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II. CIVILISATION DES ARYAS ET DES SEMITES

A côté de cette idée de la haute antiquité de la ville, la légende en renferme une autre qui mérite la plus sérieuse attention : c'est le laboureur qui a bâti la ville. A mon avis, le fait d'attribuer précisément à Caïn, au laboureur, la fondation de la ville, est sans aucun doute aussi intentionnel que la mention de cette qualité dans le récit du fratricide. Il était bien simple de mettre à coté d'Abel qui représente la vie pastorale, et de Caïn qui symbolise l'agriculture, une troisième figure, celle de la ville. Pourquoi Caïn doit-il assumer ces deux rôles ? Je ne trouve pas d'autre réponse que : parce que la légende voulait exprimer l'idée que la fondation de la ville est l'œuvre du laboureur. Caïn devenant laboureur, avait déjà manifesté sa supériorité intellectuelle sur son plus jeune frère; il l'atteste de nouveau en reconnaissant avec raison que la ville lui est nécessaire.

La ville nécessaire au laboureur? Mais c'est faire fi de toute expérience! Le laboureur ne demeure point en ville; il ne le peut, il n'y vient que pour apporter ses produits au marché, mais il doit habiter la campagne, dans le voisinage de ses champs. Au contraire, l'industriel et le marchand ne peuvent exister à la campagne, ils doivent demeurer là où se trouve le marché c.-à-d. dans la ville; c'est leur intérêt que nous devons considérer, pour comprendre l'existence et la floraison des villes.

Au point de vue moderne, cette observation est tout à fait exacte, mais historiquement il n'en est pas ainsi. Le laboureur, en réalité, a fondé la ville, et ce n'est qu'ensuite que le marchand et l'artisan s'y sont établis. Mais c'est lui qui Ta élevée, pour pouvoir y trouver un refuge en cas d'invasions ennemies; c'est le besoin d'abris fortifiés qui a donné le jour à la ville, et non l'intérêt des relations ; les premières villes ont été partout des forteresses et non des marchés. Aussi toutes les villes étaient-elles fortifiées, leur partie essentielle se composait non des maisons, mais

des murs. Hommes, bétail et fortune devaient y trouver protection en cas de nécessité, et voilà pourquoi il fallait seulement des murs et non des maisons; on campait en plein air jusqu'à ce que l'ennemi se fût retiré.

Ainsi firent les anciens Aryas pour les places de refuge fortifiées organisées dans le voisinage de leurs villages ouverts. Pareille place forte s'appelait pur(9S), était établie sur des hauteurs, et entourée de remparts de terre, de palissades, de haies, de broussailles épineuses, voire de pierres et d'un fossé. Inhabitée en temps de paix, elle ne servait qu'en cas d'invasion ennemie, comme refuge. Au pur correspond chez les Grecs YdrcpéiroXiç, chez les Romains Yarx, chez les Germains le burug, bure, burg, bourgs. Tous ont pour but de protéger contre l'ennemi et sont pour cela établis sur des hauteurs (96). En ce sens on peut envisager le pur de PAryas comme le point de départ historique des villes des Indo-européens ; elles étaient originairement considérées comme forteresses (9?). Plus tard seulement à YdycpôiroXiç s'est ajoutée la vo\iç, à Yarx, Yurbs, au burg, la stadt et celle-ci aussi était régulièrement fortifiée. Dans le choix de l'emplacement pour la ville, le but de

(95) V. sur ce point Zimmer, Altindisches Leben, p. 142 s.

(96) Ce qui est exprimé par axpog dans oLKpoitoXis ; on a voulu retrouver dans itoXis le pur, et doter pour ce motif les Aryas de villes qu'en réalité ils n'ont pas connues (p. 35). V. O. Schrader, Sprachvergleichung und Urgeschichte, p. 35, 42, 182. Le mot latin arx a pour base l'idée de défense (du sanscr. arh = fixer, garantir, défendre. Vaniczek, Griech. lat. etymolog. Wörterbuch, I, p. 54-56), le mot germanique bure se base sur l'idée de cacher (V. F. Kluge, EtymoL Wörterbuch, 3e édit. Strasburg, 1884, p. 43) de là, Berg signifiant à la fois l'endroit où l'on se cache et la place du Burg. Ce dernier mot n'a rien de commun avec le grec tfépyoç = tour. Kluge, 1. c. Le mot stadt est d'origine plus récente. Wulfila traduit encore ifoXiç par bourgs. V. Kluge, ibid.

