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LA LÉGENDE DES HIRPINIENS

XL. Chez un seul peuple italiote, les Hirplniens, qui faisaient partie de la tribu des Sabins, une réminiscence, très effacée et à peine reconnaissable, de la vie primitive s'est conservée dans la légende que rapporte Titb-Livb(***), sur l'origine du peuple.

Des bergers offrent un sacrifice sur le Mont Soracte, consacré [manibus consecratus) au Dieu du monde infernal [Dispater). Apparaissent des loups qui arrachent du feu les victimes [exta). Poursuivis par les bergers, ils se réfugient

(>^*) Serv. ad Aen., XI, '785. Je reproduis dans le texte les mots dédaUJB.

344 LIVRB m. -^ DÉPART DES ARYAS.

dans une cayerne, dont s'échappe aussitôt nn souffle si empesté que les pins proches tombent morts sur le champ. Cette pestilence provoque une épidémie [pestilentia) ; à cette occasion, on consulte l'oracle. Il répond : la peste prendra fin — si lupos imitarentur i. e. rapto viverent. La condition est remplie, et le mal cesse. Ainsi serait né le nom des Hirpiniens, nam lupi Sabinorum lingua irpi vocantur.

Il est évident que cette légende a pour but d'expliquer le nom des Hirpiniens en le rattachant à celui du Ioup('°'). L'origine réelle doit être un surnom donné par les voisins à cause d'habitudes de brigandage. Les Hirpiniens étaient comparés à des loups, c'étaient des pilleurs, un peuple de bandits, qui adopta le surnom reçu de ses voisins. Ce fait est confirmé par une foule d'exemples historiques analogues et s'explique par la circonstance que les yoisins sont infiniment mieux à même de qualifier les particularités caractéristiques d'un peuple, que ce peuple même. Lorsque le nom d'une nation est emprunté non à la région qu'elle habite, mais à sa nature propre, il y a toujours à présumer qu'il provient des voisins.

En admettant même que les Hirpiniens soient les auteurs de cette appellation, il est clair que l'origine qu'ils lui attribuent est absolument inadmissible; bien plus, elle est si absurde que l'on se demande avec étonnement comment un pareil conte de nourrice a pu naître ? Si l'on voulait tirer parti du loup, pourquoi cette intervention du sacrifice funéraire, du vol des victimes, de la peste? Le loup seul aurait parfaitement suffi; on pouvait, comme le fait Paul Diacre,

('*>) PAnL.s£p., p. 106 : Irpini appellati nomitie lupi, quem irpum dieutU SamniteSf eum enim ducem tecuti agros œcupavere. Irpus, grec èftx^, brigand, de la racine sansc. rap^ ravir, arracher. Cette idée d*arracher revient dans irpex = herse : quod plures habet dentés ad exstirpandas heràas in açris. Fbstus. Ep., p. 105, Irpiees*

m. LB0ENDE DBS HIRPINTEN8. § 40. 345.

dans sa version de la légende hirpinienne ('**), assigner à ce fanye le rôle de guide, lors de la prise de possession du pays, ou celui de nourrice, à l'exemple de la louve dans la légende romaine de Romulus et Remus. Le cadre imaginé pour la mise en scène de cet animal n'a rien de commun avec l'acteur lui-même, et la action doit évidemment avoir une portée particulière.

Des pâtres font un sacrifice funéraire avant que survienne l'événement décisif qui leur fournit Toccasion d'échanger leur paisible existence contre le brigandage. La même situation se produisit lors de l'émigration des Aryas. Avant de se mettre en marche, ils firent un sacrifice funéraire. Pâtres jusqu'à ce moment, ils deviennent des guerriers ne cherchant plus que butin et conquête, c.-à-d. des brigands. Mais cette transformation n'est pas volontaire, la nécessité les y contraint. Ils étaient poussés, comme nous l'avons vu plus haut (p. 299), par le manque de nourriture sufSsante; dans la légende hirpinienne, l'occasion est devenue une épidémie qui, comme on le sait est souvent la suite de la famine. La nécessité extérieure imposant l'échange d'une existence paisible contre une vie guerrière, est un trait qui se représente également dans la légende hirpinienne. Des brigands procréent un peuple guerrier. Ainsi finit la légende hirpinienne et aussi l'histoire de la migration des Aryas.

II y a donc cinq caractères communs :

1" Pâtres à l'origine;

2** Changés en brigands;

3* Sacrifice funéraire; .

4» Nécessité extérieure;

5» Naissance d'un peuple guerrier nouveau.

Il n'y a que le loup que nous n'ayons pas encore ren-

(506) ^-BSTUS. Epit., p. 106, Irpini.

346 LIYRB III. — DÉPART DBS ARYA8.

contré. Son rôle do guide dans le ver sacrum(**^) est une assertion dénuée de fondement; comme tel, il apparaît uniquement dans la légende hirpinienne. On pourrait croire que le nom Hirpiniens a sufB pour le mettre en scène. Mais la légende du loup conducteur existe également chez les Lombards.

Dans son histoire de ce peuple, Paul Diacre raconte ('*') que son arrière grand-père, fait prisonnier par les Avares, s'était dérobé par la fuite. Ignorant le chemin à prendre, il avait suivi un loup qui le conduisit par la grande route en Italie, chez les siens. Ce conte étonnant ne peut avoir été imaginé à plaisir, il devait s'appuyer sur une tradition d'après laquelle, aux temps de la migration, le loup guidait les expéditions des bandes de brigands. Mais, dira-t-on, que gagnons-nous à faire remonter la fable du loup conducteur à cette haute antiquité? Nous aurons d'abord pour résultat, de constater un point de départ commun pour les Hirpiniens et pour les Lombards. Cependant, la première origine n'en devient pas plus compréhensible. Comment pouvait-on adopter l'idée insensée qu'un loup avait joué le rôle de guide? Je réponds : le guide de la troupe portait à l'époque primitive le nom du loup — pour être à la hauteur de son rôle, il devait avoir la nature de cet animal, et celui qui remplissait le mieux cette condition était un conducteur tout indiqué. Romulus et Remus étaient deux fauves de ce genre, et ainsi s'explique la légende de la louve qui les

(s*^) ScHWBOLBB. Bôm. Oesch, U P- 241, note 2.

(s^B) Hist. Langob. IV, 39 (p. 131-182). Je dois la connaissance de ce texte, hautement important à mon avis, à une obligeante communication de M. ViERTBL, directeur du "rymnase de Goettingen, et je le reproduis ici littéralement: Ei lupus adveniens cornes iiineris et ductor efecHu est. Qjni cum ante eum pergeret et fréquenter post se respiceret et eum stante subsiS' teret et cum pergerUe praeiret^ intellexit sibi eum divinitus datum esse, ut ei iUr quod nesciebat^ ostenderet.

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