I. VER SACRUM
mémoire du dëpart de leur patrie originaire; en cas de nécessité ils se rappelaient le moyen qui les aidait autrefois et le mettaient de nouveau en pratique. L'émigration totale ou partielle d'un peuple, en cas de nécessité extrême, est un procédé aussi familier aux Indo-européens qu'il est étranger aux autres races antiques. C'était le fait auquel devaient une existence distincte, non seulement le peuple fils aryen au moment de sa séparation du peuple père, mais aussi ses diverses branches lors de leur dispersion ultérieure. Chez les Celtes, et d'une manière plus remarquable encore chez les Germains, il s*est souvent renouvelé dans le cours de leur histoire. Une fois qu'ils eurent gagné le siège où nous les rencontrons à l'époque historique, les Grecs et les Italiotes n'ont plus émigré ; ils ont tenté d'obvier à la surabondance éventuelle de population, par la conquête et par la formation de colonies, ce qui maintenait les rapports avec le peuple père. L'émigration de répoque primitive, ils ne la connaissaient plus que comme un usage religieux, sous la forme de ver sacrum.
Chez le peuple père aryas, nous cherchons vainement le ver sacrum. Le motif qui occasionne chez eux l'émigration n'était pas religieux, mais profane et réaliste; le départ d*une fraction importante du peuple était un acte par lequel on essayait de remédier à l'excès de population (§ 38) qui probablement s'est produit plus souvent que dans les deux cas dont nous avons connaissance : la séparation des Européens et celle des Iraniens. L'émigration apparaît ici comme une saignée périodique.
Que d'un acte purement profane à l'origine ait pu naître rinstitution religieuse du ver sacrum^ cela s'expliquerait déjà par le seul fait que nous avons corroboré par une foule d'exemples: tout ce qui se rattachait au temps primitif apparaissait aux Romains sous un jour sacré (religiosum). Si ce nimbe entourait même les clous de bois, la lance de bois, la hache de pierre et l'allumage du feu, il devait à plus forte raison illuminer l'événement auquel le peuple devait
296 LIVRE III. — DÉPART DBS ARTAS.
toute son existence. La séparation des Ârjas d'Europe devait, au cours d'une longue période de migration, recevoir cette transfiguration religieuse ; c'était le fait le plus important, le plus fertile en conséquences de toute leur vie, l'acte de naissance du peuple. Si pendant une longue migration, le souvenir du premier départ avait jamais pu se perdre, des séparations successives auraient suffi pour qu'il se conservât. Après l'abandon de leur berceau, les Âryas durent quitter une seconde patrie (Livre V) ; même sur le sol de l'Italie que la tribu italiote foula seule à l'origine, le détachement de peuplades isolées dut se renouveler encore souvent aux dépens du peuple souche.
La tradition populaire à Rome ne savait plus rien de ces événements (*^'], et les savants archéologues eux-mêmes ont ignoré la relation historique du ver sacrum avec le fait qu'il rappelle, mais la réminiscence s'est conservée figurativemtni dans cette institution comme dans les autres citées ci-dessus. Par la seule vertu de leur antiquité, toutes se maintinrent, même après avoir perdu leur importance dans la vie, et alors que leur signification propre échappait à la conscience populaire, non seulement par la force d'inertie, mais par respect pour un glorieux passé. C'était la patine de J'âge qui leur donnait un caractère sacré ; aux yeux du peuple, c'étaient moin^àe^ pétrifications historiques que des reliques*
Dans le ver sacrum, la consécration religieuse, ailleurs designée comme reliffiosum^a, pris la physionomie du sacrum, c.-à-d. consacré aux dieux. Le renouvellement de l'acte primitif a pris la forme d'un vœu et d'un sacrifice à la divinité. Il n'est pas difficile de comprendre comment cette évolution a pu s'opérer. La conception nouvelle se rattache au souvenir reconnaissant de ce que la divinité a fait pour le peuple aux temps anciens. A cette époque, elle
(t76^ Voir cependant la légende hirpinienne au § 40.