(97) De même le mot cimbre pill pour ville. Pictet. Les origines indoeuropéennes, 2 éd. T. II, p. 375.

la défense la plus aisée a toujours été régulateur, non seulement chez les Indo-européens, mais chez tous les peuples. C'est ainsi que les villes littorales des Phéniciens étaient établies sur des rochers abrupts, de même celles des Ibères en Armorique, et celles des Italiotes s'élevaient sur des sommets de montagnes. On cherchait particulièrement la double défense par un fleuve d'un côté et par des montagnes, des collines de l'autre (98). La forme la plus primitive de la protection nous est offerte par les villages bâtis sur pilotis dans des lacs, des marécages, des fleuves.

Ainsi la ville, si l'on peut parler de villes à cette époque primitive, n'était pas tant considérée comme le siège permanent du peuple, mais plutôt comme le lieu de retraite des campagnards en cas de menaces de l'ennemi. Le laboureur vivait à la campagne, dans le voisinage de ses champs et de ses troupeaux, et il ne pouvait faire autrement; dans les villes ne devaient habiter que ceux qui avaient leurs terres dans le voisinage le plus immédiat, ou qui exerçaient

(98) Ainsi à Rome. Les Celtes agissaient de même ; je citerai à cet égard l'exemple d'Alesia dont il va être question tout à l'heure, et les Slaves également, comme le prouve cette description d'un historien russe que j'emprunte à Zimmer, Altindùches Leben, p. 146: « Les anciennes gorodiste sont à peu d'exceptions près établies sur les plus hauts points des hauts rivages, et sont protégées de deux ou trois côtés par des pentes naturelles ou des talus abrupts vers le fleuve; mais du coté qui se rattache à la plaine ouverte, elles sont entourées de remparts artificiels, de remblais, de fossés. Les rares gorodiste qui font exception sont situées dans des endroits bas, dans des plaines, et dans ce cas toujours à des places entourées de toutes parts ou que l'on peut entourer d'eaux. Je n'ai trouvé nulle part des gorodiste éloignées des fleuves ». Aux embouchures plates des fleuves ou sur les côtes ouvertes de la mer on n'a pas coutume de bâtir des villes par crainte des pirates, on les recule un peu plus loin dans l'intérieur, telles Rome, Athènes et beaucoup de villes bâties au moyen âge. Une ville maritime n'était en sécurité que dans des baies aux entrées étroites ou avec des ports que l'on pouvait fermer artificiellement.

une industrie. Telle est l'idée que nous devons nous faire de l'ancienne Rome. La distinction qui s'est conservée jusque dans les derniers temps, quant à la considération sociale accordée aux tribus rusticae et urbanae ne laisse aucun doute à cet égard. Celui qui résidait à Rome, sans posséder des terres dans le district (ce qui régulièrement équivalait à demeurer à la campagne) appartenait à la tribus îirbana et était peu considéré; seul le paysan demeurant à la campagne — il ne respectait pas le citadin comme tel — se sentait un vrai homme. Il ne venait en ville que les jours de marché ou de tribunal, aux fêtes publiques, etc., et lorsqu'une soudaine irruption de l'ennemi l'obligeait à se réfugier avec sa famille et son bétail dans la ville. Celle-ci devait être assez vaste à cet effet, et nous pouvons considérer comme certain que dans l'assiette originaire de la ville on y avait égard, c.-à-d. que l'enceinte urbaine recevait une étendue bien plus grande qu'il ne fallait pour les maisons probables, que par conséquent la mesure de son étendue était déterminée non seulement par la population des villes, mais encore par celle de la campagne. J'en vois une preuve dans le fait que Vercingétorix, à Alesia("), outre sa nombreuse cavalerie, qui d'abord y avait trouvé également sa nourriture et qu'il laissa partir ensuite, dut mettre à l'abri non moins de 70 mille hommes d'infanterie, plus une grande quantité de bétail(i0°), et des vivres pour au moins un mois. Pour que cela fût possible, Alesia devait avoir été établie

(") La description que fait César, de belle- gall., VII, 69, de sa situation, donne une preuve frappante de ce que je disais tout à l'heure des idées de fortification qui dominaient dans la fondation des villes : Ipsum erat oppidum in colle summo, admodum edito loco, ut nisi obsidione expugnari non posse videretur. Cujus collis radiées duo duabus ex partibus flumina subluebant . . . reliquis ex omnibus partibus colles .. pari altitudinis fastigio oppidum cingebant.

(4 00) Cjesar, VII, p. 71 : magna pecoris copia compulsa.

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