VI. EFFETS MORAUX DE LA MIGRATION
entier ait pu abandonner son habitat, cela ne peut être admis; rien n'engageait ceux qui possédaient à échanger une existence suffisante, complètement assurée, contre un avenir incertain. Ils restèrent donc au pays, les misérables partirent seuls. L'histoire ne nous donne pas de renseignements sur ceux qui demeurèrent; ils ont disparu sans laisser de traces, sauf les occupants de la seconde patrie, les Slaves actuels qui gardèrent leurs foyers.
La migration des Aryas vers TEurope n'est donc pas le déplacement de tout un peuple, mais un départ périodiquement renouvelé de l'excédent de la population. Ce qui avait eu lieu lors du premier exode de la patrie première, se renouvela pendant la migration; l'ordre suivi à Tépoque primitive fut la règle dans la suite, le dégorgement en cas de pléthore devint une institution permanente des Indoeuropéens. Je crois avoir ainsi — comme je l'ai expliqué p. 334 ss. — rétabli le chaînon historique entre le ver sacrum et l'exode originel du peuple fils de sa patrie primitive. Le souvenir de cet événement remontant au passé le plus ténébreux n'aurait pu se conserver à travers les siècles s'il n'avait été rafraîchi de temps en temps par une récidive durant la période migratoire.
L'intérêt qui s'y attache au point de vue des effets moraux de la migration sur les migrateurs, est d'une importance capitale. Le fait avait pour eux exactement la même signification que la sélection darwinienne pour l'amélioration des animaux et des plantes — la théorie de la sélection aux mains de l'histoire : les meilleurs parmi les meilleurs servant à la reproduction. A chaquenouveau départ, les choses se passent comme lors du premier : la partie la plus forte, la plus courageuse, la plus résolue de la population, s'en va, les débiles, les craintifs, les irrésolus et les vieillards restent. C'est toujours la meilleure graine qui sert à la reproduction, et chaque fois sa nature s'est encore perfectionnée. Les descendants de l'homme qui abandonna autrefois la patrie
aryenne sont devenus autres que lui-même. Il avait encore été allaité par la compagne du paisible pâtre, et non par la femme du guerrier, cette louve, qui avec le lait maternel infusa son sang de fauve à l'arrière petit-âls, et le dernier de ses rejetons acquit à son tour toutes ses qualités élevées à une nouvelle puissance — lorsque les causes qui ont accru le capital continuent leur action, la fortune doit s^augmenter sans cesse. Et elles devaient continuer à agir; aux repos prolongés dont jouirent sans doute des générations nombreuses, succédaient des expéditions guerrières, nécessitées par l'excès de population; les deux sexes fournissaient au nouvel exode leurs meilleurs éléments, la quintessence de la jeunesse, de la santé, du courage, et ainsi s'opérait la sélection darwinienne.
Ce n'est donc point la seule migration et sa longue durée qui forma du mol asiatique, le fier et vigoureux européeu. Il suffisait certes de la vie des camps et de la disposition incessante au combat qu'elle entraîne, pour produire une complète transformation du type populaire, en métamorphosant le pâtre en soldat, mais son effet se multiplia par la sélection. C'est la faim qui a poussé l'Aryas d'étape en étape, jusqu'à ce qu'il atteignît le sol où il pouvait la satisfaire définitivement. Ce fut elle encore qui provoqua les déplacements des Germains, à l'époque chrétienne, quand l'ère des migrations antiques était fermée depuis des siècles. On a voulu expliquer ce fait par la tendance migratoire naturelle â.la race germanique; autant vaudrait parler pour l'homme d'une tendance â manger; cette tendance, c'est la faim, et il n'en est pas autrement de l'instinct migratoire des Germains. Si lors du partage du sol de l'Europe, la Gaule avait été dévolue aux Germains, et l'Allemagne aux Celtes, l'histoire de l'Occident n'aurait subi aucune modification, et les savants parleraient d'un instinct migratoire celtique et de la stabilité caractérisant le Germain. Laprétendue tendance â l'émigration se trouve sur la même ligne que la < force vitale », cette