LIVRE CINQUIÈME
LU. Toat renseignement nous fait défaut sur la durée des migrations des Indo-européens. Mais l'absence d'attestations extérieures est compensée par la force intrinsèque de deux faits qui mettent hors de doute que leur exode doit avoir exigé un laps de temps d'une longueur extraordinaire, que l'on peut évaluer à plusieurs siècles, peut-être même à des milliers d'années. Le premier est la transformation complète opérée dans le caractère de toutes les tribus indo-européennes. A côté des traits individuels par lesquels elles se difië rencient, il y a des caractères généraux qui se retrouvent chez toutes. Les uns datent de l'époque postérieure à leur séparation, et proviennent des diverses influences exercées sur chacune de ces tribus par les circonstances particulières, les vicissitudes du sort, surtout le contact avec des peuples étrangers, enfin la nature propre du sol sur lequel elles s'établirent. Les autres viennent au compte du temps précédant la séparation. Or, si l'on compare le caractère de tous les peuples européens avec celui de TAryas primitif, récart entre eux est si extraordinairement étendu qu'il a fallu au moins un millier d'années pour effectuer une transformation aussi complète. Rien ne change avec une lenteur aussi grande que le caractère d'un peuple; le temps, cependant bien long, requis pour transformer une langue, doit être, en comparaison, tenu pour rapide. Les années écoulées depuis la séparation des divers peuples jusqu'à leur établissement
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définitif ou du moins jusqu'à ce qu'ils se lèvent à l'horizon de rhistoire, doivent donc se compter par siècles, et il n'est pas exagéré d'admettre un millier d'années. Ce qui l'atteste, c'est la langue qui dans cet espace de temps s'est différenciée au point qu'il a fallu les progrès modernes de la linguistique pour constater la communauté originelle. Les différents idiomes nationaux s'étaient transformés au point qu'aucun peuple ne comprenait plus les autres.
L'histoire de la migration des Indo-européens se divise ainsi en deux périodes : la communauté et Tisolement. Entre les deux, se place une troisième époque qui forme l'objet de l'étude suivante, consacrée à ce que j'appellerai le séjour dans la seconde patrie.
La durée incontestablement extraordinaire de la migration des Indo-européens nous autorise à conclure à la lenteur de leur marcha. Ce n'était pas une poussée impétueuse, sans trêve ni repos, un ouragan déchaîné, à la manière de tant de peuplades sauvages, Huns, Avares, Mongols, qui ont envahi l'Europe aux temps historiques; c'était une avancée à peine sensible mais irrésistible, la lente progression du glacier. Là où Ton trouvait la nourriture nécessaire aux hommes et au bétail, on commençait par s'établir, et on restait jusqu'à ce que le sol fût épuisé. Mais une seule fois^ on s'est établi à demeure, pour longtemps, en tout cas pendant des siècles ; on avait trouvé le pays rêvé, la seconde patrie. Le séjour dans ce nouvel habitat est devenu pour les Indo-européens un point culminant de leur histoire, il fut le théâtre d'un progrès des plus fertile en conséquences : la transition à l'agriculture. Le peuple indigène qu'ils trou^vèrent fixé et qu'ils soumirent à leur joug était laboureur ; il leur apprit l'agriculture, et lorsque, plus tard, ils quittèrent de nouveau le pays, ils emportèrent les connaissant ces acquises.
Ce pays doit avoir été fertile et vaste, car il suffit longtemps à nourrir et la population ancienne et les vainqueurs.
Nous pouvons en conclure que la station n'était pas un pays de montagnes, mais constituait une vaste plaine. Cette seconde patrie doit avoir été très éloignée du berceau des Âryas, sinon la connaissance de Tagriculture eût pénétré jusque là et l'exode des Indo-européens fût peut-être, dans cette hypothèse, resté retardé pour toujours, ainsi que la descente des Âryas vers Tlnde. Dans les deux cas le pâtre abandonne les montagnes pour la plaine ; les hauteurs sont les nourricières naturelles des troupeaux, la plaine est le domaine de Tagriculture; la nécessité seule a déterminé le cultivateur à soumettre à la charrue les versants des montagnes; Tagriculture a vu le jour dans les immenses plaines des régions chaudes, où de grands fleuves, comme TEuphrate, le Tigre, le Nil, rendaient possible un vaste système d'irrigations (v. p. 100).
