II. CIVILISATION DES ARYAS ET DES SEMITES
éviter ce danger ne pas bâtir des maisons de bois contigues; l'homme le moins intelligent est assez judicieux pour prévoir ce danger et s'organiser en conséquence. Le prétendu penchant du Germain pour l'isolement n'a donc rien à voir ici. Si nous étions réellement en présence d'un trait de son caractère, le rapport de causalité entre ce penchant et l'habitation isolée devrait être retourné. L'éparpillement des demeures n'est pas la conséquence de cette tendance, celle-ci est le résultat de la situation des maisons, laquelle n'est à son tour qu'une conséquence de la matière employée. Nous pouvons admettre que sous ce rapport les anciens Aryas n'ont pas été dans une position autre que les Grecs et les Romains et probablement toutes les autres tribus indo-européennes du temps primitif. Un fait linguistique significatif de l'appréhension du feu chez le Germain, c'est qu'en allemand la contagion de la maladie se rend par le même mot, pris dans un sens figuré, que la contagion du feu (anstechung , ansiecken = allumer, Weigand, Deutsches Wörterbuch); c'est par le feu, que la langue, c.-à-d. le peuple, a acquis conscience pour la première fois de la notion de contagion c.-à-d. de communication d'un mal par contact.
Le Babylonien ne connaissait point ce danger, sa maison de pierre l'en préservait. La seule contagion qu'il redoute est celle des épidémies, qui sont nommées en première ligne parmi les maux que les mauvais esprits suspendent sur eux;
étaient autrefois à l'ordre du jour et la police avait, pour ce motif, ordonné que sur le faîte de chaque toit il serait placé un tonneau d'eau, mais celui-ci était régulièrement vide, parcequ'il était trop fatigant pour la police de v« iilier s'il contenait de l'eau. Von Samson-Himmelstierna Russland unter Alexander III. Leipz., 1891, p. 12, 288. Un exemple de l'antiquité nous est fourni par Xanthe en Lycie qui brûla deux fois de fond en comble, d'où Thomas Friedrich, Die Holztechnik Vorderasuns im Alterthum. Innsbruck, 1891, p. 3, conclut avec raison qu'elle se composait de maisons en bois.
après elle seulement sont nommés les inondations, les tremblements de terre, les mauvaises récoltes, etc.(154), l'incendie ne l'est pas. Dans les deux listes d'afflictions dont le seigneur Dieu menace le peuple s'il n'obéit pas à ses commandements (Lévitique, 26 et Deutéronome, 28), on ne trouve point l'incendie. Tous les maux concevables sont énumérés: épidémie, famine, bêtes sauvages, ennemis, dévastation des villes, air empoisonné, sauterelles, vermine, vers ; l'incendie seul n'est pas mentionné. Je ne me souviens pas d'avoir lu un seul cas d'incendie dans l'ancien testament, et les relations assyro-babyloniennes ne font également aucune allusion à des accidents de ce genre. Inutile de dire combien ce double silence est éloquent ; la maison de pierre du Sémite, opposée à la maison de bois de l'Aryas, se trouve ainsi indiquée de la manière la plus significative.
Chez aucun des peuples indo-européens, la maison de bois ne s'est maintenue aussi longtemps que chez les Russes. Jusqu'à ce jour, ces constructions forment dans maintes régions de l'empire russe p. ex. en Sibérie, abstraction faite des églises et des édifices publics, la règle presque invariable. Même dans la fondation de St-Pétersbourg, Pierre le Grand, qui cependant imitait en toutes choses les institutions de l'Ouest de l'Europe, s'en est tenu sous ce rapport à l'usage national; la maison de bois qu'il éleva pour lui-même est encore conservée jusqu'à ce jour, protégée par une maison de pierre bâtie par dessus.
Pourquoi donc, seul parmi tous les peuples indo-européens, le Russe n'a-t-il point depuis des milliers d'années renoncé à l'antique construction de bois de l'Aryas ? Ce ne peut avoir été la difficulté de se procurer de la pierre, car la maison de bois s'est également conservée dans des contrées où il était facile de trouver des moellons, sans compter la pOS-
CS1) HOMMEL; p. 254.
sibilité, existant plus ou moins partout, de cuire des briques. Ce n'était pas davantage faute de connaître la construction en pierre, car les rapports qui ont existé de tout temps entre les Slaves et les Byzantins en avaient répandu la connaissance. La maison de bois n'ayant guère l'avantage de se chauffer plus facilement que la maison de pierre, il ne reste d'autre raison de préférence que la grande facilité et l'économie de sa construction. Lorsque de pareilles considérations dictent le choix d'un peuple entier, et le déterminent à se contenter de ce qui est de qualité inférieure, il est certain qu'il ne faut y voir que l'effet de la nonchalance et de la crainte du travail pénible, défauts qui constituent en effet un trait fondamental du tempérament russe (Livre VII). Seuls, le culte et le soin de ses intérêts ont eu le pouvoir de mettre en mouvement la force du peuple; les édifices religieux, églises et couvents, ont été de toute antiquité des constructions de pierre. Et le peuple n'y a point perdu. Pendant l'invasion des Mongols, les couvents fortifiés à l'exemple des Burgs, ont rendu d'inappréciables services; ils formaient les seuls boulevards qui résistassent et les centres de réunion de l'indépendance nationale. La pierre a brillamment montré en Russie l'importance des fortifications, signalée ci-dessus (p. 109); l'effort des Mongols s'y est brisé, sans elle ils auraient réussi.
Je me résume : durant des milliers d'années, le contraste des civilisations aryenne et sémitique gravite autour de l'opposition entre la construction en bois et la construction en pierre; là où la première cède la place, c'est à la suite d'un contact direct ou indirect de l'Aryas avec le Phénicien et l'Égyptien, et c'est la date même de ce contact qui fixe chez les divers peuples la chronologie de la transition (Grec-Romains-Celtes-Germains-Slaves).
J'en reviens à la construction de pierre du Babylonien. Les explications qui suivent ont pour objet de compléter notre étude architecturale, jusqu'ici exclusivement technique,
par un examen historique assez important par lui-même pour nous obliger à en faire l'objet de nos recherches. La maison de bois de l'Aryas n'a pas le moindre intérêt pour l'histoire de la civilisation; pour lui, elle a été plutôt une entrave qu'un progrès. Pour le Babylonien au contraire, la construction de pierre est un facteur de civilisation de premier ordre; on peut dire hardiment qu'elle est devenue la pierre angulaire du monde babylonien ; partout l'historien se voit obligé d'y recourir, comme nous allons le faire dans la suite.