Le régime des auspices
L. La croyance que la divinité presciente condescend à révéler l'avenir par des signes manifestés à Thomme, spontanément ou à sa prière, se représente chez tous les peuples. Mais tout le monde ne comprend pas le langage mystérieux de la divinité; pour !e saisir, il faut une aptitude spéciale qui ne se rencontre que chez certaines personnes, interprètes de signes, oniromanciens, devins, astrologues, nécromanciens etc. A côté de cette révélation médiate de l'avenir par des présages particuliers [divination)^ il en existe une autre immédiate, qui repose sur une inspiration divine [prophétie]^ privilège de certaines personnes spécialement douées, illuminées : les prophètes chez les juifs, les devineresses chez les Grecs et les Germains.
A Rome, l'exploration de l'avenir (divination) a pris la forme du régime des auspices, c.-à-d. d'une branche séparée de l'administration publique. Des fonctionnaires spéciaux, les augures^ y ont été préposés de la part de TÉtat ; ils doivent être appelés en consultation par les autorités, dans tous les actes importants, à Rome comme en campagne, et leur décision est souveraine. Mais leur sagesse est étroitement mesurée, elle se restreint au jour où l'observation a été faite; ils ne disent pas si l'acte projeté, en soi^ peut être accompli, mais seulement s'il peut être accompli ce jour-là; la réponse négative était toujours: alio die^ et le questionneur pouvait recommencer à tenter la chance dès le lendemain. La consultation des auspices était donc, en pratique, d'une très minime importance; elle était organisée de façon à n'offrir aucun danger sérieux, et donnait au contraire au magistrat, grâce à une entente facile à établir avec l'augure, un motif légal de décliner pour lui, en la rejetant sur les dieux, la responsabilité de l'ajournement qu'il souhaitait.
La circonstance que la divination a été érigée en fonction officielle qui ne pouvait être remplie que par le sexe masculin, a fait que les devineresses, qui chez les Grecs et chez les Germains jouèrent un si grand rôle (Cassandre, Pjthie, Velléda), ne prirent jamais pied chez les Romains (''•). Le peuple suivait l'exemple de l'État et s'en tenait aux augures; ils étaient appelés à tous les actes importants de la vie privée, p. ex. à la conclusion des maringes. La prophétie était Inconnue des Romains, ils ne pratiquaient que la divination dans les étroites limites indiquées; pour connaître l'avenir, ils s^adressaient aux Grecs, à l'oracle de Delphes ou aux livres sibyllins, écrits en langue hellénique.
Etymologiquement, les deux expressions auspicium et auguT concernent l'observation du voldes oîseaux(''*). Au point de vue philologique, cet indice aurait donc été le premier que les Romains ou leurs aïeux aient étudié; plus tard seulement d'autres présages sont survenus auxquels on a ensuite étendu les mêmes termes. Mais cette conclusion, comme nous allons le voir, est fausse; le temps primitif connaissait déjà une série d'autres signes,* l'extension de la notion des auspices et de la compétence des augures n a eu lieu qu'après, lorsque ces manifestations eurent échangé leur signification purement réelle à Torigine contre un sens religieux. Pour connaître exactement le régime romain des auspices, il est indispensable, comme j'espère rétablir, de faire une distinction entre ces deux périodes, dont l'une se déroule à l'époque de la migration, et l'autre à celle de l'établissement à poste fixe. Dans la première, nous avons affaire exclusivement à des événements naturels, sans aucune signification religieuse quelconque, dont on tirait des
C'o) Les Sibylles sont d'origine grecque.
C^*) Avei tpecere^ avi-speœ^ auspeœ, auspicium^ d\x ssnscr. spak, épier, avi'ffurj auçur, du sansc. car = proclamer, Vaniczkk 1. c, 1. 203.