Je puise la preuve de cette opinion dans les deux faits attestés par la langue, que l'agriculture était inconnue du peuple père aryen et que les Indo-européens ont appris à la connaître avant de se séparer. Un contact passager avec un peuple de laboureurs, et la vue de leurs occupations ne pouvaientsuffire.il fallait une longue expérience personnelle, non pas tant pour apprendre la pratique, ce qui n'aurait exigé qu*un temps relativement court, mais pour amener, par la constatation des avantages de lagriculture sur l'élève du bétail, une évolution dans les mœurs du peuple, qui ne peut s'accomplir que dans le cours des siècles: le remplacement de la vie pastorale par la vie agricole. Llndo-européen était arrivé pâtre, il s'en alla laboureur et le resta toujours. Il ne laisse paître son bétail que sur les montagnes et les collines, là où le sol n'est pas propre à la culture ; il soumet la plaine à la charrue. La culture du sol n'était pas fortement développée chez le peuple qui l'initia. Il ne connaissait ni le soc en fer, ni la faucille, ni la faux; la charrue, toute en bois, sans roues, empruntait à une branche fourchue sa forme rudimeutaire. L'emploi du bétail de trait était égale*
ment inconnu, rhorome et la femme tiraient eux-mêmes la charrue. Une preuve étymologique s'en trouve dans l'expression con-jux (grec «rtîÇÊug»^, de Çeuyo^, le bœuf au joug) ; elle désigne la personne qui, avec une autre, s'attelle au joug (;^^-w»i) ('*'), de là con-jug-ium^ la communauté du joug, le mariage. LMdée que cette désignation n'aurait été entendue originairement que dans le sens figuré, «joug du mariage », s'exclut d'elle-même ; elle contredirait tous les enseignements de la linguistique, car le sens primitif des mots est toujours emprunté xx des images sensibles. Le joug ne peut donc avoir été entendu ici que dans son acception réelle, sans compter que pour viser le lien conjugal, ce terme ne serait exact que pour la femme, et non pour l'homme. Une réminiscence de cette communauté du joug de l'époque primitive s'est conservée dans les usages des noces romaines. La femme, après le mariage, s'introduit dans la maison du mari en prononçant la formule : ubi tu Oaius^ ego tibi Qaja^ c.-à-d. la où tu tires la charrue, je la tirerai avec toi ('"*). Dans notre expression actuelle c joug du mariage » s'est donc conservé un reste de l'antiquité la plus reculée, de même que dans l'expression allemande : Was treibst du [f ,27); pour comprendre Tun et l'autre, il faut remonter jusqu'à la vie pastorale de Tépoque primitive et aux premières origines de l'agriculture.
(383) Le joa^ (sanscr.ytf^a) était également connu du peuple père aryen, mais appliqué au bétail que Ton attelait au chariot et non à celui que Ton attelait à la charrue. Zimmbr, AUt'ndisches Leben, p. 248.
(38 ij D'après les lezigraphes grecs yaloç désigne le fiovç èpyxçrr^Çy le bœuf de travail. La note de Sbrvius ad Aen, 4, I6:juffum^ quodimponebatur malHmonio conjungendU peut-elle être accueillie comme un renseignement historique ou ne contient-elle pas plutôt une interprétation étymologique ? Je ne trancherai pas la question ; d'autres auteurs ne disent rien, que je sache, de cet usage. Chez les Germains, Tacite, Germ. c. 18 parle de juncti boves pour exprimer symboliquement que la femme est laborum soda.
La fumure était également ignorée; dans les langues indoeuropéennes une expression commune pour désigner les engrais fait défaut; il y a dans chacune d'elles un mot dififérent {x^po$> stercus, allem. mist, dung^ russe narooZy nazom^ polon. nawozy gnoy^ tchèque knui) ce qui équivaut à dire que la chose même ne fut connue qu'après la séparation. Cette circonstance est à mes yeux très significative, sous un double rapport : d'abord elle permet de conclure à la fertilité extraordinaire d'un sol qui, pendant des siècles, a pu nourrir le peuple vainqueur à cfJté de la population primitive, ce qui correspondrait aux terrains d'alluvion du bassin du Volga, ainsi que je l'ai admis ; elle explique ensuite qu'à défaut d'engrais, la terre ait été finalement si épuisée qu'elle ne put plus nourrir la population, ce qui eut pour conséquence son abandon périodiquement renouvelé et l'exode des diverses tribus indo-européennes. Ce fut donc le sol qui arrêta d'abord les Indo-européens, et ce fut encore lui qui les obligea, après des siècles, à recommencer leur migration.
