LIVRE
client comme à Tesclaye, ou bien lui accorder un recours personnel.
Cette sauvegarde que le droit public accorde encore au yasselage à Tëpoque postérieure indique une origine cor^ respondante. Il n*est pas la conséquence d'une coUTention privée ni d'un assujettissement, mais résulte d'un acte de la communauté,de l'asservissement d'un peuple par l'autre, avec fixation consécutive des rapports réciproques, sous la forme d'un traité juré de part et d'autre, et par cela même placé sous régide de la religion [sacertas). Parmi les clauses de ce traité figurait sans doute, outre la fixation de prestations en grains et en services agricoles comme pour le client romain, le devoir de fournir l'arrière ban militaire.
Les deux peuples ont vécu ensemble sous ce régime pendant de longues années. Le séjour dans cette seconde patrie est pour les Indo-européens un point d'incidence dans leur histoire^ il fut leur école de l'agriculture ; pasteurs à l'origine, ils y sont devenus laboureurs.
Je me suis demandé où ce pays peut avoir été situé. Si les
prémisses développées plus haut sont exactes, c'était une
plaine vaste et fertile, et ces conditions ne peuvent se
trouver qu'au nord du Caucase; au sud de celui-ci, il n'y
a que des pays de montagnes. Comme le passage du Cau»
case est en maint endroit tout à fait impossible et partout
semé d'énormes difficultés, la route doit en avoir suivi
les versants vers la mer Caspienne. Au nord de cette
chaîne de montagnes, s'ouvrent deux grandes plaines basses,
le bassin entre le Volga et le Don — terre infertile qui
ne répondait point aux conditions indiquées — et celui
entre le Don, le Dnieper et le Dniester jusqu'au Danube —
terres australes ou Nouvelle Russie et Bessarabie — c'est
là que je crois devoir placer la seconde patrie des Indoeuropéens.
La circonstance que la fumure du sol était inconnue
devait nécessairement, dans le cours du temps, amener un
épuisement da sol, et ainsi se représenta pour une partie de la population Ja même nécessite d'emigrer qui sévit autrefois dans la patrie primitive. Alors également ce ne sont que les jeunes et les forts qui se seront mis en marche, et ici encore de grandes masses ont dû s'ébranler pour entreprendre la longue route vers la troisième et dernière patrie. Ces exodes se sont renouvelés chaque fois que la même situation extrême se représentait. De nombreuses expéditions ont pu être anéanties, mais sept d^entre elles se maintinrent et conquirent des établissements définitifs : les Grecs, les Italiotes, les Celtes, les Germains, les Slaves, les Illyriens et les Lettes. Dans quel ordre ont-elles quitté leur seconde patrie? C'est une question à laquelle on ne peut guère répondre avec certitude mais des repères se présentent néanmoins. A mes yeux il y en a surtout deux. D'abord Targument que fournit la linguistique. Je ne parle pas du problème déjà scruté par les sanscritistes qui recherchent lequel des divers idiomes européens dérivés se rapproche le plus de la langue mère; je m^occupe d'un autre point et ne sais si de la part des linguistes il a été l'objet de l'attention qu'il mérite.
Je pars du fait attesté partout par les enseignements de l'histoire, qu'un peuple, vainqueur ou vaincu, vivant pendant des siècles au même endroit avec un autre peuple d'une civilisation égale ou supérieure, emprunte maintes choses à ce dernier, soit dans ses institutions et ses idées, soit dans sa langue. Appliquant cette loi aux analogies qu'offre la langue des Indo-européens avec celle des habitants de la seconde patrie, on trouverait une mesure pour la durée de leur vie commune. Il faudrait admettre la présomption qu'appartiennent à la langue du peuple de la seconde patrie les mots pour lesquels le sanscrit n'offre aucune comparaison, même dans ses racines, et dont l'emprunt à un autre peuple n'est pas constaté. Il en serait de même des formes de langage, des constructions, tant nouvelles qu'essentiellement transformées.
Le séjour plus ou moins prolongé des diverses tribus dans la seconde patrie, serait quant à sa longueur, en raison directe de l'importance des contingents d'éléments linguistiques primordiaux que fournissent leurs idiomes respectifs. L'usage d'une langue pendant un grand nombre d'années ne peut seul effectuer de pareilles métamorphoses; lorsque son développement est troublé par des éléments étrangers, révolution se meut dans la voie normale tracée par son propre passé ; les phénomènes linguistiques, mots simples ou formes de langage qui s'en écartent, dénotent une origine étrangère. S'il se vérifiait, comme je le soupçonne, qu'un idiome étranger, soit celui du peuple de la seconde patrie — ainsi que je viens de l'admettre dans les observations qui précèdent — a exercé une action moins vive sur les langues grecque et latine que sur le slave, j'en conclurais que les Grecs et les Italiotes sont restés moins longtemps que les Slaves dans les plaines au nord du Caucase.
