II. GIVILIBATION DBS ARYAS ET DBS SBMITBS
cet ouvrage, à scruter à fond tous les rapports que je constate et 4 en donner une représentation matérielle et tangible dès qu'ils sont de nature extérieure. C'est ainsi que dans le cas précédent j*ai estimé ne pas devoir me contenter d'exprimer cette vérité banale que le transport par eau est supérieur au transport par terre ; j'ai cru qu'il fallait la représenter matériellement en comparant les deux modalités. J'en reviens au Babylonien. Nous savons par ce qui précède ce qu'il avait accompli dans son propre pays en fait de transport tant par terre que par eau ; nous avons appris également comment, sur mer, la nature était venue à son secours par les courants périodiques qui se succédaient dans le golfe persique, poussant son navire d'octobre en mai vers le dehors , de mai en octobre vers l'Intérieur, lui permettant de naviguer avec un petit équipage et de faire en un an le voyage, aller et retour, aux Indes. Avec la navigation maritime étaient nées pour lui deux formes du commerce : le commercé extérieur et le comTnerce de gros. Nous n'avons plus rien i ajouter quant au premier, le second au contraire réclame toute notre attention.
Le commerce maritime se fait nécessairement en gros ; on ne peut en dire autant du négoce par terre, sur axe ou sur bateaux fluviaux. Les opérations de gros n'ont pas une origine continentale mais bien maritime ; elles s'imposaient ici d'une manière inéluctable. La navigation fluviale peut être pratiquée à Taide de petits bâtiments, la navigation maritime réclame de grands navires. La dimension du vaisseau limite l'importance de la cargaison, la place disponible doit être entièrement utilisée, afin de couvrir les frais; plus le chargement est fort, plus le voyage est rémunérateur.
Mais ce n'est pas l'élément quantitatif de la cargaison qui fait le commerce de gros dans le sens que la langue attache à ce mot, et dans lequel je l'entends ici. Ce n'est point la masse des marchandises qu'ils déplacent qui distingue
le commerçant en gros du détaillant — sinon bien des marchands dans les grandes villes, qui ont un immense débit aux particuliers, devraient être rangés parmi ceux qui trafiquent en gros, et des importateurs qui achètent peu devraient être rangés parmi les petits négociants. Le caractère distinctif consiste dans le public auquel ils livrent leurs articles ; Tun vend à des marchands» l'autre à des consommateurs ; le premier a un magasin^ le second une boutique.
Ce commerçant en gros dans le sens actuel, nous le rencontrons déjà à Babylone. Cela résulte d'après moi de ce que chez ce peuple il y avait des dénominations difiërentes pour ceux qui opéraient en gros et pour le détaillant ('*'). Vu l'insignifiance démontrée de Télément quantitatif, ces appellations ne pouvaient viser que la distinction que nous venons de faire. Le marchand en gros de Babylone était importateur et exportateur, c'est de lui que le petit commerçant achetait les marchandises qu'il détaillait aux consommateurs. Je crois pouvoir étajer cette affirmation d'un argument, dont la force probante doit être d'abord expliquée plus en détail.
Tout notre mouvement financier actuel repose sur l'idée de la force productive de l'argent. De même que le champ cultivé, le capital monnayé porte ses fruits, et les juristes romains ont eu raison d'appliquer, à propos d'argent, la notion de fruit: — le champ cultivé rapporte des fructus naturales, l'argent des /ructus civiles. Ceux-ci sont les intérêts que la langue latine désigne exactement comme usuraCj c.-â-d. comme l'équivalent de l'argent se trouvant en usage [usus) chez autrui (par suite de prêt ou de rétention). Les intérêts étaient si naturels qu'il peut paraître étonnant
(fiB) Oppert et MENANT, 1. c, p. 11, n* 28-29, traduisent: mercator maçnus et parviu, par opposition avec le commerçant riche : mercator potens,JlrmuSf bonuSf p. 12, u^ 32 à 34.
