Maisons de bois et maisons de pierre
XXII. Jusqu'ici nos explications ont mis en lumière pour la vie extérieure deux oppositions entre Aryas et Babyloniens : vie pastorale et agriculture, village et ville. Ces contrastes ont une haute signification pour leur civilisation et leur race. Au second se relie étroitement un troisième paraissant peu important au premier abord, mais ayant également, comme nous le verrons, une portée tout à fait extraordinaire : maisons de bois et maisons de pierre. Ces contrastes n'ont pas une relation absolue. Il y a des villes qui pour la plus grande partie ne se composent que de maisons de bois; ainsi en Sibérie, et même à Constantinople, elles occupent une grande superficie ; par contre, des villages sont entièrement bâtis en pierres. N'y a-t-il pas néanmoins un certain rapport de dépendance, sinon entre le village et la maison de bois, du moins entre la ville et la maison de pierre? C'est ce que nous diront les explications suivantes, qui ont pour objet de répondre à cette question : Pourquoi les Aryas n'ont-ils eu que des villages, et pourquoi les Mesopotamiens ont-ils eu des villes?
Si l'on demandait : — où donc la pierre a-t-elle été employée la première fois comme matériel de construction, là où le sol la fournit ou bien où il la refuse? — personne assurément n'hésiterait sur la réponse à faire. Et cependant on se tromperait absolument. La nature avait donné à l'Aryas la pierre des masses rocheuses de ses montagnes, elle l'avait refusée au Mesopotamien dans ses plaines de sable, et pourtant chez le premier nous trouvons des constructions en bois, chez l'autre des constructions en pierre. Il est plus facile d'abattre le bois que de tailler la pierre; voilà pourquoi l'Aryas utilisait ses arbres, et dédaignait ses carrières. Si le Mesopotamien avait eu le choix, il aurait fait de même, mais la nature le lui avait interdit. Dans
la partie Sud du pays, autrefois couverte par la mer, il n'y avait jamais eu de forêt, et dans le Nord où elle existait certainement à l'époque primitive, elle avait de bonne heure disparu devant le labour. Dans la plaine féconde — et il n'y en eut jamais de plus féconde que le sol d'alluvion bordant l'Euphrate et le Tigre — la forêt ne put se maintenir, elle recula de plus en plus devant la charrue, vers les montagnes où celle-ci ne pouvait la suivre. Seuls, l'arbre fruitier et les palmiers dattiers dont le produit compensait la perte de place, se maintinrent(107), mais le bois de charpente que la forêt seule peut fournir en quantité suffisante faisait défaut (108) ;
(4 ° 7) Les documents juridiques babyloniens font souvent mention d'olives et de dattes comme objets de transactions. Le rôle que doit avoir joué l'arbre fruitier à l'époque primitive, dans la conception populaire, ressort de la légende du paradis de l'ancien testament; les premiers hommes s'y nour rissaient de fruits. Le prototype du paradis est le jardin fruitier et ornemental du Babylonien.
(l °8) Comment se procurait-on les bois nécessaires pour les constructions et autres usages ? V. § 29. Dans les grands édifices publics dont je ferai mention plus loin, le bois ne trouvait aucun emploi; ils étaient entièrement faits en pierre ; dans les maisons privées il fallait du bois pour faire les plafonds entre les divers étages (à Babylone, régulièrement trois à quatre, à Tyr et Carthage cinq à six) et les toitures. « Le bois n'a reçu « d'emploi artistique, sous forme de colonnes, de lambris muraux, de « statues, de portes précieuses, de faîtage que chez les Phéniciens « auxquels les cèdres du Liban fournissaient des matériaux comme il n'en « existait nulle part. L'impression profonde qu'ont dû produire ces bâtisses « composées en majeure partie de bois, sur les rois assyriens habitants de « régions pauvres en cette matière, ressort de la circonstance que, sans égard « aux difficultés qui s'opposaient au transport, ils firent exécuter chez « eux des bâtisses analogues ». Thomas Friedrich Die EoUtecknik Vorder- Asiens im Alterthum. Innsbruck, 1891 , p. 5. V. ibid., p. 9-19 des détails plus circonstanciés sur l'emploi du bois chez les Phéniciens. Cet ouvrage montre également quelle large expansion a trouvée cette architecture phénicienne (Asie mineure, Grèce, Italie).