II. DEGRÉ DE CIVILISATION
aurait été absolument inconcevable, et il n'eût pas été nécessaire de prier sur le berceau du fils nouveau-né, pour que devenu grand il ne frappât point son père, et ne déchirât pas de ses dents, comme un tigre, son père et sa mère(55). Chez les Romains les coups portés aux parents étaient punis de la réprobation de Dieu et des hommes (sacertas). Ils rompent complètement avec la conception aryenne : le père garde jusqu'à la fin de sa vie le patrimoine et le gouvernement de la maison ; les enfants restent, même parvenus à un grand âge, soumis à sa puissance qui allait, comme on le sait, jusqu'au droit de vie et de mort. L'amour filial n'est point un trait du caractère des Aryas ; ils sont dépassés sous ce rapport par d'autres peuples p. ex. par les Juifs — parmi les commandements du décalogue il y en a un consacré au respect des parents (56), — mais surtout par les Chinois,
(55) Zimmer, p. 327.
(56) Le motif: « afin que tu sois heureux et vives longtemps sur la terre » doit avoir une relation spéciale avec le respect des parents, expliquant pourquoi cette « promesse » n'est ajoutée qu'à ce commandement, et pourquoi ni cette promesse ni aucune autre n'est ajoutée aux autres commandements. Je trouve l'explication dans la considération suivante : si tu n'honores point tes parents, tes enfants agiront de même à ton égard, ton exemple sera leur règle, alors tu ne seras pas heureux et tu ne vivras pas longtemps sur terre, ils te donneront ton pain avec autant de mauvais vouloir que toi-même vis-à-vis de tes parents et raccourciront ainsi tes jours. De cette manière il existe un lien intime entre le commandement et la promesse attachée à son observation, lien qui sans cela serait complètement absent. Mais alors le bonheur et la longue vie sur terre n'auraient pu être cités si les Juifs n'avaient eu sous les yeux dans le passé, chez d'autres peuples ou chez eux, le contraire : le trouble de la vie des parents. L'objection que le commandement ne s'adresse pas à l'homme isolé mais au peuple, et que la longue vie ne doit pas être comprise de la vie de l'homme isolé « sur terre », mais de celle du peuple « dans le pays de Chanaan », cette objection je la tiens pour non fondée, car il ne serait pas dit : afin que tu vives longtemps , mais bien afin que tu vives toujours dans le pays do Chanaan. 11 ne peut être question que
chez lesquels cet amour forme non seulement le commandement suprême, mais encore la base de toute la morale, On cherche en vain dans toute la littérature indienne des traits touchants d'amour filial comme ceux qui distinguent les Chinois parmi tous les peuples de la terre, et dont les Romains eux-mêmes peuvent citer des exemples, tandis que ses poèmes débordent des louanges de l'amour conjugal. Ce qui est également très significatif pour la conception aryenne des relations du fils avec le père, c'est le précepte que le maître tient dans le respect de l'écolier la place avant le père. Ce précepte appartient, il est vrai, au code moral des brahmanes d'une époque postérieure, mais chez un peuple où le rapport filial n'aurait pas été désorganisé dès le principe, pareil précepte n'aurait jamais pu naître.
Quant à l'amour des parents pour les enfants, il ne valait pas beaucoup plus que de celui des enfants pour les parents. Le fils seul est reçu avec joie à sa naissance, la fille est reçue à contre cœur : avoir des filles est une affliction, les fils font la gloire et l'orgueil du père(S7); on élève le fils [tollere liberos chez les Romains, expression qui se rencontre également chez les Germains) ; la morale populaire ne voit rien de choquant dans l'exposition des filles (3S). A mes yeux cette
de la longue vie de l'individu et ainsi seulement la mention faite du bonheur reçoit un sens satisfaisant ; le bonheur dans le sens le plus large (physique et moral) forme pour l'individu la condition de la longévité, pour le peuple, pas. Il peut toujours vivre sans être heureux, l'individu ne le peut point.
(57) Zimmer, p. 318-320.
(58) Zimmer, p. 319. La circonstance que cet usage attesté par un autre témoignage n'est point mentionné dans le Rigveda ni dans l'Atharvaveda fait conclure à cet auteur qu'il ne peut avoir été très répandu ; on pourrait aussi tirer de ce silence la conclusion absolument contraire qu'il faisait partie des événements réguliers de la vie. Cette conclusion se trouve confirmée par la circonstance que le droit romain le plus ancien autorise l'exposition des filles à la seule exception de la première née.