Je passe au deuxième argument relatif à la question de priorité soulevée ci-dessus. Je ne me dissimule pas son caractère contestable. Il s'agit de la grande distance qui sépare la troisième patrie des peuples Indo-européens de la seconde. Celui qui se met en route le premier a le choix, et s'il trouve une résidence qui lui plaît^ il n'ira pas plus loin; le second arrivé qui trouve un autre déjà établi, doit prolonger sa migration ; il en est de même du troisième, et ainsi de suite.
Appliquant ce raisonnement à la recherche de nouvelles résidences par les Indo-européens, je présume que les Grecs et les Italiotes se sont mis en route les premiers. Le point de départ n'était pas éloigné de l'Asie Mineure, de la Grèce, de l'Illyrie. Les Hellènes n'ont pu atteindre l'Asie Mineure que par eau, soit en traversant le Bosphore, soit en partant de la côte grecque; la navigation au moins fluviale leur était déjà complètement familière depuis l'époque la plus reculée. A mon avis les Italiotes, qui avaient à faire un
LA SECONDS PATKIE. § 52. 449
plus long trajet ont dû suivre, puis sont venus les Geltes, et enfin les Germains. Si ces derniers s'étaient mis en mouvement avant les Celtes, à coup sûr ils ne se seraient pas établis dans les forets inexploitables de TAllemagne, mais auraient passé le Rhin pour s'arrêter en Gaule ; mais dans cette contrée et dans l'Italie du Nord, les Celtes les avaient précédés. De tous ces peuples, les Germains avaient eu dans le partage de l'Europe le plus mauvais lot, tant en ce qui concerne le climat qu'au point de vue de la constitution du sol et de la position du pays qui les sépare de la Méditerranée et empêche le contact avec la civilisation du monde ancien. Les autres tribus furent satisfaites du résultat obtenu, elles avaient raison de Têtre, et n'ont pas cherché à échanger la patrie acquise contre une autre. Elles ont envoyé des colonies, fait ou essayé de faire des conquêtes, comme les Grecs et les Gaulois de Tltalie du Nord envahissant le centre de la péninsule; mais aucune nouvelle émigration ne s'est produite, et elles ont toujours conservé les sièges occupés au commencement de l'histoire documentaire. Chez les Germains au contraire l'émigration forme la règle ; pendant plus d'un millier d'années le peuple n'est pas en repos. Aux Cimbres et aux Teutons^ à la fin du deuxième siècle avant J. C, succèdent au commencement de l'ère chrétienne, les Marcomans, les Francs, les Goths, les Suèves, les Vandales, les Angles^ les Saxons, les Jutes, les Lombards, les Waringiens, les Normands ; leurs pérégrinations les conduisirent par toute l'Europe et même en Afrique. On a voulu attribuer cette humeur voyageuse à l'instinct migratoire des Germains, mais cette propension n'était pas différente de celle de leurs ancêtres, qui successivement abandonnèrent une première et une seconde patrie; la cause était dans le sol. Si les Germains avaient eu la Gaule en partage, et les Celtes l'Allemagne, les premiers seraient restés aussi stables que les seconds qui pour de bonnes raisons n'ont pas été tentés d'échanger leur beau pays contre un
autre, et leur histoire se serait déroulëe réciproquement de la même façon ; le besoin inné de la migration eût été attribué aux Celtes comme il Test aujourd'hui aux Oermains (p. 433 s.).
Tandis que ces cinq tribus allaient à TOuest, les Lettes allaient au Nord. D'après mon point de vue, il serait donc vraisemblable qu'en se séparant de leur patrie antérieure, ils y ont laissé les Slaves. De tous les rameaux de la famille indo-européenne, c'est celui qui s'est le plus largement répandu. Â mon avis, ce ne fut pas par migration » par abandon de la patrie, mais par expansion lente, d'un côté à l*ouest dans les principautés danubiennes jusqu'à la mer adriatique et au nord-ouest jusqu'à l'Elbe, de l'autre côté dans l'extrême nord jusqu'à la Mer blanche. Les sièges de tous les autres peuples indo-européens sont séparés de la deuxième patrie hypothétique par des pays intermédiaires, l'habitat des Slaves formant ainsi un tout unique, d'un seul tenant. La conclusion qui en ressort est évidente : les Slaves sont les seuls qui n'aient pas quitté la seconde patrie sous forme de migration ; ils se sont insensiblement étendus. Pour eux les dissemblances linguistiques et ethniques ne dérivent pas, comme pour les quatre autres peuples civilisés de l'Europe, de la séparation du peuple père et de l'isolement respectif qui en résulte, mais plutôt de la grande distance séparant leurs résidences respectives. Même dans le cours des siècles leur culture n'a pas atteint le degré de développement qui se manifeste chez les autres peuples dès leur première apparition dans l'histoire et qui fut aussi rapide chez ces derniers qu'il a été lent chez les Slaves. Des cinq peuples civilisés de l'Europe, les Slaves se sont montrés le plus tranquille, le plus paisible, le moins amateur de nouveautés et le moins avide du bien d'autrui, et c'est pourquoi ils ont le moins fait parler d'eux dans Thistoire. Contents de la position dans laquelle ils se trouvaient, soumis à leur sort, même quand il était à peu près insupportable,
ils montrent une étonnante facaltë d*endarance, avoisinant Tapathie, une docilltë, un empressement à se soumettre con* finant à Tobeissance servile. Tels sont les traits de caractère qui jusque dans notre siècle distinguent les Slaves. D*où vient cette étonnante différence entre leur type moral et celui des quatre autres peuples? Je crois pouvoir la ramener à deux causes.