Les céréales étaient-elles battues ou, comme partout à l'époque primitive, foulées par les hommes ou le bétail? On l'ignore, mais on pratiquait la mouture à l'aide de moulins à bras, et c'est ici seulement que les Indo-européens en reçurent connaissance; les expressions servant à désigner ces appareils concordent dans toutes les langues i^vx-r^, mola, mililej goth. malam^ irl. malim^ slave antique mija^ lith. mallfjj tandis que chez le peuple père elles faisaient défaut!"»).
Le sol n'était pas la propriété privée de l'individu, mais appartenait à la commune. Le fait que les Germains et les Slaves ne connurent uia droit privatif sur les prés, les bois
('*>) On connaissait récrasement du g^rain ; l'expression pour le désigner était mar et c'est à ce terme, ou au mot mal qui Ta remplacé (conservé dans Pallemand ter-mal^men, écraser) que Ton a emprunté les expressions qui désignent le moulin.
et la terre cultivée, ni à leur première apparition dans Thistoire, ni même longtemps après, ne peut laisser aucun doute à cet égard.
S'ils avaient trouvé cette institution dans leur seconde patrie, pas plus que partout ailleurs ils n'auraient échangé cette forme d'exploitation plus parfaite contre le régime imparfait de la propriété communale. Pareille régression serait sans exemple dans l'histoire; elle connaît la substitution de la propriété privée à la propriété communale, elle ignore l'inverse. Chez les Romains il n'existe plus une seule trace de ce premier état; lors de la fondation de Rome, Romulus partage la terre labourable en assignant à chaque citoyen deux arpents [jugera) constituant un fonds héréditaire [1ieredium)\ or, Romulus étant la personnification de l'époque primitive, cela revient à dire que la propriété privée est une institution primordiale. Les Italiotes ne peuvent l'avoir apportée du pays où ils furent initiés à l'agriculture, ils l'auront trouvée établie chez l'un des peuples de leur nouvelle patrie.
Pour l'exploitation de la terre labourable commune il y a deux formes : la culture collective et le partage du produit, ou bien une permutation périodique des champs, combinée avec le travail individuel et un droit exclusif aux récoltes réservé aux laboureurs, soit que l'échange se fasse d'après un ordre établi d'avance ou par la voie du sort. Le premier mode s'est conservé jusqu'à nos jours chez les Slaves; le second était celui des Germains, comme nous le savons par Tacite. Économiquement le plus parfait, il met en mouvement, grâce à la perspective de la propriété des fruits, le mobile inappréciable de l'intérêt privé; le laborieux gagne davantage par ses soins que le paresseux et Je négligent. Ce régime nous représente une transition du labour en commun des Slaves, solution primitive de la question agraire, au type définitif de la propriété privée des Romains.
Me laissant guider encore par la considération que le
retour d'une institution plus parfaite à un état inférieur contredirait tous les enseignements de l'histoire, j'attribue la forme d^exploitation slave au peuple dont les Indo-européens ont appris Tagriculture. Si ce peuple avait connu la forme germanique, on ne saurait comprendre comment les Slaves ont pu l'abandonner pour prendre la leur, tandis que la marche opposée chez les Germains est parfaitement explicable comme progrès d'une méthode do culture inférieure à une méthode supérieure.