U. CIVILISATION DES ARYAS BT DES SEMITES. § 30. 225
que je juge nécessaire de me demander au préalable comment ils sont venus au monde.
Leur point de départ historique se trouve certainement dans le prêt, et notamment dans la forme exclusive où nous le rencontrons encore aujourd'hui : le prêt d'argent. Un prêt peut aussi avoir pour objet des choses fongibles autres que I argent, p. ex. des céréales, et ici encore nous rencontrons l'intérêt dans les sources du droit romain (fixation d'un taux maximum). Mais il est certain qu*il n'y trouve pas son origine et n'y fut introduit que par l'habitude du prêt d'argent. Même dans celui-ci sa première apparition demande à mon avis des explications complémentaires. L'occasion a été certainement la position nécessiteuse de celui qui, momentanément dépourvu d'espèces, s'adressait à un proche avec prière de lui faire une avance temporaire. Pour l'emprunteur, c'est une opération de nécessité ; pour le prêteur, c'est un acte de complaisance; des deux parts on n'a en vue qu'une pure obligeance, qu'un service semblable à celui que l'on rend en prêtant d'autres choses ; pas plus que dans ce dernier cas, l'emprunteur ne concevra l'idée de promettre un avantage au prêteur, ni celui-ci d'en stipuler un. Le prêt de complaisance, ou comme on pourrait aussi l'appeler : le prêt de la vie quotidienne^ est nécessairement gratuit. Tout autre est le prêt d'afSsiires. Ici les deux contractants se trouvent dans une autre situation; ce n'est pas la bienveillance qui détermine l'intervention du prêteur, mais son profit personnel, il veut lui-même tirer un avantage de l'opération, et il l'obtient par les intérêts. Le prêt d'affaires est de sa nature productif d'intérêts^ le prêt de complaisance est de sa nature improductif d'intérêts» Chez les Romains cette distinction se traduit sous la forme du mutûumet du neaum. L'obligation résultant du premier porte exclusivement sur la restitution du capital; les intérêts se concilient si peu avec lui, qu'il fallait pour les stipuler un contrat spécial (stipulation) et qu'ils ne pouvaient être réclamés au moyen
de l'action du prêt [condictio certae pecuniae), mais seulement au moyeu de Taction naissant de la stipulation {acUo ex stipulatu). Le mutuum est donc par essence gratuit^ il est sur la mdme ligne que le commodat (prêt de choses non fongibles, p. ex. d*un livre). L'antithèse se trouve dans le neoium^ dans lequel un seul et même acte établit à la fois Tobligation de restituer le capital et celle de payer les intérêts, de façon qu*une action unique [legis actio per mams injectionem^ action executive) suffit pour l'une et pour Tautre.
Je crois pouvoir conclure de ces considérations que les intérêts ont fait leur première apparition chez les Romains, non dans la vie quotidienne, mais à l'occasion des relations d'affaires. Mais longtemps avant que celles-ci ne s'établissent à Rome, elles avaient existé à Babylone; à une époque où Rome n'était pas même fondée, et où les prédécesseurs des Romains, faute de monnaie, condition des intérêts, la remplaçaient encore par du bétail (p. 32, 40), florissait déjà à Babylone un commerce animé et l'argent métallique était depuis longtemps connu. C'étaient là les deux conditions de l'apparition des intérêts. Ceux-ci sont une institution des Babyloniens, remontant chez eux, comme j'espère rétablir â l'instant 9 aux temps les plus reculés. Tous les autres peuples de l'antiquité leur empruntèrent cet usage; je n'ai pas besoin d'ajouter que ce fut par l'intermédiaire des Phéniciens{*'*).
Guidé par la conviction que toutes les institutions sont nées là où elles étaient indispensables et non là où, peu urgentes, on pouvait à la rigueur s'en passer, j'en arrive à admettre que les intérêts à Babylone doivent leur origine
(*^<i) J*ai vainement cherche une attestation positire de ce fkit; sMl en existait une, elle devrait se trouver dans Salmasius de usurit, mais il n'en a cite aucune.