D*abord révolution historique a débuté chez ces derniers par labandon de la patrie, décision qui aussi bien par ellemême que pour ses conséquences, exigeait une grande ten* sion de forces morales. Les plus résolus, les plus courageux, les plus forts, les plus valeureux partirent, la fleur de la nation s*en allait; les peureux, les paresseux, les débiles, bref la partie la moins choisie, demeurait.
Mais, et voici le second motif, les Slaves restaient mêlés à un peuple vivant en servitude. Telle est, i mon sens, la fatalité historique de cette tribu.
Les services rendus par la population soumise, dispensaient les vainqueurs de tout effort. On n*est pas injuste envers les Slaves quand on soutient que pour la force active et les travaux qu'ils accomplirent comme peuple, ils ne peuvent être comparés aux quatre autres peuples; la persévérance, la ténacité, le sérieux et par dessus tout Tamour, la soif du travail, sans lesquels ni les individus ni les peuples ne peuvent faire de grandes choses, n*ont jamais été le propre dos Slaves. Quelles sont les entreprises nationales des ârecs et des Romains, quelles sont, depuis le moyen âge, celles des Italiens, des Français, des Allemands, des Hollandais, des Anglais — et qu'est-ce que les Slaves peuvent mettre en regard, malgré le contingent énorme de leurs tribus réunies? Tous ces peuples ont de bonne heure appris à travailler, les Slaves point : la tribu dominante s'est laissé nourrir par les vaincus. Et voilà pourquoi ils n'ont pas bénéficié des effets éducateurs et réconfortants du travail ; — ^ la saine estime de soi**même, qui n'appartient qu'à celui
qui peut se rendre le témoignage d'avoir accompli spontanément de grands devoirs, ils ne pouvaient la trouver sur leur chemin.
A cette absence de contrainte au labeur se joignit une deuxième fatalité, la contagion morale dont le peuple soumis contamina ses vainqueurs. Je ne puis expliquer autrement que la conscience développée de la personnalité et du droit, l'esprit d'indépendance et l'amour de la liberté caractérisant tous les autres Indo-européens, et qui peuvent être considérés comme le frait précieux de leur commune migration (§ 51), se soient perdus chez les Slaves, dans leur seconde patrie, et aient fait place à la servilité, à la résignation et à la passivité, que nous venons de reconnaître. Dans l'atmosphère empoisonnée d'asservissement qui les entourait, les vainqueurs ont dégénéré, et peu à peu s'est infiltré dans leur âme quelque chose du servilisme du peuple soumis. Si les hautes classes ont pu se soustraire à cette influence, grâce à l'indépendance de leur position et à leur séparation du vulgaire, si même l'orgueil a été d'autant plus nourri chez elles qu'elles avaient moins occasion d'affirmer leur supériorité par des exploits guerriers, à la manière ancienne, les couches inférieures, en contact incessant avec les indigènes et dont la position sociale, par suite de l'accroissement grandissant de la population, était frappée d'une inévitable déchéance qui les ravalait au même rang, et les porta même à contracter avec les anciens habitants des unions matrimoniales, qu'autrefois ils eussent assurément repoussées bien loin ; — les couches inférieures, dis-je, ne purent à la longue se soustraire à l'abaissement et au servilisme devenus une seconde nature chez le peuple soumis. C'est ainsi, à mon avis, que la majorité des vainqueurs est descendue au rang social et moral des vaincus. Seule, la classe dominante a maintenu sa position sociale, mais, comme je l'ai dit, ses mœurs n'ont pas échappé à l'infection de la paresse, de l'amour des jouissances, de l'orgueil. C'est ainsi
qa*un long séjour dans la seconde patrie est devenu une fatalité pour les Slaves. Les seuls d'entre eux qui n'ont pas succombé, gardant au contraire, avec fidélité, le caractère indo-européen, tel qu'il s'était formé dans la migration, sont les Monténégrins. Nous rechercherons dans la suite la genèse du caractère des peuples européens.
[Les livres VI et VII manquent dans l'original].