J'ai décrit jusqu'ici la situation que les vainqueurs trouveront chez les vaincus : propriété commune de la terre cultivée et culture collective. Cet état des choses, le conquérant le respecta en fait ^ mais en droite il lui donna un autre aspect qui apparaît ici pour la première fois, en inaugurant le rapport de vasselage. Chez le peuple père, on n'en rencontre aucune trace dans la période pré-indienne, tandis qu'il se retrouve chez tous les peuples indo-européens. Le peuple père ne connaissait pour l'ennemi vaincu que Vesclavage^ le prisonnier devenait esclave [dasa]; on ignore si, comme dans la migration (p. 374), il ne passait quo méJiatement à l'individu, faisant partie du butin total, ou s'il était attribué Immédiatement à celui qui l'avait capturé. L'esclavage, au point de vue juridique, est une soumission absolue à la domination du seigneur- [$s(nr6ry}ç, du sanscr. dasa et de la racine pa. po^ nourrir); en/ait, c'est une communauté domestique^ l'esclave devenait membre de la famille. Sous ces deux aspects, la position du vassal est autre. La mesure de sa sujétion est restreinte, on lui impose seulement certaines prestations de services ou de choses ; en dehors de ce tribut, sa force active et son bien ou son gain lui appartiennent; il ne demeure pas dans la maison du maître, mais dans la sienne; il a son ménage particulier, l'esclave n'en a pas. C'est de cette manière que Tacite nous décrit l'état du vassal ou du serf (Germ. c. 25] : Suam quisque sedem suos pénates régit (ménage propre), frumenti modum dominus
aut pecoris aut vestis ut colono injungit et servus hactenus paret (prestation limitée), à quoi il faut ajouter, d'après le chapitre précédent (c. 24), l'exclusion du droit de vente qui n'existe que pour l'esclave. Le rapport du client avec le patron à Tépoque la plus ancienne de Rome avait absolument la même physionomie, le client avait aussi son ménage propre et était assuré de la manière la plus efficace (sacertas du patron) contre la transgression des bornes imposées au maître en sa faveur. Ces relations existaient également chez les Grecs (Ilotes, Périoïques) et chez les Slaves. Les langues latine et allemande considèrent ces liens comme des rapports d'obéissance [cliens de kXvsiv^ écouter) ; toutes deux rattachent l'expression qui leur sert à désigner l'obéissance au fait d'écouter (ob-audire = obedi-entia, hôren = geTi'ôrsam).
Certes le fait qu'une institution se représente chez plusieurs peuples n'implique nullement la communauté de VoH" gine. Les esclaves, la propriété, le droit héréditaire, le mariage se trouvent partout, sans qu'il soit nécessaire d'admettre des emprunts; de même pour le vasselage, une cause originelle rend très compréhensible son apparition simultanée chez les peuples les plus différents. C'est la soumission de toute une population trop nombreuse pour la réduire en esclavage. Dans ce cas, le moyen est tout indiqué. Le vainqueur, dans son propre intérêt, permet la continuation de la vie économique du vaincu, mais il lui impose des prestations onéreuses, de manière à profiter lui-même de la meilleure part du produit en ne laissant au vaincu qu'une portion congrue, tout juste suffisante pour les nécessités indispensables de la vie.
Ce régime contitue en réalité le rapport de vasselage. On le trouve également, il est vrai, chez les Romains, les Germains et les Slaves, appliqué à des individus isolés, sous forme d'accord conventionnel, soit résoluble comme la clientèle romaine, soit indissoluble comme le servage
allemand et slave. Mais je ne puis y yoir que Textension d'une institution née d'une autre manière, et non un organisme primitif. Pour faire naître le vasselage, il fallait des circonstances comme celle que je viens de signaler, la soumission de tout un peuple nombreux ; alors il était nécessairement imposé, tandis que dans son application aux individus, il pouvait naître, mais ne le devait pas, l'esclavage sufSsant à cet effet. Il ne faut donc pas se figurer que l'individu était asservi à Tindividu, mais bien que la totalité des serfs était au service de la totalité du peuple vainqueur; le vasselage individuel était inconciliable avec le système de l'exploitation collective. Ce rapport ne peut avoir apparu que lorsque les Grecs et les Romains abandonnèrent la propriété commune pour le domaine privé, ou lorsque, comme chez les Germains, l'exploitation collective fit place à la culture individuelle. Même dans cette forme, l'institution porte chez les Romains, des traces claires de son ancien caractère public. Les relations du maître avec l'esclave sont de pur droit privé, et ne regardent point la communauté; celle-ci n'oppose aucune barrière au pouvoir de disposer, mais elle réclame également sa part au client. Les clients appartiennent à la gens^ ils sont obligés au service militaire et vont avec elle en campagne. Ce vasselage, le maître [patronus) ne peut à son gré le dissoudre, p. ex. il ne peut autoriser la cliente à se marier hors de la gens; il fallait pour cela un décret de la commune (p. 380]; la gens a un droit éventuel à la succession du client décédé sans enfants; des peines graves [sacertas) empêchent que le patron ne commette une injustice envers le client [patronus, si clienit frauàemfecerit^ sacer esto), c'est une compensation pour l'action privée qui lui manque contre le maître — il se trouve sous la protection de la commune. Cette circonstance jette une vive lumière sur le caractère public du rapport; si on l'avait considéré comme appartenant au pur droit privé, on aurait dû ou bien refuser tout appui au