I. VER SACRUM
dévore ses propres enfants, ce qui est évidemment erroné, car dévorer sa progéniture n'est pas la sacrifier à la divinité. L'exemple analogue et pleinement probant d'Agamemnon offrant Iphigénie en holocauste à Artemis lui a échappé. A l'époque primitive, les Itaiiotes peuvent aussi avoir connu les sacrifices d'enfants ("*) ; mais cela ne prouve en aucune façon que le ver sacrum s'y rattache ; le contraire peut même être positivement prouvé. Lorsque le sentiment d'humanité s'en révolta, le sacrifice des vieillards au Dieu du fleuve, datant de l'époque de la migration (§ 49), fut simulé par la substitution de figures en jonc. Il en fut exactement de même des prétendus sacrifices d'enfants que Ton remplaça par des poupées [oscilla) ; dans les holocaustes d'animaux on usa d'un mojen identique; lorsque l'on De pouvait se procurer les sujets nécessaires, p. ex. la biche pour Diane, le sanglier pour Mars, on les façonnait en cire ou en pâte à pain que l'on apportait à la divinité en prononçant le nom — l'appellation faisait de la chose ce qu'elle devait être('^'). Gela réfute la thèse du remplacement des sacrifices d'enfants de l'époque primitive par le ver sacrum ; elle attribue aux Romains une chose qui serait sans exemple dans toute leur histoire : l'imitation d'un usage par un autre, qui n'a pas la moindre analogie avec lui. Les enfants que l'on a prétendument voués à la divinité, on les laisse vivre jusqu'à ce qu'ils soient adultes, alors qu'ils auraient dû être destinés à un sacrifice immédiat, et quand le temps est venu, on ne les immole point, mais on les expédie à l'étranger. Les archéologues romains ont eux-mêmes senti la contradiction. Dans le récit fait par Fbstus de ce qui s'est passé lors de l'expédition des Mamertini (Mamertini, p. 158),
('^^) Sur les traces dans lesquelles on yeat les trouver V. Mabquardt, Handbuch der rômischen AUertUmer, IV, p. 204.
('^B) Sbrv. ad Âen. II, 116 qui rapporte à cette occasion le principe général pour le culte religieux: in sacris iimulata pro veris aceipù
Apollon, qui ayait suggéré en songe au chef de tribu des Samnites, comme moyen d'être sauvé de la peste, de faire le yœu de livrer tous les nouveaux nés du printemps suivant, se fâche de ce que Ton ait laissé les enfants en vie. Vingt ans plus tard, la peste sévit de nouveau ; il apparaît encore au même chef et lui annonce qu'il est puni pour ne pas avoir accompli son vœu ; il exige qu'il le remplisse en expulsant tous ceux qui étaient nés à cette époque. Apollon doit ainsi intervenir pour lever une difficulté que les archéologues s'étaient créée eux-mêmes en comprenant faussement le f)er sacrum. Si le dieu s'était entendu au jus sacrum, il aurait répondu : sacrifiez des poupées au lieu d'enfants, et votre vœu sera rempli ; et si les auteurs romains, au lieu d'arranger le ver sacrum selon leurs idées, s'en étaient tenus à la formule solennelle qui le concerne, ils auraient aperçu qu'il n'a rien de commun avec un sacrifice humain à la divinité, car le texte ne parle que des animaux et non des hommes.
En rattachant le ver sacrum à des sacrifices d*enfants a l'époque primitive, on part de l'idée qu'il ne peut s'expliquer par lui-même et que l'on doit, pour le comprendre, recourir à l'époque primitive ; en ce sens l'opinion de Fbstus était parfaitement exacte. En réalité, le ver sacrum est la commémoration d'un événement ancien, non pas du sacrifice des enfants, mais d'un fait que Fbstus, il est vrai, ne pouvait connaître, mais qui n'aurait pas dû échapper à l'attention de nos archéologues modernes : le départ des Aryas de leur patrie. Cette interprétation éclaircit non seulement la forme extérieure de la coutume : l'abandon de la patrie par une fraction de la population, mais elle nous met encore en mesure de donner une réponse satisfaisante à certaines questions concernant le ver sacrum, qui loin d'avoir été résolues, n'ont pas même été soulevées par l'opinion dominante.
De même que le souvenir de la sortie d'Egjpte vivait chez les Juifs, de même chez les Indo-européens persistait la