec tout ce qui appartient à son exploitation : esclaves, bêtes de trait et de charge. Ces objets sont choses de mancipium (res mancipi), il faut pour en transférer la propriété une forme solennelle (mancipatio, in jure cessio) et ils peuvent être revendiqués contre tout possesseur par le propriétaire qui les a perdus. La pecunia comprend tout le reste du patrimoine, auquel la notion du
(27) C'était la fille qui trayait le bétail, elle s'appelait celle qui trait (Sanscr. duhitar, zend. dugdar, grec, hyœrr^. germ. douhtar, dotar, tochter, du sanscr. duh = traire, Vaniczek, loc. cit., I, p. 415).
(28) La tonte de la laine était encore inconnue par manque de couteaux.
(29) On a également employé l'expression mouton pour désigner l'argent. J'en ai gardé souvenir de la Frise Orientale, mon pays natal, où les baux héréditaires des tourbières stipulaient encore de mon temps : gülden und schaf.